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LES MORALISTES ROMAINS

Extrait du Mediatore (pages 586-596, n° 19, mai 1862).

LE vingt-quatre mars de l'an de grâce 1862, en la bonne ville de Rome et en l'église de Saint- Apollinaire, sous la présidence de l'Éminentissime et Reverendissime cardinal Patrizi, vicaire de Sa Sainteté le Pape Pie IX, on résolut d'examiner et de résoudre le cas suivant :

« Titius, prêtre, appelé auprès de Caius gravement malade pour recevoir la confession de ce personnage universellement connu pour être parmi les réformateurs italiens le plus grand ennemi des rois légitimes et des droits du Saint-Siège, reçoit l'aveu de ses fautes sans qu'il rétracte aucun des actes, grâce auxquels il avait fomenté et organisé les révoltes contre le Saint-Siège. Il interroge cependant le malade sur ces différents points ; mais celui-ci

lui affirme qu'il n'éprouve aucune espèce de remords de conscience, parce qu'il n'a jamais eu l'intention de mal faire, mais que la nécessité l'a forcé à agir ainsi pour mettre fin à un régime, dont l'existence empêche seule l'Église de s'assurer le respect et l'obédience auxquels elle a droit. Le confesseur l'avertit du grave danger auquel l'exposent ses erreurs ; il lui marque que ce sont là de grosses fautes, des actes condamnés, que ceux qui professent et répandent de pareilles idées tombent sous le coup de la censure et enfin qu'on ne saurait donner l'absolution à celui qui ne se rétracterait pas et ne manifesterait pas son repentir d'avoir ainsi conduit sa vie. Le malade répondit que tel pouvait être peut-être le cas pour ceux dont les actions ont été inspirées par des sentiments de haine contre l'Église, mais non pour ceux qui n'ont eu en vue que la protection et la défense de la dignité de l'Église, qui se sont uniquement souciés de la mettre en harmonie avec les légitimes exigences de la société moderne et qui, comme lui, se font une gloire de pratiquer en toute sincérité la religion catholique. Il s'engagea alors une controverse des plus serrées entre le confesseur et le malade, controverse à laquelle mirent un terme l'épuisement des forces du malade et l'aggravation de son état. Voyant alors que Caius était sur le point de mourir, persuadé de la bonne foi du mourant, frappé surtout par le fait qu'à plusieurs reprises il a affirmé sa foi catholique, qu'enfin il n'était plus matériellement possible d'obtenir sa rétractation, le confesseur lui donna l'absolution.

Il se demande et il demande maintenant :

« 1° Si l'ignorance et quel genre d'ignorance peut servir d'excuse au péché; 2° si, dans le cas présent, cette ignorance exclut la culpabilité ; 3° s'il s'est bien conduit (i). )>

Des témoins présents à cette consultation et absolument dignes de foi nous communiquent par écrit les réponses faites à ces trois questions. En ce qui a trait à la première : « Si l'ignorance et quelle ignorance peut servir d'excuse au péché, on fit entrer en ligne de compte les doctrines ayant servi en matière d'ignorance et des différentes espèces d'ignorance, ainsi que les conditions nécessaires ou seulement suffisantes pour servir d'excuse totale ou partielle à la faute.

On passa alors à la seconde question : Si, dans le

(i) Titius sacerdos accitus ad excipiendam confessionem Caji graviter infirmi, qui inter Italiae reformatores et legitimorum regum et Apostolicae Sedis jurium hostes publica fama habetur valuti princeps, accusationem excipit ejus culparum quin tamen aliquid is proférât de iis quae ad rebelliones fovendas proclamaverit, et in Sedem Apostolicam molitus fuerit. Aegrotum proinde tota hac super re perbelle interrogat, sed ille nullo conscientiae scrupule angi obtestatur : quippe qui nihil malo fine gesserit, sed necessitate quadam coactus, ut scilicet ea praejudicia vincerentur, quibus exstantibus nunquam Ecclesia ad eam dignitatem evehi posset, qua omnium reverentiam et obedientiam libentissime exigat. Confessarius magno in errore eum versari gravissimis verbis admonet ; imo haec omnia ut falsa et damnata, eorumque professores censura innodatos, adeo ut nisi quis resipiscat, et suae agendae vitae rationem retractet absolutionis beneficium eidem impertiri nequaquam

cas présent, l'ignorance est de nature à faire pardonner la faute. La réponse, nettement négative, s'appuya sur les deux arguments suivants : Impossibilité d'admettre une solution en contradiction avec les décisions du Concile de Trente (i), ensuite avec les termes de la bulle, par laquelle Pie IX excommuniait les usurpateurs des États Pontificaux. Enfin pour renforcer encore cette argumentation, on avait fait état d'une autre considération spéciale à ce cas et fournie, celle-là, par la personnalité de Caius. Il était, disait-on, absolument impossible d'admettre qu'il ait péché par ignorance, alors qu'il est notoire et incontestable qu'il était l'âme du mouvement italien et de la révolution, de ces actes qui avaient dû faire l'objet de la controverse qu'il eut avec son confesseur.

Quant à la troisième et dernière question : Si le

posse déclarât. At infirmus reponit haec omnia forsan in illos qui ex odio in Ecclesiam agunt, tacere posse, non vero in eos qui ejus dignitati favore student, juxta légitimas hodiernae societatis nécessitâtes, quique sincero, ut par est, animo catholicam religionem profitentur quemadmodum primum se inter eos adnumerari gloriatur. Post haec inter infirmum et confessarium gravissima exarsit concertatio, quam infirmus debilitatis corporis animique viribus, morbo ingravescente, prosequi nequit. Interim confessarius quum videat Cajum morti proximum, judicans disceptationem bona fide suscepisse, recolens pluries se catholicum protestatum neque tandem amplius retractationi esse locum, eidem absolutionem impertitur. Postea anxius secum quaerit : 1° Utriini et quae ignorantia excuset a peccato; 2° Utrum rei, de qua in casu, ignorantia inculpabilis duri queat; 3° Utrum recto se gesserit...

(i) Sess. XXII, De reformat., cap. XI.

confesseur s'était bien conduit, on y répondit en déclarant qu'il eût été impossible d'agir d'une plus déplorable façon. Les personnages réunis à Saint- Apollinaire étaient si intimement convaincus qu'ils avaient rendu un jugement absolument juste et équitable que deux des censeurs ayant tenté de faire remarquer qu'il y aurait peut-être lieu de ne pas condamner aussi sévèrement le confesseur en considérant qu'il pouvait être en droit de donner au moins à Caius l'absolution sub conditione, cette simple proposition fut accueillie par un toile général et rejetée par un vote unanime de blâme.

Quant à nous, nous pensons que la sentence rendue par les juges de Saint- Apollinaire doit être l'objet d'un examen sérieux pour une foule de motifs qui non seulement sont extrêmement graves, mais qui, de plus, nous paraissent être absolument décisifs. Cet examen, cette révision s'impose, à notre avis, avec d'autant plus de force que le personnage désigné sous le nom de Caius n'est autre que le comte Camille de Cavour, l'œil {occhio) de l'Italie. On ne peut se défendre d'un sentiment d'écœurement à la vue de l'implacable acharnement avec lequel on ne craint pas de remuer les cendres encore chaudes de ce grand homme, acharnement d'autant plus odieux qu'on recourt à la honteuse et maladroite hypocrisie du pseudonyme. Il s'ensuit qu'on doit, croyons-nous, une juste réparation à l'excellent Père Jacques, franciscain de Turin, qui ne mérite en aucune façon la punition publique qu'on lui a infligée en le déclarant coupable d'avoir administré les Sacrements en violation des lois de l'Église.

Ajoutez à cela et le scandale qui ne peut manquer d'être la conséquence du jugement qu'on vient de rendre à Rome sur un cas qui sera loin d'être unique, et les dangers politiques et religieux auxquels donnera fatalement naissance une pareille sentence. Il est donc urgent et de toute nécessité de bien faire voir en quoi consiste la science divine tout comme la science humaine des cuistres de Saint- Apollinaire, de les déposséder d'une autorité qui, si on continuait à la leur laisser, ne pourrait s'exercer qu'au grand préjudice de l'Église et de l'État. Aussi, pour que cet examen donne les résultats que nous espérons lui voir produire, commencerons-nous par reprendre les termes mêmes de l'exposé du cas. Nous passerons ensuite à l'étude et à la discussion, d'abord des questions, puis en dernier lieu, des réponses. L'exposé débute par ces mots : k Titius, prêtre, appelé auprès de Caius, gravement malade, pour recevoir la confession de ce personnage, universellement connu pour être parmi les réformateurs italiens le plus grand ennemi des rois légitimes et des droits du Saint-Siège, reçoit l'aveu de ses fautes sans qu'il rétracte aucun des actes grâce auxquels il avait fomenté et organisé les révoltes contre le Saint-Siège (i). »

(i) Titius sacerdos accitus ad excipiendam confessionem Caji graviter inûrmi, qui inter Italiae reformatores et legitimorum regum et Apostolicae Sedis jurium hostes publica fama habetur valuti princeps, accusationem excipit ejus culparum quin tamen aliquid is proférât de iis quae ad rebelliones fovendas proclamaverit, et in Sedem Apostolicam molitus fuerit.

Ainsi le casuiste romain nous dépeint Caius comme l'homme qui, pour l'opinion publique, est le chef, le porte-drapeau des ennemis des rois légitimes et du Saint-Siège. Il est, croyons-nous, difficile de faire tenir en si peu de mots tant d'erreurs et tant de calomnies. Car c'est bien répandre la calomnie et l'erreur qu'attribuer à l'opinion publique, à la Nation les termes que le casuiste romain a empruntés au vocabulaire des réactionnaires et dont il se sert pour qualifier le comte de Cavour. Il continue à cultiver l'erreur, à pratiquer la calomnie en avançant que tant au premier qu'au second rang, le comte n'a cessé d'être un ennemi du Saint-Siège. Fidèle à des errements lamentables, il confond volontairement l'autorité pontificale et le pouvoir temporel, Pierre et César, les clefs et le sceptre. Que le grand homme, toujours si plein de respect envers le Saint-Siège, envers Pierre, envers les clefs, ne l'ait pas été à l'égard du pouvoir temporel, de César, du sceptre, il avait pour cela de bonnes raisons, des raisons que l'Europe entière connaît et approuve désormais. C'est enfin encore une erreur et une calomnie que vouloir faire de notre Caius un ennemi des rois légitimes, à moins qu'on ne prétende considérer comme légitimes les souverains parjures, reniés solennellement par leurs peuples, parce qu'à maintes reprises ils n'ont pas hésité à leur imposer un régime qui les privait du plus essentiel des biens et des droits politiques : l'indépendance nationale.

Non content de ce chef-d'œuvre de calomnie, le casuiste continue en ces termes : « Il interroge alors

loo LE COMTE DE CAVOUR

le malade sur tous ces points ; mais celui-ci lui af&rme qu'il n'éprouve aucune espèce de remords parce qu'il n'a jamais eu l'intention de mal faire, mais que la nécessité l'a forcé à agir ainsi afin de mettre fin à un régime dont l'existence empêchait seule l'Église de s'assurer le respect universel et l'obédience auxquels elle a droit (i). »

Est-il possible, je me le demande, de dénaturer, de fausser plus complètement la pensée d'autrui? D'autre part, c'est conduire le procès de telle façon que la condamnation même devient désormais inévitable. L'illégalité d'une pareille procédure saute aux yeux de chacun. En allant même jusqu'à admettre pour un moment l'existence du dialogue qui aurait eu lieu entre le malade et son confesseur, il est patent qu'on a eu soin de taire ce qu'il aurait fallu dire avant tout. En revanche, on s'est attaché à rapporter ce qui n'a pu sortir ni des lèvres, ni de la pensée du comte. Enfin il importe de constater que, loin de reproduire et d'exprimer quelques rares vérités ou vraisemblances, on s'est contenté d'y faire vaguement allusion. S'il y a eu réellement un dialogue, un colloque entre le comte et le Père, et si Cavour a tenu à exposer les raisons pour lesquelles sa conscience, loin d'être inquiète et agitée en

(i) Aegrotum proinde tota hac super re perbelle interrogat, sed ille nullo conscientiae scrupule angi obtestatur ; quippe qui nihil malo une gesserit, sed necessitate quadam coactus, ut scilicet ea praejudicia vincerentur, quibus extantibus nunquam Ecclesia ad eam dignitatem evehi posset, qua omnium reverentiam et obedientiam libeatissime exigat.

ET SON CONFESSEUR loi

quelque façon que ce soit, était au contraire sereine et calme, il n'a assurément pas manqué d'affirmer que, n'admettant pas qu'on pût contester à l'Italie le droit de vouloir se constituer en nation libre et indépendante, au peuple le droit d'exprimer sa volonté et de se prononcer sur la forme du gouvernement qu'il désirait se donner, il était intimement persuadé de n'avoir enfreint aucune loi en consacrant toutes ses forces à l'œuvre, grâce à laquelle d'esclave qu'elle était l'Italie a pu devenir libre, d'asservie, autonome, de faible parce que morcelée, forte parce qu'unifiée et enfin parce qu'elle possédait le gouvernement en faveur duquel la volonté populaire s'était solennellement prononcée. Or, c'est de cette grande idée, réprouvée par les réactionnaires, de cette vérité justement exaltée par les publicistes les plus illustres, que le casuiste romain ne souffle mot. En revanche, il ne se fait pas faute de fausser, de dénaturer le dialogue forgé par son imagination. Il se complaît à y exposer tout ce qu'il aurait dû taire, parce que ce sont autant de faussetés et de calomnies. Il ne craint pas de faire dire au comte que, quelles qu'aient pu être ses actions, elles ne sauraient le troubler, parce qu'en agissant ainsi il était convaincu de faire non pas le mal, mais le bien. En prêtant de pareilles pensées au comte, le casuiste a cherché à laisser supposer que Cavour avait eu lui-même certains doutes sur les mobiles de ses actes et qu'il avait songé à calmer sa conscience en adoptant la maxime, en vérité bien commode, que la fin justifie les moyens, maxime qui peut être professée par une certaine

école, mais que condamnent et réprouvent les honnêtes gens. N'est-ce pas là souiller la mémoire du grand homme d'État? La calomnie ne s'arrête même pas devant les tombes. Tout est donc sciemment tendancieux et faux dans cet exposé, tout, aussi bien ce qu'on y passe sous silence que ce qu'on y a consigné. Mais il y a plus encore, on n'y explique pas, on n'y enregistre pas les quelques points, vrais ou vraisemblables, qu'on a été forcé d'y insérer ; on se contente d'y faire une légère allusion, de les effleurer en passant. Il ne suffisait pas, en effet, de faire dire à Caius qu'il a agi ainsi parce qu'il y était contraint par la nécessité. Il aurait, de plus, fallu remonter jusqu'à la cause première de ces actes, en démontrer la gravité, mettre en pleine lumière les terribles conséquences qu'il fallait prévenir à tout prix. Mais le casuiste a-t-il au moins reconnu en son âme et conscience que cette nécessité, à laquelle il venait de faire allusion, n'était rien autre que la conséquence des rancunes de la Nation, lasse de supporter les caprices et la tyrannie des étrangers? A-t-il déclaré que les circonstances étaient graves, urgentes, parce que les peuples tout comme les individus traversent des heures de crise, salutaires si on leur applique à temps le remède convenable, mortelles si on les néglige? A-t-il enfin mis convenablement en lumière ce fait, si fort à l'honneur du comte, que, s'il n'avait pas pris la tête du mouvement qui secouait l'Italie, s'il ne l'avait endigué et dirigé, le torrent aurait débordé, le désordre se serait répandu de tous côtés, l'anarchie aurait sapé les gouvernements, l'Italie

n'aurait plus été qu'un vaste champ de carnage et le fléau se serait peut-être même répandu sur toute l'Europe? De tout cela, pas un mot dans l'exposé. Et cependant le casuiste romain prétend n'avoir qu'un but, qu'un désir : faire apparaître la vérité. Ce qu'il se propose en réalité, c'est salir la mémoire du comte de Cavour, c'est imprimer de cette façon une tache originelle au Risorgimento italien.

Cela fait, l'exposé continue en ces termes : « Le confesseur l'avertit du grave danger auquel l'exposent ses erreurs : il lui marque que ce sont là de grosses fautes, des actes condamnés, que ceux qui professent et répandent de pareilles idées tombent sous le coup de la censure et enfin qu'on ne saurait donner l'absolution à celui qui ne se rétracterait pas et ne manifesterait pas son repentir d'avoir ainsi conduit sa vie (i). »

Nous au.ssi, nous répéterons avec le confesseur qu'il commet une grave erreur celui qui, prétendant que la fin justifie les moyens, n'a en vue que cette fin et ne se soucie nullement de la nature et de la qualité de ces moyens. Nous aussi, nous répéterons avec lui que tout cela est faux et condamné, parce qu'en effet il n'y a pas de pire doctrine que celle qui déclare qu'il n'existe pas d'acte infâme qui ne puisse être justifié. Nous aussi, nous dirons avec

(i) Confessarius magno in errore eum versari gravissimis verbis admonet : imo haec omnia ut falsa et damnata, eorumque professores censura innodatos, adeo ut nisi quis resipiscat, et suae agendae vitae rationem retractet, absolutionis beneficium eidem impertlri aequa quam posse déclarât.

lui qu'on ne saurait absoudre celui qui ne veut ni se rétracter ni se repentir. L'absolution ne saurait en effet être donnée à qui ne se repent pas, mais les véritables impénitents sont ceux qui persévèrent jusqu'au bout dans une doctrine impie. Tout ce que nous venons de dire est absolument vrai et incontestable ; mais comment, à qui et à quoi l'appliquer dans le cas présent? Ici en effet cette maxime ne sert qu'à mieux faire ressortir les louches visées de ceux qui voulaient y recourir.

Si, au lieu de vouloir condamner le comte de Cavour et l'Italie, ils avaient eu pour véritable objet la poursuite de la vérité, il leur aurait fallu prescrire au confesseur d'admonester sévèrement le malade, de lui montrer son erreur, de l'informer de l'existence de la censure, de lui déclarer qu'il lui refuserait l'absolution, enfin d'imposer l'obligation de la rétractation à toute personne qui travaille à l'indépendance et à l'autonomie de la patrie, à quiconque prête son concours à la réalisation du vœu exprimé par la Nation, à la transformation de la forme du gouvernement du pays, ou encore s'attache à combattre et à prévenir les dissensions intestines et l'anarchie sociale.

Mais les casuistes de Saint-Apollinaire, bien que ne craignant pas de dénaturer la vérité, n'auraient pourtant pas osé porter un pareil défi au sens commun. Pour farder et camoufler de leur mieux la condamnation qu'ils avaient prononcée par avance, il g ne leur restait qu'un moyen : brouiller, altérer, dénaturer toute chose d'après des données qui n'avaient d'autre base que leur caprice, sophistiquer, bar-

bouiller, défigurer tout, imaginer enfin des doctrines, des maximes qui aient l'art de justifier leur sentence.

Puis, après avoir mis dans la bouche du comte et du frère Jacques ces paroles toutes de leur cru, les casuistes continuent en ces termes leur roman : « Mais le malade répondit que tel pouvait être peutêtre le cas pour ceux dont les actions ont été inspirées par des sentiments de haine contre l'Église, mais non pour ceux qui n'ont eu en vue que la protection et la défense de la dignité de l'Église, qui se sont uniquement souciés de la mettre en harmonie avec les légitimes exigences de la société moderne et qui, comme lui, se font une gloire de pratiquer en toute sincérité la religion catholique (i)... »

C'est toujours le même procédé qu'on emploie, toujours la même corde qu'on fait vibrer. On passe habilement sous silence les vraies, les grandes raisons pour leur substituer le stratagème à l'aide duquel on croit justifier le but qu'on poursuit. Dans ces conditions, il est tout naturel de trouver la phrase suivante sous la plume du casuiste : « Il s'engagea alors une controverse des plus serrées entre le confesseur et le malade, controverse à laquelle mirent un terme l'épuisement des forces du malade et l'aggravation de son état {2) . »

(i) At infirmas reponit haec omnia forsan in illos qui ex odio facere posse, in Ecclesiam agunt, non vero in eos qui ejus dignitati favere student juxta légitimas hodiernae societatis nécessitâtes, quique sincero, ut par est, animo catholicam religionem profitentur quemadmodum primum se inter eos adnumerari gloriatur.

(2) Post haec inter infirmum et confessarium gravis-

io6 LE COMTE DE CAVOUR

Or, ou bien il fallait éviter toute discussion sur un thème aussi insoutenable, ou, si elle venait à s'engager, le confesseur devait formellement refuser à se laisser traîner sur un pareil terrain, parce que le sujet était si vaste, que l'homme le plus solide et le mieux portant aurait chance de mourir de consomption avant de l'avoir épuisé. Au reste, pour trouver le moyen de se tirer du bourbier, dans lequel les casuistes de Saint-Apollinaire n'avaient pas hésité à se jeter, mais dans lequel il ne leur convenait assurément pas de se débattre trop longtemps, il leur fallait donner le coup de grâce au malade. Caius est agonisant et alors : « Voyant que Caius est sur le point de mourir, persuadé ^de la bonne foi du moribond, frappé surtout par le fait qu'à plusieurs reprises il a affirmé sa foi catholique, qu'enfin, il n'était plus matériellement possible d'obtenir sa rétractation, le confesseur lui donne l'absolution (i). »

sima exarsit concertatio, quam infirmas debilitatis corporis animique viribus, morbo ingravescente, prosequi nequit.

(i) Interim confessarius quum videat Cajum morti proximum, judicans disceptationem bona fide suscepisse, recolens pluries se catholicum protestatum neque tandem amplius retractationi esse locum eidem absolutionem impertitur. (Quaestiones morales, etc., Romœ, typis Rev. Camerae Apostolicae, 1861, p. 15, 16.) — N. B. Que le lecteur veuille bien croire que nous ne sommes pas les auteurs de ce latin de cuisine, dont la paternité appartient aux moralistes romains dont le latin n'a rien de romain. Peut-être se sont-ils proposé de mettre leur grimoire à la hauteur de leur charité et de leur savoir. {Note de la réduction.)

A merveille, Révérendissimes Seigneurs, Dieu vous aide! En effet, il était impossible de trouver un semblant de raison pour donner une apparence de justice à la condamnation du frère Jacques et pour prouver, même à ceux auxquels on fait tout avaler, que le comte de Cavour, auquel on a donné une absolution dénuée de toute valeur, est allé droit aux enfers.

Seuls d'invraisemblables nigauds peuvent avoir été assez sots pour admettre qu'un catholique à l'esprit aussi fin, aux connaissances aussi étendues, tel que le comte de Cavour, a pu consentira discuter cette maxime absurde : Que la fin justifie les moyens. L'absolution, qu'on lui a donnée, serait en effet nulle et sans valeur, s'il s'était jusqu'au bout entêté à soutenir une pareille doctrine. Malgré le soin extrême que les Révérendissimes cuistres ont mis à maquiller leur exposé, on est pourtant parvenu sans peine à leur démontrer que leur exposé est encore plus entaché de fausseté que d'invraisemblance, encore plus absurde qu'inconsistant. Après une semblable démonstration de l'inanité des prémisses, comment pourrait-on faire le moindre cas de la conclusion qu'on en a tirée? Quant à nous, auxquels il répugne d'aller chercher tout ce qu'on pourrait encore jeter à la face de ces arbitres des questions morales, nous nous contenterons de leur dire qu'afin de servir la triste cause dont ils avaient consenti à assumer la défense, ils n'ont pas hésité à tout fausser, leurs raisonnements, leurs déclarations et même leurs réticences.

En vérité, il nous en coûte de nous voir dans l'im-

loS LE COMTE DE CAVOUR

possibilité d'atténuer en quoi que ce soit la sévérité du jugement qu'il nous faut porter sur les trois cas douteux, dont les moralistes de Saint-Apollinaire s'étaient réservé l'examen, sur les solutions auxquelles ils s'arrêtèrent.

Si l'ignorance et quel genre d'ignorance peut servir d'excuse au péché, telle est la première question qu'ils se posent. Mais, grand Dieu? comment parler d'ignorance quand il s'agit de celui qu'ils appellent Caius? Ne leur sufifisait-il pas de le damner à cause de son impiété et pourquoi vouloir de plus graver sur la pierre de son sépulcre la condamnation qu'allait lui valoir son ignorance? Mais comment pouvait-on songer à porter sérieusement une telle accusation contre le comte, contre celui qui, plus que tout autre, au cours des événements qui ont transformé l'Italie, a réglé sa conduite, non pas sur des hypothèses ou des impressions, mais sur des principes dont il avait reconnu la valeur et l'utilité. Tels étaient à son avis : le droit incontestable qu'ont les peuples d'aspirer à l'unité et à l'autonomie, la seule légitimité des gouvernements institués et consacrés par la volonté nationale, la volonté populaire appelée seule à se prononcer sur la forme du gouvernement !

Et ce sont ces moralistes romains qui veulent juger en dernier ressort de pareilles questions. Quant à nous, nous ne pouvons, nous ne voulons pas croire qu'ils soient assez aveugles, assez ignorants pour contester, pour nier ces grands principes. Nous ne pouvons, nous ne voulons donc pas croire qu'ils aient pu songer à se retrancher derrière une igno-

rance, qui ne serait plus qu'un mensonge, pour se ménager le misérable plaisir de déverser de basses injures, de viles calomnies sur les cendres d'un homme, qu'ils abhorrent, mais qui n'en est pas moins grand pour cela et qu'ils abhorrent peut-être surtout précisément à cause de sa grandeur. — Mais il y a mieux, force leur est de reconnaître qu'ils ont euxmêmes été les premiers à avoir quelque doute à propos de ce premier point. Il aurait fallu se demander : Si les considérations juridiques, sur lesquelles Caius s'était appuyé, étaient non seulement contestables, mais surtout sans fondement sérieux. La première question posée en ces termes, il en résultait que la seconde, qui n'en est que le corollaire, et que le casuiste avait formulée en ces termes : Si dans le cas présent cette ignorance exclut la culpabilité , aurait dû alors être énoncée ainsi : « Caius peut-il être considéré comme innocent, puisque dans les actes de sa vie publique il s'est inspiré des principes de droit dont il vient d'être question. » Dans ce cas, c'était alors aux casuistes soit à le condamner, s'ils concluaient à l'inanité de ces principes ou à l'absoudre, s'ils admettaient au contraire qu'on pouvait croire à leur application.

Mais ils avaient trop à cœur de faire jouer les décisions du Concile de Trente et la bulle de Pie IX, grâce auxquelles ils se croyaient en mesure de troubler les consciences et peut-être même de ternir et de déshonorer la mémoire du comte. Aveugles et imprudents, ils n'ont pas vu que ces procédés allaient leur nuire et se tourner contre eux? Nous laisserons

no LE COMTE DE CAVOUR

pour le moment de côté les graves et multiples questions qu'il nous serait si facile de soulever, savoir : « Si prises au pied de la lettre les décisions du Concile de Trente s'appliquent au pouvoir temporel et au régime politique ; si on peut, en les interprétant loyalement, leur donner pareille extension, et quelle peut réellement être la valeur de l'extension de cette interprétation ; enfin si l'on peut à bon droit attribuer la valeur d'une décision du Congrès à ce qui n'en serait en réalité qu'une extension. ')

Ce sont là de grosses questions, et nous ne savons pas comment les Révérendissimes casuistes de Saint-Apollinaire s'y seraient pris pour les résoudre. Mais point n'est besoin de cela. Il suffit en effet, pour démolir de fond en comble l'usage qu'on se proposait de faire des décisions du Concile, de faire remarquer que le Concile ne frappait, en fait d'usurpateurs, que ceux qui s'appropriaient les biens de l'Église pour en tirer un profit personnel. En quoi cette décision touche-t-elle les peuples qui proclament par un plébiscite légitime et solennel leur volonté immuable de changer pour de justes raisons la forme de leur gouvernement, leur résolution de vivre à l'avenir unis et de ne plus former qu'une seule nation? Sont-ce là des usurpateurs ou des brigands sacrilèges passibles de la censure ou dans le cas d'être excommuniés? S'ils sont dans ce cas, il faut alors ne pas hésiter à considérer comme usurpateur celui-là même qui use d'un bien lui appartenant. II faudra même déclarer que les peuples, au lieu d'être leurs propres maîtres.

ET SON CONFESSEUR m

appartiennent au Souverain-Pontife dont ils sont la chose, la matière dont il tire bénéfice, à titre de serfs de la glèbe, tout comme les troupeaux qui appartiennent au propriétaire de la terre sur laquelle ils paissent. Donc, si l'on doit encore respecter les décisions du Concile, si l'on ne veut pas déconsidérer à tout jamais les bulles pontificales, il faut à tout prix renoncer à s'en servir pour trancher ces questions. Vouloir y recourir ne serait rien autre que leur faire jouer le rôle de fantômes, d'apparitions, tout au plus capables de faire peur aux enfants, mais ce sont là des moyens qui, loin d'épouvanter les hommes, ne leur inspirent que mépris et dégoût.

C'est là en eiïet ce que ressentent les honnêtes gens lorsqu'on présence de cette troisième question : Le confesseur a-t-il-bien agi en accordant l'absolution, ils voient les moralistes romains répondre qu'il a manqué à son devoir et qu'il a été le dépositaire infidèle des saintes clefs. Le Père Jacques a été au contraire le plus fidèle des dépositaires. Que serait-il advenu de lui si à l'heure suprême il avait refusé le réconfort de l'absolution au plus grand des Italiens? Il aurait été, et à juste titre, un objet d'exécration pour l'Italie tout entière. L'univers entier, civilisé ou barbare, aurait honni celui qui, au lieu d'être le ministre d'un Dieu de charité, aurait préféré servir d'instrument à la haine et à la vengeance. Dieu enfin aurait, au jour du jugement, condamné celui qui aurait dépouillé son caractère de pasteur pour ne plus être qu'un vil mercenaire.

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