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avant d’avoir la conscience de sa valeur personnelle, avait sur tout ce qui touche à la liberté et à la dignité de l’homme un sentiment très-net, et sur tout ce qui touchait à sa liberté et à sa dignité un sentiment très-vif. Peut-ètfe poussait-il ce sentiment trop loin et faisait-il trop peu de cas des distinctions par lesquelles les souverains récompensent et consacrent le mérite. Titres, décorations, charges honorifiques furent toujours de sa part les objets d’une indifférence voisine parfois du mépris ; ou plutôt, je crois que le mépris d’abord instinctif chez lui et tenant à sa fierté naturelle s’était peu à peu mûri en indifférence. Je crois qu’appelé à gouverner, dans une société de jour en jour plus démocratique, il y distinguait, pour s’en étayer, les éléments de force, et ne songeait pas à chercher, dans des institutions sans crédit réel, dans des usages ou des traditions sans puissance effective, un appui chimérique. 11 ne renversait pas, il discernait; il n’était pas un révolutionnaire, mais un voyant. C’est ainsi que sa raison, me semble-t-il, élargit et maintint le pli de son caractère. Au demeurant, fait pour obéir, il ne l’était pas pour servir, et encore était-il fait pour commander plus que pour obéir, j’ajouterai que, par une conséquence aussi rare qu’elle est logique, il avait sur les
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avantages apparents on les insignes extérieurs du rang et du pouvoir, la même insouciance en ce qui le regardait lui-même qu’en ce qui concernait les autres. Je me rappelle que cette insouciance donna lien un jour à un incident assez plaisant. C’était, s’il m’en souvient bien, en 1852. M. de Cavour, revenant de Londres et de Paris et retournant à Turin, passa quelque temps à Presinge. Ln jour, comme mon père attendait à dîner le duc de broglie, M. de Cavour en entrant dans son appartement pour y faire sa toilette, trouva étalés sur sa table ses rubans et ses croix. — « Qu’est-ce à dire? » demanda-t-il à son valet de chambre. — Celui-ci exposa à son maître qu’en présence d’un personnage aussi considérable que le duc de Broglie, un grand cordon était de rigueur, tout au moins une plaque, ajouta- 1- il. (I Faites-moi le plaisir de retirer tout cela, » reprit M. de Cavour ; mais le valet de chambre, insistant : « Eh bien, continua-t-il, je cède à vos supplications, mais à une condition , c’est que le duc de Broglie Ini-même portera au moins une décoration; c’est un assez grand seigneur, n’est-ce pas, et je puis bien suivre son exemple sans vous humilier? » Le traité fut consenti par le valet de chambre qui aussitôt de descendre rapidement les escaliers et d’aller se
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glisser dans le vestibule, afin d'épier l’arrivée et de s’assurer de la tenue du duc de Broglie. Quelques minutes plus tard, il remontait lentement, consterné et accusant son maître de lui avoir tendu un piège. « Ça, c’était bien un peu la vérité, » dit en riant M. de Cavour, lorsqu’il nous raconta l’amère déception de son infortuné valet de chambre.
Mais je m’écarte de l’époque où Camille de Cavour, page du prince de Carignan, se faisait remarquer par la témérité de ses propos et par la roideur de son attitude, jusqu’à ce que, renvoyé de la cour et dépouillé de sa livrée , il témoigna, du châtiment qu’on lui infligeait, une satisfaction inalsonnante. Devina-t-on, sous cette mutinerie précoce, la résolution d’un cœur inaccessible aux ambitions vulgaires? Toujours est-il que le prince conçut pour l’enfant rebelle une aversion qui poursuivit le jeune homme et l’homme fait; et que, d’autre part, ni l’homme fait ni le jeune homme ne s’attachèrent jamais à vaincre. Camille de Cavour était libéral, comme il était blond, vif, spirituel, de naissance et de nature. Ces instincts libéraux, que l’éducation première avait, sans les étouffer, légèrement comprimés, se détendirent et se développèrent à l’école militaire, au régiment, à Gênes. Dès les premiets'
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pas, d’ailleurs, dans la voie des réflexions, des recherches et des convictions, Camille trouvait dans son frère un complice moins impétueux que lui, mais non pas moins ferme. De bonne heure aussi il avait appris à connaître et à aimer dans son oncle, le comte de Sellon , un infatigable chan)pion des idées libérales. M. de Sellon, d’une imagination vaillante, unissant, dans ses philanthropiques conceptions, les ardeurs désintéressées du xviii' siècle aux généreuses espérances de la première moitié du XIX*, tout de fougue et de projets, chevaleresque et ayant les nobles emportements de l’enthousiasme, n’avait pu, par ses préceptes et par son exemple, que fortifier les opinions de son neveu. En même temps que les séjours de Camille de Cavour à Genève le mettaient en communication directe et intime avec son oncle, ils le rapprochaient d’autres parents plus jeunes chez qui, avec plus de liberté d’appréciation et de discussion, il lencontrait des sentiments tout à fait conformes à ceux qui germaient dans son cœur. En parlant de M. d’Auzers j’ai dit les combats que soutenait contre des jeunes gens avides de l’entendre, ardents à le réfuter, le vieil athlète royaliste. Mais ces luttes du soir étaient précédées de longs et familiers entretiens entre les
jeunes gens eux-mêmes, et dans ces longues causeries politiques s’affermissait, en s’épurant, la foi de Camille de Cavour dans les principes libéraux.
Convaincu, comme on l’est à vingt ans, Camille jugeait avec la sévérité delà jeunesse la conduite politique du roi Charles-Albert, et accueillit avec une joie qu’il ne déguisa point la révolution de 1830. Il fut en conséquence désigné pour surveiller, au fort de Bard qu’on réparait, des travaux de maçonnerie. Seul, sans un ami, sans un camarade, dans un paj s dénué de ressources, entouré uniquement de manœuvres , n’ayant aucun emploi de ses connaissances , encore moins de ses facultés, il était, me racontait-il un jour, réduit, pour passer le temps, à jouer au tarok avec les entrepreneurs. Ovide toutefois se lassa de vivre parmi les Scythes, et au bout de six mois de tarok avec les entrepreneurs, dans l’été de 1831, Camille de Cavour donna sa démission, qui fut aussitôt agréée, et entra, simple cadet de famille, sans carrière et sans crédit, dans la vie civile.
Aujourd’hui qu’il n’y a plus de grands seigneurs, je ne sais que deux métiers, me disait l’autre jour un homme d’esprit qui n’en exerce aucun : faire la campagne d’Italie ou la raconter, être soldat ou écrivain. — A ce compte-là, il ne fût resté au jeune sous-lieutenant démissionnaire et illettré d’antre parti à prendre qüe de s’en aller rejoindre au dehors la foule des exilés ou grossir à Turin le groupe des mécontents et dépenser, dans de stériles agitations ou dans d’ obscures bouderies, une activité désormais sans objet. Camille de Gavour fit plus ou moins, comme on voudra, mais, à coup sûr, il fit mieux. Ayant brisé son épée, inhabile à manier une plume, il prit les cornes de la charrue.
L’agriculture est volontiers regardée comme un délassement ou une retraite. Le négociant satisfait.
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le politique usé, le militaire blanchi sons le harnais, ont, de temps immémorial, cherché dans les paisibles devoirs d’une vie rustique l’otium mm dignitate qui est le couronnement d’une vie laborieuse. On ne se met guère à planter ses choux que lorsque, comme Dioclétien, on a abdiqué; les champs sont l’asile de ces invalides encore verts que l’oisiveté fatiguerait, et qui trouvent le repos dans l’accomplissement facile d’une tâche monotone et appropriée à leurs forces amoindries. 11 ne faut pas d’ailleurs oublier que, pendant longtemps, l’agriculture a, sous l’influence d’une routine despotique, repoussé avec un mélange d’elfroi et de dédain les conseils de la science et les suggestions même les plus timides de l’initiative individuelle; comment donc en vouloir à l’opinion publique de ses préjugés à l’endroit d’une profession qui, s’accommodant fort bien de l’ignorance et de l’inertie, semblait ne redouter rien tant que l’ardeur ou l’instruction? Le métier, du reste, est noble, bien vu, car, pour surveiller sa terre, la première condition est d’en avoir une; mais les esprits positifs, les bons esprits, le tiennent peutêtre en honneur plus qu’en estime, et je crois qu’on lui applique et surtout qu’on lui appliquait assez généralement, il y a peu d’années, la définition qui a
été donnée des voyages, dont on a dit qu’ils étaient le travail des oisifs et la récréation des travailleurs.
Ce ne fut point cependant comme une récréation ni en oisif que Camille de Cavour comprit la nouvelle caiTière qu’il embrassait et qu’il en accepta les charges; bien que ce ne fût pas celle qu’il avait choisie ni que, libre de suivre ses penchants naturels, il eût préférée, il n’y consacra pas moins, avec autant d’énergie que de persistance, toutes les facultés de son excellente intelligence. Il fit ainsi voir tout d’abord qu’il était de ces hommes à la forte étreinte dont \'age quod agis mène la vie d’un bout à l’autre, et qui, ne sachant rien entreprendre sanss’y dévouer tout entiers, s’habituent à vouloir et par conséquent à pouvoir. Cette virilité de la volonté est sans doute un des traits caractéristiques du génie qu’on ne pourrait toujours reconnaître à sesteuvres, cellesci dépendant souvent des circonstances^ du milieu et du théâtre ; César à Bicoque n’eût pas été César. Sans grand effort d’imagination, on se rej>résente tels événements qui eussent interdit complètement à Cavour l’accès de la scène politique ; mais il donna sa mesure le jour où, prenant un long congé des espérances de renommée, disant aux rêves de gloire un adieu définitif, il se détermina à enfouir
dans des occupations modestes et auxquelles rien ne l’avait préparé, les plus belles années d’une vie brusquement fermée aux aspirations et aux ambitions de la jeunesse. A vingt-deux ans d’ailleurs, changer de carrière est toujours difficile; il y a là un méchant pas à franchir et glissant; ceux qui s’en tirent le mieux y laissent, la'plupart du temps, de leur force naturelle, comme perd de son esprit la liqueur qu’on transvase. Le grand avantage des carrièies nettement tracées est de canaliser l’activité, de façon à lui faire rendre tout ce quelle est capable de donner, et l’on sait que le moindre filet d’eau soigneusement conduit fera tourner la roue d’un moulin; mais plus encore que le filet d’eau, l’activité se dissémine, s’évapore, s’affaiblit à être arrêtée dans sa course ou seulement dérangée dans sa marche. Quant aux flewes, ils se rient des barrages et, contraints de refluer, ils déracinent les rocs et se creusent un nouveau lit.
Je crois qu’il en coûta d’abord à Camille de Gavour de creuser à sa vie un nouveau lit. « Au premier abord, dit-il quelque part, l’agriculture a peu d’attrait. . . L’habitué des salons éjirouve une certaine répugnance pour des travaux qui commencent par l’analyse des fumiers, et qui s’achèvent au mi-
lieu des étables; H trouvera d’abord les travaux champêtres fastidieux, monotones, puérils même. » « Cependant, ajoute-t-il, s'il parvient à surmonter ce premier dégoût, s’il peut se résoudre à diriger les plus simples opérations agricoles, à faire semer un champ de pommes de terre, ou à élever une jeune génisse, il s’opérera presque à son insu une transformation dans ses goûts et dans ses idées ; il découvrira dans la pratique de l’agriculture un intérêt croissant, et ce qui le rebutait le plus ne tardera pas à avoir pour lui un charme qu’il n’avait jamais soupçonné. «
Dans ces lignes que j’extrais d’un article sur les Voyages agronomiques M. de Chrâteauvieux, publié en 18â3, M. de Cavour raconte sa propre histoire, et certes on ne saurait s’étonner de la répugnance qu'inspirait <à un jeune homme ardent et impatient la perspective d’une carrière obscure et monotone. Mais, sous un régime qui lui interdisait la vie publique, avec des affections de famille et un amour du pays qui le retenaient dans sa patrie, ayant en définitive à choisir entre cette carrière et l’oisiveté dont une grande fortune peut seule alléger le poids toiijoui'S lourd, du reste, pour les natures fortes, Camille de Cavour ne pouvait hésiter