‹ Le comte de CavourChapitre 5 sur 9 · I.K COMTK DE CA\OLH · texte numérisé non relu

I.K COMTK DE CA\OLH

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bonnes allaires que celles qu’on peut diriger soimèine ; lorsqu’on se décide à le faire, on se trouve enveloppé dans une multitude de détails qui absorbent un temps infini. Je ne regrette pas cette carrière que je viens d’entreprendre ; il en est de plus brillantes sans doute, mais dans ma position il n’y en a aucune qui me convint mieux. « Et encore dans une autre lettre ; « Je suis dans les grandes spéculations, j’ai acheté une vaste terre dans les rizière.s. Je crois avoir fait une excellente affaire; il me manque seulement l’argent pour la payer; à cela près elle doit me donner un bénéfice superbe. Je ne sais pas faire les choses à demi; une fois lancé dans les alTaires, je m’y suis donné tout entier. J’y suis d’ailleui's forcé par ma position ; je suis cadet, ce qui veut diie beaucoup dans un pays aristocratiquement constitué ; il faut que je me crée un sort k la sueur de mon front. 11 fait bon à ceux qui ont des millions à foison de s’occuper'de sciences et de théories, nous autres pauvres diables de cadets, il nous faut suer sang et eau avant d’avoir acquis un peu d’indépendance. »

Quoi qu’il en dise, le regret est bien là, mais furtif et n’entravant pas la marche. Il me semble également en découvrir la trace dans un passage de l’ar-

LE COMTE UK CAVOLK.

ticle sur M. de Châteauvieux dont j’ai déjà cité un fragment. « L’agriculteur, dit M. de Cavour, aura beau être savant profond ou littérateur distingué, s’il cultive mal ses terres, on fera peu de cas de son intelligence, lin bon système d’assolements, de beaux élèves, lui seront plus utiles qu’une découverte scientifique ou la gloire d’un poème épique. » Ici. l’homme pratique se venge, mais de quoi se venget-il, et toute revanche ne suppose-t-elle pas une première partie perdue? Au reste, chez Cavour, constitué de telle sorte qu’il n’a jamais dit un mot qu’il n’ait voulu dire, il faut noter cette intonation ironique à l’endroit de ceux que le plus grand des modernes appelait « les idéologues. » El plus haut ces mots : « Je ne sais pas faire les choses à demi » doivent être soulignés.

Ce fut à Grinzano, dans la province d’ Albe, sur un domaine de famille, que Camille de Cavour, aussitôt sa démission agréée, commença son apprentissage agricole et c’est tout au plus si, à cette époque, il eût distingué un chou d’un navet ; mais ses progrès furent rapides et, dès 1833, il prenait la gestion de Léri, vaste terre fort négligée dont le marquis de Cavour et M’"' de Tonnerre avaient fait l’acquisition

quelques années auparavant. Là, au milieu de ces rizières, il déploya une persévérance, une énergie, une hardiesse, une sagacité, un esprit tout à la fois d'administration et d’invention qui eussent suffi à transformer la face d’un royaume, comme ils réussirent à transformer le domaine confié à ses mains. Il faut l’avoir vu à l’œuvre , levé dès l’aube, examinant ses étables, présent au départ des ouvriers, surveillant leurs travaux en pleine canicule par un soleil brûlant, ne se contentant point de donner quelque direction générale, mais pourvoyant aux moindres détails, l’œil ouvert à toutes les découvertes de la chimie , à toutes les inventions de la mécanique, multipliant les expériences, en discernant les résultats avec un bon sens presque infaillible, abandonnant les unes, répétant les autres sur une échelle immense et avec une témérité dont s’épouvantaient les bons voisins qui venaient en frissonnant lui demander quelque avis; lui, toujours souriant, gai, affable, ayant pour chacun un conseil clair, précis, un encouragement enveloppé dans une plaisanterie. Je crois que nulle part M. de Cavour ne se sentait véritablement chez lui autant qu’à Léri ; on sait que c’était là que, dégoûté ou fatigué des affaires, il retournait oublier les soucis

de la politique; dès qu’il avait quelques jours de congé, c’était encore à Léri qu’il courait. Cependant le pays est laid, très-plat, sans ombrages qui en interrompent la monotonie, sans rivière qui en vivifie la nature morte ou somnolente; rien que des rizières et des prairies dont ia verdeur insalubre contraste avec la blancheur des longs chemins argileux qui, les traversant, se déroulent en ligne droite et à perte de vue ; puis, à de grandes distances les unes des autres, d’immenses fermes, ou plutôt des amas de constructions basses, faites d’une brique terreuse et jaunâtre, sortes de villages qui semblent écrasés sous uu ciel dévorant, et que vient parfois empoisonner de sa fétide haleine le vent fiévreux des solitudes marécageuses.

Je ne suis allé qu’une seule fois à Len, en 1846; j’y passai quinze jours environ, dont huit en nombreuse compagnie et le reste seul avec M. de Cavouj-. Alors, de ce lieu animé par celui dont l’image en attriste aujourd’hui le souvenir, je fus bien loin d’emporter l’impression mélancolique qui a peutêtre trop assombri les lignes que je viens de tracer. Alors, ai-je besoin de le dire, je ne trouvai point le paysage morne, ni désolée une contrée si propice au,\ cha.sseurs, ni triste un lieu égayé par un accueil si

cordial. Grande hospitalité que celle de Léri et vie simple, vie de ferme et non point de château. Départs à l’aube, retours tardifs, journées courtes, dîners abondants préparés par la vieille gouvernante qui apportait elle-même les grands plats de gibier et le risotto fumant sur une lourde table de chêne, autour de laquelle courait après le dessert un joyeux lansquenet, Nous ne songions guère à reprocher au pays d’èlre plat, aux maisons d’étre basses et disgracieuses, aux rizières que nous battions du matin au soir, les miasmes qui s’en exhalent. Et, dans ces rizières, quelles récoltes, quels beaux troupeaux nourris par ces praii ies dont j’ai, tout à l’heure, calomnié la verdure; sous les hangars quels grincements de machines, dans les cours quel mouvement, quel encombrement dans les greniers; et celte prospérité, cette vie, cette fertilité, cette richesse décuplées étaient dues à un seul homme, résultat de quinze années de luttes incessantes contre la terre, contre l’eau, contre les préjugés, contre la fièvre deux fois victorieuse ! Que Cavour eût donc quelque faiblesse pour Léri, son œuvre et sa conquête, qu’il en préférât les champs uniformes et la rustique maisonnette au parc héréditaire et au fier manoir de Santena, on ne saurait s’en étonner; d’ailleurs il ne

fut jamais de ceux qui se reposent en allant lire Virgile sous les ombrages.

De mes conversatio'ns à Léri avec M. de Cavour, je n’ai gardé qu’un souvenir fort confus; elles roulaient sur une infinité de sujets et le ton en était très- varié. Il nous encourageait, son neveu Auguste de Cavour et moi, à la discussion, et nous ripostions avec une liberté que pour ma part je me pardonnerais aujourd’hui difficilement, si elle n’avait eu pour excuse la hardiesse de l’inexpérience et de la jeunesse. Le plus souvent c’était la politique qui faisait le fond de nos débats; je me rappelle que M. de Gavour était, à cette époque, un grand admirateur de M. Guizot, et, bien qu’il trouvât à reprendre dans les allures trop circonspectes, suivant lui, de la politique française, il s’exprimait avec une extrême vivacité au sujet de l’opposition que faisaient à cette politique, au dehors le cabinet britannique, et à l’intérieur les légitimistes; il jugeait très-sévèrement ces derniers et n’exceptait guère que Chateaubriand de la condamnation en masse qu’il passait sur eux. Souvent aussi l’agriculture et les sciences qui s’y rapportent venaient sur le tapis, et je fus, je m’en souviens, singulièrement frappé du respect avec lequel M. de Cavour abordait les questions scientifiques et

de la curiosité avec laquelle il m’iiitei logeait sur des points que mes études récentes m’avaient ou auraient dû me rendre familiers. J’étate surpris qu’un homme si gai, si spirituel, si brillant, si beau joueur, témoignât tant de vénération pour la science et mît tant d’ardeur à l’étudier. Je ne voyais pas que cette arflteur et cette vénération étaient les sûrs indices d’un esprit supérieur qui, s’acharnant à combler les lacunes d’une éducation incomplète, apprend ce que vaut la science par ce qu’elle lui coûte à acquérir. Le génie seul a cette curiosité sincère, active, précise au point d’être presque divinatrice, frappant aux portes, ne donnant jamais contre les murailles.

L’ardeur se concilie rarement avec la mesure, et la passion avec le jugement. Mais Camille de Cavour avait à la fois et au même degré le feu qui fait entreprendre et la raison qui fait discerner; ainsi il apprenait, il goûtait, il prônait la chimie agricole sans la croire omnipotente, et bien qu-’il ne partageât point l’engouement extraordinaire que provoquèrent les premiers manifestes de Liebig, il attendait beaucoup de l’application modérée de lois vraies et de théories justes déduites d’observations exactes; en un mot, en agriculture comme ailleurs, il était « juste-milieu, » se tenant à égale distance du dédain que provoque

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toute nouveauté chez les esprits superficiels et du fanatisme que repoussait sa religion éclairée. « Notre ami C., écrit-il à mon père, a été saisi tout à coup par une rage agricole furieuse. U passe tout son temps dans ses champs et ses rizières, et la nuit il couche avec Liebig et Dombasle. Prenant à la lettre tous les préceptes de ces farceurs d’agriculteurs à établissements modèles, il pèse, il compte, il évalue tout depuis le brin de paille jusqu’à la meule de foin, à la grande stupeur de ses agents qui ne peuvent comprendre, les imbéciles, comment tant de chiflres sont capables d’augmenter le produit d’un domaine habilement cultivé depuis longtemps. » Et, dans son article sur les Voyages agronomiques de M. de Châteauvieux : « 11 n’y a pas longtemps, dit-il, qu’un savant professeur de chimie agricole soutenait devant moi qu’il serait aisé aux cultivateurs piémontais et lombards de tripler le produit de leurs prairies pour peu qu’ils fussent un peu versés dans la science des engrais. Je n’ai pas osé le contredire, il m’eût écrasé sous la masse énorme de sels fertilisants qu’il avait probablement préparés dans son laboratoire; je me suis contenté de remercier tout bas la l’rovidence de ce qu’ayant refusé un seul hectare de terre à ce digne professeur, elle l’avait sauvé d’une ruine cer-

Si

taine. » On ne peut indiquer plus finement la folle présomption de la théorie pure; il me semble entendre une voix malicieuse félicitant l’astrologue de ce qu’il n’y a pas de puits sur son chemin; mais ce sceptique railleur n’en estimera que plus la vraie science et, pour voir à ses pieds, il n’en saura pas moins lire au-dessus de sa tête. « Je suis charmé d’apprendre, m’écrivait M. de Cavour, que vous travaillez dans le laboratoire du professeur Johnston que je considère comme le chimiste agricole le plus distingué de l’Europe... S’il y avait moyen d’obtenir de votre professeur la solution d’un problème de chimie, je poserais le suivant : la culture du riz ayant été essayée dans les terres salées de la Provence qui étaient considérées comme parfaitement stériles, on a obtenu des résultats énormes. On pourrait conclure de ce fait que le sel convient éminemment à la plante du riz. Dans ce cas, il est probable qu’elle contient en abondance du chlorure de sodium ou bien de la soude; en vérifiant ce fait par l’analyse, on pourrait en tirer plusieurs conséquences pratiques excessivement utiles pour notre pays. » Et, dans une autre lettre ;

« On cultive chez nous les asperges très en grand. Les champs où on les sème sont fortement fumés

pendant trois ans et la quatrième année ils sont en plein rapport, üneaspergère bien faite dure de vingt à vingt-cinq ans et donne, pendant ce temps, si elle est fumée convenablement, de beaux produits. Ce temps passé, l’asperge cesse de prospérer; il faut changer la destination du champ. Soumis à d’autres cultures, il est très-productif. Le blé et le maïs y viennent à merveille. On peut en faire une prairie. Enfin une ancienne aspergère est considérée comme terre de première qualité. Mais, si après un espace de temps très -considérable, trente ans, quarante ans par exemple, on veut essayer de nouveau la culture de l’asperge, quelques soins qu’on se donne, quelque quantité de fumier qu’on emploie, on échoue complètement. Il est naturel de conclure que l’asperge a besoin de certain composé inorganique que le fumier ne contient pas en dose suffisante pour rendre à la terre ce qu’une culture prolongée lui a enlevé. Trouvez-moi cette substance, et vous nous aurez rendu un immense service, car l’asperge est la source de la prospérité de Santena. »

Ces deux citations suffisent pour montrer en quelle estime M. de Cavour tenait la chimie agricole. « Je donnerais, m'écrivait-il encore, je ne sais combien de sacs de riz pour acquérir ces connaissances théo-

riques qu’on trouve en Écosse. » Là, comme en toutes choses, la pratique excitait chez lui, loin de l’étouffer, l’esprit de recherche et d’investigation ; peutêtre péchait-il même par excès de confiance, et la nature des questions qu’il m’adressait et que j'ai rapportées semble révéler des espérances qui ne se sont pas réalisées. On sait que la chimie agricole, si encensée il y a vingt ans, aujourd’hui un peu délaissée, a perdu de son prestige et j’ajouterai à juste titre; le temps n’est -qilus où l’analyse apparaissait comme la clef magique de tous les problèmes agricoles; il a fallu admettre, dans la nature, l’existence de certaines forces et celles-là les plus actives, de certains éléments et ceux-là les plus indispensables, dont le laboratoire ne saura jamais ni reproduire la substance, ni rétablir le ressort fatigué, ni même connaître les mystérieuses influences. Déjà depuis longtemps, la Société d’agriculture écossaise a cessé de maintenir le laboratoire de chimie agricole qu’elle avait fondé et dont elle avait confié la direction au professeur Johnston, et je dois ajouter qu’en liquidant cet établissement dispendieux, la Société n’a fait qu’en constater l’inutilité reconnue par les agriculteurs, chaque année moins nombreux, qui demandaient à l’analyse chimique un conseil et en atten-

daient une direction pour la culture de leurs terres. Le sol a des secrets qu’il ne livre pas à la chimie agricole; le véritable rôle de cette science est purement industriel et ce qu’elle fait et fait bien, c’est d’indiquer les combinaisons des engrais artificiels et de découvrir les procédés par lesquels on obtient, à moins de frais, les combinaisons les plus eflicaces. Sur ce point très-spécial, mais très-important, elle rend des services modestes, mais réels, dont M. de Gavour, fondateur d’une fabrique de produits chimiques, appréciait toute la valeur.

« Voyant, m’écrivait-il, le succès prodigieux que le guano obtient auprès de nos agriculteurs, je me suis dit que le pays était mûr pour une fabrique d’engrais. En conséquence, j’ai persuadé deux habiles chimistes industriels de fonder un établissement à la porte de Turin, où l’on préparerait des engrais sur une vaste échelle. Notre plan est celui-ci :

« Nous avons établi une vaste fabrique d’acide sulfurique, ensuite une fabrique de phosphore...

« Mes collaborateurs sont fort intelligents, un surtout possède une grande habileté jointe à des connaissances assez étendues. Mais pour ce qui regarde les engrais artificiels, nous n’avons à nous trois que des connaissances fort imparfaites. Nous tenons à

notre disposition des phosphates, des alcalis et des sels ammoniacaux ; mais nous ne sommes pas encore fixés sur la manière de les employer ou, pour mieux dire, de les combiner ensemble... L’engrais, c’est la base de l’agriculture; si l’on ne peut s’en procurer, on est arrêté dans la carrière du progrès et l’édifice qu’on veut élever pèche par la base. »

Et il poursuivait, en m’adressant, pour les transmettre au professeur Johnston , diverses questions posées avec cette précision qui révèle à la fois la clarté des idées et la solidité des connaissances. La science de M. de Cavour était sans doute fort incomplète, et comme il y avait beaucoup de choses qu’il n’avait point apprises, il y avait beaucoup de choses qu’il ne savait pas; mais ce qu’il savait n’était pas altéré, envahi par ce qu’il ne savait pas; dans son esprit, la limite entre le connu et l’inconnu était nette, distincte ; les notions acquises, il les possédait dans leur intégrité, en homme du métier, et non point vagues ou obscures. Chez lui, aucune trace de ce mélange d’ignorance et de savoir, trop fréquent et trop doucement traité, qui constitue la demi-science et qui est à la science restreinte ce qu’est aux premiers feux d’une matinée pure, le demi-jour d’un ciel sombre et chargé de nuages. La nature, disaient

les anciens, a horreur du vide ; Gavour avait horreur du confus qui est, de toutes les formes que revêt le faux, la pire. Il y a des intelligences sûres, mais lentes ; il y en a de promptes, mais facilement paradoxales. L’union rare de la justesse et de la promptitude des conceptions constitue l’esprit , celui que Sheridan définissait en l’appelant la vérité, et qui, rendant l’homme clairvoyant, à force de le rendre clair, lui donne cette faculté d’intuition grâce <à laquelle le génie semble universel dans ses aptitudes.

11 faut dire que M. de Gavour se portait instinctivement vers tous les sujets capables d’offrir quelque aliment à son activité insatiable. Le nombre des entreprises agricoles, industrielles, financières, tantôt d’un caractère exclusivement privé, tantôt d’un intérêt public, auxquelles' il imprima le premier élan ou prêta son concours, est trop considérable pour quç j’essaie d’en donner le détail. On le voit diriger le défrichement d’une -forêt, s’engager à fournir au Pacha d’Égypte huit cents moutons mérinos qu’il ne sait ensuite où trouver (qu’on se rassure, il les trouva), creuser des canaux, introduire la culture de la betterave, se proposer de créer une fabi ique de sucre et, pour un temps, s’en tenir à l’agriculture, car « notre « gouvernement, écrit-il à M. Naville, n’aime pasl’in-

« dustrie, je m’en convaincs tons les jours davantage, <c il voit en elle un auxiliaire du libéralisme et éprouve « pour elle une répugnance qu’il ne peut pas vaincre ; « dans notre pays, si l’on veut vivre en paix, il ne « faut songer qu’à l’agriculture. » Mais ce champ, si restreint, où un pouvoir ombrageux le confine, Cavour le parcourt dans toutes les directions et, arrivant sans cesse à la limite qui borde le domaine interdit de l’industrie, il ne tarde pas à la franchir. Il établit des paquebots sur le lac Majeur, des moulins à vapeur, la manufacture de produits chimiques dont il a déjà été parlé; il forme une compagnie de chemin de fer; il fonde la banque de Turin. Ainsi disséminée sur une foule d’objets dont je ne cite que les principaux, l’énergie intelligente de Gavour semble être toute entière concentrée sur chacun, tant il met de feu à organiser une affaire, de sagesse à la mûrir, de persistance à la conduire; le dessein du jour ne lui fait pas oublier celui de la veille, ni pour un instant négliger l’œuvre déjà entreprise. Les projets ne se succèdent pas, ils s’ajoutent sans se nuire. Homme d’affaires accompli que Gavour, bien que les affaires aient toujours été pour lui l’accessoire, un déversoir au trop plein de son activité ou une dépendance de l’agriculture qui demeura, tant que la politique ne

l’eut pas remplacée, sa principale préoccupation, sa carrière. J’ajouterai f[u’avec la constitution actuelle de la société, il me semblerait difficile, je ne dirai pas de désigner, mais d’imaginer un grand politicpie dépourvu des facultés qui, dans les affaires, assurent et maintiennent le succès.

Que Cavour fût doué de ces facultés-là me parait donc essentiel à noter. Que, de plus, il les ait, par son train de vie, exercées dans tous les sens, incessamment développées et aiguisées, c’est ce qui explique comment, un jour, dans le gouvernement de son pays, il n’y aura pas un département ministériel qu’il ne se trouve prêt à administrer et parfaitement apte à gérer; et, ce qu’il n’importe pas moins de signaler, c’est que tant de travaux n’absorbent pas plus son intelligence qu’ils n’épuisent ses forces. Les choses auxquelles il s’adonne, il ne s’y donne pas, et chez lui la pensée demeure indépendante de l’intérêt personnel. « Si « vraiment, écrit-il par exemple à M. Naville, le « sucre de betterave ne peut être produit que grâce « à une espèce de monopole et de privilège nuisible « aux intérêts généraux, alors il ne nous aurait pas « convenu d’en introduire l’industrie chez nous. « Ç’aurait été rendre un mauvais service à notre pays « et nous embarquer dans une entreprise qui n’aurait

« pu réussir qu’autant que le pouvoir aurait été dans (I des mains intéressées ou ineptes. » Voilà qui est net, le pli libéral est bien marqué, on sent qu’il ne s’effacera pas, mais ce n’est pas ici le lieu d’insister; seulement il convient de remarquer que les occupations de Gavour contribuèrent certainement à le faire incliner vers l’étude des problèmes économiques, alors qu’il s’en éprit simplement posés, aujourd’hui pour la plupart et presque partout résolus.

Gavour fut d’emblée un partisan déclaré de la liberté du commerce ; je me rappelle avec quel enthousiasme il parla un jour des Sophismes économiques de Bastiat qui venaient de paraître; il ne cessait de lire ce petit volume, de le relire, de le citer; il manifestait une vive indignation de ce que l’auteur n’était pas député. « Et vous verrez qu’il ne sera pas nommé, » ajoutait-il, 11 fut l’un des premiers à prévoir que l’Angleterre abolirait les droits sur les céréales , et le premier peut-être à prédire que cette mesure serait accomplie par sir Robert Peel. Et, après coup... «Que moralement parlant, m’écrivait-il en 1847, il eût mieux valu que cette révolution économique fût opérée par le parti politique qui la prêchait depuis vingt ans, c’est possible. Mais si, comme je le crois, personne ne pou-

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vait l’effectuer dans les circonstances actuelles que sir Robert Peel et le duc de Wellington, n’était-ce pas leur devoir de sacrifier leur consi^lenry, leur pouvoir comme chefs de parti, au salut de la patrie. Oui, mon cher, la réforme de Peel a été le salut de l’Angleterre. Que serait-il arrivé si l’on eût laissé subsister la trop fameuse échelle mobile? Il est probable que l’Angleterre aurait été prise au dépourvu après la récolte actuelle. Et alors que serait-il arrivé? Voyez quelles difficultés l’Irlande et l’Angleterre éprouvent pour assurer leurs approvisionnements. Que serait-ce s’ils n’avaient eu la ressource des 2,000,000 de quarters que la réforme de Peel avait fait affluer dans les entrepôts? L’Angleterre doit des statues à Peel; un jour U les aura. »

Ce sont là les accents d’une admiration émue, ceux d’un disciple reconnaissant; mais dans ce jugement porté par l’économiste sur la mesure qui a été l’un des plus éclatants triomphes de l’économie politique, je discerne deux ou trois mots qui sont presque une profession de foi politique et qui seront un jour le programme de Cavour. Le salut de la patrie devant seul guider l’homme d’État jusque dans le choix des moyens qui lui paraîtront la condition de ce salut : il y a dans ces quelques mots toute une

doctrine qui n’est pas celle des doctrinaires, avec lesquels Gavour était cependant en étroite sympathie et dont il croyait faire partie, comme nous le verrons bientôt.

La Société agraire piémontaise, Associazione agraria, fut fondée en 1842 après avoir, non sans peine, obtenu, pour ses statuts, la sanction royale. Ces statuts étaient en grande partie l’œuvre de Camille de Gavour qui, dès l’origine de la Société, siégea dans le comité directeur présidé par son ami le marquis Alfieri. 11 avait fallu toute l’influence que donnaient aux fondateurs de la Société agraire leur rang, leur illustration, leur fortune, leur position dans le pays et à la cour, pour arracher une autorisation au gouvernement sarde. G’est que, sous le but purement agricole de réunions périodiques, le gouvernement entrevoyait et redoutait, avec quelque raison, un but politique ; tout au moins, il comprenait que créer un foyer d’idées agricoles, c’était, après tout, ciéer un foyer d’idées, et que, sous un régime absolu, les assemblées même les plus paisibles par nature , et par intérêt les plus conservatrices deviennent, si restreintes que soient leurs prérogatives, quelque spécial que soit l’objet de leurs délibérations, et en dépit de toutes les influences, un

danger pour l’Jitat. Pour régner il n’est pas toujours nécessaire de diviser, il suffit d’isoler. Sortir ou laisser sortir les hommes de leur isolement, c’est fatalement amoindrir l’action du pouvoir auquel ils échappent, ne fût-ce que pour un jour; c’est remuer les esprits et les exposer à la contagion, car la liberté ressemble à ces maladies qui gagnent jusqu’aux médecins appelés pour les combattre. Aussi le sentiment national et libéral se développa en Piémont et se fortifia dans les comices agricoles, bien que ces réunions fussent constamment serrées de près par les autorités qui y exerçaient une surveillance inquiète, et y poussaient ces intrigues souterraines qui sont du goût et dans les habitudes de certaines administrations. Cavour fut, en particulier, plus d’une fois en butte à ces intrigues, et je l’ai entendu s’en plaindre, point trop vivement cependant et sans aigreur, sans grand étonnement ; c’était plutôt en souriant qu’il parlait de l’appui que trouvait auprès du gouvernement tel démocrate connu par ses opinions exaltées, pour le combatre, lui, Cavour, grand propriétaire, homme d’ordre, faisant profession d’être un « honnête juste-milieu ».

L’agriculture a ce mérite, et c’est là aussi son écueil, d’être un carrefour où aboutissent et d’où

partent la plupart des avenues de l’activité humaine. J’ai ouï parler d’un professeur de jurisprudence qui, de l’univerealité des applications du droit, concluant la nécessité pour un légiste de tout connaître, débutait dans son enseignement par un cours de géologie; je me suis dit qu’on aurait dû confier à ce docteur-là une chaire de science agricole ; car, en vérité, il n’est rien d’étranger à l’agriculture pratiquée par un homme intelligent et actif. Ai-je besoin de signaler l’écueil et de rappeler que, voyant tant de routes ouvertes devant lui, le voyageur risque, passant de l’une à l’autre au gré de ses mobiles caprices, de n’en parcourir aucune, ou, hésitant, de s’arrêter, de croiser les bras et de s’endormir d’un incurable sommeil.

11 faut s’entendre. L’agriculture n’est point un stimulant et les facultés que naturellement elle développe ne sont ni les plus bi'illautes, ni les plus relevées; mais elle ne met obstacle au développement d’aucune et, chez l’homme assez ardent, assez persévéi’ant pour vaincre les séductions de l’inertie, ce développement sera singulièrement sûr, dans une carrière où l’on ne saurait fair e un pas hor s du réel et du possible. C’est par là que l’agriculture, comme le service militaire, forme le jugement, en habituant l’esprit à se mouvoir dans le domaine du réel et du possible

LE r.OMTE DE CAVOLR.

et à s’y mouvoir uniquement. De ces métiers qui, sans briser l’imagination, la disciplinent, sont de tout temps et en tous pays sortis les hommes les plus aptes à gouverner les États et à accomplir les grands desseins. Vous voilà médecin, disait un vieux praticien à un jeune docteur qui venait de passer de brillants examens, vous voilà médecin, tâchez de le devenir. Quel est parmi les jeunes gens de vingt ans, celui à qui il ne faudrait dire : Vous voilà homme, tâchez de le devenir. On sait ce que cette seconde éducation fit de Camille de Cavour. S’il devint un homme, on ne saurait sans doute attribuer à l’influence de l’agriculture des opinions qui lui furent de jour en jour plus chères, ni les facultés éminentes innées en lui ; mais il est permis de croire qu’à des occupations qui le mettaient en contact journalier avec des hommes de toute condition, aux prises avec des difficultés quotidiennes, il dut ce bon sens pratique, contre-poids et modérateur de ses facultés, sans lequel il ne se fût point trouvé si prêt, l’heure venue, à assurer le triomphe de ses opinions.

Duguescli», étant enfant, fut un jour surpris pleurant amèrement, et, comme on lui demandait quel chagrin faisait couler ses larmes : C’est, répondit-il, que je pense aux Anglais ! Voilà le cri de la vocation, le cri de la pensée dominante qui mènera la vie, celui que tout vrai grand homme a poussé dans sa jeunesse. — Ah, dit Wolsey dans sa disgrâce, si j’avais servi mon Dieu comme j’ai servi mon roi ! Voilà le dernier mot du faux grand homme, celui que, même au comble de la puissance, tout an)bitieux vulgaire a murmuré et, qu’à côté de son nom, inscrit l’histoire. Il se peut faire que les contemporains, éblouis par des apparence? semblables, confondent dans leur admiration ceux pour qui le pouvoir est un but et ceux pour qui il n’est qu’un instrument; mais la postérité, prompte à discerner entre les courtisans

elles maîtres, n’accorde son respect qu’aux hommes dont une conviction sincère gouverna la vie et dont les opinions portent, comme les œuvres, l’empreinte d’une personnalité forte et indépendante.

Cavour poussa de bonne heure le cri de la vocation. Nous l’avons vu, âgé de douze ans à peine, jeter avec dédain sa livrée de page, comme dix ans plus tard il brisera, sans hésiter, son épée. Ces deux faits suffiraient, à eux seuls, pour réduire à leur juste valeur les insinuations de ceux qui n’ont voulu voir, dans la politique de Cavour, que les calculs hardis d’une ambition déréglée. L’enfant qui résiste aux séductions de la vanité témoigne d’un sentiment naturel bien vif, comme c’est une conviction bien profonde que celle à laquelle un jeune homme fait le sacrifice de sa carrière. Il n’appartient k personne de mettre en doute la sincérité d’une opinion qui, à deux reprises différentes, se manifeste avec autant de spontanéité que de désintéressement. La sincérité n’est pas toujours, je le sais, un gage assuré de durée. Mais chez Cavour l’opinion persista, modérée, trèsferme, mûrie et non aigrie par l’expérience et les épreuves.

On aurait pu croire cependant qu’une disgrâce imméritée pousserait celui qui en était la victime

dans les rangs du parti extrême vers lequel il était accusé d’incliner et où l’orgueil blessé n’eût pas manqué de conduire un homme médiocre, vain ou faible. Mais Camille de Cavour était de ceux qui ne tombent pas du côté où ils penchent, par la trèsbonne raison qu’ils savent se tenir debout. Aimant de passion la liberté, il craignait ceux qui la compromettent autant qu’il en voulait à ceux qui la maudissent. Peut-être aussi subissait-il, à son insu, l’influence du milieu dans lequel il avait été élevé et de la situation que, malgré sa démission, lui faisaient sa naissance etses relations. Tout au moins lui étaitil plus facile qu’à un autre de se garder d’une exagération contre laquelle, d’ailleurs, il trouvait dans son intelligence et dans son caractère les meilleurs préservatifs.

Ce n’est pas que la révolution de 1 830 n’ait jeté d’abord quelque trouble dans ses idées. Il espéra trop et fut trop déçu. Il est vrai que le mécompte était grand de voir un événement regardé par toute l’Europe comme l’aurore^ d’une ère plus libre, n’aboutir qu’à augmenter la défiance des gouvernements et à rendre leur joug plus lourd. Ce que fut en réalité l’ébranlement causé par la révolution de Juillet a pu être constaté en 18A8 , lorsqu’en un

clin d’œil les trônes tombèrent en poudre et que la société sembla s’effondrer sous leurs débris ; mais au début, la chute des Bourbons en France, effrayant plus qu’elle n’ébranlait les gouvernements despotiques de l’Europe, eut pour résultat ce surcroît de précautions qu’une première attaque de paralysie fait prendre à celui qui en a été atteint et ce redoublement de violences que la peur justifie.

La condition de l’Italie s’aggrava tout particulièrement. Là, les têtes qui, plus qu’ailleurs, s’étaient relevées furent impitoyablement courbées par la main de fer qui s’appesantît sur elles. Après quelques jours de joie et d’illusion, la tristesse revint, et le silence et le découragement :

« Vous aurez su, » écrit Camille de Cavour dans une lettre adressée à sa tante, M™' de Sellon, et datée du h janvier 1832, « vous aurez su tous les ennuis qu’on m’a fait subir, les soupçons qu’on a eus à mon égard, les mesures qu’on a cru devoir prendre envers moi , enfin la démarche décisive que j’ai cru devoir faire. Mais ce n’est pas ce qui me regarde particulièrement qui m’a le plus affligé. L’état de l’Italie, de l’Europe et de mon pays ont été pour moi la source des plus vives douleurs. Combien d’espérances déçues, combien d’illusions qui ne se sont pas réali-

LE COMTE DE CAVOUR. lOS

sées, combien de malheurs sont venus tomber sur notre belle patrie. Je n’accuse personne, ce sera peut-être la force des choses qui en a décidé ainsi, mais le fait est que la révolution de Juillet, après nous avoir fait concevoir les plus belles espérances, nous a replongés dans un état pire qu’ auparavant. Ah 1 si la France avait su tirer parti de sa position, si elle avait tiré l’épée ce printemps, peut-être... Mais je ne veux pas m’arrêter sur un sujet trop douloureux et au sujet duquel vous ne partagez peutêtre pas mes opinions. Ne croyez pas que tout ce que j’ai souffert, au moral s’entend, ait en rien abattu mon amour pour les idées que j’avais. Ces idées font partie de mon existence. Je les professerai, je les soutiendrai, tant que j’aurai un souffle de vie. » Lignes chaudes d’amertume, incorrectes, d’une écriture heurtée comme le sentiment qui les a dictées. Camille de Cavour était alors dans une de ces heures de tristesse où, l’espérance disparue, les sources de l’action semblent à jamais taries. Le découragement peut envahir les plus forts ; seulement , en brisant leur courage, il n’atteint pas leurs convictions ; doutant d’eux-mêmes ils gardent leur foi, et loin d’abandonner leurs croyances dans le naufrage de leur énergie, ils se cramponnent à ces croyances.

loi LE COMTE DE CAVOUR.

et sont, en définitive, sauvés par elles. L’abattement de Cavour est celui du vaincu encore tout meurtri par la défaite, mais fidèle à son drapeau. Et déjà l’on pressent que le vaincu se relèvera et que la volonté qui s’insurge contre un lâché découragement l’emportera. L’amertume du langage est un sûr indice de cette révolte secrète de la volonté. La prostration a des accents moins douloureux, plus résignés, tels, en un mot, que je les trouve dans une lettre de quelques semaines antérieure à celle que je viens de citer et adressée par Camille à son oncle, le comte de Sellon. Au reste, pour apprécier cette lettre, il faut connaître l’impression sous laquelle elle fut écrite. Vers la fin de 1831, la mort s’abattit sur la maison de Cavour qui vit s’éteindre deux des flammes les plus vives de son foyer domestique. Un vieillard aimable, gai, spirituel, chéri de tous les membres d’une famille au milieu et au service de laquelle s’était écoulée son existence doucement utile, le chevalier Franquin de Cavour, grand-oncle de Camille, précédait de trois jours dans la tombe M. d’Auzers, brusquement enlevé par une maladie violente. Ces deux pertes, presque simultanées, affectèrent vivement Camille de Cavour, qui écrivit ainsi à M. de Sellon sous l’influence d’un double accablement, et

LE COMTE DE CAVOÜR. I(tt

dans un moment où la douleur que lui causait l’aspect des affaires publiques était rendue plus âpre par les coups qui venaient de le frapper dans ses affections.

« Franquin, dit-il a été enterré à Santena, dans le tombeau de la famille ; papa et moi avons suivi son corps jusqu’à ce que la pierre funèbre se soit refermée sur lui ; maintenant, à trois jours de distance, nous allons rendre, Gustave et moi, le même devoir à d’Auzers, qui a voulu être enterré avec nous. C’est en présence de ces cercueils qu’on se pénètre du néant des vanités de ce monde. Je n’avais pas besoin de cela .pour m’en convaincre; mais je vous assure que cela m’a bien confirmé dans la renonciation absolue à toute idée de gloire et de célébrité. Je continuerai à soutenir les opinions libérales avec la même chaleur, sans espérer, ni même désirer de me faire un nom. Je les soutiendrai par amour pour la vérité, et par sympathie pour l’humanité. Ce pauvre d’Auzers est peut-être mort affligé par l’idée qu’il laissait des neveux indignes de lui ; cette idée m’est bien pénible, car, malgré nos dissidences, je n’ai jamais cessé de ressentir pour lui la plus tendre affection. S’il avait pu lire dans mon cœur, il aurait vu que les motifs qui me portaient à m’éloigner de ses

opinions étaient aussi purs que ceux qui l’engageaient à sacrifier son bonheur au service. »

Je n’ai pas besoin de faire ressortir la différence du ton dans les deux lettres dont j’ai transcrit quelques passages. Celle-ci, la première en date, est une plainte et un regret, à peine un mot de reproche s’y glisse-t-il vers la fin. L’autre, plus vive, plus colorée, est une accusation. « Ah! si la France! » puis une protestation ; « Ces opinions, je les soutiendrai tant que j’aurai un souffle de vie! » Camille de Cavour ne se doutait guère que ces mots, tracés dans l’intimité, feraient un jour songer ceux qui les liraient au serment d’Annibal.

L’élasticité du naturel ne tarda pas à reprendre le dessus, l’amertume à disparaître de ce cœur pour lequel elle n’était point faite, et le découragement à être refoulé par la seule force de l’esprit viril et sain qu’il avait un instant abattu. Ayant passé par la filière de l’épreuve, les opinions du jeune homme sont devenues plus serrées, plus précises, et par conséquent plus fermes. Là où il sentait, il discerne. 11 ne soutiendra plus, par pure sympathie pour l’humanité, des opinions indéfinies au triomphe desquelles il n’ose croire. 11 attend et il sait ce qu’il attend. Voici, écrivant en 1833 à M”'" de Sellon, en quels

termes il s’exprime : « J’espère à mon tour pouvoir vous faire une petite visite dans le courant de l’année. La malheureuse agitation qui travaille l’Europe depuis trois ans, m’a empêché d’aller vous trouver, mais le temps est venu, j’espère, où il me sera permis de profiter du calme apparent pour aller jusqu’à vous. Quand je pense à l’époque où je vous ai laissée (M. de Cavour n’avait pas quitté le Piémont depuis 1820), je ne me doutais guère que de si immenses événements me retiendraient loin de vous si longtemps. Je sens que le séjour de Genève me fera un bien moral immense, car, après avoir vécu trois ans au milieu des exagérations les plus violentes et les plus opposées, l’atmosphère de raison qu’on respire dans votre pays doit être tout à fait restaurante. Quand je vous parle des exagérations extravagantes des j)artis extrêmes, je vous parle à bon escient, car on vient il y a de peu de jours de découvrir ici chez nous un complot d’ultra-républicains qui, sans autre moyen que leur rage, devaient renverser le gouvernement et établir je ne sais quoi. On a saisi quelques papiers et arrêté bon nombre de sous-ofliciers, matière éminemment révolulionnable. Ce complot de cerveaux brûlés, (|ui ne pouvait avoir aucune chance de réussite, n’aura d’autre résultat

que de rejeter encore davantage notre gouvernement, qui n'y est déjà que trop disposé, dans les bras de l’Autriche et des congréganistes. Le plus triste résultat de la révolution de Juillet, celui qui en balance presque les immenses bienfaits, c’est la naissance à laquelle elle a donné lieu d’un parti frénétique, féroce et absurde qui, poursuivant une chimère, veut, en empiétant sur l’avenir, faire triompher à tout prix un système maintenant impossible, et qui pour cela pousse la société dans un chaos affreux, d’où elle ne pourrait se relever que par le moyen d’un pouvoir absolu et brutal, despotique ou aristocratique. Malgré cette boutade contre le parti républicain qui nous fait tant de mal en Italie, je vous dirai que je conserve une foi entière dans l’avenir (lu genre humain et dans la loi du progrès social, et pour cela j’applaudis tous les jours davantage aux personnes qui, comme mon oncle, tâchent de le hâter par des écrits sages, impartiaux et raisonnables. »

Ce que craint Cavour est peut-être ici trop fortement indiqué, sur ce qu’il espère le trait est un peu pâle. Toutefois, de cette esquisse inégalement dessinée, l’opinion se détache, sage,*impartiale, raisonnable ; mais nous allons la voir complète, tout à fait

définie, très-nette, dans une autre lettre de la même époque, mai 1833, et adressée à mon père. « Si vous êtes curieux, écrit-il, de connaître une personne aussi distinguée que raisonnable et modérée, ayant sur son ' pays les idées les plus élevées et les plus justes que je connaisse , faites connaissance avec M'"* \ , qui accompagne sou mari. Voustrouverez chez elle, chose excessivement rare et précieuse par le temps qui court, les sentiments les plus vifs unis à la plus grande modération des principes.

« Il s’est passé bien des choses, mon cher, depuis nos causeries politiques dans les allées de Presinge. Une commotion terrible, que nous ne prévoyions pas alors, a ébranlé le monde politique jusque dans ses fondements, et Dieu sait quand il reprendra une assiette stable. La commotion générale a réagi sur les individus et toutes les opinions en ont été secouées, modifiées et dans quelques cas même changées. Parmi mes amis et les connaissances qui m’entourent, il s’en est suivi un changement inconcevable; les uns, modérés réformateurs, se sont jetés à corps perdu dans le mouvement, et ne se contentent maintenant de rien moins que d’un bouleversement complet; d’autres, de la même nuance, ont reculé tout effrayés vers rultraïsme; des personnes qui auraient été enchan-

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Hü LE COMTE DE C AVOUE.

tées de concessions raisonnables veulent maintenant la république, et quelques autres qui ne craignaient que trop de précipitation dans les réformes, ont reculé jusqu’au siècle de Louis XIV, évoquant les souvenirs du grand roi , pour gouverner les peuples du dixneuvième siècle. Quant à moi, j’ai été longtemps indécis au milieu de ces mouvements en sens contraire. La raison me retenait vers la modération ; l’envie démesurée de faire marcher nos reculeurs me rejetait vers le mouvement ; enfin, après de nombreuses et violentes agitations et oscillations, j’ai fini par me fixer, comme le pendule, dans le juste-milieu. Ainsi je vous fais part que je suis un honnête juste-milieu, désirant, souhaitant, travaillant au progrès social de toutes ses forces, mais décidé à ne pas l’acheter au prix d’un bouleversement général, politique et social. Mon état de juste-milieu ne m’empêchera cependant pas de désirer le plus tôt possible l’émancipation de l’Italie des barbares qui l’oppriment, et par suite de prévoir qu’une crise tant soit peu violente est inévitable; mais cette crise, je la veux avec tous les ménagements que comporte l’état des choses, et je suis en outre ultra persuadé que les tentatives forcenées des hommes du mouvement ne font que la retarder et la rendre plus chanceuse. Après vous avoir fait ma

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profession de foi, permetles-moi de vous demander si elle est conforme à votre manière de voir. J’avoue que je m’en flatte et que cette idée me soutient dans les combats que je livre à droite et à gauche. Au reste, j’espère pouvoir faire une escsqiade cet été à Genève et par suite aller vous trouver à Presinge, où noos formulerons à notre aise nos croyances politiques. »

Appréciée par des lecteurs français, à trente ans de distance du jour où elle fut écrite, la profession de foi de Camille de Gavour paraîtra peut-être aussi naturelle qu’elle est explicite; et cependant il fallait une bien rare fermeté de caractère chez l’Italien capable, en ce temps-là, de parler de l’avenir avec tant de confiance et du présent avec tant de modéi alioii, et cette modération doit être louée d’autant plus qu’elle n’est pas le prétexte d’un esprit inactif ou le refuge d’une âme pusillanime. Si, aux époques de crise, les partis modérés sont d’ordinaire impuissants, c’est que, représentant moins des convictions (jue des intérêts, issus de la coalition des craintes, ils arrivent à n’être qu’une négation sans crédit sur l’opinion , sans force pour résister aux passions populaires. Les livres de guerre nous apprennent qu’on peut prédire le nombre

m LE COMTE DE Ca'vODR.

des jours qui s’écouleront entre le moment où le premier coup de pioche est donné devant une ville assiégée et celui où la brèche sera praticable. 11 y a ainsi des causes politiques perdues d'avance ; mais la modération de Gavour n’ira pas chercher un abri derrière les murailles, ni s’enfermer dans le cercle fatal de la résistance; c’est une modération qui affirme, qui ose, qui combat à droite et à gauche, qui veut marcher; voilà en quoi Gavour, dès 1833, se séparant à la fois, des légitimistes dont les principes lui sont antipathiques, des révolutionnaires dont les moyens lui répugnent et des conservateurs dont le libéralisme est trop immobile, marque sa place dans le mouvement moderne et précède, de vingt ans, l’opinion de l’Europe entière. Gar aujourd’hui il n’est pas de nation qui ne demande à ceux qui la mènent, de satisfaire à des idées et à des intérêts jusqu’ici regardés comme contradictoires. Représentants de ces contradictions apparentes, les hommes d’État actuels étonnent leurs prédécesseurs indignés et, objets des accusations comme des louanges les plus diverses, échappent aux définitions que les vieilles écoles cherchent en vain dans leurs formulaires précis et surannés.

« Les idées fournies par l’histoire et qui ne vivent plus, dit un penseur gènevois, M. Roget, projettent

LE COMTE DE CAVOCR. Mï

des ombres comme ces vieux chênes qiie le temps a dépouillés et qui ne sont plus que des troncs caverneux; les doctrinaires ont marché et vécu au milieu de ces ombres qu’ils prenaient pour des réalités. » « Le propre des doctrinaires, remarque ingénieusement M. Sainte-Beuve, est d'estimer assez peu le commun du monde et la moyenne des esprits; leur inhabileté dans la pratique est de le laisser voir; leur inconséquence est d’avoir voulu , d’avoir espéré gouverner précisément par cette moyenne des esprits qu’on dédaignait et qui s’apercevaient du dédain. » Il en est des jugements sommaires rendus après coup comme des lois qui, rétroactives, sont fatalement injustes. Parlant des doctrinaires, nous sommes portés à oublier que les ombres au milieu desquelles ils vécurent furent les illusions d’une foi généreuse au progrès social, que leur inhabileté fut d’avoir, en politique, un idéal, et que, de leurs inconséquences, la plus grande, celle qui résume toutes les autres, est d’avoir voulu réaliseï cet idéal et faire triompher la vérité par la liberté. Que dans le détail ils aient commis des fautes, je ne songe point à le nier. Us se sont crus soutenus par la fiction du pays légal, tandis que c’étaient eux qui la maintenaient. On sait qu’un jour un duelliste scrupu leux traça sur l’ample personne de son adversaire trop

corpulent uri cercle en dehors duquel les coups ne devaient pas compter. Les doctrinaires avaient peut-être trop arbitrairement tracé, sur la France, un cercle en dehors duquel les coups portés ou reçus ne compteraient pas. Peut-être, croyant au bien absolu, ont-ils, comme je viens de le dire, immobilisé leur libéralisme dogmatique; mais, prenant sa source dans des sentiments de l’ordre le plus relevé, leur doctrine a été l’expression intelligente de nobles instincts, d’illusions pures, d’espérances désintéressées; en somme leur faute principale a été d’être vaincus, faute grave assurément en politique, et que, dans sa sagesse sceptique, notre génération est moins qu’aucune autre disposée à leur pardonner. Soyons donc impitoyables, c’est notre droit, seulement gardons-nous d’être trop fiers de notre supériorité sur ces honnêtes gens dont le tort a été de croire que, pour avoir raison des hommes, il suffisait d’avoir raison.

Que, dès l’origine, Cavour, esprit aussi souple que hardi, différât des doctrinaires, plus d’un passage déjà cité de ses lettres le fait sentir; M. Roget et M. Sainte-Beuve, par leurs définitions, si partiales qu’ elles soient, le font comprendre, et sa politique l’a fait voir avec évidence. L’instinct chez lui n’est pas antirévolutionnaire; il en veut à la révolution non

pas de son but, ni des moyens qu’elle emploie, mais surtout de son impuissance, et à son endroit il ne partage pas l’aversion des doclrinaires. Cette ligne de démarcation, à peine sensible chez le théoricien, s’est élargie dans la pratique des affaires et a fini par devenir un abîme. Mais, d’autre part, en 1833, M. de Gavour, simple croyant, se regardait comme étant de l’église dont un des fidèles les plus aimables et les plus spirituels lui expliquait les dogmes; ce fut, en effet, par M. de Barante, alors ministre à Turin du roi Louis-Philippe, qu’il apprit à connaître, à estimer et à aimer le gouvernement que la France s’était donné. Homme de monde autant que de politique, et d’expérience autant que de principes, unissant à la solidité des convictions la tolérance naturelle aux esprits cultivés , par situation et par caractère bienveillant pour les vaincus, ayant de l’école la sagesse sans le rigorisme , et de la vie les leçons sans les désenchantements, M. de Barante exerça sur Camille de Gavour une influence considérable, et, à certains endroits, décisive, car cette influence jse produisit dans un moment en quelque sorte définitif pour celui qui la subissait, dans un moment de crise, au passage de la jeunesse des sentiments à la maturité des idées, alors que se déterminent le tour, la

IIG LE COMTE DE CAVOUK.

direction, la tenue, la consistance du caractère. Un fait qu’il est bon de noter en passant, c’est que Camille de Cavour, le marquis Alfieri et quelques autres en fort petit nombre faisaient preuve d’une hardiesse remarquée dans Turin, en osant se présenter dans les salons du représentant de la monarchie de Juillet!

Ce fut dans ces salons dangereux que M. de Cavour rencontra M. d’Haussonville qui débutait alors, parla diplomatie, dans la vie politique. Rapprochés d’âge et de sentiments, les deux jeunes gens ne tardèrent pas à se lier. La parole familière d’un ami n’est guère moins persuasive que l’autorité d’un maître et, après M. de Barante, personne ne contribua autant que M. d’Haussonville, d’une part, à détacher Camille de Cavour du mouvement révolutionnaire auquel, jusqu’ici, il ne voyait d’ennemis que parmi les partisans d’un régime qu’il détestait, et, d’autre part, à l’attirer vers la France qu’il ne connaissait encore que par les vaincus d’une révolution qui l’avait réjoui. Turin , ville de cour, d’étiqyette sévère, de vieilles idées , était devenu l’asile naturel d’une foule d’émigrés qui y trouvaient des habitudes de gouvernement conformes à leurs goûts, des sympathies, des espérances, et qui, avec la fougue de leur- nation, poussaient la monarchie

sarde dans la voie des rigueurs. Mais, avec M. de Barante et M. d’Haussonville , Cavour aperçut une face toute nouvelle pour lui du peuple français chez

qui il put désormais estimer le bon sens, la sagesse

et la raison, sans cesser d’en goûter l’esprit et d’en admirer l’ardeur. « Si ma lettre n’était pas si longue, écrivait-il à mon père en 1843, je vous parlerais de votre illustre ami M. de Broglie que j’estime, je vénère et j’aime tous les jours davantage, surtout parce qu’il montre ce que sont les Français , lorsqu’ils suivent une bonne voie. Lorsque vous m’aurez montré un duc de Broglie anglais ou allemand, je commencerai à douter de mon opinion sur la supériorité intellectuelle, morale et politique de la France, opinion qui s’enracine chaque jour davantage dans mon esprit. »

En 1834, dans l’arrière- automne, Camille de Cavour fit à Genève un séjour qu’il prolongea jusqu’au milieu de l’hiver. Il demeurait dans le voisinage de l’hôtel dont M. de Sellon occupait avec sa famille la plus grande partie et qu’habitaient également, à cette époque, M. et M”' de Tonnerre. Vivant au milieu des siens, et dans un intérieur fait pour satisfaire aux exigences d’un esprit délicat, M. de Cavour n’eût peut-être, nulle autre part, trouvé sur son che-

MX LE COMTE DE CAVODB.

min une intimité à la fois aussi naturelle, aussi libre et aussi attrayante. Il avait d’ailleurs à Genève d’autres parents et des amis dont il goûtait le commerce familier et avec lesquels il donnait cours, sans se contraindre, à ses inclinations pour les causeries tour à to'ur graves et plaisantes. Renouant d’anciennes relations, il en forma de nouvelles auxquelles il attachait un grand prix. Plus d’une fois entre autres, je l’ai entendu parler de M. Lullin de Châteauvieux, comme d’un des hommes les plus spirituels, les plus heureusement doués qu’il eût jamais rencontrés. « Voilà, me disait-il en 1859, voilà quelqu’un qui avait le véritable esprit. » La fdle de M. de Châteauvieux, M'"' Naville, et son mari prirent dès lors également rang parmi les amitiés sérieuses de sa vie. Je rappellerai encore en quelle estime il tenait M. Munier. « Lorsque vous verrez, écrivait-il, M. le pasteur Munier, dites-lui que je le prie de ne pas m’oublier, car j’attache un trop haut prix aux sentiments de bienveillance qu’il m’a témoignés pour ne pas désirer vivement qu’il veuille bien me les conserver. » D’ailleurs, ville de science, de débats et de politique spéculative, Genève offrait de nombreuses sources d’instruction à une intelligence avide de discussion et de savoii ;

curieux surtout des faits et des idées qui se rapportent aux sciences morales et politiques, M. de Cavour puisait, soit dans de fréquents entretiens avec des hommes rompus à l’étude de ces sciences, soit dans l’exposition plus serrée de l’enseignement direct, des connaissances précises, et y gagnait cette solidité par laquelle seule l’homme supérieur demeure certain d’être toujours égal au rôle que lui feront jouer les événements. 11 mena aussi la vie du monde, telle qu’elle se pratiquait à Genève, animée sans être violente, à heures fixes, à température modérée, en somme un peu trop disciplinée. Or, le monde est une école à la condition de n’être pas une salle d’école. A ce sujet M. de Cavour exprimait un regret bienveillant et s’étonnait que la société genevoise, si riche, disait-il, en intelligence et en agrément, ne fût pas plus habile à user de ses avantages, faute d’un peu plus de cette liberté qui est le ressort de la vie sociale. Il n’en emporta pas moins, de son séjour à Genève, une impression aussi durable que flatteuse pour ceux qui l’avaient produite. Bien des années plus tard, après quelque critique pareille à celle que je viens de rapporter : « Cela n’empêche pas, ajoutait-il, que je me sui» beaucoup amusé à Genève, j’y ai passé un heureux temps ; » et les souvenirs riants

arrivaient en foule, dits gaiement, parfois aussi s’arrêtant sur ses lèvres discrètes.

Au milieu de l’hiver il quitta Genève pour se rendre à Paris et de là en Angleterre. A Paris, sa naissance lui ouvrit d’emblée les portes des salons les plus diffîciles, où ses opinions étonnèrent et où son esprit le fit bien venir; mais les salons difficiles ne sont guère ceux qu’à vingt-cinq ans on préfère. Sans doute il est des gens qui semblent être sortis, comme Minerve , de la tête de Jupiter, avec une sagesse à bouclier, à casque et à cuirasse; mais Minerve ne fut jamais jeune et Camille de Cavour ne fut jamais uii pédant. Ni le monde, du reste, ni les plaisirs de Paris ne dérobèrent à son observation la scène politique si animée alors et vers laquelle se tournaient naturellement ses regards ; il la voyait de loin, en spectateur ignoré. « Je ne suis pas, écrivait-il, retourné chez M. Guizot, près duquel j’ai pénétré grâce à M. de Barante, car pour fixer un moment l’attention de ces grands hommes il faut avoir un titre quelconque de célébrité. Et moi, hélas ! obscur citoyen du Piémont, je n’ai rien fait pour être connu au delà des limites de la commune dont je suis syndic, et je ne peux aspirer raisonnablement à la société des astres lumineux qui éclairent le monde politique. »

Mais le spectateur ignoré est déjà un juge plein de sagacité, prompt à percer les manœuvres des partis, et surtout à discerner, sous ces manœuvres, la tendance générale des esprits et le sens du courant. «( Pour ma part, écrivait-il de Paris à mon père, à la date du 31 mars 1835, je vous assure bien que je n’ai rien trouvé dans les plaisirs et dans les salons de Paris qui pût me tenir lieu de ces soirées où, assis au coin du feu, nous devisions à notre aise sur les affaires de l’Europe, redressant les faux systèmes, recomposant les mauvais ministères, enfin arrangeant le tout pour le mieux. Quelque peu de peine que nos élucubrations politiques nous donnassent, je crois fort que leurs résultats, si on les avait appliqués, auraient été tout aussi avantageux à l’humanité, que tout ce qui s’est fait sans notre permission... Si vous n’aviez pas été à Paris l’année dernière, je vous ferais part de mon opinion sur .les choses et les hommes qui se succèdent sur la scène politique. Mais, en vérité, je ne ferais que répéter en grande partie les conversations que nous avons eues ensemble. Un fait cependant qui me paraît nouveau, ou, pour mieux dire, qui tend à s’accomplir, mais est à peine indiqué, c’est la transformation qui s’opère dans le sein des partis extrêmes.

Tout ce qu’ils contiennent d’hommes habiles et ayant quelque habitude des affaires travaillent à dépouiller l’opinion qu’ils représentent de ce quelle peut avoir d’exclusif et d’absolu. C’est un travail de rapprochement qu’ils opèrent. Ils espèrent par là ramener à eux cette masse nombreuse et inerte qui n’a aucune prédilection politique, qui n’est attachée qu’à ses intérêts matériels, et qui se soucie aussi peu de Louis-Philippe que d’Henri V, pourvu que son repos ne soit pas troublé ; s’ils ne peuvent la gagner, ils voudraient du moins la rendre neutre et la détacher du système actuel qu’elle soutient comme la seule garantie de l’ordre public. Celte transformation est sensible surtout parmi les hommes forts du carlisme. Ceux-ci, ne pouvant plus espérer de l’Europe qui ne se s..ucie nullement d’eux, et ayant reconnu enfin qu’ils étaient en minorité dans la nation, qu’ils ne pouvaient rien par la violence , se sont imaginé qu’en faisant de larges concessions aux idées nouvelles ils arriveraient à leur but. Ceci est autre chose encore que l’alliance carlo-républicaine. Cellelà n’avait que la violence en vue, et il n’y avait entic les deux partis d’autre pacte qu’une haine commune. Maintenant les carlistes sages voudraient faire croire qu’ils n’ont de haine pour personne ni

d’antipathie absolue pour aucun parti. Ils prolèssent hautement la modération et la nécessité de la fusion des partis, lis font toutes les avances possibles à la grosse masse du juste milieu ; pour lui plaire, ils se disent prêts à lui faire le sacrilice de tous leurs préjugés aristocratiques, et à se constituer les défenseurs de l’ordre contre les républicains exagérés. En un mot, ils croient que s’ils peuvent amener les choses à une pure question de personnes, la France préférera toujours Henri V à Louis-Philippe. De tous les plans que se sont jamais proposés les carlistes, celui-là est encore le plus raisonnable , car il tend à les ramener peu à peu à des idées plus justes; seulement il a le défaut d’étre impraticable; d’abord parce que ce parti étant indisciplinable, dès que le corps d’année verra le but de ses chefs, il les abandonnera, ou bien il se débandera, une partie passant franchement à l’ennemi et l’autre se dispersant sous des bannières plus passionnées. Les républicains de même qui ont conservé quelque peu de bon sens reconnaissent leur faiblesse numérique, s’occupent à reprendre leur travail en sous-œuvre et à profiter des instincts démocratiques irrésistibles de la société , pour faire circuler dans les masses leurs doctrines d’égalité absolue et de transfoi niation sociale. Ceux-

ci dans un avenir éloigné peuvent devenir dangereux, car ils ont évidemment pour eux la tendance du siècle et le mouvement de nivellement matériel et intellectuel qui s’opère entre toutes les classes de la société. Nous ne pouvons pas nous le dissimuler, la société marche à grands pas vers la démocratie; il est peut-être impossible de prévoir les formes qu’elle revêtira; mais quant au fond, il n’est pas douteux, à mes yeux du moins. Et vous, mon cher, n’êtes-vous pas de mon opinion? Croyez-vous à la possibilité de la reconstruction d’un pouvoir aristocratique quelconque? La noblesse s’écroule de toutes parts, les princes comme les peuples tendent également à la détruire; le patriciat, pouvoir municipal et restreint, n’a plus de place dans l’organisation sociale actuelle. Que reste-t-il donc pour lutter contre les flots populaires ? Rien de solide, rien de puissant, rien de durable. Est-ce un bien? est-ce un mal? Je n’en sais trop rien , mais c’est à mon avis l’inévitable avenir de l’humanité. Préparons-nous-y; ou, du moins, préparons-y nos descendants que cela regarde encore plus que nous. »

Il y a, dans cette lettre, deux ou trois mots significatifs. L’origine et le caractère de la démocratie moderne, forme de société bien plus que forme de

gouvernement, y sont nettement indiqués. Al. de Cavour a compris la prépondérance grandissante de U cette masse inerte , sans prédilection politique , uniquement attachée à ses intérêts matériels, » et il attend « ce nivellement matériel et intellectuel » qui, recouvrant vieux préjugés et principes vieillis, envahit un monde qu’il transforme. Dans le môme temps où il écrivait cette page , M. de Tocqueville écrivait son livre. Ainsi deux enfants de vieille race prédisaient avec une égale assurance l’avénement de la démocratie. On ne saurait, faut-il le dire, comparer quelques lignes confidentielles tracées en courant, à une œuvre célèbre et digne de sa renommée. Il suffit toutefois de quelques lignes pour expliquer un homme, et, sans vouloir comparer des écrits qui n’ont aucune analogie , on a le droit de rapprocher les i>ensées qui s’y révèlent. La certitude dépouillée d’illusions avec laquelle le pouvoir nouveau est annoncé par « l’obscur citoyen piérnontais » paraîtra peut-être bien froide. Et cependant, dans cette absence d illusions, je vois l’indice d’une intelligence complète de la démocratie dont les allures ne risquent pas de troubler les écarts ni de surprendre celui qui se demande : « Est-ce un bien? est-ce un mal ? » car, chez M. de Cavour, le doute à l’endroit

lîO LE COMTE DE CAVOUR.

des résultats ne se traduit ni en découragement, ni en hésitation. « Préparons-nous, » dit-il, et son esprit éminemment politiriue se manifeste moins par la justesse de la prévision que par la façon dont le fait prévu est, quelles qu’en soient les conséquences, accepté sans arrière-pensée. Les faiseurs de systèmes rendent volontiers des oracles qui parfois s’accomplissent, mais celui-là seul pourra conduire les hommes qui sait prendre son parti des choses.

M. de Cavour prit du reste toujours le plus vif intérêt à la politique française, dont il suivait d’un regard attentif et pénétrant les péripéties successives, « Je vous remercie, écrivait-il à M. Naville en 1837, des nouvelles politiques que vous me donnez. Le jugement que M. Monnier porte sur le résultat des dernières élections me paraît parfaitement juste. La Chambre actuelle est essentiellement centre gauche; celle de 1827 l’était déjà. Je crois que cette nuance est celle de la grande majorité des opinions en France. La défaite des partis extrêmes prouve combien sont déjà puissantes les racines que la dynastie d’Orléans a poussées dans le sol de la France. Les Chambres de la Restauration , celle de 1824 exceptée, ont toutes contenu un nombre relativement bien plus grand d’ennemis déterminés de la

brandie aînée. Quand un pouvoir se trouve conforme aux nécessités du temps, il lui faut bien peu d’an- X nées pour se consolider.

« Croyez-vous que la nouvelle Chambre soit plus ■ favorable que l’ancienne aux réformes commerciales? La Suisse comme le Piémont ont un bien grand intérêt à voir abaisser les barrières qui entravent leur commerce avec le pays qui est leur principal débouché. ))

Ce qui , dans la France, intéressait Cavour, c’était d’abord la France elle-même , ensuite l’action qu’il en attendait sur les destinées du Piémont. « Depuis quelque temps, écrivait-il encore à M. Naville, on éprouve ici beaucoup plus de bienveillance pour la France, et l’on est disposé à augmenter les rapports déjà nombreux qui existent entre les deux pays. Le roi a accueilli le duc d’Aumale avec la plus grande distinction, et il a paru très-satisfait de sa visite. Ce rapprochement peut amener des conséquences fort avantageuses pour nous. Car c’est de la France que doit nécessairement venir l’impulsion destinée à développer les immenses ressources inexploitées que possède encore le pays. »

J’ai dit que de Paris M. de Cavour se rendit en Angleterre, mais son séjour y fut de courte durée. A

cette époque il n’entendait pas la langue anglaise ; d’ailleurs ses occupations le rappelaient à Turin et ne lui permettaient pas de prolonger outre mesure une absence dont Paris lui avait peut-être fait oublier la durée. Aussi me suis-je trompé : ce ne fut pas en Angleterre qu’il se rendit, mais à Londres. Or, chacun sait que si Paris est la France, Londres n’est pas l’Angleterre ; l’expression même qui s’est glissée sous ma plume en est une preuve : on ne va pas en France, tandis qu’on va en Angleterre; ce grand pays d’agiiculture et d’industrie, de traditions et de révolutions, d’esprit public et de gouvernement, de contrastes, c’est-à-dire de liberté, M. de Gavour ne devait le voir et le comprendre tout à fait que huit années plus tard, en 18û3, dans un voyage, qu’à la suite d’un autre séjour à Paris, il y fit avec mon père. Ge n’est pas toutefois qu’on puisse regarder ni qu’il ait lui-même jamais considéré le temps qu’il passa à Londres en 1835 comme un temps perdu. Il n’y a d’hommes qui perdent leur temps que ceux qui regardent sans voir, et il n’était pas de ces hommes-là. Le mécanisme administratif et politique de l’empire britannique, la pondération des pouvoirs, la complication des ressorts, les heureuses contradictions de la constitution, le jeu des partis lui furent dès lors

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familiers ; il dirigea également son attention vers les problèmes sociaux qui préoccupaient les économistes et s’imposaient aux hommes d’État anglais. Un de ces problèmes, le plus pressant alors, l’attira tout particulièrement. « J’ai beaucoup étudié, » écrivait-il de Turin , au mois de novembre 1835, « j’ai beaucoup étudié en Angleterre la grande question du paupérisme. Avant de partir de Turin l’année dernière, j’ai publié, à la requête du ministre, un extrait du rapport des commissaires chargés par le gouvernement anglais de faire une enquête sur l’état des pauvres et de préparer une nouvelle loi à leur égard. Depuis lors , je n’ai plus perdu de vue cette question. A Londres, je me suis trouvé en rapport avec toutes les personnes qui s’en sont plus spécialement occupées; et maintenant encore je conserve quelques relations avec elles. » En définitive, il partit de Londres avec la ferme intention d’y retourner et pénétré d’une admiration éclairée pour des institutions, des usages et des procédés politiques dont l’excellence ne pouvait être plus goûtée ni mieux appréciée que par un esprit comme le sien, chez lequel le raisonnable l’a toujours emporté sur le logique.

dette grande question du paupérisme, M. de Cavour ne se contenta pas de l’étudier en théoricien et

de garnir à son sujet de notes stériles le portefeuille d’un ministre. Sans avoir la prétention de la résoudre (la logique seule ne doute de rien), il chercha, de retour à Turin, à panser quelques-unes des plaies que, de tout temps, l’inégalité des conditions a entretenues dans le corps social et que notre civilisation industrielle semble avoir rendues plus cruelles, au moins plus sensibles. Repoussant avec une égale fermeté les théories fallacieuses d’une philanthropie . sentimentale et les déductions inflexibles d’une économie politique absolue, il avait sur la charité légale des opinions aussi nettes que modérées et j’ajouterai très-justes, car là, comme ailleurs, il savait, tenant compte des faits, être un « honnête justemilieu. » Avec un petit nombre d’hommes de talent et de cœur, il fonda en Piémont des asiles pour l’enfance, et aucun n’apporta à cette œuvre un concours plus actif que le sien ni plus intelligent. Après l’avoir établie, il ne mit pas un moindre intérêt ni un moindre soin à en guider la marche, et il fit longtemps partie de la direction où ses lumières, sa capacité administrative, son zèle lui assignaient le premier rôle et lui assuraient une influence qui finit par donner de l’ombrage. Un de ses collègues , un ami intime , le comte de Salmour, dut le prévenir qu’il

compromettait, par la part qu’il y prenait, l’entreprise généreuse à la tête de laquelle le gouvernement ne le voyait pas sans un vif déplaisir, et que l’ouvrier risquait fort d’amener la ruine de l’œuvre. Prié de la sorte, M. de Cavour ne pouvait hésiter; il se retira de la direction des salles d’asile, mais ce lui fut un douloureux sacrifice d’abandonner la modeste fonction qui avait été, pendant plusieurs années, une de ses occupations les plus chères et les plus constantes.

Au reste, on avait beau fermer sur Cavour les grandes grilles et les petites portes de la vie publique, il pénétrait peu à peu dans l’enceinte par ces issues étroites et dérobées que l’homme actif découvre sans les chercher et élargit sans s’en douter. Les coups fourrés que, dans les comices agricoles, essayait de lui porter le gouvernement, le mettaient en évidence en le frappant, et le mettre en évidence, le désigner, c’était le grandir; qu’elle combattît pour ou contre lui, la Société agraire s’habituait à compter avec lui, et la classe dont elle était essentiellement composée arrivait à le regarder comme le représentant de ses intérêts. Tandis que, par l’Association agricole, il prenait pied dans cet grosse opinion publique alors muette, mais un jour destinée à être fort éloquente, à

Turin, il rapprochait, et par conséquent groupait autour de lui, dans une association d’un tout autre ordre, les membres de l’aristocratie piémontaise. Le club que, sur le modèle des clubs de Londres et de Paris et sous le nom inoffensif et imposé de « Société du Whist, » il fonda, avec le comte Pralormo, le marquis Alfieri et quelques autres, devint un foyer politique en même temps qu’un centre social. Qu’on ne se méprenne point ; les flammes qui brillaient dans ce .foyer n’étaient pas de celles qui allument les incendies. Un esprit éminemment conservateur animait une réunion d’hommes que leur naissance, leur éducation, leurs mœurs et leurs opinions naturelles rangeaient parmi les ennemis instinctifs de toute révolution. Mais de quelque esprit qu’elle fût animée, et au lieu d’être conservateur, eût-11 été rétrograde, la Société du Whist n’en était pas moins, par cet esprit-là, une collectivité vivante, donc dangereuse; car, ainsi que je l’ai fait observer à l’occasion des comices agricoles, il est dans la nature des gouvernements despotiques de ne pas souffrir que l’opinion, même celle qui leur est favorable, se forme en dehors de leur influence immédiate et échappe, fûtce pour les mieux servir, à leur contrôle. On a peine aujourd’hui à se figurer tous les obstacles que ren-

contra la fondation du club et à apprécier la persévérance et l’habileté que Gavour déploya en cette délicate et longue affaire. Là, comme sur tant d’autres points plus importants, on ne saurait comprendre Gavour qu’à la condition de se rappeler ce qu’était Turin en 1840.

Turin est maintenant une des capitales de l’Europe, une de ces vastes et banales agglomérations de briques et d’hommes dans lesquelles la civilisation moderne se concentre et se résume; comme les autres, ville de bruit , de pensée , d’industrie, de vie et de fièvre, aux flots humains roulant dans les rues d’où s’élèvent incessamment, confondus en une sourde voix, le murmure de l’activité et le long bourdonnement des agitations oisives.

G’ est l’Italie qui, en quelques années, a, de la moins italienne de ses villes, fait une ville européenne. Assise au .pied des Alpes qui tantôt la glacent de leurs brouillards et de leurs biseâ, tantôt, dardant sur elle les rayons réfléchis par leurs flancs, l’enveloppent d’une atmosphère plombée que les eaux lentes et limoneuses du Pô sont impuissantes à agiter; Turin n’a du midi ni la couleur, ni la lumière, ni l’éclat. Ge n’est pas non plus que,' dans ces rues

tirées au cordeau et se coupant à angles droits comme les avenues d’un camp, dans la solennité sans grandeur de ces vastes palais aux façades naguère inachevées, le voyageur reconnaisse les traits ou retrouve l’image de quelqu’une de ces cités du nord si pittoresques, si joyeuses, si chaudes sous le manteau de brunie qui les recouvre. Je me rappelle l’impression mélancolique que j’éprouvai quand, pour la première fois, il y a vingt ans, je \is Turin, froide de structure et d’apparence, morne, négligée, silencieuse, et, semblait-il, fille d’un autre climat, portant au front les tristesses de l’exil.

Cependant ce fut de tout temps une forte ville que Turin , ville de rudes soldats et de bons citoyens, digne aujourd’hui d’être à la tête d’un peuple dont, entre ses mains viriles, l’épée ne se déshonora jamais. 11 faut la voir aux époques de guerre, telle que l’histoire nous la décrit, telle que de ses yeux notre génération a pu deux fois la contempler, calme, résolue, préparée à tout, sauf à désespérer. Il faut aussi la voir dans la paix , ainsi qu’elle se montre maintenant, intelligente des intérêts de l’État, dévouée au pays, n’ayant ni à être contenue ni à être réveillée , et, quelle que soit sa destinée future, la première en Italie par son esprit public. On dirait qu’en elle s’est

incarnée l’âme de ses princes guerriers et politiques. Sans doute, il est des gloires qu’elle n’eut point en partage.

Les vents du sud t’apportent la beauté ,

Mon Tyrol , et les vents du nord la liberté,

a dit le poëte. A Turin, vents du sud et vents du nord n’apportèrent jamais que les notes aiguës des clairons ennemis. La culture des arts exige'des loisirs que le Piémont, toujours l’arme au pied ou l’arme au bras, ne connut pas ; mais, après huit siècles de luttes incessantes, pouvoir dire : « J’ai vécu !» cette gloire-là Vaut toutes les autres.

Des murs ni des mœurs, le caractère imprimé par l’histoire ne s’efface en un jour. Même aujourd’hui, quand la liberté l’agrandit, l’embellit et l’anime, Turin, abri de soldats, lieu de halte d’une royauté militaire, a gardé quelque chose de l’aspect rigide d’une place de guerre, et dans cette liberté qui la transforme, on reconnaîtra le fruit d’une mâle éducation. Ce sont moins les institutions que les hommes qui font les peuples, et la loi est impuissante à rendre libre la nation qui ne l’est pas déjà par le cœur. On ne crée pas des citoyens. Ce qui asservit n’est pas ce qui opprime, mais ce qui efféminé ; le

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joug le plus écrasant n’est pas celui qui pèse le plus sur les robustes épaules qu’il meurtrit, mais celui dont les échines trop souples ne sentent pas le poids, et les seuls esclaves sont ceux qui se courbent , non ceux qu’il faut courber. Or, au métier de soldat, on apprend à se tenir droit.

Mais après 1815 et jusqu’en 18A8, surtout durant la seconde moitié de cette période, la cour de Turin quitta les armes pour la toge. Et quelle toge? La robe des jésuites. Je sais que chez beaucoup d’esprits indépendants s’est produite en dernier lieu une réaction favorable à l’ordre fameux, objet de tant de diatribes déclamatoires; cependant, si grands que soient les services rendus par les jésuites aux lettres, aux sciences et à l’Église, il faut, à quelque point de vue qu’on se place, regretter, déplorer, partout où elles se sont exercées, leur intervention dans la conduite des alTaires et leur tenace influence sur des gouvernements qu’ils ont irréparablement compromis, sur des princes qu’ils ont perdus. Encore doit-on moins les accuser que les passions qu’ils ont partagées et servies, les théories dont leur système politique a été l’expression la plus complète et surtout l’entraînement général de l’époque vers une logique absolue et violente. 11 n’est personne qui, d’une façon ou de

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l’autre, ne subisse i’iiilluence d’un ennemi, et les adversaires déclarés de la révolution française lui ont emprunté en les exagérant ses allures dogmatiques et intolérantes. La société factice inventée par un homme de génie est devenue la société type à laquelle un parti puissant s’est imaginé pouvoir ramener la société « code civil » du xix* siècle.

Or, à Turin, pendant que régna Charles-Albert, ce fut M. de Maistre qui gouverna, non pas le de Maistre vivant, agissant, plein de sens, le diplomate délié, qui convient que « Dieu entend le grec, » mais le de Maistre, grand poète,- sombre rêveur, le plus impitoyable des utopistes qui aient jamais fait sei-vir la logique à consacrer les écarts d’une, imagination emportée. 11 importe de se rappeler que jadis, par les moeurs, par le tour des idées, et même par la langue, Turin était une ville française. Le temps est trèsrapproché où en bon lieu on n’y eût jamais entendu une parole dite en italien. Or, l’exagération semble naturelle à l’esprit français, prompt h se précipiter dans la voie où le poussent l’impression du moment, la doctrine en vogue, l’accident du jour. Mais, dans un pays de grande étendue, dans une capitale telle que Paris, l’exagération de l’heure présente trouve inévitablement un contre-poids, léger sans

doute, insuffisant, qui toutefois la retient, et qui lui manque absolument dans un petit État et dans une ville de cent mille âmes. Aussi faut-il lire les mémoires de M. de La Marguerite pour comprendre à quelles extrémités l’esprit de système, dont aucun obstacle n’arrête les déductions, peut conduire des hommes intelligents et honnêtes. Le récit dû à la plume d’un des personnages les plus intéressés à peindre sous des couleurs favorables une politique qu’il vante, n’est que la paraphrase bien involontaire, le développement candide de ces lignes amères qu’on n’a pas oubliées, et dans lesquelles Camille de Cavour comparait Turin à un enfer intellectuel. « La science et l’intelligence, disait-il, sont réputées choses infernales par qui a la bonté de nous gouverner. H Et, en effet, toute manifestation de la pensée, dans quelque ordre de faits qu’elle se produisît, était rigoureusement proscrite. La philosophie de Rosmini, la théologie de Gioberti, les complots républicains, les projets de chemins de fer, les compagnies industrielles, les sociétés secrètes, les circulaires de Mazzini et les articles de M. de Sacy étaient considérés comme également hostiles et au même degré subversifs. La preuve la plus irrécusable du crédit dont jouissait M“' de Tonnerre, fut l’autorisation qu’ après

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de longues insistances, elle obtint enfin de recevoir, par l’entremise de la légation de France, le Journal des Débats. «Tout pour l’Église et par l’Église,» voilà à peu près le credo politique de'M. de La Marguerite dont nous pouvons résumer les titres à la réputation d’homme d’État et à la reconnaissance publique, tels qu’il les expose lui- même avec une naïve complaisance. « Les dîmes étant de droit divin, dit-il, je n’ai pas permis qu’on y touchât. — Il arrivait parfois qu’on emprisonnât des ecclésiastiques coupables, sans avoir obtenu rautorisation préalable des évêques-, j’ai pris les mesures nécessaires pour qu’un aussi monstrueux abus ne pût désormais se renouveler. — J’ai obtenu à Turin la présence d’un nonce qui a servi d’intermédiaire direct entre le clergé de ce royaume et la cour de Rome, seule autorité légitime pour lui. — J’ai poussé l’archevêque à s’opposer à la promulgation de certaines mesures relatives à une prétendue réforme des écoles; appuyé par moi, il l’a emporté. — Grâce à mes efforts, les bienheureux Boniface et Humbert et la bienheureuse Louise ont été vénérés sur les autels. — J’ai renforcé les édits contre l’hérésie. — J’ai établi deux maisons de passionnistes, une à Gênes, l’autre à Turin; deux monastères de bénédictins, rappelés à la première ob-

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servance, à Gênes et à Finale; les religieuses de sainte Camille et les adoratrices perpétuelles à Turin; les chartreux en Savoie; un monastère de carmélites à Gênes ; les dominicains à Varazze, et j’ai fait rendre la paroisse de Saint-Charles aux carmes déchaussés! » En vérité, rien ne fait plus d’honneur au clergé piémontais que de n’avoir pas fait de son omnipotence un abus qui l’eût rendu à jamais odieux. Mais l’usage, même sans abus, était intolérable, ou plutôt l’usage seul constituait le plus criant des abus.

Les gouvernements théocratiques ont ceci de terrible, que l’accomplissement de leurs devoirs se confondant à leurs yeux avec l’exercice de leurs droits, ils sont excessifs, d’autant plus tyranniques qu’ils sont plus scrupuleux et tyranniques en toutes choses. C’est ainsi qu’il n’y avait pas dans l’État un poste important que la congrégation ne tînt par quelque influence secrète ou n’observât par quelque sentinelle dévouée. Depuis les grandes dames qui s’intéressaient à la conversion religieuse des hérétiques, jusqu’aux soldats qui s’intéressaient à la conversion politique des officiers, un vaste réseau de surveillance, tenu par des milliers de mains, s’étendait sur toutes les tètes. Partout l’inquisition, doue partout la défiance.

Mais en voilà assez; on connaît maintenant le régime sous lequel et en dépit duquel Camille de Cavour a su devenir et rester libéral. Le mérite qu’il y eut est plus grand qu’on ne sera peut-être disposé à l’estimer après coup, tant on conçoit difficilement les hommes autres qu’ils ne furent et tant on leur tient peu de compte des elTorts qu’ils ont dû faire pour surmonter des obstacles dont on n’aperçoit plus la trace. On ne saurait se figurer Cavour ignorant, oisif, inerte, succombant aux défaillances de la lassitude, ou insouciant du sort de son pays, ou encore aigri par la rancune. Et cependant conserver le goût de l’instruction et acquérir l’habitude du travail intellectuel dans une ville où, pour acheter un livre, il faut, la plupart du temps, commencer par acheter une conscience; subir, sans en être atteint, le contact brutal de toutes les exagérations, dans une société dispersée par la défiance, découragée, sans force pour croire ni môme pour espérer; garder la foi et lutter quand la victoire semble impossible ; se préserver du fanatisme autant que du scepticisme ; suivre sa voie, en écartant la violence et à l’écart de l’intrigue ; demeurer enfin, sous un joug qui révolte les forts, écrase les faibles, pervertit les ambitieux, demeurer « sage, impartial, raisonnable, » .avec pas-

sion, est d’une grande âme, d’un esprit vraiment libre et puissant.

D’une grande âme, dis-je, mais non d’une âme emportée. Cavour n’est point sujet aux visions, il ne rêve pas un état de choses idéal, hors duquel toute société et tout gouvernement doivent provoquer l’indignation ou le mépris. Esprit éminemment politique, il est naturellement optimiste, non pas seulement de l’optimisme de ces hardis joueurs qui fondent ou perdent les empires, superbe, souvent perfide et que l’histoire appelle tantôt la conscience, tantôt la folie du génie, mais aussi de l’optimisme à vue plus courte, à effet immédiat, propre à l’homme actif, et qui, s’il n’est pas la beauté de l’intelligence, en est la santé. Rien de maladif ou de chagrin dans cette robuste nature de Cavour. Ni la rancune, ni le dépit, ni aucune des petites passions parasites n’altèrent son humeur, ne troublent son jugement, ne diminuent sa vigueur, n’embarrassent sa marche. C’est ainsi que , dans son pays , il ne se pose point en victime, ni même en adversaire systématique d’un gouvernement dont il avait pourtant quelque raison de se plaindre. 11 ne prend pas les faits ni les hommes en une de ces haines mortelles, dont fut saisi, contre le mécanicien, ce voyageur cité quelque part par

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M. Prévost-Paradol, et qui était arrivé à désirer voir sauter la chaudière, dût-il être lui-même lancé en fragments jusqu’aux étoiles! Les hommes et les faits, il les accepte, non pas avec cette insouciance frivole des adorateurs du succès pressés d’approuver ce qu’ils subissent, mais avec la résolution du lutteur qui n’entend pas abandonner le terrain, en ouvrier résolu qui ne jette pas le manche après la cognée, ou, pour mieux dire, en joueur qui sait qu’on doit jouei' avec les cartes qu’on a. Un jour que je jouais au whist avec M. de Cavoïir, comme je me disais découragé par une série persistante de mauvais jeux : M C’est que, reprit-il, vous n’avez pas assez de respect pour les petites cartes. »

Inaccessible aux mesquines sollicitations de l’amour-propre, il est loin d’éprouver une satisfaction maligne au spectacle des fautes que commet le gouvernement piémontais. S’il les constate, c’est pour les déplorer, et la preuve qu’il les déplore sincèrement est la satisfaction hautement manifestée avec laquelle il se plaît à indiquer les mérites de ce gouvernement et à reconnaître les moindres pas faits dans la voie des réformes.

« Lorsque vous verrez M., » écrivait-il, « faiteslui amitié, je lui suis très-attaché; vous en serez

content. Il vous donnera l’idée de ce qu’est la bonne portion de l’aristocratie piémontaise qui se consacre aux affaires. » Et je lis dans une autre lettre : « X, est une des créatures de la congrégation, qui l’a tiré des derniers rangs de l’année pour en faire un diplomate. C’est un de nos seuls agents mauvais, car en général notre corps diplomatique est composé d’hommes distingués par leurs manières et leur modération. » J’ajouterai que, par une inconséquence dont M. de La Marguerite nous divulgue les motifs, Charles-Albert n’entendait pas que ses conseillers fussent unanimes à subir les influences qu’il fomentait lui-même. Dans un sentiment de défiance à l’endroit d’un parti dont il redoutait presque autant qu’il favorisait les intrigues, peut-être aussi animé d’un secret désir de tenir, par quelque fil au moins, le parti libéral, il avait soin de troubler l’homogénéité de ses ministères en y introduisant des hommes fels que le comte l’ralormo, le comte Gallina ou le marquis Alfieri.

Sans doute, ils pouvaient peu, sur la direction générale des affaires, ces hommes isolés, entravés ou attaqués de toutes parts, entravés bien plus que soutenus par le roi , qui craignait leurs tendances non moins qu’il respectait leur caractère. C’était à peine

s’ils parvenaient à marcher dans les départements spéciaux qu’ils géraient, n’avançknt d’un pas qu’à force d’énergie et de dextérité. Mais on ne voit pas Gavour les accuser de servir un régime vis-à-vis duquel il n’est cependant pas suspect de complaisance; au contraire, il les soutient, il les encourage, il applaudit à leurs modestes succès comme à d’importantes victoires; et plus tard, quand, sous l’influence des événements extérieurs, leur rôle grandit avec leur puissance, il sait, vertu bien rare chez le politique, leur être reconnaissant et saluer un progrès dont il n’est pas l’artisan, « Nous avons eu, écrivait-il en 18àl à M. Naville, une petite crise ministérielle ; malheureusement elle n’est pas encore finie. Le ministre de l’intérieur, le comte de Pralormo, s’est retiré à la suite d’une lutte violente avec le parti congr^gandiste, qui depuis longtemps lui faisait une guerre à mort. Le roi l'a abandonné dans une question grave, et il a cru de sa dignité de donner sa démission. Dans les circonstances actuelles, sa retraite a été un malheur pour le pays. Quoiqu’il eût des défauts, et que ses manières fussent un peu brutales, c’était un parfait honnête homme, aimant le bien pour le bien, administrant dans l'intérêt du pays et non dans l’intérêt d'une secte ou d’un parti.

Il résistait avec la plus louable éuergie à l’esprit envahissant du parti prêtre, malheureusement fomenté par les dispositions particulières du roi. La congrégation s’est excessivement remuée pour faire choisir son successeur parmi ses adeptes; un moment tout le monde a cru qu’elle avait réussi, et que le comte de Gollegno, le plus fanatique et le plus obscurantiste des congrégandistes, était ministre. Heureusement la sagesse du roi nous a préservés de cet affreux malheur, car je vous le dis sans exagération, la nomination de M. de Gollegno aurait excité dans le pays |)lus de mécontentement que la nomination de Polignac n’en a excité dans la France en 1829. Mais jusqu’à présent le successeur de Pralormo n’est pas nommé. Le comte Gallina, ministre des Hnances, tient le portefeuille par intérim. C’est un homme sage et éclairé; c’est à ses remontrances que nous devons d’être préservés de Gollegno; mais il n’a pas pu déterminer le roi à faire tomber son choix sur un homme de la même couleur que Pralormo. Le comte Gallina porte de toutes ses forces au pouvoir César Alfieri. Sa nomination .serait applaudie par tous les gens sages, raisonnables, amis de leur pays et désireux de conserver la paix intérieure en donnant à l’opinion publique les satisfactions qu’on peut lui

accorder sans danger. Je vous dirai que pour mon compte je désire vivement de voir César Alfieri au pouvoir, car, intimement lié avec lui, je suis à même d’apprécier tout le bien qu’il peut faire au pays. Dans notre pays, la position sociale peut beaucoup, et un ministre grand seigneur est toujours plus puissant que celui qui n’a d’autres appuis que sa place et ses talents. »

Les vœux de Gavour n’étaient pas destinés à être exaucés de sitôt, et ce n’est que beaucoup plus tard que M. Alfieri devait être appelé à faire partie du cabinet; car, en 18A/i, écrivant à M. Naville au sujet d’un projet de chemin de fer : « Le comte Gallina, » dit Gavour, « a été obligé de se retirer à cause de l’affaiblissement de sa santé. 11 n’a pu faire tomber le choix du roi ni sur Alfieri, ni sur Gristiani, qui partageaient ses idées. Son crédit s’est borné à empêcher la nomination d’un partisan déclaré du parti jésuitique. Le roi, poussé par deux influences contraires, a nommé M. Désambrois, jeune et habile administrateur, qui, bien qu’élève du comte Gallina et ami d’ Alfieri, n’était pas de taille à effrayer le parti congrégandiste. M. Désambrois est arrivé au ministère ignorant complètement tout ce qui s’était fait à l’égard des chemins de fer. 11 s’est mis à étu-

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lis LE COMTE DE CAVOUR.

dier cette question; mais comme il a trouvé un arriéré considérable, il n’a pas pu encore se former une opinion raisonnée. Je crois qu’il arrivera aux mêmes résultats que le comte Gallina, et que lui aussi reconnaîtra les difficultés qui s’opposent à l’exécution des chemins de fer par l’État; mais pourra-t-il faire triompher son opinion dans le conseil et la faire partager au roi? C’est ce dont je doute fort; car, par instinct, le roi a une répugnance à traiter avec des compagnies, et ce qui l’entoure, par conviction ou par courtisanerie, l’entretient dans ces dispositions. D’après ce tableau, que je crois fidèle, vous pouvez vous faire une idée des chances que présente l’avenir. Il y en a de favorables aux compagnies, il y en a beaucoup qui leur sont contraires. Dans un pays comme le nôtre, le hasard, les circonstances fortuites, exercent une grande influence sur les événements. Ce sont elles probablement qui décideront la solution du problème dont on chercherait vainement à dégager maintenant toutes les inconnues. »

« Dans un pays comme le nôtre, » voilà la protestation ; toutefois les sentiments qu’exprime Cavour ne sont point ceux d’un homme d’opposition systématique, il n’y a pas de parti pris dans ses jugements, son ton est mesuré , son appréciation sereine , sa

rigueur même n’a rien de passionné ni de violent.

« La réaction religieuse, écrivait- il à mon père en 1844, emporte le parti ultramontain au delà de toute limite raisonnable. Sa conduite en Suisse n’est pas plus absurde que sa conduite en France. Sa croisade pour le rétablissement des couvents ressemble à celle qu’il a entreprise pour détruire l’Université. Ce parti est pour l’humanité un fléau plus grand que les communistes. Je crois qu’au fond il est impuissant et que sa course sera bientôt arrêtée; mais il sera la cause de bien des maux ; il aura empêché ou du moins retardé le développement régulier et progressif de l’esprit humain. Presque toutes les fautes que le gouvernement commet chez nous ont leur source dans l’influence de ceparti.» — «Car, ajoute-t-il, s’il n’existait pas, nous serions mieux administrés que la Prusse et nous marcherions à grands pas dans la voie des améliorations salutaires. » On voit que ce n’était pas seulement au whist que Cavour respectait les petites cartes.

Mais il n’est pas impartial ni bienveillant aux dépens de ses convictions. On se rappelle son langage en 1833. Voici ce qu’il m’écrivait en 1847 ; « Vous ne tarderez pas à reconnaître que la vérité est également contraire aux excès des novateurs et aux pré-

LK (iOMTE DE CAVOliR.

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jugea des conservateurs immobiles. Ce pauvre justemilieu est, je le sais, fort peu du goût des jeunes gens: mais l’expérience et la raison deviennent plus fortes que l’imagination et la passion, et l’homme de bonne foi finit par se persuader que, s’il ne faut pas céder au courant qui emporte la société vers des régions inconnues, il n’est guère raisonnable de vouloir la forcer à remonter vers sa source, 11 y a dans le moral et le politique une loi de gravitation tout aussi absolue, tout aussi irrésistible que celle qui fait descendre les fleuves et les torrents des montagnes à la mer... » « Mais, ajoute-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur le terrain politique, car en continuant je finirais par passer pour un démagogue à vos yeux, ce qui m’affligerait beaucoup, sans me réhabiliter aux yeux de X. et de ses disciples qui me considèrent comme un ultra-retardataire. »

Sous la forme doucement ironique, vers la fin d’une remontrance amicale, je retrouve dans les lignes que je viens de citer la profession de foi politique de 1833, et je reconnais les convictions alors si nettement exposées et sur lesquelles quatorze années ont passé sans les modifier, les altérer ni les ébranler. Une telle unité se rencontre fréquemment chez les natures étroites et d’opinions extrèmes; mais elle est réputée

peu compatible avec la modération des vues, et il est bien rare qu’elle s’allie avec la souplesse, l’élasticité et la dextérité de l’esprit. L’habileté qui consiste à composer avec les faits exclut trop souvent l’honnêteté qui consiste à les juger, et il semble n’exister d’autre alternative que de s’y soumettre ou de s’y briser. En deux mots, les hommes à principes pèchent par l’intolérance, et les hommes d’expédient par l’absence de principes; d’où il résulte qu’à l’usage, les uns n’ayant pas la capacité ni les autres la volonté de gouverner, les peuples s’en vont à la dérive, tantôt par brusques secousses, tantôt mollement poussés par une main complaisante, au gré de leurs passions capricieuses, flattées et exploitées. Une nation est en péril, en péril permanent de révolte, quand ceux qui la dirigent refoulent ses instincts, et ne comptent ni avec les faits contraires à leurs tendances, ni avec les idées hostiles à leurs théories, au lieu de savoir ménager les idées, accepter les faits, se servir des instincts populaires. Mais, d’autre part, il y a pour un pays un sérieux danger, un danger de décadence rapide, à considérer comme la chose princijjale et unique cette habileté qui ne doit être qu’un instrument. Au mérite d’étre habile, Camille de Cavour joignait le mérite plus grand de ne l’être pas trop.

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