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En relisant les pages qui précèdent, je me suis demandé si Camille de Cavour n’en ressortait point trop sérieux, ou, pour mieux dire, trop exclusivement sérieux, et si les traits proéminents de sa physionomie n’ont pas été seuls mis en lumière, d’autres traits plus doux , bien qii’aussi nettement accusés , et, à quelques égards, aussi essentiels, restant dans l’ombre. 11 y a là une omission à réparer, et ici je rappellerai ce que j’ai dit, au début de cette étude biographique, du caractère familier d’un récit dans lequel il faut voir surtout des impressions et des souvenirs personnels. C’est à ces souvenirs dans lesquels, au gré de quelques lecteurs, j’:ii peut-être déjà trop complaisamment puisé, que je vais, pour quelques instants, recourir plus encore que je ne l’ai fait jusqu’ici. Mais je ne saurais autrement qu’avec
leur aide, ni ailleurs que sur la scène de mes premières impressions, chercher celui dont j’ai à oublier la fortune et le génie.
\ la nouvelle de la maladie d’un de ses amis : « Que je regrette, écrit-il , que les distances ne me permettent pas d’aller dire quelques fariboles à côté de sa chaise longue ! » Cette phrase insignifiante me rappelle le Cavour que j’ai connu dans mon enfance, plein de verve, de saillies, à l’entrain communicatif, à la gaieté expansive, parlant haut, le causeur épigrammatique dont j’écoutais avec avidité les plaisants propos. Je ne songeais point alors, est-il besoin que j’en convienne, à discerner les parties sérieuses de son caractère, à apprécier l’étendue de son intelligence , ni à admirer ses facultés ; je ne voyais en lui que le plus amusant des hommes. C’était, en général, en automne qu’il venait à Presinge, chez mon père, précisément à l’époque de mes vacances, d’avance, et c’est beaucoup dire, embellies à mes yeux par la perspective de sa prochaine arrivée; je l’attendais avec impatience, comme s’il fût venu pour moi dont, certes, il ne se souciait guère; au jour fixé, j’étais en vedette dès le matin, attentif aux rumeurs confuses de la route, à chaque bruit de roues plus distinct, m’avançant afin de voir de plus loin et
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d’être le pieuiier à aniioacer sa chaise de poste; je crois entendre le tintement des grelots et le claquement de fouet du postillon, et tout ce divertissant tapage de l’arrivée qui résonnait à mes oreilles comme un prélude de fête ; sa présence me remplissait de cette joie qui , chez tous ceux dont les premières années s’écoulèrent sous le toit paternel, s’associe au souvenir de quelque hôte particulièrement aimé et bienvenu.
Aujourd’hui que la physionomie de Cavoiir m’apparaît imposante, .sévère, historique, sous son vrai jour, j’ai quelque peine à isoler mes impressions d’autrefois, simples, par conséquent bornées, comme sont les impressions des enfants, de celles qui leur ont succédé et les ont complétées; j’ai peine à retrouver tel que, dans mon ignorance, je le comprenais, le « diseur de fariboles, » l’ami auprès duquel je me sentais en sympathie de goûts et je me croyais en sympathie de répugnances pour l’étude, jmur le travail, pour les choses graves, pour tout ce qui me semblait profondément incompatible avec la gaieté dont je contemplais en lui la brillante personnification. Un jour, M'"“ Marcel, qui aimait et admirait Camille de Cavour et qui n’aimait ni n’admirait les gens à demi, interpellant brusquement le marquis Alfieri ; « Pour-
quoi donc, lui dit-elle, ne faites-vous pas entrer M. de Gavour dans votre gouvernement? » Cette question fit sourire. Au reste, M“* Marcel, voyant le monde à travers les idées anglaises, lesquelles sont, comme on sait, volontiers exclusives, ne connaissant le régime piémontais que par des représentants de ce régime tels que le marquis Alfieri, pouvait facilement s’y tromper et se figurer quelle s’adressait à un membre influent de quelque cabinet constitutionnel. Mais, sous Charles-Albert, en plein absolutisme, parler du gouvernement de M. Alfieri, c’était employer un langage qui n’eût pas même été compris à Turin et témoigner d’une illusion que la proposition relative à M. de Cavour rendait plus prodigieuse encore. Ce n’est pas, je crois, que l’expression de cette illusion n’ait flatté celui qui en était l’objet principal et à qui elle fut rapportée; bien des années plus tard, il me rappela le propos de M®' Marcel; mais, au moment où ce propos fut tenu, M. de Cavour était regardé, pour me servir d’un terme consacré, comme si irrévocablement impossible, que la naïve et chaleureuse demande de sa
vieille amie fut, ainsi que je l’ai dit, accueillie par un sourire général. Quant à moi, qui ne comprenais nullement le sens de ce sourire , je me souviens que
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mon hilarité n’en fut pas moins griinde, tant l’idée de Camille de Cavour faisant partie d’un gouvernement quelconque me semblait la plus bizarre des conceptions, tant je trouvais étrange que quelqu’un eût, pour un seul instant, l’incroyable pensée de transformer en un personnage important, affairé, surtout sérieux, en un ministre, celui qui m’apparaissait comme le type accompli de l’insouciance heureuse et des grâces légères de l’esprit.
Si grande que fût mon erreur, je la confesse sans honte, et l’on ne saurait m’imputer à crime que les grâces de l’esprit m’eussent, chez Camille de Cavour, dérobé le reste de l’homme. Bien avant les romanciers, les enfants ont inventé les héros parfaits ou les monstres, les êtres absolus; la complexité des sentiments qui, constituant le caractère, en fait le mérite et l’agrément, leur est inconnue. Comment donc aurais-je deviné le travailleur, l’administrateur, l’économiste, le politique, que sais-je encore, sous cette piquante bonhomie, sous cette fougue de gaieté, d’espièglerie, de vie en un mot, non point apparentes seulement, mais réelles, qui, à mes yeux, faisaient de Camille de Cavour presque mon camarade et le complice de mes secrètes et impuissantes conspirations contre le dur métier d’écolier que je pra-
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tiquais alors? Ainsi j’étais loin de connaître Cavour tout entier, mais ce que je savais de lui n’était point une fantaisie de mon imagination, et si, pour avoir un portrait fidèle de ce grand homme, il serait nécessaire d’ajouter plus d’un trait à l’image incomplète que je découvre au fond de ma mémoire, il n’en est aucun qu’il fallût effacer. Et maintenant, tout incomplète quelle est, cette image, je m’efforce de la retracer, parce qu’on y peut voir, dégagée des ombres de la pensée et de l’éblouissante lumière du génie, la physionomie si animée, si spirituelle et, j’ajouterai, si bienveillante que j’avais discernée ou plutôt dont, sans y penser, j’avais subi l’ascendant vainqueur. 11 n’est sans doute pas besoin d’être un esprit éminent pour attirer à soi les enfants ; mais pour aveugles qu’elles soient et toutes d’instinct, leur confiance ni leur affection ne se donnent à la légère ou ne se gagnent aisément, et l’on peut être assuré de ne trouver chez celui qui les sut conquérir ni la violence, ni l’orgueil, ni le dédain trop souvent familiers aux esprits dominateurs.
« J’ai passé hier à Sainte-Anne, chez Fox, écrivait lord Erskine à M. Rogers, et je l’ai trouvé occupé à sécher un étang pour divertir quelques garçons d’Eton. » Ce n’était pas que Fox aimât la pèche ou
que, comme Ésope jouant aux noix, il cherchât à se distraire du cours habituel de ses préoccupations, mais il avait de la sympathie pour les jeunes gens dont, à l’entendre, il goûtait fort la société. Je note et je signale ce trait qui établit un rapport déplus et, selon moi, un rapport essentiel entre des hommes qui se ressemblent autant que peuvent se ressembler deux individualités fortes et considérables. Chez Cavour et chez Fox, non-seulement même puissance intellectuelle, mais même entraînement téméraire, même vivamité de tempérament, même exubérance naturelle et, dans l’esjnit, môme souplesse captivante, même promptitude, même hardiesse , même sagacité, même ironie dépourvue de fiel, qui fait sourire sans faire saigner. La similitude n’est sans doute pas absolue ni de tous points. Emporté par une imagination que sa raison n’a pas toujours contenue dans de justes limites et que sa volonté a parfois plus suivie que dirigée, mal servi du reste par les événements. Fox n’a en définitive laissé d’œuvre durable que son nom immortel et la gloire d’avoir été cet incomparable orateur dont, au dire de Grattan, chaque phrase arrivait, roulant comme une vague de l’Atlantique. Cavour, au contraire, a été un fondateur; et si, pour jouer le grand rôle qu’il a
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rempli, il lui fallait la grande scène qu’il a trouvée, n’oublions pas que cette scène fût demeurée vide sans lui. Avec moins peut-être de philosophie et de vues générales que Fox, Cavour l’emporte sur ce dernier par la méthode, par la précision, par la fermeté qui lui ont permis de concentrer toutes ses forces sur la poursuite d’un but unique et de l’atteindre. Ce ne sont pas les circonstances seules qui ont fait de Fox un homme d’opposition et de Cavour un homme de gouvernement, ou, pour lui appliquer la définition qu’il donne lui -même, quelque part, de Cromwell, « un des hommes qui posséda au plus haut degré l’instinct gouvernemental. » Je penche même à croire qu’eu Angleterre, vers la fin du siècle dernier, Cavour eût plutôt incliné vers le rival de Fox, vers Pitt, dont il dit : « 11 avait les lumières de son temps, il n’était pas l’ami du despotisme, ni le champion de l’intolérance. Lsprit puissant et vaste, il aimait le pouvoir comme un moyen, non comme un but. Ce n’était point un de ces hommes qui veulent reconstruire la société de fond en comble, à l’aide d’idées générales et de théories humanitaires. Dépouillé de préjugés, il était uniquement animé par l’amour de son pays et l’amour de la gloire. » Et Cromwell que je viens de nommer : encore un