‹ Le comte de CavourChapitre 7 sur 9 · I.F. r.OMTK DE CAVOUR · texte numérisé non relu

I.F. r.OMTK DE CAVOUR

maître dont la physionomie politique offre plus d’un trait qu’on reconnaît dans celle de Cavour.

Il faut dire que, par certains côtés, la plupart des grands hommes se ressemblent, comme, sur les vieilles médailles, ces profils de consuls romains qui ont tous un air de parenté; mais il s’agit moins ici de la physionomie politique de Cavour telle qu’il s’est chargé lui-même de la graver dans l’histoire, que de sa physionomie morale dont il appartient à ceux qui l’ont connue d’esquisser les contours. Eh bien, envisagés non pas comme hommes d’État, si l’on veut, mais comme hommes. Fox et Cavour sont de la même famille, du même sang ardent et généreux. Parmi les hommes marqués au front du sceau du génie, il en est qui, aveuglés par leur propre auréole, méprisent le genre humain et se plaisent à le fouler aux pieds ; ceux-là sont plutôt nés pour être des tyrans, et, où ils ont passé, viennent à leur suite trébucher la foule des esprits médiocres qui, en imitant leur superbe, se figurent arriver à leur taille. 11 en est d’autres, chez qui la conscience de ce qu’ils valent et de ce qu’ils peuvent n’étouffe pas la conscience de ce qu’ils sont. Ceux-là, loin de mépriser les hommes dont ils se servent afin de les servir, cherchent la sympathie et veulent être aimés.

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B 11 y a, disait Fox, un vice radical d’entendement et de sentiment chez celui qui ne se soucie pas de la popularité et à qui la sympathie des gens est une chose indifférente. » Or désirer l’affection, c’est l’obtenir. Voilà pourquoi Fox était adoré dés écoliers d’Eton et pourquoi l’arrivée de M. de Cavour. me rendait si joyeux.

Aussi bien retrouvons-nous dans l’ordre moral les phénomènes que la science a constatés dans le domaine physique, b 11 y a, écrivait Cavour, dans le moral, une loi de gravitation. » N’y a-t-il pas également, dans le moral, une loi d’attraction? N’y a-t-il pas une propriété répulsive inhérente à certains esprits éminents, mais secs, absolus, acrimonieux, dédaigneux, méchants? tandis que c’est le privilège de certaines natures, en apparence moins dégagées des imperfections du vulgaire et ayant leur large part des faiblesses humaines, mais plus complexes, plus riches, plus amples, d’être douées d’une puissance d’attraction presque irrésistible. Cette puissance que Cavour et Fox possédèrent à un degré égal, ils la durent moins, je crois, à l’ascendant de leur génie qu’à leur bienveillance expansive, à leur humeur impétueuse, à cette surabondance de vie qui débordait de leurs personnes.

J’ai parlé de bienveillance, et j’ai sans doute par là causé quelque étonnement chez ceux qui voient dans l’esprit l’arme de la médisance et du dénigrement. Et cependant, je n’hésite pas à le répéter, Cavour était aussi bienveillant qu’il était spirituel. Prompt à saisir les ridicules et à les dessiner d’un trait sûr et léger, il ne portait pas de ces jugements qui écrasent celui qui les subit, et ne lançait pas de ces mots empoisonnés qui laissent leur venin dans les blessures qu’ils font. Sa malice n’avait rien de sarcastique; discernant du premier coup les travers de la vanité ou de la sottise, c’était, comme la comédie, en riant qu’il les châtiait, ou plutôt il ne songeait point à les châtier, mais il les signalait en passant, sans insister, d’un propos badin et inolfensif. De même qu’il respectait les petites cartes, il respectait les petites gens, de toute condition, princes ou paysans, non par calcul, mais par l’impulsion naturelle d’une âme accessible à toutes les joies, ouverte à toutes les émotions, fermée, par conséquent, à la haine et au mépris,

11 avait au plus haut degré ce qu’on peut appeler la faculté de vivre, faculté qu’il ne suffit pas de prendre la peine de naître pour posséder, et qui consiste dans la multiplicité des aptitudes unie à

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l’activité du corps et de l’esprit. On rapporte que dans les forêts vierges du Nouveau Monde, le bûcheron canadien déblaye en une semaine plus de terrain que n’en éclaircit en un mois l’émigrant européen , et que là où a marché le premier, la moisson mûrit déjà, tandis que le sol occupé par le second est encore encombré de troncs d’arbres et de racines. Et lui, le Canadien, la hache sur l’épaule, la chanson sur les lèvres, s’en va plus loin chercher de nouvelles aventures, alors que l’autre poui’suit encore péniblement la conquête du mode.ste champ dont il ne franchira plus les limites. Lequel de nous n’a pas été dépassé sur sa route par quelqu’un de ces hommes plus ardents et plus prompts à défricher l’existence que le Canadien lui-même ne l’est à défricher ses bois, et qui, doués d’une triple force vitale, objet à la fois de notre envie et de notre effroi , ne connaissent jamais la fatigue et ne se reposeront que dans le tombeau ? Cavour était de ces hommes privilégiés qui, loin d’avoir à porter la vie, sont toujours portés par elle.

Aussi le fond de son humeur était-il un enjouement inépuisable qui se révélait par le tour plaisant qu’il donnait à la conversation, par son sourire aimable, par son rire facile et franc, par les éclats

de sa voix , par une certaine façon piquante de présenter les choses, par sa bonne grâce à s’accommoder des gens et à se plier aux situations, par la célérité de ses allures, de ses gestes, par une manière devenue historique de se frotter les mains. « Cavour se frotte les mains, disait Turin, les affaires vont bien. » Son re.spect pour les petites gens venait de ce qu’il possédait dans son heureux naturel la pierre philosophale qui transforme ce qu’elle touche. Un jour qu’il avait passé trois ou quatre heures à écouler les requêtes et les longs projets de je ne sais quels pétitionnaires ennuyeux, comme je lui témoignais quehjue compassion : « Moi, reprit-il, je ne m’ennuie jamais. — Et comment faites-vous donc? demandai-je. — Ma recette, me répondit-il, est très-simple : je me persuade que personne n’est ennuyeux. « Ce propos, tenu en 1859, me rappela le passé, le temps où, simple et fort peu humble collégien, je n’avais garde de trouver extraordinaire l’attention que M. de Cavour voulait bien accorder à mes sots et importuns discours. C’est qu’il semblait prendre plaisir à toutes choses et qu’il avait le don qui ne s’acquiert point d’être à la portée de tout le monde. C’est ainsi qu’il s’en allait causer avec les gens de la campagne, les interroger sur leurs travaux.

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les pousser à la réplique d’un ton qui d’emblée les mettait à l’aise, ou bien, escortant ses jeunes cousibes jusqu’à une école enfantine à laquelle elles s’intéressaient, se constituer en inspecteur des hautes études qu’elles dirigeaient, et, assis sur un bout de table, poser aux petites filles, ébahies d’abord, mais bientôt rassurées, des questions tour à tour ingénieuses et facétieuses; ou encore, donnant audience à quelque obscur solliciteur du voisinage, s’amuser à l’embarrasser dans les filets d’un interrogatoire captieux. « Monsieur le comte, lui disait un paysan, je voudrais bien être gabelou. — C’est, ma foi , un beau métier ; avez-vous été contrebandier? — Oh ! monsieur le comte ! — Alors je ne peux pas vous recommander pour la place de gabelou. — Mais pourtant! » murmurait l’autre en se grattant l’oreille. Sur quoi M. de Cavour prenait un air sévère. Volontiers narquois , il savait être grave, et c’était non point le rang, mais la requête du pétitionnaire qui déterminait sa contenance. Combien de fois d’autres" paysans ou d’humbles bourgeois, venus pour l’entretenir de quelque affaire d’un intérêt public, quoique local et de peu de poids dans l’ensemble, ont trouvé auprès de lui un accueil aussi courtois et en lui un auditeur aussi sérieux que s’ils

eussent été les représentants influents d’une ville de premier ordre. Puis, d’une causerie amicale avec un fermier, de l’inspection d’une école enfantine, de l’examen de la requête ambitieuse du futur gabelou, de l’étude attentive d’un clocher à reconstruire ou d’un chemin vicinal à réparer, il passait à la lecture ardue de quelque livre difficile ou à quelque débat politique, scientifique, même philosophique, qu’il animait de la verve et éclairait des feux pétillants de son esprit.

Au reste, enjouement spirituel ou esprit enjoué, l’esprit de Cavour, tenant à la fois du moral et du physique, expression d’une intelligence rapide et sûre adoucie par une humeur sereine et gaie, n’eût pu être séparé des facultés d’observation et de jugement dont il était l’émanation directe pas plus que de l'optimisme à travers lequel il rayonnait; cet esprit n’avait pas, pour ainsi parler, d’existence personnelle indépendante de l’homme; il faisait partie de lui comme la sève fait partie de l’arbre. Aussi ne saurais-je citer de Cavour aucun de ces mots étincelants qui, isolés, n’en paraissent que plus brillants et que recueillent les amateurs de curiosités biographiques. Et cependant, qu’il parle ou qu’il écrive, sa phrase nerveuse a des tours imprévus et la pensée

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en ressort frappée en un pur relief. Dans ses sentiments, comme dans son langage, rien de forcé, ni de tendu, ni de factice. En lui nulle importance, nulle aiïectation. Ce n’était pas aux dépens de ses amitiés ou de ses relations naturelles qu’il se montrait aimable avec les enfants et les petites gens; sa condescendance n’était pas plus’celle du courtisan que celle de l’orgueilleux se plaisant à établir qu’audessous de lui il ne distingue point entre les hommes. S'il possédait l’art de ne considérer personne comme ennuyeux, c’est que, trouvant dans son activité des ressources immédiatement applicables à toutes les circonstances, il ne se sentait réellement étranger à rien d’humain, et qu’il avait cet esprit qui sert à tout et non pas celui qui, pareil à la sève s’écoulant en gouttelettes perlées d’un arbre appauvri ou abattu, n’est bon à rien.

Un moraliste eût trouvé peut-être que les cordes de l’indignation lui manquaient. Je conviens qu’elles vibraient rarement chez lui. Si certains faits, surtout certaines idées, avaient le pouvoir de l’irriter, sa colère même était raisonnable, et, à l’égard des hommes , il avait cette tolérance que le monde développe chez ceux dont il ne fait pas des misanthropes. « Flétrissons, dit-il quelque part, avec toute l’éner-

gie des convictions que la science moderne peut inspiier, les cruelles maximes , les fausses idées qui dominaient le monde moral il y a un siècle ; mais soyons indulgents pour les hommes dont le tort principal a été de n’avoir pas su s’élever au-dessus des lumières de leur temps, lorsque les opinions généralement reçues, loin de combattre leurs passions politiques, les excitaient et les favorisaient. » Cette énergie des convictions qu'inspire la science moderne eût attristé Pasc.tl et réjoui La Rochefoucauld ; mais je crois qu’<à l’époque de La Rochefoucauld Gavour eût tenu pour Mazarin et, à coup sûr, en aucun temps il n’eût été janséniste. La mélancolie qui, lorsqu’elle ne résulte pas de quelque grand accident, provient d’un manque d’harmonie entre les facultés qui se disputent l’inteHigence, n’avait aucune prise sur sa nature parfaitement équilibrée. La sentimentalité, du reste, ne fut jamais le vice des hommes d’action, ni l’enflure leur défaut. L’impression chez Gavour était aussi correcte que l’expression. Toutefois, par un contraste bizarre, des écrivains modernes, il n’admirait que Chateaubriand et, ce (pii semblera plus extraordinaire, c’étaient surtout les discours politiques de l’auteur de René qui avaient le privilège d’exciter son enthousiasme; pen-

no

dant un voyage que je fis avec lui, je me souviens qu’il citait de mémoire de longs fragments de ces discours. Alors je trouvais fort naturel chez lui un goût que je partageais. Aujourd’hui je m’en étonnerais si je ne me rappelais que Napoléon lisait Ossian.

Mais la sentimentalité est autre chose que la sensibilité, et, inaccessible à cette tristesse qu’engendrent les langueurs de l’esprit, Cavour ne l’était point à celle que provoquent les plaies du cœur. Sachant luimême souffrir, il était sympathique aux vraies douleurs. J’ai, en ce moment, sous les yeux une trop longue série de lettres, jadis, semblait-il, séparées par de grands intervalles, maintenant resserrées et se confondant , comme se sont rejoints dans le tombeau ceux quelles pleurent et celui qui pleura. Je viens de les relire, ces lettres aux dates lugubres, et j’y ai entendu à chaque ligne les accents dont l’âme déchirée possède seule le secret.

Je n’ai jamais connu M. de Gavour fastueux, mais je l’ai toujours vu généreux, ne comptant guère, poussant la libéralité jusqu’à la magnificence. Après sa mort, les journaux ont énuméré des actes de bienfaisance qui honorent sa mémoire, mais dont l’éta-

lage lui eût déplu; au reste, de ces actes les plus considérables, les services rendus à des amis, les secours accordés à quelque infortune secrète, sont et resteront ignorés. Je dirai seulement que, si sa fortune personnelle, qui s’élevait à deux millions environ au moment où il entra aux ail'aires, s’est trouvée, au bout de dix ans, amoindrie de trois cent mille francs, c’est à ses dépenses et non à sa gestion que le fait est imputable. Je n’insisterai pas sur ce point, c’est assez de l'avoir signalé. Mais les larges pratiques d’une charité active se concilient souvent avec l’esprit d’économie, et ce que je veux dire, c’est que Camille de Cavour eut, de tout temps, cette disposition innée à la munificence qui se manifeste dans les mille détails de l’existence, que les prudents taxent de faiblesse et les parcimonieux de vice. Pendant ce voyage dont j’ai parlé, et qu’il y a tantôt vingt ans je fis avec lui, je me ra|)pelle qu’il ne jetait pas moins d’un louis dans le chapeau du postillon réclamant son pourboire, et, après que nous avions passé, plus d’un mendiant, assis au bord de la route, ramassait dans la poussière une pièce dont le métal lui avait probablement été jusque-là inconnu. Jamais note de fournisseur ne fut, de sa part, l’objet de la moindre contestation; il était de ces gens qui ne

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marchandent pas et qui payent. A F’aris, le propriétaire d’un hôtel où il avait passé quarante-huit heures sans y dîner une seule fois lui présenta un compte de douze cents francs. « Figurez-vous, me disait-il en riant, que mon secrétaire ne voulait pas absolument les payer; j’ai eu grand’ peine à lui faire entendre raison , il ne comprenait pas qu’être volé sans mot dire fît partie de ma politique. » Ce n’était point que Cavour fît peu de cas de la richesse, dans laquelle il voyait au contraire un agent fort utile; il avait été lui-même, par ses entreprises agricoles, en grande partie l’artisan de sa propre fortune, mais il n’avait pas pour l’argent cette considération que l’étude de l’économie politique n’aurait pas manqué de développer en lui, si elle n’eût été incompatible avec le goût du whist à vingt-cinq louis la fiche et même plus ; parfois aussi , il est vrai , à vingt sous et môme moins.

Cavour n’était pas de ceux qui n’ont l’amour du jeu que par amour du gain. Ce whist de famille, à vingt sous la fiche, il le jouait, m’ayant pour partner, avec autant d’application que lorsqu’à Paris il était assis en face de M. de Morny. Ai-je besoin de dire quelle satisfaction j’éprouvais, quand, par une matinée pluvieuse, je voyais se dresser la table verte, et quand.

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faisant tout bas le compte des présents, je comprenais que, malgré mon inexpérience, j’étais nécessaire. Mais je m’attarde dans des souvenirs qui n’ont peut-être de prix que pour celui à qui ils rappellent les vives joies et les jours légers de l’enfance. En 1859, au mois de février, alors que les bruits de guerre passaient à de rapides intervalles comme ces rafales qui précèdent les orages : « C’est à Presinge, m’écrivait Cavour, que se reportent mes pensées, toutes les fois que je soupire après bi repos et le calme. » Et c’est là, on le comprend, que se l eportent mes pensées, toutes les fois que j’oublie ce qui lit la grandeur de Cavour pour ne songer qu’à ce qui faisait son charme. De 18S5 à 18à8, presque chaque automne le vit arriver en Suisse. Depuis lors la politique s’empara de lui, ses visites devinrent plus rares, et, à mesure que le repos lui fut plus nécessaire, il le vint moins chercher. En 1856, s’étant à demi annoncé, il était attendu avec impatience, par des membres de notre famille qui ne le connaissaient pas encore; mais les affaires l’ayant retenu à Turin : « L’année prochaine, écrit-il à mon père, ministre ou non ministre, vous me verrez arriver chez vous, et d’ici là je vous prie d’être ma caution qu’au fond je suis un assez bon diable. » Eh bien, cette caution qu’il ré-

clame, lequel de ceux qui ont connu Camille de Cavour ne l’eût fournie sans hésiter ?

« Si Genève, écrivait-il encore, n’était pas séparée de Turin par le mont Cenis, j’aurais été vous demander l’hospitalité, car je ne connais pas d’atmosphère intellectuellement plus saluhre que celle qu’on respire en Suisse. » Si je cite cette phrase, c’est que chacun y fera la part du sentiment qui l’a dictée, et, avec moi, la fera très-large. Mais, cela dit, bien que l’expression dépasse ici évidemment la pensée, elle n’en révèle pas moins, chez celui à qui l’affection inspira un langage trop bienveillant, une impression qu’il m’a paru opportun de signaler. Vivant en Piémont, sous le régime que j’ai essayé de décrire, condamné à des occupations d’un ordre exclusivement matériel , sans auditoire à qui parler, Camille de Cavonr passait la frontière pour prendre ces bains de liberté que s’en allait l’autre jour chercher à Londres

un de ses antagonistes les plus ardents. Or, au delà

de la frontière, la première terre qu’il rencontrait était la Suisse, et il s’y arrêtait. 11 lui était plus facile d’aller à Genève qu’à Paris, et sans doute aussi plus facile d’en partir. C’est donc à Genève surtout que, pendant quinze années, il a étanché la soif de dis-

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ciission , de mouvement et d’idées qui tourmentait son esprit fatigué de solitude, de contrainte et de silence.

Aujourd’hui Paris est plus rapproché de Turin que ne l’était alors Genève; bientôt le mont Cenis'ne séparera plus l’Italie ni de la Suisse, ni de la France. Et en même temps que les barrières physiques, s’abaissent de toutes parts les barrières morales. L’Europe lit les mêmes journaux, est travaillée des mêmes préoccupations, soumise aux mêmes intérêts, elle a une vie et une opinion communes. Maintenant voyager, ce n’est plus que changer de logement, tandis qu’il y a vingt-cinq ans, au temps où Cavour voyageait, c’était, pour me servir de son langage, changer d’atmosphère intellectuelle.

Én 1836, il parcourut le nord de l’Italie, .suivi dans son itinéraire par l’œil vigilant de la police autrichienne, qui avait sur lui des notes précises et prophétiques. Au reste, Charles-Albert avait un jour, à ce qu’on raconte, dit de Cavour qu’il était l’homme le plus dangereux de son royaume. Cavour lui-même ne s’était point astreint à une prudence qui n’était pas de son âge, ni surtout de son caractère ; il ne se gênait nullement pour manifester ses opinions dans la confidence desquelles il avait dès longtemps, par sa

démission, mis le public. On a vu avec quelle liberté il confiait k ses amis de Genève ses douleurs et ses espérances. A la marquise de Barol qui l’honorait de son amitié ; « Dans mes rêves de jeune homme, écrivait-il, je me voyais déjà ministre du royaume d’Italie. » Que le songeur capable de rêver de la sorte, que l’auteur des lettres dont j’ai précédemment cité plusieurs passages, fût à Milan l’objet de recommandations très-spéciales, la chose était trop naturelle pour que lui-même il s’en étonnât. La surveillance à laquelle il fut soumis dans le Lombard-Vénitien ne l’empêcha pas de lier connaissance avec quelques-uns des hommes distingués qui maintenaient, dans l’ombre, un culte proscrit; il comptait pousser son excursion jusque dans les États de l’Église. « Mais, écrit-il, un cordon sanitaire que Sa Sainteté le Pape avait cru prudent d’établir entre ses États et ceux de l’Empereur, pour se garantir du choléra qui depuis six mois ne songe pas à sortir d’un des plus sales faubourgs de Venis“, m’a empêché d’aller à Bologne. » Il revint donc par le plus court en Piémont, pour y être, dit-il, « entièrement absorbé par des occupations agricoles. »

Pendant plusieurs années ce fut, ainsi que je l’ai dit, à Genève que Cavour vint se rafraîchir et se restaurer. Mais pour restaurante qu’elle fût, l’atmosphère de Genève ne lui faisait pas oublier l’air plus tonique, plus fortifiant, plus violent qu’il avait respiré à Paris. Toutefois, il ne retourna dans cette ville unique qu’en 1840. Alors, et là seulement pour la première fois, il put déployer dans sa plénitude cette faculté de vivre qui s’agitait en lui, développée dans toutes les directions par cinq années de rude et incessant labeur. Je n’ai pas à raconter sa fougueuse carrière durant les six mois de son séjour à Paris. L’élasticité de sa nature ne fut jamais mise à une plus rude épreuve que lorsque, passant de la politique aux affaires, des affaires aux sciences sociales,

des sciences sociales à l’industrie, homme à la fois de salon et de club, il mena de haute main la vie du monde, et ce grand train que Balzac en appelle l’envers. Cependant, pour être exact, j’ai une réserve à faire : je ne sache pas qu’il ait fait courir. Tout au moins parlait-il du turf en homme qui ne Ta jamais pratiqué. « Nous verrons bien, m’écrivait-il en 1847, si l’Angleterre juge que le turf soit la meilleure école pour former les hommes d’Etat. »

L’année 1843 vit de nouveau à Paris Gavour, non moins vif d’allures ni moins universel de goûts et d’aptitudes, mais retenu par l’expérience acquise et ayant appris à choisir. Ce fut au monde et, dans le monde, aux salons recherchés, aux relations politiques, aux amitiés solides, qu’il consacra le plus net des loisirs que lui laissait le soin d’une affaire importante et compliquée qui l’avait amené à Paris. Il pénétra au cœur même de la société politique active. Dans le salon du duc de Broglie, il vit de près la plupart des hommes éminents dont le libéralisme éprouvé, quoique plus sincère peut-être que conséquent, obtenait depuis longtemps son respect et sa sympathie. Que, de la doctrine, cette sympathie et ce respect s’étendirent aux personnes, on ne saurait en douter, tout au moins en ce qui concerne le duc de

Broglie ; on n’a pas oublié eu quels termes Gavour rendait hommage à l’un des caractères les plus nobles de notre époque; plus d’une fois je l’ai entendu revendiquer avec orgueil pour le Piémont l’honneur d’être la terre d’origine de l’homme d’État au sujet duquel il disait encore : « Que n’ai-je une occasion pour exprimer ma haute estime, je dirai ma vénération pour l’homme d’État le plus honnête qui ait jamais existé ! »

Mais de tous les salons de Paris, aucun, je crois, n’eut pour Camille de Gavour autant d’attrait que celui où M'"* de Castellane faisait revivre, dans ce quelles ont eu de plus délicat, les traditions de la conversation française. La présence de M. Molé donnait à ce salon une influence acceptée, un sens politique, un lest qui l’affermissait sans l’alourdir; l’esprit de parti représenté par un grand seigneur tolérant à l’endroit des faits, caustique dans ses jugements sur les gens, et libre de préjugés plutôt que sérieusement libéral, y relevait mais n’y dominait point une causerie fine, légère, remarquable par la variété, l’agrément et l’indépendance du ton et des appréciations. Accueilli et goûté par M™“ de Gastellane, Camille de Gavour vit, chez elle, les hommes et les choses du jour à travers une vitre mo’ms savam-

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ment taillée, mais peut-être plus nette que le prisme doctrinaire.

Je ne m’en vais pas frapper à toutes les portes qui s’ouvrirent devant Gavour. Mais parmi les salons qui l’attirèrent et eurent le pouvoir de le retenir, il en est un que j’aurais dû mentionner le premier, si je n’avais eu égard qu’à la durée de l’attachement qu’il lui inspira. Dans le salon éclectique de M"*" de Gircourt, Gamille de Gavour, rencontrant des hommes venus des points les plus opposés du monde politique, put étudier à loisir les courants divers que suivent les esprits dans une société libre et dont la connaissance est indispensable à qui veut se rendre un compte exact de la configuration de l’opinion publique. Ge fut aussi sur le terrain neutre où une maîtresse de maison accomplie, unissant la distinction de l’esprit à la plus exquise bienveillance, savait amener, du fond de leurs cabinets, les plus austères travailleurs, qu’il lui fut donné de tendre la main à quelques-uns de ces publicistes, alors si peu écoutés, qui avaient entrepris la tâche ingrate d’initier la France aux doctrines de l’économie politique. Là enfin et surtout il trouva, chez M®” de Gircourt elle-même, une affectueuse sympathie que le temps consolida en une inaltérable amitié.

Ayant assez heureusement vendu cinquante actions de je ne sais quel chemin de fer : « Quand j’aurai, écrit M. de Gavour à mon père, gagné deux ou trois millions, nous ferons ensemble le voyage d’Angleterre où nous trancherons du mylord et du duc et pair. » Bien que singulièrement loin de compte en 1843, il n’en fit pas moins avec mon père le voyage d’Angleterre, il est vrai, sans aucunement y trancher du mylord ni du duc et pair. A Londres, il demeura en dehors de la société politique qui, en Angleterre, se confondant avec une aristocratie restreinte, n’est point, comme à Paris, disséminée et accessible de partout. En Angleterre, le monde officiel a, moins qu’ailleurs, la morgue de son état, mais il est, plus qu’ ailleurs, fermé par suite de la condition de ceux qui le composent. Dans certains pays la confusion des rangs est telle qu’il n’est à peu près personne qu’on fût étonné de rencontrer en quelque lieu que ce soit. En France, le sang, la finance, l’élément étranger toujours considérable, l’opinion régnante, déterminent et constituent autant d’aristocraties diverses, si toutefois on peut appeler ainsi des catégories sociales, souvent arbitraires, très-instables, sans prestige réel comme sans pouvoir durable, et dont les prétentions ne s’étendent guère au delà de l’étroite enceinte d’un

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Sillon. Faite de la sorte, une société présente des interstices entre lesquels il ne saurait être très-difficile de se glisser. Mais en Angleterre , il y a une aristocratie et par conséquent il n’y en a qu’une; on y entre, mais on la côtoierait toute sa vie sans pouvoir s’y faufder.

Au reste, l’Anglais est à la fois exclusif, le mot lui appartient, et libéral; pareille au peuple dont elle est le ëominet, l’aristocratie britannique tient volontiers l’étranger à l’écart, ou plutôt elle l’ignore. A vrai dire, l’étranger qui traverse les parcs des gentilshommes, qui visite leurs châteaux et contemple leur existence, ne songe pas à s’étonner de leur dédain ni à trouver singulière leur ignorance. Et cependant cette aristocratie dans laquelle une nation riche, puissante, hautaine, se plaît à respecter les représentants de sa fortune, de son histoire et de sa grandeur, cette aristocratie hère et ayant sujet de l’être est large, affable, hospitalière, prompte à accueillir qui elle connaît et â adopter qui elle accueille. Bien qu’alors inconnu, Camille de Gavour n’aurait eu qu’à frapper pour qu’on lui ouvrît; mais, encore une fois, il n’était pas en situation de trancher du. duc et pair; d’ailleurs, en ce temps-là, au fort de ses entreprises agricoles, de ses études d’économie politique, de ses

premiers projets industriels, il préférait, à la « région où planent les astres lumineux qui éclairent le monde politique, » la sphère moins élevée où se meuvent la science et le cortège de ses applications.

L’industrie, sous la plupart de ses formes, attira les regards de Cavour, et il faut se rappeler qu’il n’était pas de ceux à qui il arrive de regarder sans voir; cette puissance d’attention et de pénétration que j’ai signalée en lui ne lui faisait jamais défaut, et il avait le don de l’appliquer, sans effort apparent, aux sujets les plus divers, comme un habile ingénieur utilise la force motrice dont il dispose. Ce fut ainsi qu’à Londres, tout frais débarqué de Paris, où le monde, la politique et les affaires l’avaient absorbé, il passa sans transition à l’examen approfondi de ces agents nouveaux, créations de l'esprit d’invention moderne qui semble avoir communiqué à la matière asservie quelque chose de l’intelligence et de la vie humaines. Les chemins de fer, les manufactures, les ateliers furent les objets des investigations minutieuses de Cavour qui avait trouvé, dans un ami de mon père, un guide sympathique et compétent. M. J.-L. Prévost, consul suisse à Londres, que la destinée plutôt que son inclination avait poussé dans la carrière du commerce, avait su, au

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milieu d’occupations sans grand attrait pour lui, garder le goût de l’étude, l’habitude des recherches et la libre disposition de son intelligence cultivée; homme d’affaires par métier et, par tempérament, homme de science, M. Prévost s’intéressait vivement au développement industriel qui allait transformer l’Angleterre et qui lui présentait un champ d’activité conforme à ses goûts sans être contraire à sa profession; ce fut donc dirigé par M. Prévost que Cavour put satisfaire, à l’endroit de ce développement, une curiosité qui n’était pas aisément satisfaite; car, chez lui, le désir de voir était inséparable de la résolution de savoir; devant une machine nouvelle, il s’arrêtait, examinant les moindres rouages, demandant le pourquoi du plus petit ressort, s’informant avec une persistance qui ne laissait pas, il faut le dire, que de lasser la patience de ceux que leur mauvaise fortune avait conduits avec lui et à qui les détails infinis, objets de ses questions précises et multipliées, importaient fort peu. Pour lui, ces détails arides, il les enregistrait dans une mémoire où l’Océan eût passé sans effacer la trace de ce qui y avait^té une fois inscrit.

Quand même en Angleterre l’agriculture ne fût pas devenue une des branches de l’industrie, elle

I,K COMTE DE OAVOl’IC

n’en eût pas moins au même degré et à plus juste titre que l’industrie elle-même sollicité l’attention de Camille de Cavour^ dont les recherches sur ce point spécial furent au reste facilitées par une circonstance fortuite. Un jour, dînant chez M. Édouard Romilly avec lequel il était lié, il eut pour voisin de table un M. Davenport, petit-fils du Davenport ami de Rousseau, et l’un des grands propriétaires du Gheshire. La conversation, les manières, la vivacité de Cavour charmèrent M. Davenport qui se prit aussitôt, pour le jeune homme qu’il connaissait depuis quelques heures à peine, d’une de ces amitiés subites qui, ailleurs qu’en Angleterre , risqueraient d’être aussi éphémères que soudaines. Mais, prié de considérer comme siens l’hôtel et le château de M. Davenport, Cavour ne tarda pas à apprécier la sincérité de la requête qui lui était adressée et à reconnaître que toute hésitation à y obtempérer en mortifierait cruellement l’auteur. A Londres, il ne pouvait faire à »

M. Davenport une chose qui lui fût plus agréable que d’amener dans sa maison quelque ami, quelque compatriote rencontré par hasard ce jour-là. Dans le Gheshire où il se rendit, il trouva le château disposé en entier pour le recevoir, le personnel mis à ses ordres, et des instructions dès longtemps données

pour lui rendre de toutes les façons imaginables son excursion utile et agréable. Là, grâce à la plus large des hospitalités dans une des terres les mieux aménagées d’un des riches comtés de l’Angleterre , Cavour étudia en pleine liberté et à loisir les procédés généraux et les perfectionnements les plus récents de l’agronomie britannique. Aussi ne parlaitil jamais de M. Davenport, et il en parlait souvent, sans accoler au nom de cet aimable vieillard l’épithète d’excellent. Il passa aussi quelque temps dans le Norfolk, chez sir John Boileau qu’il avait connu à Genève, et il retira une abondante moisson de faits instructifs de son séjour dans ce district, qui doit, comme on sait, à lord Leicester une réputation agricole bien méritée*.

Üe ce que le développement matériel de l’Angle- ,

I. U Voici quelques directions pour aider votre neveu dans le voyage agricole qu’il est sur le point d'entreprendre en Angleterre.

<1 I" Quant aux prairies naturelles, je vous dirai franchement, au risque de passer pour un esprit étroit et un homme à préjugés locaux, qu’il y a peu à apprendre en Angleterre. Dans tous les domaines que j’ai visités, je n’ai trouvé que des prairies mal nivelées, mal soignées et peu productives, il est vrai que je n’ai pas été dans le Leicester ni, en Écosse, dans le Mid-Lothian, où, à ce qu’on dit, la culture des herbages est très-perfoctionnée. .l’ignore ce qu’on peut apprendre dans ces deux rentrées ; je doute cependant que la culture y soit plus avancée que chez nous, ou même dans les parties

terre fut pour Camille de Cavour le plus précieux et le plus fécond des enseignements, il ne faut pas conclure que le développement politique dont la Grande- Bretagne oll'rait alors, comme d’ailleurs elle a offert de tout temps, l’imposant aspect, n’ait rencontré en lui qu’un spectateur indifférent. D’abord la distinction que j’établis, vraie peut-être jadis, l’est-elle encore aujourd’hui? h' industrie est un mot de notre âge. Autrefois il y avait des métiers, isolés, sans influence sur les lois, sans action sur les mœurs des populations au milieu desquelles ifs glissaient encaissés, presque inaperçus, comme de faibles et distants ruisseaux sillonnent de loin en loin un vaste territoire; mais les ruisseaux ont grandi, se sont rejoints, et le territoire tout entier a été couvert de leurs eaux fertilisantes, souvent aussi limoneuses.

de l’Allemagne où l’on commence à donner aux prairies les soins qu’elles méritent.

« Malgré ces observations critiques, je recommanderai à votre neveu d’étudieravec soin le système des écoulements souterrains, pratiqué au moyen d’une charrue dite c/iarrne laupe, qui rentre dans lu nombreuse famille des charrues sous sol. Cette charrue doit , à mon avis, rendre de grands services dans les prairies marécageuses. J'ai observé que, dans quelques localités, on fumait les prairies avec dse os broyés ; c’est une pratique qu’il serait bon d’étudier.

U 2° \ji culture des céréales est, de toutes les branches de l’agriculture, celle qui a été le plus perfectionnée en Angleterre, et celle

Que la rivière charrie sa boue, que le breuvage ait sa lie, c’est l’ordre inévitable des choses. Là n’est pas la question, et ce qu’il importe de considérer, c’est que maintenant toute division tranchée entre les éléments divers dont se compose la civilisation moderne est arbitraire et chimérique ; progrès moral et progrès matériel , richesse et institutions , faits et idées , industrie et politique, flots entremêlés de ce fleuve rapide qui emporte l’humanité vers des rivages nouveaux. Aussi Cavour eût-il été un homme exclusivement pratique , préoccupé uniquement de

qui se perfectionne le plus tous les jours. Votre neveu fera bien d’aller passer quelque temps dans le comté de Norfolk, qui est l’endroit de l’Angleterre od l’art et la science ont le plus fait pour transformer des landes stériles en terres productives.

« I.a question de l’utilité du semoir, pendante encore en France, parait résolue en Angleterre. Je l’ai vu employé partout, et j’ai trouvé l’opinion unanime eu sa faveur.

« Mais ce qu’un étranger doit, dans ce moment, s’appliquer plus particulièrement à étudier, c’est le système des égouttements souterrains {sub-soil draining). \ cet égard, je ne saurais assez recommander à votre neveu de multiplier les recherches et les études. Il faut qu’il visite successivement les diverses contrées où ce système a été appliqué avec le plus d’étendue, et qu’il cherche à se rendre compte des elTets qu’il produit dans les sols de nature et de qualités diverses. Le sub-soil draining est maintenant adopté avec ardeur par tous les cultivateurs intelligents, excepté par ceux dont le sol sablonneux laisse écouler les eaux avec une facilité déjà trop grande.

« 3° Pour ce qui regarde les races, votre neveu devra d’abord étu-

LE COMTE DE CAVOER. I8f<

la gestion de ses terres , ou de la conduite des entreprises futures, financières et industrielles, qu’il méditait, et fût-il venu en Angleterre dans le seul but d’augmenter ses connaissances sur quelcpies points spéciaux, qu’il n’en eût pas moins constaté l’activité, le mouvement des esprits dans toutes les directions, et rapporté de ce qui ne pouvait manquer de frapper ses yeux une impression vague peut-être et cependant profonde de l’ensemble. Mais nous savons que, chez Cavour, à côté de l’homme pratique, ou, pour mieux dire, au-dessus et le menant, était

dier la petite race des simthdmim qui prospère merveilleusement dans les maigres pâturages du midi de l’Angleterre. Il passera ensuite dans le Leicestersliire où il verra les plus célèbres bétes ovines qui existent, et dans le Yorkshire et l’Est il pourra étudier les belles races short homs. Pour les moutons ainsi que pour les short horns, il devra s’adresser à lord Spencer d’abord , et puis aller un peu à l’aventure chez des fermiers qui s’occupent moins A gagner des médailles et des prix qu’à faire de bonnes affaires.

>1 J’ose, à l’égard des races, adresser un conseil à votre neveu. C’est celui de se méfier des résultats absolus, et de ne jamais perdre de vue le rapport qui existe entre la valeur du produit et les frais de production. D’ailleurs il faut encore examiner les circonstances de cbaque localité par rapport aux produits qui y réussissent le mieux. Une race a une valeur absolue et une valeur relative aux ressources de la localité où elle a été formée. Il ne faut pas négliger cette seconde considération, si l’on ne veut pas s’exposer à de tristes mécomptes, n

(Extrait d'une lettre de Camille de Cavour à M. Navilte de Chàteauvieux. — Turin, février 1844. i

l’homme de pensée infatigable, et s’il avait la faculté d’étudier, comme s’il eût été du métier, une question ou un fait particulier, nous savons que cette faculté n’était qu’un des attributs de son génie aussi puissant qu’étendu, et qu’en définitive il ne semblait parfois si spécial , que parce qu’il était universel. Le moyen d’ailleurs, en face du panorama politique le plus varié, le plus intéressant, le plus éclatant qu’ait jamais déroulé l’histoire, le moyen de soupçonner d’indilférence le spectateur dans la poitrine duquel palpitent toutes les émotions et s’agitent déjà toutes les ambitions de l’acteur.

« J’ai peu lu , écrit-il de Londres à M. Naville , les journaux français depuis mon départ de Paris, de sorte que j’ai perdu de vue la politique française. Seulement j’ai vu avec une grande satisfaction le système d’égalité des droits adopté pour les sucres. Cette décision aura, je l’espère, plus de portée que l’on ne lui en attribue. Les monopoles sont solidaires. Dès qu’on se décide à sacrifier une industrie privilégiée, on porte au système protecteur un coup mortel. Les fabricants de sucre indigène deviendront partisans de la liberté commerciale, et le précédent, établi par la Chambie des députés , sera invoqué avec succès dans d’autres occasions.

COMTE DE CAVOUK. Iftl

« Ia grande question européenne dans ce moment, c’est la question oommerciale. C’est du moins l’avis de tous les penseurs en Angleterre. Malgré la réactkta’en faveur du système protecteur qui s’est manifestée dans plusieurs États, je ne doute pas que la cause de la liberté ne fasse des progrès dans tous les esprits éclairés, fin Angleterre , elle est complètement gagnée dans le monde intellectuel. Il n’y a plus un homme un peu fort qui ne soit, au fond, pour l’abolition des tarifs protecteurs. A cet égard, il n’existe pas de différence réelle entre sir Robert Peel et lord John Russell. L’un et l’autre veulent appliquer à leur pays les doctrines des économistes *, .seulement l’un emploie la ruse pour y pai’venir, tandis que l’autre voudrait arriver à son but par des moyens plus francs et peut-être plus violents. Les véritables tories sont furieux. Ils se sont aperçus que Peel les jouait, mais ils ne peuvent pas secouer son joug, car il a su les désorganiser et les priver de leurs chefs naturels. Le duc de Wellington ayant adopté sa politique commerciale, les tories n’osent

I. Cette lettre est écrite eu 1843. Dans les élections de 1845, le parti tory, conduit et conseillé par Peel, arbora aussi ouvertement que jamais le drapeau protectioniste , et, dans la session qui précéda ces élections , Peel avait défendu avec, virulence les principes protPCtionistes.

pas s’insurger ; ils rongent leur frein et se contentent de dire des horreurs des ministres en particulier. La mort du duc de Wellington amènerait, probablement une rupture dans le parti tory. Les encroïïtés rompraient avec Peel, qui probablement chercherait un appui dans les whigs modérés, dont il n’est séparé que par des nuances imperceptibles.

« J’ai déjà assez voyagé sur les chemins de fer. Ce que j’en ai vu me fait plus que jamais désirer de les voir établis sur le continent. Les distances n’existent plus en Angleterre. La poste part deux fois par jour de Londres dans presque toutes les directions. On manipule les lettres en route... Il faut maintenant plusieurs voitures pour transporter les lettres auxquelles, il y a quelques années, une simple voiture suffisait. »

J’ai dit que Cavour ne vit pas la société politique, comme si, chez une nation libre, la société politique n’était pas le pays tout entier. Ce qu’il faut donc entendre, c’est qu’il n’eut l’occasion d’approcher d’aucun des chefs, sauf du marquis de Lansdowne dont il reçut cet accueil bienveillant et cordial sur lequel, depuis un demi-siècle, les étrangers sont habitués à compter. Ainsi il ne vit pas ou il ne vit que de loin les personnages principaux du drame parlementaire ;

mais dans ce drame, comme dans les tragédies antiques, il y a un chœur qui, plus encore que dans les fictions d’Eschyle ou de Sophocle, joue le premier rôle, c’est l’opinion publique; et ce personnage complexe, Cavour le vit de fort près. Ai-je besoin d’ajouter que, pour lui, le voir fut le comprendre et le juger.

Du premier coup il en apprécie l’importance grandissante, et le jour viendra où il sera, comme J’en ai été le témoin, plus sensible à un article du Times qu’à une dépêche officielle. Aujourd’hui, en Angleterre, les partis n’existent plus, l’opinion publique les a absorbés; ils ont gardé leurs drapeaux, vieilles bannières qui président encore à quelques joutes, de même qu’en France, à certains jours solennels ou joyeux, les antiques étendards provinciaux se déploient en tête d’une cavalcade ou pavoisent une ville en fête. Mais la Bretagne et la Normandie pourraient aussi bien songer à se faire la guerre que les whigs et les tories viser à renouveler des luttes désormais uniquement historiques. Ce n’est pas qu’une harmonie parfaite doive régner à l’avenir entre les citoyens et présider aux destinées de l’Angleterre. Les divergences d’opinions, de sentiments et d’instincts, inhérentes à l’humanité, peuvent être atténuées par une

forme particulière de gouvernement, refoulées par la solidarité des intérêts, mais elles ne sont point détruites pour cela, et, à la première opportunité, elles se redressent; seulement ces opinions, ces sentiments et ces instincts qui, naguère, trouvaient immédiatement à se loger dans des formes assez larges et élastiques pour les contenir sans trop les comprimer, errent à l'aventure, incertains, inquiets, plus libres, mais aussi plus mobiles et plus violents, maintenant que les moules qui les modifiaient sont brisés. Qu’on se figure une planète volant en éclats et remplissant l’espace de ses fragments épars. Toutefois, dans le cbaos politique dont l’Angleterre offre aujourd’hui l’aspect, il n’est pas difficile de discerner deux groupes opposés ou plutôt deux tendances contraires qui résultent de ce dédoublement fatal que, dans sa rage de simplification et dans son borre.ur du complexe, la logique moderne se plaît à opérer dans les esprits. Jusqu’ici, la force matérielle de l’Angleterre et sa grandeur morale avaient été regardées comme inséparables, et, des deux partis qui la gouvernaient, aucun, en réalité, n’était, en dépit de certaines apparences, moins national ou moins humain que l’autre. « Dieu et mon droit, » armes parlantes; ou mieux : « Homo sum, » emblème de la générosité des

LE COMTE DE CAVOUli.

sentiments et de l’ampleur des vues qui ont foit l’honneur de l’Angleterre, préservées qu’elles étaient de tout excès et tempérées par la fierté et la fermeté patriotiques dont le « civis romanus mm » est l’énergique expression. Sans doute ces deux instincts contraires ne se sont pas toujours maintenus en un parfait équilibre, et les contradictions par lesquelles leurs çonilits se sont traduits dans la politique anglaise ont causé l’étonnement autant que leur union a provoqué l’admiration du monde; mais l’un et l’autre ils existaient, inscrits dans le cœur de tout citoyen, influant sur les résolutions de tout homme d’état digne de ce nom, inspirant le génie de l’Angleterre. Aujourd’hui que voyons-nous? séparés par un abîme qui va se creusant chaque jour, d’une part le « civis romanus sum » s’affirmant solitaire et hautain, de l’autre le vl homo sum » crédule et amollissait.

Par certain tour cosmopolite de son esprit flexible, par la longue habitude de chercher en dehors de son pays des leçons de liberté , par la sincérité de son libéralisme, par l’économie politique, Camille de Cavour relevait de la tendance dontM. Cobden résume en sa personne toute l’honnêteté, toute l’intelligence et toute la naïveté. D’autre part, le « civis romanus

l'JO LE COMTE DE CAVODR.

sum » trouvait des cordes à faire vibrer dans le cœur du patriote rêvant l’unité, c’est-à-dire la puissance de sa pairie. Aussi la prédilection de Cavour estelle manifeste pour les hommes d’État dont la carrière porte l’empreinte des deux tendances contradictoires qui se disputent ses propres sentiments et ses opinions. Pitt surtout est de sa part l’objet d’une admiration sans réserve; on a vu en quels termes il le loue. « En combattant la France, dit-il encore, Pitt sauva l’ordre social en Angleterre et y maintint la civilisation dans les voies de progrès régulier et de développement successif qu’elle a suivies Jusqu’ici. » La guerre contre la Révolution française approuvée ! Cavour n’a jamais dit un mot, jamais écrit une phrase qui fît mieux toucher le fond solide et sûr de ses convictions; là on peut voir avec quelle indépendance sa pensée s’élève au-dessus des pré*jugés vulgaires. Mais passons. Après Pitt, «esprit puissant et vaste, » c’est Canning, « aux vues larges et hardies, » c’est Peel, « sage et habile, » qu’il admire et qu’il aime. Voilà ceux que tout haut il

donne pour exemples, que sans doute, tout bas, il prend pour modèles, trois hommes qui ne sont ni des égoïstes, ni des utopistes, chez qui l’orgueil patriotique n’a pas étouffé le sentiment de la justice et

de la moralité politique, qui ont grandi leur pays en servant la liberté, et qui, en définitive, appartiennent à l'Europe presque autant qu’à l’Angleterre.

Ces jugements de Cavour se trouvent consignés dans deux écrits, traitant, l’un de la condition de l’Irlande, l’autie de l’abolition des droits sur les céréales, et qu’à un an de distance l’un de l’autre il publia à son retour d’Angleterre. De ces écrits, dont je n’ai pas besoin de signaler l’importance, il ressort donc que les héros politiques de Cavour sont, dans le passé, Pitt, et dans le présent Peel. Les whigs ont sa sympathie, ils obtiennent son estime ; Pitt et Peel excitent son enthousiasme. Qu’un homme jeune, ardent, écarté, surveillé dans son pays par un pouvoir qu’il a bravé, qu’un libéral italien aille chercher ses héros politiques dans les rangs des tories, cela est caractéristique et mérite qu’on s’y arrête. Il est hors de doute que, chez Cavour, le partisan ne pouvait avoir d’inclination que pour les whigs, ces représentants en Angleterre des idées qui lui étaient chères. Mais, chez Cavour, le partisan existe-t-il? « Les hommes honnêtes de tous les partis, » voilà une expression qui lui est familière, et c’est de ces « hommes honnêtes de tous les partis » qu’il attend le triomphe des opinions qu’il soutient, la réalisation des progrès

qu’il appelle de ses vœux les plus ardents. Ainsi il n’y a plus, aux yeux de Cavour, qu’un parti , c’eâtà-dire il n’y en a plus. Avec une intuition inconsciente, il comprend que les partis n’ont plus de place dans l’organisation politique de la société moderne ; il ne les combat pas, mais il les ignore, il leâ nie. Comment donc partagerait-il des passions et dés préjugés qui puisent leur source dans un ordre de sentiments qu’il n’admet pas? S’il va prendre ses héros dans les rangs des tories, ce n’est pas qu’il les y cherche, mais il les y trouve , et il est inévitable qu’il les trouve là, lui homme de gouvernement autant qu’homme, j’allais dire de parti, je dirai d’opinion.

Au fond, Cavour est essentiellement un homme de gouvernement, en ce sens que ce qui lui importe avant tout, c’est l’application, le résultat. En Angleterre, il admire la prospérité, la sécurité du payé, le développement de l’activité, de l’intelligence, de l’énergie individuelles, la marche progressive d’utte administration éclairée, les actes des grands serviteurs de la nation, les mille fruits que porte un ârbce séculaire vivifié par la liberté; mais les institutions elles-mêmes ne sont, de sa part» les objets ni d’une louange, ni d’une critique, et elles semblent n’avoir

LE COMTE DE CAVOUR. t'J9

de prix à ses yeux que celui qui dérive de la façon dont filles ont été pratiquées. Sans doute, l’instrument lui parait bon, mais c'est à cause de l’usage qui en a été fait. « Tout le monde sait , dit-il , qu’en Angleterre le parlement exerce sur le pouvoir législatif une influence prépondérante; » et ailleurs il parle de la machine représentative, « si compliquée et si lente. » Voilà, dans les deux écrits que j’ai indiqués et qui comptent environ soixante pages chacun, à jieu près les seules réflexions que suggère à Cavour le système parlementaire. Je sais bien que l'éloge de ce système est contenu dans le simple récit des faits tels que l’auteur les expose, et ressort des considérations qui se pressent sous sa plume ; mais, encore une fois, c’est surtout l'éloge du système mis en œuvre par un « gouvernement- peu susceptible, qui * ne se laisse pas plus influencer par de vaines menaces que par la peur de paraître céder par faiblesse, h par un ministre qui « a l’instinct des nécessités du moment, » par une nation « dont la classe moyenne et la classe supérieure, bien autrement énergiques que ne sont sur le continent les mêmes classes, constituent les forces vives, » par un peuple, enfin, qui <1 n’est point un peuple pointilleux, qui, lorsque une nécessité absolue se fait sentir, sait céder en sacri-

fiant même sou amour-propre et sa vanité; mais qui, lorsque l’intérêt réel de sa puissance, les principes de son existence sont en jeu, est le peuple le plus déterminé qui ait jamais existé, celui qui est capable des eflbrts les plus gigantesques et les plus persévérants. » Et, homme de gouvernement, ai-je dit, par conséquent homme de son temps, comprenant, goûtant les conditions du pouvoir moderne, Cavour se plaît, en Angleterre, à regarder en face l’opinion, à la sonder, à l’analyser, à* la voir interprétée dans la mesure « raisonnable » par des hommes d’État (I sages, sagaces et prudents, » ou sollicitée par des chefs « hardis et puissants » qui l’appellent à les suivre, à résoudre quelque question principale, à faire passer dans la pratique quelque grande vérité politique ou économique. 11 est évident qu’avec Cavour nous sommes bien loin de toutes ces théories sur la constitution britannique qui ont fait la fortune scientifique et l’infortune politique d’une école de publicistes et d’hommes d’État. Parce côté-là encore, par ce que j’appellerai le côté anglais de ses tendances, Cavour n’a réellement rien de commun avec les doctrinaires, non pas qu’il soit moins anglais qu’eux : au contraire; seulement, à ses yeux la forme n’a pas une vertu intrinsèque, une valeur absolue.

indépendante de l’esprit de l’époque qui l’applique et du génie de la nation qui la revêt, et, en Angleterre, ce qu’il admire, ce n’est ni la pondération des pouvoirs, ni le veto royal, ni l’équilibre des partis, c’est l’Angleterre elle-même.

L’admiration de Cavour pour l’Angleterre ne dégénère cependant pas en engouement. Il aime l’Angleterre et il ne s’en cache pas, mais son inclination raisonnable et raisonnée ne le rend point aveugle, et au besoin il sait être sévère. « Je ne connais rien, m’écrivait- il, de plus dégoûtant au monde que les diatribes des journaux ministériels anglais sur les princesses espagnoles et sur Louis- Philippe. » Et encore : « Je ne crois pas le langage tenu au sujet de Cracovie aussi hautain qu’on vous l’a dit. L’Angleterre n’â jamais entamé de guerres par sentiment, et ce n’est pas au sujet de ce pauvre reste de la Pologne , que jamais elle n’a songé sérieusement à reconstruire, qu’elle ira se brouiller avec l’Autriche et la Prusse. » Plus loin, enfin ; « Je suis grand admirateur des Anglais, j’éprouve pour ce peuple une véritable sympathie, car je le considère comme l’avant-garde de la civilisation. Malgré cela, sa politique ne m’inspire pas la plus petite confiance. Quand je le vois tendre une main à Metteniich et de

l’autre exciter les ultra-radicaux en Portugal , en

Espagne, en Grèce, j’avoue que je me sens peu ' disposé à croire à son honnêteté politique. » Ce langage n’est pas celui d’un anglomane fanatique, d’un fétichiste en contemplation béate devant une idole dont il vénère jusqu’aux bizarreries et aux laideurs. Non, la religion de Cavour est une religion éclairée. Son goût, sa sympathie, son respect pour l’Angleterre sont le goût, la sympathie, le respect dus par un esprit libre à une terre de liberté, rien de plus. Son amour était ailleurs. Mais à quoi bon insister? L’Italie sait aujourd’hui quel compte elle doit tenir de ces accusations vulgaires qui faisaient de Camille de Cavour tour à tour un Anglais et un Français. Au reste, les fragments que j’ai cités et que j’aurais pu multiplier suffisent pour dissiper l’erreur qui attribuerait à Cavour une passion exagérée pour l’Angleterre. Voici maintenant en quels termes il résume lui-même ses sentiments à l’endroit de ce pays :

(I L’opinion publique, il faut le dire, n’est pas en général, sur le continent, favorable à l’Angleterre. Les partis extrêmes, opposés en toutes choses, s’accordent dans leur haine violente contre ce pays. Les partis modérés l’aiment en théorie; mais, au fond.

ils sentent pour lui [lefl de sympathie instinctive. Quelques hommes isolés, supérieurs aux passions de la l'ôule et aux instincts populaires, ressentent seuls pour la nation anglaise l'estime et l’intérêt que doit inspirer un des plus grands peuples qui aient honoré l’humanité, une nation qui a contribué i)uissatiiment au développement matériel et moral du monde, et dont la mission civilisatrice est loin d’être achevée. Les masses presque partout lui sont hostiles.

« Ce sentiment, qu’on ne pense pas que la France seule l’éprouve. Dans ce pays, il se manifeste d’une manière plus bruyante et plus vive ; mais au fond , il est commun à tous les peuples de l’Europe. De Saint-Pélersbourg à Madrid, en Allemagne comme en Italie, les ennemis du progrès et les partisans des bouleversements politiques considèrent également l’Angleterre comme leur adversaire le plus redoutable. Les premiers l’accusent d’être le foyer où toutes les révolutions s’élaborent, le refuge assuré, la citadelle, pour ainsi dire, des propagandistes et des niveleurs. Les autres, au contraire, avec plus de raison peut-être, regardent l’aristocratie anglaise comme la pierre angulaire de l’édifice social européen, et comme le plus grand obstacle à leurs vues démocratiques. Cette haine que l’Angleterre inspire

20i LE COMTE DE CAVOUR.

aux partis extrêmes devrait la rendre chère aux partis moyens, aux hommes amis du progrès modéré, du développement graduel et régulier de l’humanité; à ceux, en un mot, qui sont par principe également opposés aux bouleversements violents et à l’immobilisation de la société. 11 n’en est rien. Les motifs qui les porteraient à sympathiser avec l’Angleterre sont combattus par une foule de préjugés, de souvenirs, de passions , dont la force est presque toujours irrésistible. Je ne prétends point condamner toutes les causes de ce mauvais vouloir; je me borne à le constater. »

LF COMTF, DF C WOUR.

iOS

Voilà donc Camille de Cavour sachant se servir d’une plume. Dès 1835, mon père l’avait sollicité d’écrire pour la Bibliothèque universelle de Genèvè, qu’il dirigeait alors.

« La demande que vous m’adressez dans votre dernière lettre, répond Cavour, est trop flatteuse pour que vous ayez pu douter que je l’accueillisse avec reconnaissance et avec empressement. Je crains seulement que votre partialité comme parent et comme ami ne vous ait aveuglé en la faisant. Car de f|uelque dose d’amour-propre et de vanité que je sois doté, je comprends fort bien que ma place n’est pas au milieu des illustres collaborateurs que vous

avez réunis, les Rossi, les Naville, etc., et que, pour

un homme qui ne s’est jamais hasardé dans la car-

•20e LE COMTE DE CAVOUR.

rière d’écrivain, il y a de la témérité à s’embarquer dans une telle entreprise. Néanmoins, comme il y aura certainement un grand profit pour moi à travailler ainsi et que je suis assuré, sinon de la faveur du public, du moins de votre indulgence, je vous promets de mettre toutes mes facultés et tous mes moyens à votre disposition. Si j’accepte votre proposition avec tant de hardiesse, c’est que je suis sûr du concours de mon frère, qui s’associera à tous les travaux que j’entreprendrai et qui m’aidera à faire de la besogne un peu plus présentable que celle que je pourrais faire avec mes propres forces livrées à elles-mêmes. Après cette protestation de dévouement absolu , il faut cependant que je vous trace les limites dans lesquelles vous pourriez l’employer; il serait inutile de rien demander au delà, car je m’en vais vous dire en sincérité ce que je pense faire et ce que je ne saurais même pas tenter. D’abord, n’attendez de moi aucun article dans lequel il faille une dépense quelconque d’imagination. Chez moi la folle du logis est une vieille paresseuse que j’ai beau exciter, elle ne se met jamais en mouvement. Ainsi donc je ne puis vous faire aucune relation tirée de mon voyage, car il faudrait, pour amener quelquesunes des remarques et des'observations que j’ai pu

faire, broder ub fond quelconque, et je ne saurais jamais y parvenir. Iivagioez que je n’ai jamais pu parvenir i composer le conte le plus simple pour amuser mon neveu, quoique je l’aie essayé bien des fois. Je me restreins donc aux matières de pur raisonnement, et quant à celles-là, je dois vous dire qu’il y en a une infinité que je ne saurais traiter, attendu que mon éducation littéraire a été singulièrement négligée sous certains rapports. De toutes les sciences morales, il n’y en a qu’une que j’aie étudiée à fond, c’est l’économie ifblitique, et je crains bien que, quant à celle-là, vous n’ayez déjà vos maga.sins encombrés d’articles. Si vous ouvrez le champ aux deux doctrines qui ont d’illustres représentants à Genève, vous n’aurez certes pas assez de vos quinze feuilles mensuelles p>our recueillir les arguments d’un inépuisable controverse. 11 est cependant un sujet qui a été plus spécialement l’objet de mes recJierches, surtout dans mon dernier voyage; c’est la grande question du paupérisme que j’ai beaucoup étudiée en Angleterre. Avant de partir de Turin l’année dernière, j’ai publié à la requête du ministre un extrait du rapport des commissaires chargés par le gouvernement anglais de faire une enquête sur l’état des pauvres et de proposer une nouvelle loi à leur

tiOK LF, COMTE DE CAVODK.

égard. Depuis lors je n’ai plus perdu de vue cett» question. A Londres, Je me ^is trouvé en rapport avec toutes les personnes qui s’en sont plus spécialement occupées, et maintenant encore je conserve quelques relations avec elles. Si une suite d’articles sur cette matière vous paraissait pouvoir trouver place dans votre Revue, vous n’avez qu’à me le faire savoir, et je mô mettrais de suite à rassembler les matériaux que je possède et à commencer un travail qui me trotte par la tête depuis longtemps. Je crains seulement que cett^ matière ne doive déjà être traitée dans votre journal par le savant M. Naville, que je sais travailler à un grand ouvrage qui s’y rapporte. Dites-moi franchement votre avis, car je n’y mets nul amour-propre.

« Je dois aussi vous avertir que j’ai moins de temps à ma disposition que vous ne pourriez le croire. »

Je ne sais si l’article annoncé dans cette lettre fut mené bien loin , mais en tout cas il ne fut pas achevé et, quelques mois plus tard, écrivant à mon père, Camille de Cavour expose les craintes et les scrupules qui l’ont arrêté dans l’accomplissement de son travail. « Je voudrais bien, dit-il, pouvoir coopérer à votre œuvre, mais, en vérité, je doute chaque

jour davantage de mes forces. Comment oser me hasarder à traiter les grandes questions de l’économie politique, lorsque le logicien Cherbuliez et l’éloquent Sismondi se sont emparés du terrain? Je vous dirai d’ailleurs que j’ai été arrêté dans mon travail au sujet du paupérisme en Angleterre par l’article que j’ai lu dans la Revue de février sur la charité légale. Mes vues sur ce sujet important diffèrent en plusieurs points essentiels de celles contenues dans le livre de M. Naville, et encore plus de celles de son panégyriste. Si je finissais mon article , je serais obligé de combattre une partie des doctrines que votre journal a émises, et il me paraît déplacé d’établir une polémique qui pourrait indisposer quelques-uns de vos collaborateurs infiniment plus utiles que moi à la réussite de votre entreprise. Ne pouvant traiter le sujet des pauvres qui m’était familier, je me creuserai la tête pour en trouver un autre sur lequel je puisse exercer ma plume à votre profit. »

Malheureusement ce fut en vain, paraît-il, qu’il se creusa la tête. Ou ne serait-ce point heureusement qu’il faut dire? N’eût-il pas risqué de faucher son blé en herbe, de devenir un écrivain , un homme de plume, de théorie, de logique, alors qu’il avait à

ilO LE COMTE DE CAVOCR.

devenir un homme d’action, de pensée et de pratique? Quoi qu’il en soit, emporté par le cours grossissant de ses occui)ations, manquant d’ailleurs de ce stimulant qui pousse l’esprit à produire , quitte à lui faire porter des fruits trop hâtifs, Camille de Cavour ne garda de l’impulsion reçue dans son premier voyage à Londres et à Paris, qu’une direction plus énergique et plus sûre de son intelligence, qu’un goût plus prononcé pour les études sérieuses et les lectures solides, qu’une marche continue de son esprit, dont l’indifférence et la torpeur ambiantes pouvaient bien comprimer l’expansion extérieure, mais étaient impuissantes à ralentir le développement et le mouvement intérieurs. Mais en 1843, le séjour de Londres et de Paris fit, sur cet esprit mûri par huit années d’activité laborieuse, l’effet d’un coup d’aiguillon décisif; revenu à Turin, plongé de nouveau dans un milieu dont le spectacle chez les autres et l’habitude pour lui-même de la liberté lui font paraître l’atmosphère compressive et somnolente plus odieuse et plus intolérable , Cavour cherche une distraction aux douloureuses pensées qui le meurtrissent, et cette distraction, il va instinctivement la demander à sa plume ; à peine est-il de retour qu’il écrit à mon père, et il débute par

LE COMTE UE CAVOÜR. ill

cette description déjà citée de Turin , comparé à un enfer intellectuel dans lequel son intelligence est menacée de paralysie, puis il poursuit ;

« Cependant, comme je me trouvais avoir quelques loisirs, je me suis laissé dominer par la fureur que m’inspiraient toutes les bêtises que débitent chaque jour sur l’Irlande les journaux de tous les pays et de toutes les couleurs; et je me suis mis à écrire sur ces affaires un article que je vous destinais. Malheureusement je n’ai pas calculé d’avance tous les développements que pouvait prendre ce sujet. Au lieu d’un article, j’en suis venu à écrire un petit volume. J’en suis maintenant presque honteux et surtout ennuyé, car il faut que je le refonde, et je ne sais comment le réduire à des dimensions qui vous conviennent. D’ailleurs, on a déjà tant et tant écrit sur l’Irlande, sur son histoire, sur son état présent et sur ses destinées futures, que le public doit avoir pris en dégoût tout ce qui se publie sur ce sujet. Mes opinions sur l’Irlande sont l’opposé de celles qui ont cours sur le continent; je crois qu’elles déplairont à tout le monde, sauf à quelques personnes raisonnables. Je veux à tout prix le maintien . de l’Union, dans l’intérêt de l’Irlande d’abord, dans celui de l’Angleterre ensuite, enfin dans l’intérêt de

l’avenir de la civilisation matérielle et intellectuelle. Les motifs pour. lesquels je combats les projets d’O’Connell doivent déplaire autant à un parti, que mes opiqions sur l’opportunité de ces projets déplairont à l’autre. Je suis donc très-mécontent de mon article et je suis prêt à l’abandonner, à moins que vous ne consentiez à le recevoir, avec l’obligation de l’amender de manière à le rendre le moins désagréable possible à vos lecteurs. Si vous vous sentez le dévouement nécessaire pour cette opération difficile, je le mettrai au net et je vous l’enverrai ; pour cela il me faut encore une vingtaine de jours. J’attends pour me décider une réponse catégorique avant de continuer mon travail.

« Si je laisse là l’Irlande, j’essayerai un article sur l’ouvrage de M. de Châteauvieux ; je regrette seulement que cette besogne ne soit pas confiée à un plus habile écrivain que moi , car il y a beaucoup à dire sur M. de Châteauvieux et aussi sur son ouvrage qui, lu dans son ensemble, a produit sur moi une impression beaucoup plus favorable que celle que j’avais ressentie à la lecture des épreuves. 11 a du très-bon et il fournit un texte pour dire beaucoup de bon...

« Pour en finir avec ces dissertations et en venir

au fait, je vous dirai donc que je m’en remets à vous pour décider de suite deux choses :

« 1° Si vous croyez qu’un article bien long, bien pédant, bien ennuyeux sur l’Irlande puisse trouver tôt ou tard place dans la Bibliothèque universelle. , « 2“ L’article sur l’Irlande 'étant admis, vous convient-il mieux que je fasse d’abord celui sur Châteauvieux? Dans ce cas, répondez-moi vite, afin que je laisse dormir en paix O’Connell et Peel pendant quinze jours pour m’occuper exclusivement des navets et des betteraves de la France que Châteauvieux a comptés avec son imagination. J’attends votre réponse les bras croisés. »

La réponse, qui ne se fit pas attendre, eut pour résultat immédiat un article sur l’ouvrage de M. de Chàteauvieux. Quelle que soit la valeur intrinsèque de cet article dans lequel Cavour abordait un sujet qui lui était si familier, et quelque importance qu’il ait comme étant la première production d’une plume qui s’essaye, je ne m’y arrêterai pas, ayant déjà, à l’occasion des entreprises agricoles de M. de Cavour, indiqué le sens d’un travail dans lequel j’ai directement puisé plus d’un éclaircissement et qui m’a fourni plus d’une preuve. « Je suis charmé, écrit Cavour, que l’article sur M. de Chàteauvieux ait

obtenu votre approbation et satisfait sa famille...

« J’avais presque achevé un article sur l’Irlande, il y a deux mois; si vous ne m’avier pas imposé celui sur M. de Chàteauvieux, je vous l’aurais envoyé depuis longtemps. Maintenant, j’hésite à le faire par plusieurs raisons. La première, c’est que vous m’avez effrayé en me faisant voir quelle serait l’exigence des lecteurs éclairés. Comme vous me paraissez attendre une solution complète et rigoureuse des problèmes si compliqués et si difficiles de la politique irlandaise, j’ai rougi de n’avoir rien su trouver à cet égard de bien neuf, ni de bien certain, si ce n’est pour ce qui regarde le moment actuel. En second lieu, j’ai lu dans le Journal des Débats une suite d’articles dans lesquels la question irlandaise était traitée dans le même esprit qui avait dicté mon article. J’entrais, il est vrai, plus à fond dans la question, mon but principal étant de démontrer que la révocation de l’Union ne convenait pas plus à l’Irlande qu’à l’Angleterre, à moins de se placer au point de vue des intérêts révolutionnaires, mais mes conclusions étaient les mêmes que celles de l’écrivain des Débats. Les événements me paraissent confirmer ses prévisions. La conduite d’O’Connell démontre à l’évidence qu’il n’est audacieux qu’en raison de la

patience de ses adversaires. Si, comme je n’en doute pas , toutes ses promesses , toutes ses bravades n’aboutissent à rien, son rôle deviendra jusqu’à un certain point ridicule.

« Malgré ces motifs graves de m’abstenir de vous envoyer un article sur l’Irlande, je verrai à mon retour à Turin (Cavour écrit de Léri) s’il y a moyen de le refondre de manière à en faire autre chose qu’une répétition fastidieuse de ce que d’autres ont déjà dit mieux que moi... »

Et trois semaines plus tard : « Je suis toujours dans l’incertitude relativement à l’article sur l’Irlande. J’ai peur de rabâcher. Les événements marchent vite, et. lorsqu’on est loin du théâtre où ils se succèdent, il est facile de faire des prophéties que les faits ont déjà démenties. A mes yeux O’Connell est jugé. A la première démonstration énergique de ses adversaires, il a reculé. Dès lors il a cessé d’être dangereux.

« Un mouvement non moins intéressant que celui des catholiques irlandais, c’est l’agitation pour l’abolition des lois sur le commerce des céréales. Je la considère comme un des faits les plus importants pour l’avenir du xix' siècle. Les lois protectrices des produits agricoles en Angleterre sont la clef de voûte

’lfi

du système mercantile. Le jour où la Grande-Bretagne admettra librement les matières premières alimentaires, aussi bien que celles qui alimentent son industrie manufacturière, la cause de la liberté du commerce dans le monde entier sera définitivement gagnée; elle marchera à pas de géant et une génération ne passera pas sans qu’elle ait triomphé des oihstacles que rencontre sa marche et qui paraissent insurmontables. J’ai réuni beaucoup de documents sur cette question et je compte m’en servir pour composer un article que je vous offrirai dans le courant de l’hiver. »

Quantum mutatus ab illo ! Que nous sommes loin du temps où Cavour n’avait ni le loisir ni la faculté d’écrire! Le voilà parti, parti sur les ailes d’une pensée qui, se déployant enfin et prenant son essor . dans la plénitude de sa force, ne connaîtra ni les défaillances, ni les tâtonnements, ni les écarts, auxquels expose un vol incertain, timide ou prématuré. Aussi, dès les premières pages qu’il trace, Cavour trouve sa manière, il y excelle et s’y tiendra. Cette manière, les fragments de correspondance reproduits jusqu’ici l’ont déjà fait connaître ou tout au moins fait deviner. Malgré la flexibilité de sa nature, la variété de ses aptitudes, la diversité de ses vues.

LE COMTE DE CAVOlJR.

Cavour était plus qu’homnie au monde tout d’une pièce, gardant sa complète identité dans tous les rôles qu'il remplissait, constamment le même et se retrouvant en entier dans tout ce qu’il disait, faisait ou pensait; il n’y a donc pas chez lui un ciseleur de phrases, un polisseur de style, un écrivain, pas plus qu’il n’y aura chez lui un orateur; mais il prend une plume et cette plume lui est aussitôt un instrument docile et fidèle comme elle fut et sera toujours un instrument docile et fidèle pour les hommes de savoir, de mémoire et d’intelligence. De même que lorsqu’il parlera devant une assemblée il sera éloquent du premier coup, du premier coup il écrit bien, si bien écrire consiste à exposer dans un langage vif et net, avec une clarté et un ordre parfaits, des idées qui révèlent l’étendue et la justesse autant que la vigueur de l’esprit.

Je n’essayerai pas de faire une analyse complète des deux études par lesquelles il est permis de dire que Cavour débuta dans la vie politique, en ce sens que là, pour la première fois, il donna sa mesure exacte d’homme politique. D’abord, je n’ai pas à revenir sur la tendance générale de ces écrits, suffisamment expliqués en ce point dans les lettres qui

les annonçaient. Us débutent l’un et l’autre par une exposition histori(jue. Dans le premier, les luttes, les revers, la prostration et le réveil de l’Irlande sont racontés en quelques pages d’une énergique sobriété.. Dans le second, les origines de l’économie politique, la marche inverse de la science suivie par la plupart des gouvernements, les combats soutenus contre l’ignorance, les préjugés et les intérêts, sont le sujet d'une description lucide et animée. Après la chronique du passé, le récit des faits contemporains : O’Connell réclamant le rappel de l’Union, au nom d’une population fanatisée par une longue oppression et soulevée par sa voix retentissante; Cobden, chef infatigable d’une ligue puissante par le nombre, par la richesse, par la persévérance, battant, des flots précipités de l’agitation qu’il provoque et gouverne, les portes de ce parlement qui reste sourd à ses appels. Voilà le spectacle. Sur les deux scènes le drame se joue. Quel en sera le dénoûment?

C’est la précision avec laquelle Cavour a, dans l’un et l’autre drame, prédit le dénoûment, qui, mieux qu’aucun raisonnement, donne la mesure de sa pénétration. Et ces dénoûments annoncés dont les événements ont pris soin de réaliser jusqu’aux détails accessoires, il ne les prédit pas en devin, en

Le COMTE DE CAVODU. ‘ilO

prophète jetant instinctivement des oracles que le hasard peut accomplir, mais en homme politique qui fonde ses prévisions sur l’examen des opinions et des intérêts en jeu, sur les mœurs, les besoins, les antécédents de la nation au sein de laquelle le conflit se débat, sur l’étude sagace du caractère des hommes d’État, sur la connaissance de l’esprit du siècle et aussi de ces lois éternelles qui mènent l’humanité. Voilà sur quelles considérations Cavour s’appuie pour déclarer que l’agitation d’O’Connell est condamnée à devenir stérile et que celle de la Ligue est assurée de tiionipher.

On sait que, l’année dernière, la reine Victoria, parcourant l’Irlande, a été accueillie avec un enthousiasme unanime, par ces mêmes populations qui, il y a vingt ans, semblaient si rebelles à son autorité ; on sait également que cet enthousiasme est la conséquence de l’heureux développement des ressources et de la prospérité de l’Irlande, conséquence lui -même d’une modification radicale dans la loi civile relative à la transmission et à la vente de la propriété territoriale, comme aussi d’une série de mesures pacificatrices prises par le gouvernement britannique. Or, voici ce qu’écrivait Cavour en 1843:

« Si la loi civile n’entravait pas la mutation des

propriétés, cette transformation aurait lieu plus rapidement peut-être qu’on n’est porté à le croire... Il faudrait faciliter les actes que la vente et le partage des biens exigent en ce moment ; ce sont là, il est vrai, des mesures fort graves pour des Anglais qui les considéreraient presque comme des expédients révolutionnaires... Toutefois, je crois pouvoir affirmer que, même sous le rapport de l’amélioration des lois civiles , l’Irlande a plus à espérer du parlement de la Grande-Bretagne que d’un parlement exclusivement national. »

Et plus loin, en terminant :

« Ce que sir Robert Peel, dit-il, a fait pour le Canada, il le fera pour l’Irlande. Après avoir vaincu le Canada par la force des armes, il a voulu le concilier par de larges concessions. De même, s’il remporte sur O’Connell une victoire légale, comme aussi s’il était obligé d’en venir à réprimer par une force matérielle des tentatives plus hardies, il ne travaillera pas moins à satisfaire à ce que, dans les demandes des Irlandais, il croira compatible avec les intérêts de la Grande-Bretagne. »

Dans l’étude relative à l’abolition des droits sur 'les céréales en Angleterre, j’ai glané un certain

nombre de passages dont je transcrirai quelquesuns : •

« Au fond de l’âme, nous en sommes convaincu, sir Robert Peel juge les questions commerciales de la même manière que lord John Russell. » Répétition textuelle mais publique d'une phrase déjà citée.

« Malgré le succès momentané des expédients auxquels il a eu recours, sir Robert Peel, nous en sommes certain, ne s’abuse pas sur la gravité des dangers qui menacent l’industrie anglaise, et il est décidé à poursuivre, session après session, l’œuvre réformatrice qu’il a entreprise. La session actuelle fournira une preuve de ce que nous avançons. »

Opinion singulièrement hardie, si l’on considère qu’un an plus tard, la grande mesure qui la justifiait stupéfia l’Angleterre et fut un coup de foudre pour le parti aux yeux duquel Peel passa pour un traître.

« Cela étant, il nous est permis de prédire dans un prompt avenir la réforme des lois sur les céréales, et par suite la chute de toutes les barrières protectrices qui ont si longtemps entouré l’industrie agricole et manufacturière de la Grande-Bretagne. Le temps approche où l’Angleterre offrira pour la première fois l’exemple d’une nation puissante , chef

laquelle les lois qui régissent le commerce étranger seront en parfait accord avec les principes de la

science. »

« La révolution commerciale qui se prépare en Angleterre, indépendamment de l’effet moral qu’elle produira, agira puissamment sur la production économique du continent. En ouvrant aux matières alimentaires le marché le plus riche du monde, elle favorisera le développement de leur production, but principal des industries agricoles, qui sont de toutes les plus importantes. La nécessité de fournir aux demandes régulières de l’étranger excitera l’énergie de ces industries, doublera leurs forces et les fera sortir de leur apathie ordinaire. Le commerce devenant un élément essentiel de prospérité pour les classes agricoles, ces classes seront naturellement amenées à se joindre aux partisans du système libéral. Les producteurs de matières premières joueront alors, à l’égard des manufacturiers privilégiés, le même rôle que jouent dans ce moment, en Angleterre, les classes industrielles à l’égard des propriétaires fonciers et des planteurs des colonies. La cause de la vérité, soutenue par d’aussi nombreux défenseurs, aura bien moins de peine à triompher sur le continent et en Amérique, parce qu’elle ne rencon-

irera nulle part des obstacles comparables à ceux que l’aristocratie foncière et coloniale a été en état de lui opposer dans la Grande-Bretagne. »

Je ne pousserai pas plus loin ces citations, dont l’objet est de rendre évidente la perspicacité de Gavour, en même temps que de mettre en lumière le caractère tout politique de cette perspicacité. Ce qui caractérise en effet les vues et les jugements de l’homme d’État, c’est la précision, la sûreté, c’est qu’ après avoir fait le tour des questions, il y pénètre et y observe les germes de conséquences certaines. Les vues générales et les jugements sommaires, il suffit souvent d’être un homme d’esprit, de sens, de monde, pour les émettre avec une assurance légitime , tout au moins plausible. Mais ce qui distingue l’homme politique, c’est qu’il étend aux détails et aux déductions les plus lointaines, comme aux résultats les plus immédiats, le travail de son intelligence sur les faits. De même qu’il y a une méthode scientifique et qu’il n’y en a qu’une, il y a une méthode politique. Seulement on apprend à analyser un corps inerte, à en peser les éléments, à connaître les lois qui en régissent la structure ou la composition; tandis qu’on ne saurait guère apprendre à analyser ce corps complexe qui a nom le corps

social , à en peser les éléments qui s’appellent les hommes, à connaître les lois qui en régissent la structure mobile et la composition sans cesse renouvelée.

Procéder du connu à l’inconnu, voilà en quoi consiste la méthode politique de Gavour; méthode bien simple, semble-t-il, et cependant rareçnent appliquée avec discernement et avec fruit , parce que d’une part le nombre des esprits est fort petit à qui les éléments du connu, c’est-à-dire les faits, apparaissent tels qu’ils sont réellement, et que, d’autre part, les observateurs fins et exacts se rencontrent surtout parmi les hommes d’immobilité, peu soucieux de tirer de leurs observations les enseignements qu’elles renferment et ne sachant pas prévoir ni par conséquent diriger. En politique, de môme que dans la science, la sagacité reste stérile si elle n’est pas à la fois contenue par l’esprit d’exactitude et stimulée par l’esprit de découverte. Qu’on se figure un physicien décidé d’avance à faire ressortir d’une expérience la loi que son imagination a enfantée, un chimiste résolu, a priori, à trouver dans un corps la substance que ses théories lui commandent d’y discerner; il n’est pas aujourd’hui nn étudiant qui n’en remontrât au prétendu sâvant travaillant de la sorte. Mais s’il

n’y a plus d’alchimistes dans les laboratoires où se. mesurent les forces naturelles et se pèse la matière, ils fourmillent dans ces innombrables laboratoires où se mesurent les événements et se pèse l’opinion, et nous voyons la plupart du temps les hommes de mouvement, mutilant, dénaturant les faits pour en étayer, bon gré mal gré, leurs systèmes téméraires et passionnés.

Chez Cavour, il n’y a pas de parti pris, de défiance instinctive à l’endroit des théories, de mépris préconçu à l’égard des faits. « Je suis, dit-il, un honnête juste-milieu , » et il ne se lasse pas de répéter cette définition de lui-même, définition qui, bien entendue, a le mérite d’être d’une incontestable exactitude. Je suis « un juste-milieu, » c’est-à-dire je me tiens non pas à une égale et prudente distance des opinions extrêmes qui se disputent l’empire, mais au centre en quelque sorte de ces opinions pour y puiser ce qui m’y paraît d’une application utile, d’une vérité immédiatement réalisable; je me garde de rendre des principes justes responsables de l’extravagance de certaines de leurs conséquences; je n’admets point cette solidarité entre les questions que s’efforce d’établir la logique des écoles ou des partis. Le progrès, auquel je crois comme à la loi suprême de toute

LË COMTE DE CAVODR.

société civilisée , et particulièrement de notre société moderne, n’est solide et vraiment désirable qu’à la condition d’être amené avec modération, et ne saurait être hâté que par ceux qui savent tenir compte , dans une sage mesure, à la fois de la force d’invasion des idées et de la force de résistance des faits.

La dialectique de Cavour a ceci de remarquable que, toujours serrée, elle s’arrête à temps; non pas que les convictions sur lesquelles elle s’appuie se relâchent; mais, distinctes de nature, répondant à des sentiments d’ordre divers, arrivées, dans toute question, au point où elles se contredisent, ces convictions se contiennent mutuellement et déterminent l’arrêt définitif d’une intelligence assez ample pour n’exclure aucun des éléments de cet arrêt et ne se pas laisser troubler par la variété des points de vue. Cette tendance de Cavour à fuir l’exagération, à ne pousser à l’extrême rigueur ni ses déductions, ni ses jugements, me semble avoir particulièrement inspiré deux passages qu’en lisant les articles sur l’Irlande et sur la Ligue j’ai notés, et que je ne résiste pas à citer.

Dans le premier de ces passages, il s’agit des membres du parlement irlandais qui, achetés par

Pitt, votèrent l’union; ces représentants infidèles sont dignes de mépris. « Mais, poursuit Cavour, faut-il condamner également le gouvernement qui a acheté ces hommes corrompus ? Je n’hésiterais pas à le faire, si , par une fatale erreur, l’opinion publique dans les siècles passés et même encore dans le nôtre, n’eût pas en quelque sorte sanctionné pour les gouvernements l’usage d’une morale autre que celle que reconnaissent les particuliers; si elle n’avait pas, de tout temps, traité avec une excessive indulgence les actes immoraux qui ont amené de grands résultats politiques. Si l’on veut flétrir le caractère de Pitt pour avoir pratiqué aussi en grand la corruption parlementaire, il faudrait traiter aussi sévèrement les plus grands monarques des temps passés, Louis XIV, Joseph II, le grand Frédéric, qui, pour arriver à leurs fins, ont bien autrement outragé les principes inflexibles de la morale et de l’humanité que ne l’a fait l’illustre homme d’État qui a opéré la consolidation du royaume uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande. »

Voici maintenant le second de ces passages, trèssignificatif sous la plume d’un homme qui « a étudié à fond l’économie politique » :

« Ce n’est pas que nous prétendions que l’écono-

mie politique puisse ou doive aspirer à régler définitivement les mouvements du monde politique. Les principes qu’elle proclame, les faits qu’elle constate, les vérités qu’elle met en lumière, sont des éléments nécessaires de tous les problèmes que présente l’ordre social; mais ce ne sont ni les seuls, ni les plus importants; il en est d’un ordre infiniment supérieur, qui , plus qu’eux, doivent contribuer à la solution cherchée. L’économie politique, en tant que science, s’occupe exclusivement de la production des richesses et du mécanisme de leur distribution. Or, la richesse n’est point le seul but que l’humanité réunie en société doive poursuivre, ce n’est point le seul mobile des nations, et le soin de l’obtenir ne constitue pas la mission spéciale de leurs gouvernements. L’homme a constitué la société, non-seulement pour satisfaire à ses besoins matériels, pour augmenter la masse de ses jouissances au moyen de l’accumulation des produits de l’industrie, mais surtout afin de pouvoir développer et perfectionner ses facultés morales et intellectuelles. L’économie politique ne doit donc pas prétendre exercer une domination absolue dans le monde d’ici-bas. Elle ne doit occuper que le second rang, et n’ètre, en quelque sorte, que la sœur cadette des sciences et des arts qui déterminent les

lois de l’intelligence et du développement moral des nations. »

Ayant une fois tenu la plume, Cavour la reprit facilement et s’en servit pour occuper les loisirs de jour en jour pliis restreints que lui faisaient les occupations, les alTaires, les entreprises de tout genre dont son activité encombrait sa vie. Je ne m’arrêterai pas à toutes les productions par lesquelles il continua à se mettre en communication avec le public lisant. De ces productions, les principales furent un travail sur les cbemins de fer en Italie, publié dans la Revue Nouvelle, une étude écrite en italien, envisageant an point de vue de leur inlluence sur l’Italie les réformes commerciales de l’Angleterre, et un article, également en italien, sur les fermes modèles. On remarquera le caractère exclusivement pratique et toujours spécial des diverses questions qui font les objets de ces écrits, cependant très-politiques. C’est là une preuve de plus de ce que j’appellerai l’actualité de l’esprit de Cavour. Encore une fois, ce qui marque le politique, c’est d’aimer à se mouvoir dans le réel et le possible; ce qui marque le grand politique, c’est de s’y mouvoir librement, et l’on a vu avec quelle liberté Cavour se meut à travers les pro-

blêmes les plus complexes. Au reste, quel qu’en soit le sujet, toutes les publications de Cavour sont celles d’un écrivain qui ne prend la plume que pressé par l’énergique ressort d’une idée; elles ressemblent à des discours écrits; elles en ont la clarté, la phrase agile, le plan qu’on embrasse d’un coup d’œil, le résumé concluant.

L’article sur les fermes modèles est une ingénieuse et juste satire de ces établissements toujours dispendieux et la plupart du temps inutiles. Camille de Cavour était un agronome trop intelligent et trop expérimenté pour ne pas comprendre le vice radical d’un système qui, ayant la prétention d’enseigner un métier, ne tient aucun compte de l’élément essentiel, du principe vital de ce métier, c’est-à-dire de la recette nette, du profit réel. J’aurais donc passé sous silence ou je me serais borné à mentionner cet écrit, si, en même temps que des observations agricoles saines et piquantes, il ne contenait implicitement la profession de foi de Cavour sur la nature , des rapports qui doivent exister entre l’État et les citoyens. Selon Cavour, le gouvernement est tenu de favoriser, par des lois libérales, l’initiative individuelle et l’action collective de ses administrés. Son rôle ne saurait, sans inconvénient, s’étendre au

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delà. Ce point de vue me parait digne d’étre signalé.

Le travail substantiel dans lequel Camille de Gavour rechercha les effets qu’auraient sur le développement des ressources de l’Italie les réformes commerciales inaugurées et poursuivies par le parlement anglais, fut un plaidoyer éloquent et décisif en faveur de la cause qui lui était chère depuis tant d’années et dont il devait lui-même assurer un jour le triomphe. L’article parut eu deux fois dans \ Anlhlogic, revue libérale , aussi libérale du moins que le comportaient les temps, et dirigée par Predari. Les vues de Cavour, hardies, neuves pour un grand nombre de lecteurs, exposées avec non moins de lucidité que de force, produisirent une profonde sensation, seasation qui ne manqua pas de se traduire en une opposition violente et une hostilité acrimonieuse de la part de ceux dont les préjugés étaient froissés ou les intérêts menacés. Predari raconte que, dans l’intervalle qui s’écoula entre la publication de la première partie et celle de la seconde, Cavour fut en butte à • de telles attaques qu’il faillit retirer son article, craignant, disait-il, que son impopularité ne rejaillît sur les doctrines qu’il entendait propager. Au reste, il semblait avoir lui-même prévu les obstacles à vaincre.

quand, écrivant à M. Naville et parlant d’un abaissement sur certains droits, il ajoutait : « Tous les gens éclairés le demandent, mais qui sait s’ils parviendront de sitôt à triompher des préjugés et des intérêts particuliers qui s’opposent à toute réforme qui a pour but l’avantage général ? »

L’étude sur les chemins de* fer en Italie est si politique, qu’à vrai dire elle n’est guère que cela; sans doute, les tracés projetés ou désirables y sont exposés et discutés, mais là même le point de vue politique domine le point de vue technique, et quant aux conséquences qu’aura pour l’Italie l’établissement des chemins de fer, conséquences dont l’examen forme le fond de l’étude de Cavour, elles sont d'un ordre purement politique : relèvement « moral autant que matériel » des peuples « triomphant des forces retardatrices qui les retiennent dans un état funeste d’enfance industrielle et politique, » disparution des « divisions intestines , des rivalités qui animent les unes contre les autres les dilTérenles fractions de la glande famille italienne, » rapprochement des « populations jusqu’ici étrangères les unes aux autres, » extinction des « mesquines passions municipales, filles de l’ignorance et des préjugés, et qui déjà sont minées par les efforts de tous les hommes éclairés de l’Italie, »

union « qu’il est si nécessaire de voir établie entre les différents membres de la famille italienne, afin de mettre le pays à même de profiter, pour s’affranchir de toute domination étrangère, des circonstances politiques favorables que l’avenir doit amener, » conquête enfin de « l’indépendance nationale, bien suprême que l’Italie ne saurait atteindre que par la réunion de tous ses enfants » et qui ne peut être obtenue que « par l’action combinée de toutes les forces vives du pays, c’est-à-dire par les princes nationaux franchement appuyés par tous les partis, » voilà les principaux attributs du « rôle en quelque sorte providentiel » que Cavour assigne à la locomotive dans les destinées de l’Italie.

Cet article, on le voit, est un manifeste, manifeste toutefois qui n’a pas la valeur politique d’un programme arrêté et défini. Évidemment, aux yeux de l’auteur, l’affranchissement de l'Italie n’est plus qu’une affaire de temps; mais quand je vois que cet affranchissement d’où sortira, matériellement et politiquement puissante, la nationalité italienne, sera amené par l’union des princes et des sujets, j’ai peine à m’expliquer qu’une combinaison aussi complexe inspire tant d’assuiance, et je ne me trouve pas suffisamment éclairé lorsqu’on me dit que « l’émancipa-

üon des peuples est devenue la conséquence nécessaire des progrès de la civilisation chrétien ne et du développement des lumières. » Il est vrai que Cavour parle surtout des « princes nationaux, » et que le sens de cette expression qu’il alTectionne est singulièrement élastique; cependant, ces princes nationaux ne sont pas désignés , pas même indiqués. « La Toscane ne s'est laissé devancer par aucun État dans la question des chemins de fer; » le gouvernement autrichien « s’est montré animé envers ses sujets italiens de sentiments aussi bienveillants que justes, » et il n’y a pas jusqu’au gouvernement pontifical qui n ne sera plus longtemps le seul en Europe à empêcher ses peuples de participer à la jouissance d’un des plus grands bienfaits de la Providence. I)

Cavour, sans doute, était optimiste, mais ici sa confiance a je ne sais quel caractère universel , qui semble révéler plus d’enthousiasme que de discernement ; on dirait la confiance officielle du patriote. Cette confiance, le résultat général devait, j’en conviens, la justifier, mais, dans le détail, il faut bien admettre qu’elle était destinée à recevoir de cruels démentis. Maintenant je rappellerai qu’en 1846 , alors qu’un vent de révolution sifflait par toute l’Eu-

rope à travers les édifices politiques crevassés , à la veille de la mort de Grégoire XVI, au moment où les gouvernements indécis hésitaient entre leurs traditions de résistance et l’influence du mouvement général qu’ils subissaient, c’était asse», pour un Italien, de désigner le but, sans proclamer les moyens. D’ailleurs, César Balbo venait de publier les Espérances de t Italie, et ce livre célèbre qui, respirant la foi ardente et naïve des révolutions à leur aurore, répondait aux illusions et aux vœux d’un peuple entier, donnait le ton aux libéraux italiens. Aussi, l’écrit de Cavour sur les chemins de fer va-t-il dans la direction imprimée aux esprits par l’œuvre de Balbo et est- il, en définitive, moins le manifeste de Cavour que le manifeste du parti national.

C’est dans le même sens, sauf en ce qui concerne TAutriche, qu’un an plus tard Cavour s’exprimait encore : « Je ne vous parle pas politique, m’écrivaitil, bien que nous soyons ici dans un état de grande agitation. Les réformes du pape ont monté tous les esprits et les actes brutaux de l’Autriche ont redoublé la force du sentiment de haine que nous ressentons pour les étrangers. Cette agitation est à mon sens fort heureuse; elle rappelle à la vie la nation ita-

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lienne et resserre les liens qui unissent les gouvernements nationaux aux peuples. Jusqu’à présent, tout va bien ; si nos princes sont en même temps prudents et habiles, fermes et conciliants, l'œuvre de notre régénération politique s’accomplira sans déchirements intérieurs. »

Ces quelques lignes sont tirées d’une lettre écrite en 1847. A cette époque Camille de Cavour est à Léri, entouré de ses métayers, menant une exploitation qui à elle seule accablerait des forces autres que les siennes, ou bien il est à Turin, dirigeant la manufacture de produits chimiques qu’il a créée, une entre|)i ise de moulins, le chemin de fer dont il est un des fondateurs, la banque dont il surveille la marche; ou il est au club, discutant, entre deux parties de whist, les questions qui, de toutes parts, s’amoncellent à l’horizon politique; ou encore, dans* son cabinet, il fixe sur le papier quelques-unes des pensées écloses dans son intelligence féconde. Et, homme du monde spirituel et répandu, il compte des amis à Londres, à Paris, à Florence, à Turin, en Suisse, à peu près partout, sauf à Vienne. Enfin, à droite et à gauche, il a des ennemis.

Toutefois Camille de Cavour n’est encore qu’un

« obscur citoyen piémontais; » mais, sur son large front rayonne, en lettres de feu, la devise jadis brodée sur le drapeau fleurdelisé du régiment du grand Condé ; « Splendesram, da materiam! »

Le respect de la loi passe pour la première des vertus civiques, et à bon droit; car c’est la loi qui, établissant les rapports mutuels de la société et de l’individu, fait de l’homme un citoyen, et du sol qu’il foule lui fait une patrie. Toutefois il en est de la loi comme de la vieillesse qui, naturellement vénérable, ne préserve cependant ni du ridicule, ni du mépris ceux dont les cheveux blancs abritent les erreurs, les passions, les folies d’un autre âge. Ainsi, quand la loi n’est que la consécration d’usages primitifs, de mœurs surannées, de sentiments barbares, excusables aux époques d’ignorance et d’enfance des États, mais- insensiblement et par le seul fait qu’ils subsistent au milieu du changement général, transformés en abus chaque jour plus décriés, en préjugés chaque jour plus odieux, comment obtiendrait-

elle le respect des populations qu’elle comprime et quelle blesse? Il est vrai que, quelque antipathie et quelque haine qu’elle soulève, la loi peut se faire respecter, pour un temps, grâce à la force matérielle dont elle dispose et à la crainte qu’elle inspire; mais l’autorité morale ne lui est pas inhérente, et un jour vient où l’on reconnaît qu’il ne suffît pas quelle soit pour commander la considération. Aussi, dans l’extrême décrépitude des régimes immobiles, il arrive un moment où, affaiblis, impuissants à refouler la marée montante de l’esprit du siècle , et n’ayant pas le courage d’abattre les barrières vermoulues qui, sans les préserver, les entourent, les gouvernements se voient contraints de laisser violer la loi, que dis -je? de la violer eux - mêmes en se faisant les premiers les complices de ceux qui la transgressent , comme seraient complices des assaillants les soldats qui, contents de garder la porte , laisseraient la brèche dégarnie.

Ce fut par la brèche, tandis que le roi tenait encore les clefs de la porte, que Camille de Cavour entra dans la politique active. Lorsque, vers la fin de 1847, il fonda, avec MM. Balbo, Santa Rosa et quelques autres, le Risorgimento, le régime auquel était

soumise la presse piémontaise n’avait, en théorie, subi aucune modification ; rien n’était changé dans les lois sous l’empire desquelles le Journal des Débats avait été inexorablement interdit, rien, sauf la disposition du pouvoir. Ou n’est-ce pas la position qu’il faut dire? Mais, sous la pression d’événements qu’il est sans doute inutile de rappeler et dont le principal était l’élection de Pie IX au trône pontifical, le gouvernement sarde était arrivé à l’un de ces moments dont j’ai parlé, ou la stricte application de la loi devient si manifestement impossible qu’elle en semble illégale. Sans abolir la censure, Charles- Albert en avait donc confié l’office à des hommes qui n’auraient pu le remplir réellement qu’en reniant leurs convictions et en censurant leurs propres opinions.

« Je voudrais bien, écrit Cavour à mon père (12 novembre 1847), causer avec vous des graves événements politiques qui se passent et se préparent dans l’Europe et dans l'italîe en particulier. Je me suis donné beaucoup de peine pour organiser un parti libéral modéré, capable au besoin de contenir les exagérés, du reste peu nombreux en Piémont. Nous allons faire paraître un journal dirigé par Balbo, Santa Rosa et quelques autres de nos amis...

Je tâcherai de modérer la politique étrangère. Quant à la politique intérieure, je suis certain que je n’aurai aucun effort à faire pour rester dans une ligne sage, le parti de l’ordre étant, pour le moment, le plus nombreux. Ce qui lui donne le plus de force, c’est que le clergé catholique s’est mis à la tête du mouvement. Or le clergé, bien que libéral et anti-autrichien, est néanmoins fort modéré en fait de politique. »

Le 17 décembre parut le premier numéro du Risorgimento dont Cavour devint aussitôt en fait, comme il l’était en titre, le principal rédacteur; ce fut ainsi Cavour qui donna le ton à l’organe le plus important du parti libéral modéré, et par conséquent à ce parti lui-même. Sous son impulsion, le programme un peu vague et la marche un peu indéterminée de Balbo, firent insensiblement place à des vues plus nettes, plus hardies, à des allures plus franches et plus vives, si bien que Balbo effrayé ne tarda pas à abandonner toute participation au journal. Un publiciste italien prétend, à cette occasion, que Balbo avait « le tort de s’exagérer les devoirs de la modération. » Mais le dissentiment politique qui, dès le début, se manifesta entre deux hommes, l’uh si considérable, l’autre destiné à le devenir, était plus profond qu’il ne semblait alors et qu’eux-mêmes

ils ne le jugeaient; il y avait entre eux la distance, petite sous un régime absolu, immense dans un État libre, qui avait en France séparé de plus en plus M. Guizot de M. Thiers, comme en Piémont elle allait séparer de plus en plus le centre gauche par lequel Cavour gouvernerait définitivement du centre droit auquel il croyait et crut longtemps encore appartenir.

Les articles publiés par Cavour dans le Risorgimento sont très-nombreux et les sujets en sont très-variés. En sa qualité de rédacteur en chef, Cavour était appelé à traiter les incidents de toute nature, les questions de tout ordre qui, en tout temps , défrayent la presse quotidienne , et que les époques orageuses aggravent et multiplient. Un écrivain anglais remarque que Cavour n’avait pas le style du journaliste, et je me figure qu’un Français ratifierait ce jugement. Mais y a-t-il un style de journaliste, ou, s’il existe, n’est-il pas le contraire du style? Si le style est l’homme, le style du journaliste n’est-il pas la circonstance, le public; et peut- il être soumis à des règles absolues indépendantes des nécessités du moment, des exigences de l’auditoire, du but à atteindre? Set a-t-il donc en Italie et, surtout, devait-il y être au temps

dont nous parlons, ce qu’il est en Angleterre ou en France, pays de liberté, de discussion et de polémique? L’article de journal , analyse critique en France , en Angleterre énergique aflirmation , devra avoir, chez une nation toute neuve à la politique, le caractère d’un enseignement. C’est ce caractère d’un enseignement clair, souvent minutieux à force d’être lucide, mais approprié au peuple dont l’éducation politique est à faire , qu’on trouve dans tous les articles de Cavour. Sans doute ce n’est pas là le ton de l’article tel que nous le goûtons, et à une exposition raisonnée de principes et de doctrines, nous préférons le coup de massue du Times ou, dans les anciens Débats, le trait rapide ayant les ailes comme il a le dard de la flèche. Mais Cavour avait à entretenir d’autres auditeurs que ceux qui cherchent dans les Débats une jouissance de l’esprit, dans le Times une satisfaction à leurs passions; ou plutôt il avait non pas à entretenir, mais à instruire, à éclairer un public jusqu’alors tenu dans l’ignorance, désireux de savoir, anxieux de comprendre, sincère, sérieux; il avait à établir les axiomes qui sont les bases de la liberté politique, à en démontrer les conséquences et les applications les plus élémentaires. Cette tâche ingrate, il la remplit avec la capacité

et la conscience d’un homme qui semblait s’y être spécialement préparé par la solidité et la diversité de ses connaissances. Que, relus aujourd’hui, les articles de Cavour n’offrent, à quelques exceptions près, qu’un fort médiocre attrait, j’en conviens; mais ils n’ont, je crois, pas peu contribué au développement de l’esprit politique en Piémont et, par là, ils rendirent, à leur heure, la note juste.

A vrai dire, le développement de l’esprit politique en Piémont d’abord, puis en Italie, constitue la moitié de l’œuvre de Cavour et explique le reste. Sa tâche, au début, fut difficile et ingrate. Transformer l’esprit révolutionnaire en esprit politique, ou plutôt les dégager l’un et l’autre du génie aussi fécond que violent de l’Italie, et de leur union arriver à la création d’un esprit public à la fois viril et sagace, c’est-à-dire véritablement politique, faire ainsi d’un peuple, tour à tour habile jusqu’à s’égarer dans les détours de ses propres ruses et emporté jusqu’à la folie, un peuple sage et persévérant autant qu’énergique; l’entreprise est rude et la lutte sera chaude; cette lutte, Cavour, en commençant, la soutiendra à peu près seul contre tous, et , avant que le pays se rallie autour de sa bannière trop rouge aux yeux

des uns, trop blanche au gré des autres, il faudra que les événements aient donné deux fois raison à ses prévisions, à ses craintes confirmées à Novare , à ses espérances réalisées à Magenta ; alors, absous de l’accusation d’imprudence après avoir été lavé du crime de pusillanimité , il sera le chef accepté et le premier représentant d’une nation qu’il aura en grande partie faite à son image. Ce qui marquera la carrière politique de Gavour, ce ne seront pas tant les coups d’éclat qui l’illumineront, qu’une empreinte laissée sur les mœurs et les sentiments nationaux. Des hommes qui , mêlés aux grandes affaires ou les conduisant, ont conquis un nom glorieux, la plupart se sont contentés de se servir des instincts, des passions de l’heure présente, des instruments qu’ils avaient sous la main. Cavour façonnera lui-même l’instrument dont il se servira; et, avant de changer le cours des événements, il changera le cours des idées, ou, pour mieux dire, ce sont les idées qu’il modifiera dans leur essence et non pas seulement dans leur direction; animé d’une constance inébranlable et infatigable, il s’efforcera par la presse, par la discussion, par le gouvernement, . et toujours par la liberté politique, d’assouplir aux habitudes sévères de cette liberté une population

dont les ardeurs semblent aussi incompatibles avec la modération sans faiblesse qu’avec la fermeté sans violence. C’est ainsi que se justifiera une phrase qui retentira un jour dans le monde entier et qu’il prépare « des citoyens à un pays libre. » Et, lui-même, l’obscur citoyen piémontais, deviendra moins piémontais, cessera d’être obscur, mais restera toujours citoyen. Maintenant, de la proclamation de Milan revenons à la rédaction du Bisorgimenio ; il en est temps, sans doute; toutefois, au moment où commence à se dessiner l’action de jour en jour plus directe et plus décisive de Cavour sur les destinées de sa patrie, il m’a paru opportun de caractériser la nature de cette action et d’en signaler l’originalité.

Vers la fin de 1847, l’agitation en Italie était extrême; la joie îiyec laquelle les réformes de Pie IX avaient été accueillies faisait place déjà à un enthousiasme plus militant et singulièrement exigeant; sans avoir, en apparence, subi aucun refroidissement, la popularité du saint-père tendait à devenir incompatible avec sa dignité, en attendant qu’elle devînt incompatible avec son pouvoir. On touchait à ce quart d’heure douteux où : « Vive quelqu’un » signifie surtout : « A bas quelque autre, » et à

Gênes, le cri de « Vive Pie IX » poussé là , comme dans toute l’Italie, fut au mois de décembre 18i7 interprété comme voulant dire : « A bas les jésuites.» On sait que la population génoise a le tempérament remuant; la surexcitation des esprits ne tarda pas à se traduire par quelques troubles matériels sans grande importance, mais à la suite desquels une députation partit pour Turin , déléguée auprès du roi , afin d’obtenir de lui l’expulsion des jésuites et, en môme temps, l’institution et l’armement immédiat d’une garde nationale.

Les événements de Gênes, la démarche significative qui en avait été la conséquence eurent un grand retentissement; le parti libéral à Turin s’en émut, et sollicité par les Génois qui réclamaient son concours, il se réunit afin d’aviser. La réunion , qui comptait des représentants de toutes les nuances du parti, eut lieu à l’hôtel de l'Europe, sous la présidence* du marquis Robert d’Azeglio, frère de Massimo, luimême très-populaire, quoique homme de bien plutôt qu’homme d’opinion et arrivé au libéralisme par la philanthropie. Aussitôt la délibération ouverte, un des assistants demanda que l’assemblée appuyât purement et simplement la pétition des Génois ; cette proposition semblait obtenir l’assentiment général,

LF. COMTE DE CAVOÜR.

lorsque Camille de Cavour se leva pour la combattre et substituer à l’adresse , dont on débattait déjà les termes, une requête en apparence bien plus hardie, en réalité moins dangereuse. « A quoi servent, dit-il, des réformes qui ne concluent pas et ne terminent rien? A quoi bon des demandes qui, agréées ou rejetées, troublent également l’État et affaiblissent l’autorité morale du gouvernement? Demandons une constitution. Puisque le gouvernement ne peut plus être maintenu sur les bases qui l’ont supporté jusqu’à ce jour, qu’il les remplace par d’autres conformes à l’esprit du temps, aux progrès de la civilisation; qu’il les remplace, avant qu’il soit trop tard, avant que l’autorité sociale soit tombée en dissolution devant les clameurs du peuple! »

Cet amendement imprévu, développé dans un langage net, fut d’abord froidement accueilli : les uns y voyaient un amoindrissement, les autres une confirmation des principes monarchiques; toutefois, appuyé par Balbo, Santa Rosa et le centre droit de l’assemblée, mollement soutenu plutôt qu’ouvertement combattu par la gauche, il fut adopté, et le général, alors colonel Durando, rédigea une supplique au roi dans le sens indiqué par Cavour, en même temps qu’une adresse aux Génois, ayant pour

l-E COMTE DE CAVOUB.

objet « de les assurer du concours très- efficace des Subalpins, de leur rappeler qu’en présence de l'étranger, l’union entre le trône et le peuple était plus que jamais nécessaire, et de les inviter à travailler de toute leur ardeur à contenir l’elTervescence de la population. » On allait clore la discussion quand arrivèrent Valerio, Sineo et plusieurs autres citoyens connus pour la violence de leurs opinions démocratiques, qui déclarèrent former opposition aux résolutions déjcà votées. Valerio contesta l’opportunité de la proposition de Gavour ; il affirma qu’en demandant la constitution, l’assemblée dépasserait de beaucoup les vœux du peuple, quelle risquerait d’indisposer le roi, de préparer ainsi un échec aux Génois, d’amener les troubles qu’elle voulait prévenir, qu’il était très -impolitique de compliquer les questions, que l’expulsion des jésuites etrarmement du pays suffiraient à calmer les esprits , que d’ailleurs la réunion avait été convoquée dg,ns un but spécial et que ce but, la majorité elle-même était incompétente pour le modifier.

Ses vrais motifs pour repousser la proposition de Gavour, Valerio s’abstint de les énoncer publiquement, mais à ses amis: Que sera, disait-il, cette constitution qu’on veut nous faire demander ? Quel-

que constitution à l'anglaise, avec un cens électoral , peut-être avec une chambre des pairs et tout un attirail aristocratique. Ne connaissez -vous donc pas milord Camille, le plus grand réactionnaire du l'oyaume, le plus grand ennemi de la révolution, un anglomane pur sang? D’ailleurs, si libérale qu’elle fût, une constitution aujourd’hui nous serait non-seulement inutile, mais nuisible, elle limiterait nos droits, nos progrès; elle déplacerait le centre d’action, elle étoufferait les aspirations du peuple et entraverait la marche de la révolution !

Tandis que les paroles officielles de Valerio trouvaient de l’écho dans les sentiments de quelques membres de la droite, auprès de la fraction la plus modérée, disons mieux, la plus timide, heureuse de saisir un prétexte pour sortir de la voie où Cavour l’avait poussée, la gauche, gourmandée par ses chefs, se ralliait autour d’eux pour rejeter le projet auquel elle venait d’adhérer, et que, seul de sa couleur, Brofferio persista à soutenir, « attendu , dit-il , qu’il soutiendrait toujours la proposition la plus extrême, et que, quoi que pût prétendre Valerio, demander la constitution, c’était demander plus que l’expulsion des jésuites. » Naturellement Cavour répliqua, mais il comprenait que sa proposition, quel qu’en fût le

LIv COMTt; DE CAVOUR.

sort au sein de l’assemblée , n’avait plus aucune portée. Ce n’était pas trop, pour peser d’un poids sensible sur l’esprit du roi, de l’action unanime du parti libéral; et, dès qu’elle n’émanait plus que d’une fraction de ce parti, toute requête se trouvait d’avance frappée de discrédit et d’impuissance. La réplique de Cavour fut suivie d’une violente-discussion, au milieu de laquelle la séance, qui menaçait de dégénérer en tumulte, fut levée sans qu’aucune des propositions soumises <à l’assemblée eût été votée.

La réunion de l’hètei de l’Europe donna lieu à mille rumeurs contradictoires, et le bruit de la délibération orageuse par laquelle elle s’était terminée, parvint grossi et dénaturé aux oreilles du roi, à qui Gavo.ir fut, en particulier, signalé comme ayant tenu les discours les plus séditieux. A.ccusé et calomnié, Cavour rédigea, de concert avec les rédacteurs en chef de Y Anthologie, du Messager et de YOpinione, Predari, BrolTerio et Durando, un récit exact des faits altérés et incriminés; mais, à Turin, la censure s’opposa <à la publication de ce récit , qui fut , en conséquence, expédié aux journaux romains et toscans dans lesquels il parut; en même temps une copie en fut envoyée au roi, accompagnée d’une lettre très-

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digne, très-respectueuse, que signèrent Cavour et ses collaborateurs. Cette lettre et le document qu’elle recommandait à l’attention du souverain, parvinrent à leur auguste destination par la poste, seul intermédiaire auquel les signataires, n’ayant eux -mêmes aucun accès au palais, pussent recourir sans le compromettre. L’intermédiaire fut fidèle. Le roi reçut les pièces, les lut et s’en montra, dit-on, fort satisfait. Ainsi se termina, par la défaite de Cavour, un incident qui lui fait honneur et qui mérite de compter dans une carrière politique dont il forme à la fois le début et la clef. Cet épisode nous montre face à face l’action gouvernementale et l’action révolutionnaire, ces deux puissances jusqu’alors ennemies acharnées, dont Cavour allait consacrer sa vie, sans y parvenir tout à fait, à apaiser l’antagonisme, à modifier la nature, à concilier les forces hostiles. Dans ce premier conflit, du coup il prend parti, ou plutôt il prend position, la position qu’il maintiendra jusqu’à la fin, d’homme de gouvernement, à l’initiative hardie, mais au dessein arrêté et précis.

Au reste , un mois plus tard , les vœux de Cavour étaient exaucés. Averti par les événements, d’heure en heure plus pressants , conseillé par des ministres éclairés, persuadé surtout par un exemple décisif pour

son âme religieuse, celui de Pie IX, Charles-Albert se décidait à promulguer dans ses États une constitution libérale. Cette résolution suprême , il ne la prit pas sans de longs et douloureux combats, non qu’il regrettât un pouvoir dont le fardeau accablait son esprit incertain et sa conscience craintive ; mais lié par un serment mystérieux prêté jadis à l’Autriche ou à la Congrégation (les historiens-, d’aceord pour le fait principal , se divisent sur ce point) , il ne pouvait, sans violer sa parole, changer les lois fondamentales du royaume. Ce furent, dit-on, les exhortations de l’évêque d’Angennes qui , montrant à Charles-Albert dans le chef de l’Église un guide à suivre pour tout monarque chrétien , achevèrent de lever ou plutôt d’atténuer les scrupules de ce malheureux prince.

Dans la soirée du 6 février, après un long entretien avec deux de ses ministres, le marquis Alfieri et le comte Revel, qui l’un et l’autre ne voyaient de salut pour la monarchie, à laquelle ils étaient également dévoués, que dans de larges et immédiates concessions à l’opinion publique, Charles-Albert se retira dans son cabinet. Là, seul, en proie à une violente agitation intérieure, il passa à se promener une uuit de veille, de fièvre morale et de cruelle hésitation.

Au matin, plus calme, il se rendit dans sa chapelle, où il entendit la messe et participa aux sacrements de la pénitence et de l’eucharistie. Aussitôt après, il fit convoquer au palais tous ses ministres, ainsi que quelques personnages considérables qui avaient sa confiance, entre autres le comte Latour, le procureur général , et les comtes Pralormo et Gallina.

Le roi ouvrit cette séance solennelle qu’il présidait lui-même par un discours dans lequel il rappela d’abord les améliorations civiles, administratives, économiques, introduites sous son règne dans le gouvernement du pays ; il exposa ensuite que la conséquence nécessaire des progrès qu’il venait de mentionner était une modification dans l’organisation politique, modification que, d’une extrémité à l’autre de l’Italie, les populations réclamaient: il ajouta qu’il ne pouvait hésiter à s’incliner devant la puissance d’une opinion libérale consacrée par les bénédictions du saint-père, qu’il avait donc réuni ses ministres et ses conseillers afin de recourir à leurs lumières, bien plus, à leurs directions; car, dit-il en terminant, je m’engage à ratifier toutes les décisions que prendia cette conférence, toutes les mesures qu’elle jugera opportunes, toutes les lois qu’elle me présentera, ne réservant que le droit du culte catho-

lique à être la religion de l’État et le principe de la monarchie héréditaire maintenu pour ma maison. La discussion qui suivit cette communication du roi fut vive; tous ceux qui étaient présents parlèrent, et plusieurs à diverses reprises ; la majorité applaudissait à la résolution de Charles-Albert et ne manquait pas de bonnes raisons à l’appui de sa façon de voir, tandis que, sentant le terrain manquer sous ses pas, la minorité combattit avec la violence naturelle aux partisans des causes désespérées; le secrétaire intime du roi, M. Castagneto, se distingua en particulier par l’acharnement avec lequel il s’éleva jusqu’au bout contre le sage dessein de son maître; d’autre part, le comte Latour, généralement regardé comme l’un des plus ardents adversaires des idées libérales, félicita hautement Charles- Albert et soutint chaleureusement le projet de constitution.

A quatre heures, la conférence, qui siégeait depuis neuf heures, se sépara; et le lendemain, 8 février 1848, une notification royale, insérée dans la Gazette officielle, annonçait la volonté du prince d’accorder une constitution dont les bases principales étaient en même temps indiquées ; cette notification précéda de quinze jours à peine la promul-

galion définitive du Statut, qui est aujourd’hui la charte de l’Italie.

Le soin de préparer la loi électorale fut remis à une commission spéciale, présidée par Balbo, et dans laquelle Cavour fut appelé à siéger. Des délibérations et des travaux de cette commission , le résultat seul est connu, màis comme ce résultat fut exactement conforme aux conclusions d’une série d’articles sur la question électorale publiés dans le Risorgimento, il est permis de l’attribuer, en grande partie tout au moins, à Cavour, l’auteur de ces articles. Traitant à fond, dans un but d’application immédiate, un sujet vaste et compliqué, Cavour entre dans une multitude de détails où son bon sens pratique se révèle, mais que je n’ai point à rapporter; sur l’ensemble, ses vues se peuvent résumer en deux points principaux ; il ne veut pas du suffrage universel, et il veut l’extrême division, la multiplicité des collèges électoraux. Faut-il ajouter qu’il considère la publicité des séances du Parlement et la liberté de la presse comme les corollaires indispensables de tout régime représentatif sérieux?

La première application de la loi qui était son œuvre ne lui fut du reste pas favorable, et sa candidature échoua à Turin, où elle avait été posée. Cette

défaite était la conséquence naturelle de l’attitude prise et maintenue par Cavour depuis la fondation du Risorgimenlo, attitude qui l’avait rendu suspect au parti démocratique sans le rendre moins odieux au parti rétrograde; sa lutte avec Valerio à l’hôtel de l’Europe avait particulièrement arrêté l’essor de sa popularité naissante, que, ni son langage modéré à l’endroit des affaires étrangères, ni encore moins ses opinions sur la question électorale, n’étaient de nature à raffermir. Son échec, toutefois, ne tarda pas à être réparé; à une seconde réunion d’un des collèges de Turin, convoqué ensuite de la vacance produite par une double élection , il triompha de la coalition formée contre lui et fut nommé.

Pour ce qui tenait à l’extérieur, son langage, ai-je dit, était modéré; c’est relativement modéré qu’il faut lire; on sait qu’en Italie l’extérieur signifie l’Autriche, et l’on se rappelle quelle était, vers la fin de 1847 et au commencement de 1848, la violence du cri populaire contre l’Autriche. Quand bien même Cavour n’eût pas éprouvé les sentiments dont ce cri était l’expression, quand même, par ses écrits, par sa vie, il n’eût pas fait voir que, plus qu’un autre, il avait soif d’indépendance pour sa patrie, il n’en eût pas moins mêlé sa voix aux clameurs qui s’élevaient

de toutes parts, et il était trop politique pour ne pas tenir compte d’un mouvement qu’aucune parole humaine n’aurait calmé, et qu’on eût précipité en le contrariant. En cette occurrence, il faisait donc, comme il l’a toujours su faire, même parfois au prix de douloureux sacrifices , la part du feu ; mais , cette part faite, il s’efforçait de restreindre l’incendie, et, dans une certaine mesure, de l’éteindre, se sentant toute liberté de contenir des passions dont il était lui-même animé. Convaincu qu’en Italie l’organisation intérieure devait précéder l’action extérieure, il estimait que le développement pacifique des nouvelles institutions constituait la première tâche à accomplir, celle sur laquelle toutes les énergies du pays devaient se porter, celle qui, une fois remplie, assurerait l’indépendance que les forces régulières d’une nation libre pouvaient seules conquérir et conserver. Ce peuple libre, il s’agissait donc de le créer, ou plutôt de protéger son berceau des périls qui le menaçaient, et, de ces périls, les plus pressants étaient l’enivrement, les desseins chimériques, la folle confiance de la première heure; ce furent ceux que Cavour entreprit d’écarter ; mais cette lutte , sur les difficultés de laquelle il ne se faisait aucune illusion , était à peine entamée

LE COMTE DE CAVOUn.

quand la révolution de Février la termina brusquement.

11 n’était plus question alors de faire la part du feu qui avait d’un coup envahi et embrasé l’Europe entière. A la nouvelle de l’insurrection de Milan, des milliers de volontaires piémontais coururent en Lombardie, et la guerre avait déjà éclaté entre la Sardaigne et l’Autriche, qu’à Turin on en délibérait encore. L’hésitation n’était plus permise ni môme possible. Un appel aux armes partit du Risorgimenlo, appel solennel, sans forfanterie, mais décisif. « L’heure de vie ou de mort, s’écrie Cavour, a sonné pour la monarchie sarde, l’heure des résolutions énergiques, l’heure qui décide de la fortune des empires et de la destinée des nations ; » et en terminant : « Nous n’aurions, dit-il, que cinq mille hommes, qu’ils devraient sur-le-champ courir à Milan. »

Cavour prit dans le Parlement , comme il l’avait fait dans la presse, une position indépendante. Toutefois il appuya le ministère Balbo, l’aiguillonnant plutôt que le combattant en quelques-unes des occasions où ce ministère lui semblait manquer d’initiative et de décision ; il appréciait tous les embarras de la situation et se fût gardé de les augmenter. Dès l’abord, il se fit écouter, bien que sa parole nette et

ses arguments précis ne fussent pas dans le ton généralement ému d’une assemblée encore inexpérimentée. Quand Rattazzi souleva, au sujet de l’administration provisoire de la Loçnbardie , la question qui amena la retraite de Balbo, Cavour parla, et, avec la minorité, vota pour le cabinet. Au reste, en ce temps-là, d’autres préoccupations, d’autres soucis que ceux de la politique absorbèrent son esprit. La guerre le frappa dans ses affections les plus chères et lui enleva Auguste de Cavour, l’aîné de ses neveux, à peine alors dans sa vingtième année, et tombé à Goïto ; mais je veux laisser parler son oncle: « La perte que nous avons faite, écrit-il à sa cousine, M"‘® Revilliod de Sellon, est immense, elle est surtout bien amère pour moi, qui voyais revivre dans Auguste, sous une forme plus brillante et plus énergique, mes sentiments et mes opinions. Vous avez vu de près, l’année dernière, ce cher enfant, et vous aviez su apprécier tout ce qu’il valait. Rien de bas , de vulgaire, n’était jamais entré dans son cœur. La mort nous l’a enlevé au moment où il réalisait toutes nos espérances, où il faisait connaître à tout le monde ce qu’il y avait de grand et de noble dans son âme.

«... Auguste vit arriver sa fin avec le plus grand

LE COMTE DK CAVOCR.

calme. L’aumônier des gardes, excellent prêtre, l’assista jusqu’à ses derniers moments. 11 est mort le sourire sur les lèvres, en soldat et en chrétien. C’est certainement la plus belle des morts , la plus enviable ; elle est affreuse pour ceux qui restent.

U ... levais partir pour Santena, où le corps d’Auguste arrive ce soir, assister à la funèbre cérémonie, qui sera la dernière avant que le tombeau se feriDe à jamais sur.ce cher enfant. »

Obéissant à une pensée patriotique autant qu’à une impulsion de son cœur , Auguste avait légué à son oncle la fortune assez considérable qu’il tenait de sa mère et de sa grand’mère; mais Camille de Cavour refusa ce dernier témoignage de confiance et d’affection, et, de tout ce qui avait appartenu à son neveu, il ne voulut garder qu’un habit troué par les balles, qu’il fit suspendre, recouvert d’une glace, dans son cabinet, de façon à l’avoir toujours sous les yeux , et dont, jusqu’au dernier jour, il ne regardait pas, sans une humide émotion, les glorieuses déchirures.

Après la bataille de Custozza, Cavour s’enrôla un des premiers parmi les volontaires qui offrirent leurs services au roi , mais dont l’armistice de Milan ren-

dit le dévouement inutile; il ne lui fut donc pas donné de tirer l’épée pour là défense du territoire , et c’était dans une arène autre que celle des champs de bataille qu’il était destiné à servir son pays. Avec .la fin de la guerre, l’intérêt princip.'il se transporta du camp au Parlement, dont les débats avaient naturellement jusqu’alors beaucoup moins préoccupé les esprits que les combinaisons militaires où se jouait la fortune de l’Italie. La première conséquence politique de la trêve, ou plutôt des événements qui l’avaient amenée, fut la retraite du cabinet éphémère Casati, issu de la victoire de la gauche sur Balbo , et qui dut céder la place à un ministère moins compromis, plus fort et plus capable; les chefs de ce nouveau ministère, MM. Alfieri, Revel et Pinelli , firent preuve, dans une situation pleine de dangers, d’un patriotisme et d’une énergie dont f histoire doit leur tenir un grand compte; sans se laisser troubler par les sourdes récriminations d’une armée vaincue portée à voir dans la liberté politique la cause de ses revers , non plus que par les cris d’une multitude prompte à confondre l’ordre avec la tyrannie et la tyrannie avec la trahison, ils maintinrent la constitution , secrètement minée par les uns, ouvertement attaquée par les autres, encore

mal enracinée dans les mœurs, et ils furent les vrais fondateurs du parti constitutionnel. Pour accomplir cette œuvre d’honnêtes gens, ils trouvèrent dans Camille de Cavour un auxiliaire infatigable et incomparable. « Cavour, dit Gioberti, travailla avec une ardeur incroyable à conférer une réputation d’habileté à des hommes d’une incapacité notoire. » Je n’ai pas besoin de faire ressortir l’injustice de ce jugement passionné qui ne saurait atteindre ceux qui, six mois durant, s’usèrent à vouloir sauver leur patrie malgré Gioberti et ses amis; mais, en ce qui concerne Cavour, le mot que j’ai cité a quelque poids venant d’un adversaire, et témoigne de l’influence acquise par celui qui put être signalé comme le protecteur d’hommes d’État aussi éminents par le caractère que par l’intelligence.

La situation, je le répète, était pleine de dangers. Les Lombards aflluaient à Turin et y apportaient, pour la plupart, les sentiments violents naturels aux émigrés; le parti révolutionnaire se plaignait des défiances dont il avait été l’objet, s’accusait lui-même d’avoir trop ménagé le pouvoir , réclamait la haute main dans la conduite des affaires , et trouvait un écho sympathique dans les masses , irritées par un désastre qu’elles n’avaient pas prévu; ce parti lui-

même, à la fois national et cosmopolite, fort, en Italie , de l’ardeur de son patriotisme égaré mais sincère, voyait de jour en jour ses rangs se grossir des mécontents, des exilés, des vaincus et des hommes d’anarchie qui, de tous les points de l’Europe, accouraient en Piémont; le roi, courhé sous le poids de vicissitudes trop accablantes pour une âme dont l’énergie n’égalait pas l’ambition mal soutenue, morne, isolé, prêt à subir tous tes coups après celui qui l’avait frappé , laissait à des ministres , privés par les circonstances de toute force et de tout prestige, le soin de rétablir, par l’intermédiaire d’un Parlement sans expérience et sans crédit, l’autorité gouvernementale ébranlée jusqu’en ses fondements. On voit que jamais peut-être aucun gouvernement n’engagea sous de plus fâcheux auspices , contre l’esprit de révolution, une lutte plus nécessaire et plus désespérée.

Cavour, lui, ne désespéra pas, et, par la plume, par la parole, par son influence personnelle, par ses démarche^ actives, lutta pied à pied, non pas précisément contre l’esprit révolutionnaire, adversaire un -peu vague et insaisissable , non pas en théoricien , mais en homme de sens, en homme pratique, contre les propositions subversives, les desseins compromet-

tants, les mesures dissolvantes, les témérités systématiques du parti qui fièrement se disait révolutionnaire. Fort des sympathies populaires, ce parti était en outre représenté dans la Chambre par des hommes d’une incontestable valeur politique; Brofferio, malgré ses violences, Gioberti, malgré ses illusions et l’empha,se de son langage parfois sibyllin, ne pouvaient être regardés par personne comme des ennemis à dédaigner; mais, de tous les chefs de la gauche , le plus à craindre était Rattazzi, insinuant, habile à mener une discussion, inépuisable en ressources, ayant le génie de la tactique parlementaire, et qui, dans les débats politiques , maintenait la réputation que lui avaient value ses succès au barreau. A vrai dire, la gauche applaudissait Brofferio, adorait Gioberti, mais elle obéissait à Rattazzi.

Le premier discours dans lequel la supériorité de Cavour s’imposa fut prononcé à l’occasion d’un emprunt négocié par le comte Revel. La discussion que souleva cet emprunt était, en effet, de nature à mettre en évidence quelques-unes des meilleures qualités oratoires d’un homme à qui les questions financières étaient aussi familières qu’elles l’étaient peu au reste de l’assemblée. L’aisance de ‘Cavour à manier les chiffres, la variété de ses arguments, la lu-

cidité de son langage, produisirent une profonde sensation et le placèrent au premier rang parmi les orateurs vraiment politiques, c’est-à-dire qui persuadent en éclairant. Les pays constitutionnels ont produit, comme on sait, deux espèces distinctes d’hommes d’État, les uns qui gouvernent parce qu’ils savent parler, les autres qui parlent parce qu’ils savent gouverner; dans toute question, les premiers inclinent à ne traiter que quelques points isolés qu’ils font resplendir des feux de leur éloquence , cimes qui étincellent tandis que la contrée est dans l’ombre. Les seconds, au contraire, parcourent pas à pas une question, en suivent les moindres détours, sur lesquels successivement ils projettent la lumière, plus pénétrante qu’éblouis.sante, de leur intelligence, et, quand leur course est achevée, il se trouve qu’un jour vif s’étend sur la question tout entière; moins directe, moins violente, l’action de ceux-ci est en revanche plus durable, plus sûre, parce qu’elle s’exerce au delà de l’auditoire immédiat gagné par les arguments plutôt qu’ému par la voix, entraîné par le geste, dominé par le langage de l’orateur. Cavour était de ceux que la tribune révèle et non de ceux qu’elle crée.

Après le discours qui avait révélé en lui le fman-

cier et l’économiste, d’autres discours, tantôt médités, tantôt suscités par quelque incident soudain, les uns traitant de sujets spéciaux, les autres portant sur l’ensemble de la politique intérieure ou extérieure, ne tardèrent pas à révéler l’homme d’État. Aussi bien l’école était bonne, et, par ce temps d’effervescence et d’ivresse,. au milieu du pêle-mêle des systèmes et du trouble général des esprits, Cavour, défendant les saines doctrines économiques, gouvernementales, sociales, eut plus d’une fois besoin de toute sa fermeté; non-seulement il avait à lutter dans l’assemblée contre un parti qui supportait impatiemment toute contradiction, mais les attaques incessantes dont il était l’objet de la part d’une presse sans scrupule le désignaient aux colères du public qui assistait aux séances de la Chambre , et dont il eut, à maintes reprises, à subir les interruptions, les emportements ou les injures.

Discutant l’impôt progressif, proposé par un membre de la gauche : « Cette loi, dit-il, est contraire aux principes du Statut (cris aux galeries)... Ces rumeurs ne sauraient me troubler , et ce que j’estime être la vérité, je le dirai malgré les sifflets et le tumulte (cris redoublés aux galeries)... Ceùx qui m’interrompent ne font pas injure à ma personne, mais

à la Chambre, et l’injure qu’ils pensent me faire, tous mes collègues la partagent avec moi. » Dans une occasion où le cabinet s’opposait à une déclaration de guerre immédiate contre l’Autriche , les vociférations des tribunes interrompaient les orateurs ministériels, tandis que les autres étaient salués d’applaudissements frénétiques ; au plus fort de la tempête , Cavour, qui avait défendu énergiquement la politique du gouvernement, se lève et reproche au président de ne pas oser faire respecter la dignité de la Chambre (tumulte aux galeries), ajoutant qu’il n’y a pas de liberté là où l’on ne permet que les applaudissements (interruptions et cris). Dans un débat provoqué par Brofferio, qui avait pris à partie et violemment attaqué la garde nationale de Turin, Cavour interrompu déclare qu’il ne continuera à parler que lorsque, fidèle à son devoir, le président aura fait évacuer les tribunes. Le lendemain, 16 novembre 1848, j’insiste sur la date, il publia dans le Risorgimento , sous la forme d’un article intitulé : « Les moyens révolutionnaires, » un discours remarquable de bon sens autant que vigoureux ; c’est dans ce discours qu’ après une définition de l’esprit révolutionnaire, vient un résumé rapide de l’état de l’Europe, résumé qui se termine par ce passage resté

LE COMTE DE CAVOUn.

célèbre : « Encore un instant, écrit l’orateur, et nous verrons, comme dernier résultat du procédé révolutionnaire, Louis-Napoléon sur le trône. » Ce n’était que trois ans plus tard que M. Thiers devait prononcer son mot prophétique.

Cavour ne cessa de combattre que lorsqu’il fut mis hors de combat. Aux élections générales, qui eurent lieu au mois de janvier 1849, il ne fut pas réélu; un homme d’action , Pansoya , dont les actions n’ont pas rendu le nom très-illustre, le remplaça; en même temps que lui succomba la politique à la défense de laquelle il avait, sans hésiter, fait le sacrifice de sa popularité. Ainsi se termina, par l’avénement de Gioberti au ministère et par l’élection d’une Chambre révolutionnaire, ’la lutte de jour en jour plus inégale qu’un petit nombre d’hommes éclairés et consciencieux n’avaient pas craint d’entreprendre, et avaient noblement soutenue contre les passions populaires et contre le roi lui-même qui, par faiblesse, inclinant vers les mesures violentes dont il attendait sa propre délivrance bien plus qu’il n’en espérait le salut du pays, semblait avoir hâte d’arriver au terme de sa destinée fatale.

Cependant, à peine au pouvoir, Gioberti reconnut

la nécessité de suivre la voie tracée par ses prédécesseurs. Cette voie , la veille encore objet de ses mépris, il eut le patriotique courage de s’y engager, mais seul et délaissé de ses partisans, qui l’accablèrent des invectives et des sarcasmes les plus amers, quand ils le virent, au lieu de déclarer la guerre à l’Autriche, proposer de rétablir, par une intervention piémontaise, l’ordre troublé et les gouvernements déchus dans les États pontificaux et en Toscane. Ne faisant pas partie de la Chambre, Cavour ne pouvait y défendre celui qui avait le plus contribué à Ten exclure; mais, à défaut de la parole, il lui restait la plume, et il s’en servit pour appuyer Gioberti vigoureusement, sans réticence, sans acrimonie rétrospective, prêtant en un mot son concours loyal, actif, désintéressé à un homme à qui il eût été excusable d’en vouloir. «En politique, me disait-il un jour, il n’y a rien d’aussi absurde que la rancune. » Jamais peutêtre il ne pratiqua aussi largement cette abnégation personnelle que lorsque, oubliant les antécédents de Gioberti , il mit à le défendre autant d’acharnement que Gioberti en avait mis à l’attaquer. Il faut reconnaître, du reste, que c’était une idée digne d’un grand esprit que celle de ramener par les armes piémontaises les princes italiens qui , quelques mois

plus tard , allaient inévitablement devoir leur retour à des secours étrangers : le Piémont eût fait de ces princes ses obligés, et ses alliés fidèles des peuples à qui il eût été en droit et en situation de garantir le maintien de leurs libertés ; il eût ainsi relevé son prestige, accru sa puissance, et du même coup constitué l’Italie. Vaincu avec le ministère Alfieri-Revel , Cavour fut de nouveau vaincu avec Gioberti, qui ne put résister au mouvement qu’il avait lui -même précipité. Le soir de sa chute, Gioberti se rendit aux bureaux du Risorgimenio , et là, trouvant Cavour : H Je savais bien, lui dit-il d’une voix émue, que je pouvais compter sur vous! »

A Gioberti succéda Rattazzi, par caractère homme d’opposition modérée, de convictions flexibles, singulièrement habile, qui se vit condamné à subir la responsabilité du pouvoir dans la situation désespérée dont, par son habileté même, il s’était laissé entraîner à être en grande partie l’artisan. Ce fut son' prompt et terrible châtiment d’avoir à pratiquer, dans le gouvernement du pays, la politique par laquelle il avait gouverné son parti, d’attacher son nom à un mouvement démagogique conduit par une administration imprévoyante, terminé par une expédition néfaste, et de laisser, pour seule trace durable de sa

courte carrière, le souvenir qui pèse encore sur lui du désastre qui mit la monarchie sarde à deux doigts de sa perte.

Mais le Piémont, dans la cruelle extrémité où l’avait réduit la bataille de Novaré,’ fut relevé par deux hommes. Par le jeune roi d’abord, dont le premier acte fut de prêter serment au Statut et de s’engager sans retour dans la voie qui devait illustrer son règne. On ne sait pas assez ce qu’il lui fallut de courage, de fermeté, de loyauté, d’une part, pour résister aux instances d’un ennemi victorieux; d’autre part , pour repousser les sollicitations désintéressées, sincères, plausibles, de conseillers fidèles et de compagnons d’armes à qui la défaite suprême apparaissait à la fois comme la conséquence et le terme naturel d’une constitution associée pour eux à tous les maux soufferts depuis un an. 11 est permis de croirë que, dans aucun cas, le roi n’eût failli, et nul indice n’autorise à admettre que l’hésitation se fût glissée dans son esprit; mais on ne saurait oublier qu’auprès de lui se trouva un homme digne de guider le monarque , aussi bien peut- être que seul capable de sauver la monarchie. Peintre, poète, écrivain politique, homme du monde, soldat valeureux, artiste par sa vie comme par ses œuvres, libéral par le cœur

LE COMTE DE CAVOülL

au

autant que par l'intelligence, ayant du génie sinon toute la force, au moins toutes les séductions, Massimo d’Azeglio était le chevalier de l’Italie. Tout autre que lui eût hésité à accepter la lourde tâche qu’il réclama. Gouverner un pays dissous par l’anarchie qui seule levait la tête au milieu de la prostration générale, accueillir l’héritage de deux guerres malheureuses, accéder aux dures conditions d une paix traitée d’ignominieuse par des partis exaspérés, imposer à une nation ruinée l’humiliant sacri-

fice de sa rançon, jeter enfin en pâture à des haines certaines et à toutes les calomnies une gloire dont aucun nuage n’avait jamais troublé l’éclatante popuarité, l’œuvre ne pouvait être entreprise ni par une âme timide, ni par un esprit ambitieux. Sans hésiter, Massimo d’Azeglio y dévoua sa renommée, ses facultés. ses forces amoindries par une blessure reçue au siège de Vicence.

L’ne de ses premières mesures fut de dissoudre la Chambre, qu’on savait, en dépit des événements, décidée à s’engager toujours plus avant et à entraîner le pays dans la voie anarchique des aventures révolutionnaires. Mais la nation, irritée autant que consternée par la défaite de Novare, envoya des députés tout aussi exagérés que leurs prédécesseurs, et qui

débutèrent par se refuser à ratifier le traité de paix conclu avec l’Autriche. La position était fort embarrassante pour Azeglio, placé entre sa parole donnée, sa signature, fait accompli, irrévocable, qui avait sauvé le Piémont d’une invasion immédiate , et les conditions de ce régime constitutionnel qu’il s’eflbrçait de maintenir. Après avoir temporisé quelque temps, il dut dissoudre la nouvelle Chambre, qui rendait le gouvernement impossible, et faire un second appel aux électeurs; ce second appel fut entendu, et la réaction salutaire qui s’élait opérée dans l’opinion se manifesta par la composition d’une assemblée où la gauche ne figurait plus qu’à l’état de minorité, et sur les bancs de laquelle, en tête de la majorité, siégeait Cavour, élu par cette ville de Turin, dont, jusqu’à sa mort, il allait désormais être le représentant.

Cavour, ai-je dit, siégeait en tête de la majorité. Bien qu’exclu depuis six mois du Parlement, il avait grandi dans l’opinion publique, auprès de laquelle les motifs mêmes de son exclusion lui valaient en considération solide plus qu’ils ne lui avaient coûté en popularité éphémère, préservé d’ailleurs de l’oubli par la lutte qu’il avait poursuivie dans la presse. L’heureux retour des esprits et le résultat des der-

nières élections devaient en bonne partie être attribués au Risorgimento, qui, dès le début, s’était fait le champion passionné de Massimo d’Azeglio. D’autre part, durant une époque de crise extrême et continue, Cavour, ayant couru au plus pressé, et en commun avec tous les amis de la monarchie, ayant défendu les principes qui sont la base de l’ordre social, se trouvait, par la force des choses, enrégimenté dans une armée fort hétérogène, et où, sitôt" le grand ennemi vaincu , la division n’allait pas tarder à se manifester.

Très-vite, du gros de la droite, se détacha un parti peu nombreux, considérable par la situation et par certaines ramifications souterraines, plus que par l’influence réelle de ceux qui le composaient, et qui, regrettant ouvertement l’ancien régime, se posa, autant que le permettaient les convenances, en adversaire du Statut. Profondément hostile à cette fraction extrême en tout ce qui touchait à l’ordre civil, mais s’en rapprochant dans ce qui relevait du domaine ecclésiastique, un groupe important de libéraux sincères flottaient indécis entre leurs sympathies, ou plutôt leurs craintes religieuses, et des convictions politiques qui les unissaient au centre droit, dont Cavour était le chef. Ces deux dernières nuances n’eurent

point d’abord l’occasion de se distinguer l’une de l’autre, et, pendant la première période de réorganisation militaire, administrative, financière, elles restèrent confondues et appuyèrent en commun le cabinet. Ce n’était pas que les discours de Cavour, qui soutenait le gouvernement en le poussant, ne fussent de ton, d’arguments, d’intentions, trèsdifférents de ceux par lesquels, en le défendant, Balbo ou Revel visaient à le retenir; déjà aussi, vers la fin de l’année 1849 et au commencement de 1850, Cavour, soit dans la Chambre, soit surtout dans le Risorgimento, s’était vivement élevé contre certaines restrictions projetées par la droite, et qui, ayant pour objet de réprimer la licence, atteignaient la liberté de la presse. En un mot, naguère intimes, les rapports entre le centre droit et la droite devenaient de jour en jour plus délicats, et, sans conflit apparent, les indices ne manquaient pas sur lesquels asseoir un procès de, tendances qu’aurait, je m’imagine, facilement plaidé pour l’une ou l’autre des* parties un avocat fin et délié, tel par exemple que Rattazzi, chef du centre gauche.

L’accord, à grand’peine maintenu, cessa brusquement et pour ne plus se renouer, quand , au mois de mars 1850, Azeglio, à l’instigation de Cavour, por-

tant la main sur certaines immunités du clergé, proposa la suppression des tribunaux ecclésiastiques. Cette mesure fut,, sur le refus de M. de Margherita qui se retira du cabinet, présentée par M. Siccardi à qui elle conféra une célébrité européenne. Sans précisément combattre le fond , la droite , conduite par MM. Balbo et Revel, demandait qu’une entente préalable avec Rome enlevât à la loi son caractère à leurs yeux agressif et illégal. A quoi l’on répondit que l’entente avec Rome, qui ne voulait rien entendre, était impossible. La discussion fut brillante, animée, violente môme quelquefois par l’éclat des dissentiments jusqu’ici dissimulés. Cavour y joua le premier rôle, et, dans un discours nourri et lumineux, non-seulement il traita à fond la question périlleuse et compliquée des rapports de l’Église avec l’État moderne, mais encore il indiqua nettement le sens général dans lequel devait être, selon. lui, interprété et incessamment développé, sous peine de 'rester une lettre morte, le Statut dont l’abolition des tribunaux ecclésiastiques n’était qu’une des nombreuses conséquences : « Si l’on ne fait pas, dit-il, porter au Statut les fruits de liberté qu’il doit produire, il perdra tout crédit, et avec le sien il perdra le crédit de la monarchie. » Toute la politique

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future de Cavour est en germe dans ces mots; tout ce qui la distingue de celle que Balbo définissait, quand il déclarait avoir pour programme « le Statut, ni plus, ni moins! » Deux écoles se trouvent en présence : pour l’une la charte est la liberté, tandis que pour l’autre elle est le principe de la liberté, principe qui n’est une vérité qu’à la condition d’être fécond, et dont la valeur est en proportion de ses applications. Mais ce n’est pas ici le moment d’insister, la rupture encore adoucie par certains ménagements réciproques ne devant pas tarder à se traduire par des actes plus décisifs qui la rendront aussi évidente qu’irrévocable.

Le discours de Cayour produisit un effet considérable. Aussi bien est-il dans la meilleure manière de l’orateur, complet, abordant de front les difficultés, précisant les solutions, et cependant adroit, n’ayant rien d’abstrait ni de déclamatoire, non plus que de blessant pour les convictions auxquelles il se heurte. L’affirmation y est subordonnée à la démonstration , les principes n’y sont pas présentés revêtus de ce caractère absolu qui les rend arrogants; on n’y trouve aucun de ces axiomes, par cela seul qu’ils sont des axiomes, injurieux pour ceux qui les contestent. « L’Église ne peut, dans une société régie désor-

mais par la liberté, conserver les privilèges auxquels elle avait droit dans une société où le privilège était la loi. » Voilà le style de l’argumentation ; le privilège est le fait ancien qui, de quelques regrets qu’il puisse être l’objet, ne saurait désormais revivre ; la liberté est le fait moderne que chacun est tenu de reconnaître, auquel l’Église elle-même se pliera, se l’appropriant et y gagnant en autorité comme en puissance réelle plus qu’à une résistance inévitablement stérile. On voit qu’ici l’Église libre dans l’État libre est déjà implicitement définie. D’ailleurs, sous le ton mesuré se devine la fermeté du dessein, l’acier sous le velours. En face du non possumus de l’Église se dresse, respectueux mais inflexible, \e non possumus de l’État. La riposte est rapide, directe, touchant juste. A ceux qui s’appuient sur le calme des esprits pour s’opposer à une mesure, inopportune à leurs yeux, dès qu’elle n’est pas exigée par l’opinion : « C’est précisément lorsque les temps sont tranquilles, répond Cavour, que les vrais hommes d’État pensent à accomplir les réformes utiles. »

A vrai dire, ce discours fut le discours ministériel, celui qui emporta la votation, tout au moins qui moralement gagna la bataille. « Dès lors, remarque un publiciste, Cavour aurait pu, ainsi que

dans une occasion pareille lord Eldon , se demander pourquoi il n’était pas ministre. » Je ne sais s’il se posa cette question, mais je crois qu’il n’eût pas été embarrassé d’y répondre, à en juger par les lignes suivantes que j’extrais d’une lettre adressée en ce temps-là à mon père : « La situation de mon pays est trop grave, écrit Cavour, pour que, dans la position difficile où je me trouve placé, il me soit possible de m’absenter du Piémont. Il est probable que mon rôle finira bientôt. Dans un temps comme le nôtre, un homme politique est vite usé : je le suis déjà à demi; avant longtemps je le serai tout à fait. »

Que le découragement, ou plutôt le demi-découragement qui perce dans ces quelques mots fût sincère, il n’est guère permis d’en douter ; encore moins faut-il s’en étonner si l’on considère combien, en effet, était alors difficile la position transitoire et mal déterminée qu’avaient faite à Cavour les événements d’une part et d’autre part ses propres convictions. Traité par les uns de rétrograde, de renégat par les autres, il se trouvait en butte à la fois aux rancunes de la gauche et à l’animosité de la droite, moins sensible encore au coup porté qu’irritée par la perspective de ceux qu’il lui préparait. En même temps il était trop perspicace pour ne pas comprendre que

les défiances de la droite gagnaient le centre droit qu’elles ébranlaient, et qu’à chacune des nouvelles batailles dont son récent succès n’était que le prélude, de nouvelles défections amoindriraient un corps d’armée qu’il précédait plus qu’il ne le dirigeait. Azeglio lui-même préférait avoir dans Cavour un utile allié plutôt qu’un collègue dont la présence dans le cabinet l’eût compromis vis-à-vis de la droite. L’heure n’était donc pas propice à Cavour, et il était probable, non, comme il le disait, que son rôle finirait bientôt, mais qu’il ne commencerait pas de sitôt, quand sa situation fut tout à coup changée par une circonstance imprévue.

Au commencement du mois d’août, un des membres du cabinet Azeglio, non pas un des plus influents, mais très-populaire par son caractère autant que par le nom qu’il portait, aimé de ses adversaires euxmêmes, homme de second plan , de modération , de conciliation, M. Santa Rosa, tombe gravement malade. Bientôt le bruit court que les médecins ont perdu tout espoir de guérison. A la tristesse générale que provoque cette nouvelle, une émotion agitée ne tarde pas à se mêler lorsqu’on apprend que, dans cette maison devant laquelle se presse la foule inquiète, une lutte terrible est engagée entre la conscience

d’un mourant et l’autorité de l’Église. Par ordre de l’archevêque de Turin, les sacrements ne seront accordés à M. Santa Rosa qu’ autant que, dans une rétractation solennelle, il désavouera la part que, comme ministre, il a prise à la loi sur les tribunaux ecclésiastiques. On sait que le mourant a énergiquement refusé d’abjurer ses convictions politiques; mais d’heure en heure plus affaibli, résistera-t-il aux larmes de sa famille, aux instances redoublées de l’Église? Des messagers, des porteurs de transactions, des prêtres traversent incessamment la multitude muette et frémi.ssante. Tout d’un coup , au milieu du silence, un murmure court de bouche en bouche : Il est mort, et il ne s’est pas rétracté. Alors aucune clameur ne se fait jour du sein de ce peuple en deuil qu’une sourde indignation fait tressaillir et qui boit la haine à longs traits; mais il s’écoule, il se précipite, il ne s’arrête que devant le palais épiscopal, et là, haletant, tumultueux, il donne enfin un libre cours à ses sentiments longtemps contenus , il crie, et ses cris retentissent dans le pays tout entier.

Qu’en cette affaire l’archevêque de Turin fût dans son droit, j’en conviens; que l’usage qu’il en avait fait fût strictement légal, il faut l’admettre; mais qu’il

fût injuste de le punir, qu’en le frappant le gouvernement excédât ses pouvoirs, cela me parait douteux. Il arrive souvent que des principes coexistent, qui, philosophiquement, sont contradictoires, et qui, poussés à l’extrême, deviennent absolument incompatibles; c’est à ceux qui les représentent ou les défendent à se mettre en garde contre les exagérations par lesquelles ils les perdent , et à éviter la guerre par une pratique sage et mesurée; non qu’il y ait rien de déshonorant dans la guerre ni d’odieux, mais les lois n’en sont pas les mêmes que celles de la paix, et, vaincu, le provocateur est mal venu à se plaindre des conditions que lui impose le vainqueur. En faisant intervenir directement, avec éclat, dans un but politique, son autorité spirituelle, l’archevêque de Turin , sans précisément franchir les limites d’une juridiction qu’il considérait comme universelle et s’étendant à toutes choses, engageait la guerre à ses risques et périls, et je ne saurais pas plus m’indigner de la revanche que prit, en l’exilant, la nation provoquée, que flétrir une provocation aussi légitime qu’inéensée.

Le résultat naturel de la mort de M. Santa Rosa fut donc de contraindre le gouvernement à une lutte qu’il visait à reculer et qu’il s’efforçait de tempérer.

Dans le Parlement, le centre droit se raffermit et se renforça, la droite modérée perdant, pour un temps du moins, tout crédit et toute influence. Enfin unanime, violente, irrésistible, l’opinion publique, en même temps qu’elle exigeait de la Chambre une politique énergique, imposait au cabinet un acte immédiat qui fût une réponse à l’agresseur, et le cri populaire réclama pour successeur de Santa Rosa, Cavour, regardé comme le principal auteur de la loi sur les tribunaux ecclésiastiques. Cédant au vœu général, je dirai plus, heureux d’y céder, Azeglio offrit en conséquence à Cavour, qui l’accepta, le portefeuille vacant de l’agriculture, du commerce et de la marine. On rapporte que, lorsque la nomination du nouveau ministre fut, dans un conseil du cabinet, présentée à l’approbation et à la signature du roi : « Pour moi, reprit en souriant Victor-Emmanuel, je veux bien , mais rappelez-vous qu’il vous prendra à tous vos portefeuilles. » Mot dont la lettre ne devait pas moins se vérifier que l’esprit, car il n’était pas un des départements ministériels, sauf celui de la justice, dont Cavour ne fût destiné à être le titulaire officiel.

Voilà donc Cavour arrivé , du même coup , par le même fait, par la même impulsion de l’opinion, à la popularité et au pouvoir. Il faut noter cette origine

de sa carrière d’homme d’Élat, origine à laquelle sa politique restera fidèle, source d’un fleuve qui ne se bifurquera jamais, et dont les eaux augmenteront sans cesse de volume et de puissance. Il importe également de ne pas oublier, dans ce qu’elle eut de spécial et d’accidentel, la nature du mouvement qui le porta aux affaires, le constituant en adversaire déclaré des prétentions de l’Église. Il en résulta que d’emblée, considéré comme un ennemi mortel et attaqué avec fureur par le clergé, il prit immédiatement de son côté ou plutôt garda, en face de l’esprit clérical , la position hostile que les circonstances lui avaient faite, roide, tendu, nullement porté à ces ménagements auxquels il eût naturellement incliné, mais excité parle combat et souvent aigri par l’acharnement de l’animosité dont il était l’objet.

L’activité de Cavour, son intelligence, sa persistance, sa connaissance des affaires, ne tardèrent pas à rendre prépondérante son influence dans le sein du cabinet, tandis que le Parlement s’accoutumait à voir en lui l’orateur habituel, l’interprète, c’està-dire le représentant principal du gouvernement. Le département plutôt secondaire dont il était chargé, devenait, entre ses mains, l’instrument essentiel d’importantes réformes dans le système économique du Piémont. Bientôt d’ailleurs il avait été, d’une voix unanime, appelé à recueillir la succession du ministre des finances qui s’était retiré, et dès lors, maître de deux ministères qui , se complétant l’un par l’autre, lui assuraient la direction absolue du pays dans tout ce qui touchait aux intérêts matériels, il était, de fait, le chef du cabinet.

Je n’ai point le dessein de raconter l’histoire du Piémont, histoire avec laquelle, cependant, à dater de l’époque où je suis arrivé, se confond la biographie de Cavour. Mais ici cette biographie change de caractère : plus importante, elle est aussi mieux connue, et d’ailleurs elle imposerait , à celui qui voudrait suivre pas à pas l’homme d’État, mille détours, et les fatigues d’une- route non point certes fastidieuse ni monotone, mais trop longue et trop difficile. Qu’on ne juge donc pas, par le chemin parcouru, du chemin à parcourir encore. J’ai insisté sur les débuts de Cavour dans la vie et dans la politique; je me suis arrêté à la plupart des actes, des écrits, des discours qui ont précédé, amené, commencé une carrière dont la brièveté a seule égalé l’éclat; quant à cette carrière elle-même, j’essayerai seulement d’en rappeler la direction générale, d’en indiquer les grands passages, d’en signaler surtout les points essentiels, les sommets, ceux que, d’un coup d’œil, il est permis de saisir.

Un jour, à Paris, dans une séance de la Société d’économie politique, Cavour venait de parler. « Voilà, lui dit Léon Faucher, de bien beaux principes , de

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ceux qu’on proclame quand on frappe à la porte du pouvoir, et qu’une fois cette porte ouverte et le seuil franchi on jette par la fenêtre. » — « Parlez pour vous, reprit vivement Cavour; quant à moi, je vous donne ma parole d’honneur que si jamais il m’arrive d’être ministre, je donnerai ma démission ou je ferai triompher mes principes. »

Cette parole fut religieusement tenue, et Cavour ministre conforma son système financier aux doctrines qu’il avait toujours professées. Stimuler la production, faciliter les transactions, élargir les débouchés, augmenter ainsi la richesse nationale, et , par là, mettre le pays en condition de supporter, sans en être écrasé, les lourdes charges que lui imposerait une politique de guerre, voilà le but que Cavour se proposa et qu’en grande partie il atteignit. Pour y parvenir, il abolit ou allège les impôts sur les matières premières, sur les objets de première nécessité, portant le poids de la taxe là où il comprime et gène le moins le producteur : d’autre part, il pousse à l’amélioration, au développement des voies de communication. En même temps qu’il encourage et favorise la production nationale , il lui fait sentir l’éperon de la concurrence étrangère, et, du même coup, lui donne pour mar-

ché la Suède, le Danemark, la Delglqiie, la France, jusqu’à l’Autriche, avec laquelle, aussi bien qu’avec les autres puissances, il entame et conclut un traité de commerce.

Aux yeux des orthodoxes, les traités de commerce sont, comme on sait, entachés d’hérésie au premier chef. L’autre jour, en Angleterre, M. Cobden luimême a, par ses négociations avec la France, terni, auprès des purs, sa réputation d’économiste. Mais, pour être sincère, la foi de Cavour n’en était pas moins éclairée; en économie politique comme ailleurs, ce qui lui importait, c’était l’œuvre, non la dévotion, l’application, non la théorie; c’était de faire passer dans la pratique les principes d’une doctrine encore mal comprise et peu goûtée en dehors et au sein de la Chaipbrc. Les principes qu’un homme d’école et de férule eût essayé d’imposer, d’une seule secousse, par la violence, sans tenir compte de la résistance probable, Cavour les déguisa, ne les dissimulant point ; mais les entourant de séductions licites, il les présenta sous la forme adoucie de. transactions, de concessions réciproques, et les introduisant ainsi un à un, il les glissa successivement dans la législation du pays, amené moitié de force, moitié de gré, à la liberté commerciale.

LE COMTE DE CAVOCn.

et de fait converti avant d'être très -convaincu.

Toutefois, en dépit des ménagements dont il usait, Cavour ne put poursuivre la réforme du système économique en Piémont sans avoir à soutenir des combats qui furent parmi les plus longs, les plus nombreux et les plus rudes auxquels l’exposa sa vie publique. Assailli par les intérêts froissés, exploité par l’esprit de parti, plus d’un de ces traités de commerce, qui tous portaient l’empreinte de la vigilance infatigable, de l’habileté, de la sollicitude patriotique de l’homme d’Étatdont ils étaient l’œuvre, devint, contre cet homme d’Etat, le texte d’accusations sans nombre et de calomnies sans nom : aujourd’hui, c’est à la France qu’il vend le pays vendu hier à l’Angleterre; il sacrifie tour à tour l’agriculture et l’industrie nationales à son ambition personnelle, et la faveur, l’appui moral des gouvernements étrangers n’est pas le seul prix qu’il en reçoit; il fonde sa fortune privée sur la ruine générale et s’enrichit par les stipulations qui appauvrissent sa patrie! Ces rumeurs, dont les plus viles sont insinuées par la presse, et dont les autres, non moins perfides, trouvent un écho jusque dans le Parlement, n’arrêtent ni ne détournent Cavour, aussi inflexible en ce qui touche au fond même des ques-

lions, qu’accommodant pour ce qui concerne la forme. « Ces déceptions, s’écrie-t-il dans la discussion relative au traité avec la France, n’ont ni ébranlé mes convictions, ni afiaibli mon courage. Oui , Messieurs, je sais que lorsqu’on entre dans la vie politique en des temps aussi dilTiciles, on doit s’attendre aux plus grandes déceptions. J’y suis préparé. Dussé-je renoncer à tous mes amis d’enfance, dusséje voir les plus intimes se transformer en ennemis acbarnés, je ne faillirai pas à mon devoir; jamais je n’abandonnerai les principes de liberté auxquels j’ai voué ma carrière et auxquels j'ai été fidèle toute ma vie..»

« Ce n’est, écrivait-il en 1851 à mon père, qu’en faisant cesser tous les abus, que nous pouvons espérer de nous tirer d’affaire. C’est une mission difficile et douloureuse que celle que j’ai entreprise, mais je n’ai dû reculer ni devant les difficultés, ni devant les cbagrins, puisqu’il s’agissait du salut du pays. » Et, en 185/i : o Nous avons, écrit-il, à lutter en même temps contre les conséquences économiques d’une guerre européenne, contre le choléra et la disette, ou, pour mieux dire, contre le haut prix des céréales. Ce dernier sujet me préoccupe au plus haut degré, car c’est celui qui peut créer au gouver-

nement les plus grands embarras. La récolte dans tous les États a été généralement bonne, celle du blé et des châtaignes en particulier. Mais, comme nous ne récoltons pas assez en Piémont pour nourrir les 800,000 habitants de la Ligurie, nous n’en sommes pas moins forcés de recoui ir aux blés étrangers, dont le prix élevé réagit sur celui de nos produits.

« Les consommateurs s’-inquiètent et s’irritent en voyant le blé monter de prix après une bonne récolte. On crie contre les accapareurs qui n’existent pas, car personne n’â spéculé cette année; on accuse l’exportation; enfin les partis extrêmes, le clérical surtout, cherchent à tirer parti de ces malheureuses circonstances pour exciter les masses ignorantes contre le gouvernement et surtout contre moi, qui jouis d’une manière spéciale de son antipathie.

« Je suis bien décidé à ne pas céder d’une ligne devant ces clameurs et à maintenir intacts les principes de liberté commerciale que j’ai fait prévaloir dans le Parlement. Toutefois il m’importe beaucoup de savoir quels peuvent être les besoins de la Suisse pour calculer approximativement l’importance que peuvent atteindre nos exportations.

« Vous m’obligerez infiniment en me procurant quelques renseignements :

LIi COMTE DE C AVOUE.

(I 1 0 Sur le résultat des récoltes dans le bassin du lac de Genève;

(i 2® Sur les pri.x actuels et leur tendance probable;

« 3“ Sur la quantité de blé que les populations dudit bassin devront tirer de l’étranger.

(1 B. m’envoie les mercuriales, mais j’ai peu de foi dans ces documents officiels. »

Étroitement unie à la question économique, et avec elle en dépendance directe de la question politique, la question financière fut l’objet constant des préoccupations de Cavour, à qui il importait singulièrement d’étendre et de consolider un crédit auquel il aurait plus d’une fois à recourir. A considérer l’ensemble de la politique financière de Cavour, on y discerne tout d’abord deux tendances simultanées , deux courants parallèles et qui vont l’un et l’autre grossissant, le courant des recettes doublées et au delà par une habile administration, celui des dépenses doublées aussi et au delà dans une proportion dont les bourses européennes donnent aujourd’hui la mesure; mais, de plus, on distingue dans cette politique financière deux périodes tranchées : on la voit en quelque sorte coupée en deux par la guerre de Crimée; jusque-là elle incline à la prudence, elle vise

à l’équilibre; mais du jour où vingt mille Piémontais s'embarquent pour Sébastopol, elle change de caractère et d’allures, elle n’a plus même les apparences de la circonspection,- et , de ces courants dont j’ai parlé, celui qui se compose des ressources du pays ne semble plus, auprès de l’autre, qu’un mince filet. C’est l'époque à la fois des grands travaux, des subsides, des préparatifs, des armements, des emprunts successifs, et de toute cette conspiration à ciel ouvert dans laquelle le Piémont ne craignit pas do mettre sa fortune entière pour enjeu.

Tout jugement sur la direction générale imprimée par Cavour aux intérêts matériels du pays sera nécessairement subordonné à l’arrêt porté sur la direction imprimée au pays lui-même, et encore une fois, ici, les mesures financières, prises dans leur ensemble, sont trop intimement liées au plan politique pour qu’on puisse, même en théorie et afin de les mieux apprécier , les en séparer. Mais , quelque opinion qu’on ait de la direction générale , de l’ensemble, du plan politique, il faut reconnaître que le dessein et l’exécution de chacune des mesures, considérées isolément, témoignent de la sagacité, de la persévérance, de l’activité, du labeur, en un mo% du génie de Cavour. Cavour connaît les marchés de

20« I.E COMTE DE CAVOER.

fonds publics de l’burope, il en sait les ressources disponibles, les rivalités intestines, les penchants naturels, et que, selon le moment et le but, tel emprunt sera mieux accueilli, par exemple, ii Londres qu’à Paris; il fait les premières ouvertures, traite directement, mèrte l’affaire jusqu’à sa conclusion, prodigue d’entrevues, de lettres, d’éclaircissements, se gardant de laisser à des agents inférieurs le soin du détail, de l’accessoire , mais arrêtant lui-même les moindres points et par là montrant bien qu’il est un maître.

Cliargé de l’administration de la marine, qui rentrait dans ses premières attributions ministérielles, et n’en connaissant guère que ce que jadis, en garnison à Gênes, il en avait pu voir, Cavour l’étudia avec sa promptitude et sa pénétration accoutumées, et la dirigea avec ce soin et cette ardeur qui, de chacun des objets de sa sollicitude , paraissaient en faire le principal, sinon Tunique. II ne tarda pas à acquérir, à l’endroit de Tart mai itime, ces connaissances spéciales nécessaires à tout ministre ambitieux d’être plus qu’un donneur de signatures, indispensables à celui qui, préparant et coordonnant les éléments de la puissance future de l’Italie, n’aurait pu, de ces éléments, négliger un des plus essentiels, indiqué à

la fois par la nature et par la tradition. Je dirai plus, des départements gérés par Gavour, qui successivement les géra tous , sans compter qu’il lui arrivait volontiers de les gérer tous ensemble , aucun , je crois, n’eut pour lui un attrait aussi vif et aussi persistant que le département de ta marine; il semblait y prendre un intérêt en quelque sorte personnel, particulièrement curieux de tout ce qui s’y rapportait, se plaisant à exposer ses vues dans les questions qui la concernaient, mettant à ses progrès et à son développement un amour-propre d’auteur, d’où il est permis de conclure qu’il lui en avait coûté quelque peine pour y devenir compétent; peut-être même ne l’était-il pas devenu tout à fait. Au reste, qu’il fût ou ne fût pas très -compétent dans le détail, il dirigea l’ensemble d’une main ferme et sûre, là comme ailleurs d’une activité communicative, fécond en aperçus hardis. Un jour il conçut la pensée de faire de la Spezia le port militaire du royaume, et cette pensée aussitôt resserrée, condensée à l’état de projet défini, il l’exprima, la démontrant d’exécution facile, en exposant les avantages avec feu, et de sa verve broyant les obstacles. Quelqu’un remarqua que la Spezia, située sur une bande étroite et à l’extrémité du territoire piémontais, était

I,K COMTE DE CAVOUIl.

un point trop excentrique; Cavour ne répondit pas, à moins que son sourire ne fût une réponse.

J’ai dit que très-vite Cavour avait gouverné le cabinet où régnait Azeglio. Celui-ci n’était point indolent, mais, par caractère, inclinant à l’insouciance, d’une ambition qui, n’ayant rien de personnel, avait besoin d’être stimulée par le péril , d’ailleurs mal guéri de sa blessure, fatigué, ennuyé du pouvoir et voyant, sans amertume, grandir à ses côtés son successeur. Le gouvernement, depuis que Cavour en faisait partie, n’avait, du reste, pas modifié la direction de sa politique, qui était demeurée une politique de centre droit, soutenue par un parti dont elle ne devait satisfaire les sentiments libéraux qu’à la condition de n’en pas elTiayer les instincts conservateurs. Remis de la première émotion causée par la mort de Santa Rosa, le ministère poursuivait lentement l’œuvre difficile de concilier les prescriptions du Statut et les droits de l’Eglise, et était entré dans la voie interminable des négociations avec Rome qui, recevant de Turin des encouragements à la résistance, se refusait obstinément à toute concession. Une loi sur le mariage civil était proposée, puis retirée; la liberté de conscience, inscrite dans la charte, amenait devant les tribunaux ceux qui s’en

réclamaient, et plus d’un condamné ne devait son élargissement qu’à l’intervention de Cavour; d’ailleurs le coup d’ihat du 2 décembre semblait de nature à bâter en Piémont une réaction préparée dans les esprits par des causes semblables à celles qui l’avaient déterminée en France.

Quelque temps apres le coup d’l5tat, le cabinet dut proposer une modification à la loi organique sur la presse. Cette modification, qui consistait à enlever au jury, pour la transférer aux tribunaux ordinaires, la connaissance des délits de presse commis contre les souverains et les gouvernements étiangers, fut attaquée, à la Chambre, par la droite, qui la trouvait insuffisante, et par la gauche, qui y voyait une honteuse concession. Cavour défendit la mesure présentée par un de ses collègues, mais dont il était le véritable auteur, dans un discours très-franc, fort habile, fait pour gagner les sympathies de la gauche beaucoup plus que pour plaire à la droite, surprise de la chaleur que mettait l’orateur à soutenir, pour ce qui touchait à l’intérieur, la liberté illimitée de la presse, et, avec cette liberté, toutes les autres.

Au langage de Cavour, à la réponse courtoise de Rattazzi, il devint évident que, par un jeu singulier de la fortune, une loi de répression éUiit devenue la

première occasion d’un rapprochement entre le centre droit et le centre gauche, tout au moins entre leurs chefs. L’émotion, la défiance de la droite ne diminuèrent pas, lorsqu’un acte public vint consacrer l’alliance quelle redoutait. Pinelli, président de la Chambre, étant mort, eut pour successeur Rattazzi dont la candidature, ouvertement posée et énergiquement soutenue par Cavour, faillit toutefois échouer, tant le souvenir de Novare était encore vivace. L’agitation fut extrême, des murmures, des plaintes, des menaces éclatèrent dans le centre droit; au sein même du cabinet, une minorité dont Azeglio n’était pas, blâma vivement Cavour et l’accusa d’avoir compromis le gouvernement; cette division amena une dissolution du ministère qu’Azeglio fut chargé de reformer. Cavour refusa d’entrer dans la nouvelle combinaison et, profitant d’un congé qu’il prévoyait sans doute ne devoir pas être bien long, il partit pour Paris et Londres, précédé d’une réputation d’homme d’État déjà brillante, réputation qu’il étendit et confirma auprès des personnages étrangers considérables avec lesquels sou voyage le mit en rapports directs et personnels.

L’alliance de Cavour avec la gauche, abandonné qu’il était, non-seulement de la droite, mais d’une

fraction considérable du centre droit, cette alliance constitue évidemment le plus décisif des grands passages à signaler dans sa carrière politique. A dater de ce jour, Cavour changea de point d’appui : les concessions que lui imposaient les nécessités du gouvernement parlementaire, ce ne fut plus à l’esprit conservateur qu’il les fit , et l’action que tout parti exerce sur celui qui le mène, ce ne fut plus de la droite qu’il la subit; en se déplaçant il se modifia, parce qu’il modifia les influences auxquelles il était tenu d’obéir, les résistances qu’il était tenu de vaincre, la politique par laquelle il était tenu de gouverner. Les causes de cette évolution furent nombreuses, et, parmi les principales, il faut compter le retentissement que le coup d’Ëtat avait eu en Piémont. Cet événement, enflammant une faction violente, jetant le désarroi dans le parti conservateur, troublant les timides, substituait au danger révolutionnaire un danger d’un autre ordre et, selon Cavour, non moins menaçant pour la monarchie. A fait nouveau, nouveau conseil; à péril contraire, position inverse. En un temps où partout l’anarchie écrasée perdait la liberté qu’elle avait fait détester de l’Europe, ce n’était pas des atteintes de la gauche qu’à Turin il devenait urgent de sauver la constitution.

LK COMTK DE CAVOI H.

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Toutefois ce motif, tiré de l’état général des esprits et d’une situation politique accidentelle et momentanée, ne fut pas le seul ni le plus pressant qui pesât sui' les résolutions de Cavour. La nécessité de ramener les droits, les immunités, les privilèges, les prétentions, les empiétements de l’Église aux limites fixées par le Statut, l’impossibilité absolue pour le gouvernement d’arriver, à ce sujet, à une entente avec Rome, l’impossibilité non moins absolue de se passer de cette entente indispensable pour que le gros du parti sur lequel le gouvernement s’appuyait consentît à sanctionner des mesures que l’assentiment de Rome pouvait seul laver de leur caractère sacrilège; les perplexités, les oscillations, les ménagements forcés, les embarras résultant d’un conflit dont le terme semblait chaque jour plus lointain, les entraves apportées à la bonne conduite des affaires, les indécisions imposées à la marche du cabinet par les scrupules et les incertitudes d’une majorité vacillante et sourdement travaillée : voilà ce qui, plus que toute autre considération, détermina Cavour à établir son action politique sur une base plus ferme et à chercher ailleurs un équilibre gouvernemental plus stable.

« Je n’aurais pas mieux demandé, me disait-il un jour, quelque temps après l’élection de Rattazzi à la

présidence, que de gouverner par le centre droit et, avec son concours, de développer nos institutions; mais il m’a été impossible de m’entendre avec lui sur les questions religieuses. Dès lors j'ai dû renoncer à son appui. On ne peut pas gouverner sur la pointe d’une aiguille. » Cavour, en effet, avait, suivant son expression, l’instinct gouvernemental trop développé pour s’asservir aux caprices d’une majorité mobile ou pour se soumettre aux conditions que, selon la question du jour, lui dicteraient tour à tour la gauche et la droite; il était de ceux qui exigent et non de ceux qui mendient; il lui fallait un parti sur lequel il pût compter; ce parti il le chercha d’abord, mais il ne le trouva pas où ses propres sentiments le portaient, dans le centre droit; instruit par deux ans d’evpériences, il se rapprocha du centre gauche et, sans en être, il gouverna par lui, se l’assimilant peu à peu comme il s’était déjà assimilé une fraction du centre droit. Ainsi il unit deux éléryents divers d’origine aussi bien qu’hostiles de tendances, mais qui, tenus par sa main de fer, forment un parti nouveau , parti qui va aller toujours grossissant jusqu’à ce qu’il absorbe la nation tout entière au point qu’un homme d’esprit pourra dire : « Nous avons un gouvernement, une Chambre , une constitution , tout cela s’appelle

Cavour. » Ajoutons que cette définition ne sera que timidement contestée.

En retournant à Turin, Cavour passa par Genève où il s’arrêta quelques semaines ; selon sa coutume, il parlait des choses et des gens avec cette liberté qui lui était naturelle et dont jusqu’à la fin il conserva l’habitude. Je me le rappelle, à cette époque, beureux, épanoui, plein de projets, se louant de l’accueil qu’il avait trouvé partout, à Londres plus sympathique, plus empressé à Paris, rempli de confiance dans les destinées de son pays. Une seule fois je vis son front s’assombrir, ce fut à l’occasion du maréchal llaynau qui, en Angleterre, avait failli ètie la victime d’un attentat justement qualifié d’odieux devant Cavour; mais celui-ci, tout pâle et d’une voix frémissante : « Les ouvriers de Londres, s’écria-t-il, ont donné une leçon à l’Europe ! » En ce temps-là, du reste, Cavour, bien que fort désireux de se concilier le bon vouloir de la France, inclinait évidemment par raison, par principe, et en quelque sorte par affection, vers l’Angleterre, et c’était, en effet, l’alliance anglaise qui allait devenir le pivot de sa politique extérieure ; cette tendance, que ses adversaires devaient traiter d’anglomanie, ne laissait pas

Lï COMTE DE CAVOCR. 305

que d’étre très -marquée dès que la conversation s’animait et dans toute discussion sérieuse. D’ailleurs, comme toujours, au grave mêlant le doux. Un jour entre autres, il énumérait les dîners auxquels, durant le cours de son voyage, il avait été prié. « Et chez qui avez-vous fait le meilleur dîner? » lui demandai-je. A quoi il répondit sans hésiter que c’était à Paris, chez lord Howden , ministre d’Angleterre en Espagne. Je ne crois pas devoir taire cette appréciation flatteuse pour la diplomatie britannique.

En arrivant à Turin, vers le milieu d’octobre 1852, après trois mois d’absence, Gavour fut mandé par le roi qui, sur le conseil d’Azeglio décidé à se retirer, le chargea de former un ministère. La négociation avec Rome, exactement au même point depuis tantôt deux ans, constituait toujours la grosse difficulté, celle qu’Azeglio, las, découragé, rebuté, estimait Gavour seul en état de surmonter. Gavour trouva le roi trèsperplexe, reculant devant une rupture avec l'Église, craignant l’opinion qu’on lui disait favorable au clergé; en somme, et pour en finir, disposé à une transaction. En conséquence, Gavour eut un entretien avec M*'' Gharvaz, archevêque de Gênes, prélat connu pour sa modération. De cet entretien il résultait que sur le fond Rome ne transigerait jamais,

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qu’il ne fallait rien attendre d’un changement de cabinet si ce changement n’amenait pas le retrait des lois touchant l’Église, qu’enfin le saint-siège verrait avec plaisir, comme l’indice d’un retour du Piémont à des sentiments meilleurs, que le comte Balbo fût mis à la tête des affaires.

Il faut rompre résolument, dit Gavour au roi à la suite de cette conversation, ou appeler Balbo. Le roi appela Balbo, qui accepta la mission de former un cabinet, à la condition qu’il obtiendrait le concours du comte Revel. « Je n’ai pas pu, écrivait Gavour à mon oncle (29 octobre 1852), m’entendre avec le roi, et je repars pour Léri. M. de Balbo est chargé de la formation du ministère. Les curés de la Savoie vont être bien contents. Mais je doute que leur joie soit de longue durée, car jamais l’irritation anticléricale n’a été poussée à un plus haut point. Je suis certain de la loyauté du roi. L’astuce des prêtres l’a induit en erreur; il se méprend sur l’état du pays. Lorsque les faits l’auront désabusé, il enverra au diable le parti clérical. »

La joie des curés de la Savoie devait être, en elîêt, de courte durée. Les efforts de Balbo pour former un ministère échouèrent devant les refus réitérés du comte Revel. Le marquis Alfieri déclina également la

responsabilité du pouvoir qui lui fut offert. Fatigué de pourparlers inutiles, anxieux de terminer une crise ministérielle qui, en se prolongeant, inquiétait le pays et troublait la confiance publique, le roi revint à Cavour, lui donna pleine liberté de rompre avec Rome et le chargea de nouveau, mais cette fois définitivement, de former un cabinet qui fut aussitôt constitué avec Paléocapa aux travaux publics, Dabormida aux affaires étrangères, San Martino à l’intérieur, Boncompagni à la justice, La Marmora à la guerre et Cavour, président du conseil, aux finances. Depuis ce moment, sauf pendant la période qui suivit immédiatement la paix de Villafranca, Cavour ne cessa pas d’occuper le poste de premier ministre et d’en remplir consciencieusement l’emploi.

Tous les membres de la nouvelle administration, sauf deux, avaient fait partie du précédent cabinet. Leur expérience était donc une garantie de bon gouvernement; en môme temps leur valeur politique rassurait ceux que la hardiesse de Cavour eût risqué d’alarmer s’ils ne l’eussent sue tempérée par un contrôle sérieux. Quant à Cavour lui-même, il avait été dirigé dans ses choix par les sentiments d’affection et de confiance que lui inspiraient d’anciens collègues, comme aussi par le désir alors très-sincère chez lui, plus tard moins vif, de former un ministère capable de l’appuyer réellement et dont il fût le chef plutôt que le maître; quelques-uns des hommes qu’il appelait, La Marmora en tête et à une assez grande distance des autres, étaient, par leur influence légitime et leur importance personnelle , en situation de prêter à la

politique dont ils acceptaient la responsabilité un concours d’autant plus elTicace qu’il était indépendant. Gavour avait également, peut-être à son insu, obéi à cet instinct qui le portait à craindre les grands coups de balai, les secousses inutiles, à ménager les transitions, et, selon sa propre expression, à « ne jamais rompre la chaîne. » Évidemment, tel qu’il était composé, le cabinet Gavour avait l’avantage de ne pas rompre la chaîne, mais en revanche l’inconvénient de ne pas engager la gauche qui n’y comptait aucun représentant et dont cependant l’appui était indispensable à Gavour. L'inconvénient toutefois se trouvait moindre qu’il ne semble, parce que Gavour était plus nécessaire encore à la gauche que la gauche ne lui était nécessaire ; en constituant son ministère en dehors de la gauche, Gavour évita de traiter avec elle de puissance à puissance, et donna par là une preuve de sa force, laquelle , par conséquent, s’en accrut. Lorsque, quelques mois plus tard, M. Boncornpagni, ayant désiré se retirer, fut remplacé par Rattazzi, la vitalité du cabinet était un fait acquis, et le successeur du garde des sceaux , appelé par le président du conseil dans un gouvernement dont la composition n’avait point subi son influence, se présentait dans des conditions très -différentes de

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LK COMTK DE CAVOUD. 311

celles qu’aurait pu dicter le chef du centre gauche faisant d’emblée partie d’une combinaison ministérielle. C’est la conséquence que je signale; quant à la cause qui tint, pour un temps très-court du reste, Rattazzi éloigné des affaires, il ne faut pas la voir dans un calcul de Cavôur. Celui-ci ne se sentait pas, au début, assez sûr de son terrain pour imposer h la Chambre un ministre objet de défiances invétérées; mais sitôt affermi, il l’imposa, et, grâce à la façon dont les choses s’étalent passées, il fortifia sa politique sans ébranler sa position.

Les premières années de l’administration de Cavour furent à peu près exclusivement consacrées h l’œuvre des réformes intérieures, au développement matériel, moral, politique du pays, à la refonte des lois et des mœurs publiques, à la réorganisation de la monarchie par le Statut, en un mot aux nombreuses applications de la liberté. Au reste, j’ai déjà, en particulier à l’occasion des premières fonctions ministérielles de Cavour, indiqué le sens en même temps que signalé la vigueur de son action gouvernementale. Cette action, contrairement à ce qui se passe d’ordinaire entre lès gouvernements et les gouvernés, avait pour objet d’aiguillonner la population, de la .secouer, de la pousser à user de ses forces, à pratiquer ses droits.

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LE COMTE DE CAVOm.

Obéissant à l’impulsion reçue, le Piémont ne tarda pas à s’avancer d’un pas rapide dans la voie du progrès moderne, et, bien qu’ accidentellement atteint dans deux de ses productions principales, le vin et la soie, il vit, avec une promptitude inouïe, s’accroître sa richesse et se multiplier ses ressources; en même temps, les modifications législatives, le retentissement des discussions parlementaires , les cent voix de la presse, les appels fréquents aux électeurs, faisaient pénétrer dans la nation l’esprit des institutions nouvelles qui la régissaient. Quant à l’administration elle-même, une sève ardente en vivifiait toutes les branches. Le général La Marmora réparait et préparait l’armée; les fortifications de Casai étaient relevées, Alexandrie mise tranquillement en état de défense ; une ligne de paquebots reliait Gênes à l’Amérique ; les chemins de fer étendaient leur réseau ; le percement du mont Cenis était médité ; les traités de commerce dont il a été parlé se négociaient successivement. A l’extérieur, en dehors de ces traités de commerce, des relations intimes avec l’Angleterre, amicales avec la France, tendues avec l’Autriche; à l’égard de ce dernier pays, une politique d’attente, de trêve mais non pas de paix, déjà épiant l’occasion, se gardant de laisser tomber à terre un grief.

On n’a pas oublié la protestation adressée par le gouvernement sarde aux cabinets européens contre le séquestre établi par l’Autriche sur les biens des émigrés lombards.

Au fait qui la dominait, à l’hostilité de Rome, la politique intérieure de Gavour dut ses allures souvent inégales, parfois violentes, en dépi^ desquelles elle fut franchement libérale ; au reste , des actes dont elle se composa durant la période terminée à la guerre de Crimée, un grand nombre paraissent aujourd’hui insignifiants et n’ont que la valeur de tout anneau, même du plus faible, dans une chaîne. Cependant, de l’ensemble de cette politique se détachent quelques mesures qui, par leur caractère, leurs conséquences, et surtout par l’opposition qu’elles soulevèrent , méritent une mention spéciale et comptent parmi Jes plus importantes que prit le ministère Cavour. C’est à dessein que je dis le ministère et non pas Cavour, qui, dans le travail préparatoire que ces mesures exigèrent aussi bien que dans le violent débat qu’elles suscitèrent, trouva en Rattazzi un laborieux, actif et puissant auxiliaire. En vidant le portefeuille de son prédécesseur, Rattazzi y découvrit un projet de loi sur le mariage civil, vieille connaissance de la Chambre, qu’il reproduisit, et que, malgré

la droite, il fit passer; mais adopté à une faible majorité par les députés, ce projet fut repoussé par le Sénat qui, peu de jours après, manifesta de nouveau son opposition en rejetant une loi financière proposée par le cabinet, et déjà, comme la précédente, approuvée par les députés. En môme temps on savait le Sénat disposé à mat accueillir une révision du Gode pénal confiée à Rattazzi, que sa double qualité de garde des sceaux et de juriste éminent avait désigné pour accomplir une tâche délicate et dont il s’était acquitté à son honneur. L’hostilité systématique du Sénat inspirée par l’Église, soutenue dans l’autre Chambre par un parti nombreux qui y trouvait luiméme un encouragement, compliquait singulièrement la situation. D’un côté, céder au Sénat, c’était céder au Vatican , et, pour Cavour, c’était renier sa politique, se déclarer vaincu, abandonner la-parlie. D’autre part , visant à installer un régime de sage liberté, homme de gouvernement, Cavour ne pouvait, sans ébranler les principes constitutionnels encore mal enracinés dans le pays, porter atteinte à l’autorité du Sénat dont il avait, à plusieurs reprises, énergiquement défendu les prérogatives, et, en particulier, récemment établi la compétence contestée à l’endroit du budget. Après quelques pourparlers

stériles et quelques vaines tentatives d’accommodement , le ministère proposa au roi de dissoudre la Chambre, de façon à mettre l’opinion publique en demeure de se prononcer et de rendre un arrêt qui vainquît la résistance du Sénat. L’arrêt fut rendu et le Sénat céda. Les élections, qui eurent lieu au mois de décembre 1853, furent significatives; l’extrême gauche en sortit à peu près annihilée et l’extrême droite très-amoindrie; ce double résultat constatait la sages.se d’une politique qui avait eu pour effet de disperser les ennemis de l’ordre et d’affaiblir les ennemis de la liberté. Eu même temps, de cette fraction üottante qui, par ses tergiversations et ses incertitudes, avait donné tant de mal à Cavour, la plus grande partie, consolidée sous la pression électorale, revenait nettement ministérielle, et le reste, sauf quelques hommes définitivement passés à la droite, avait disparu. Ainsi, dans la nouvelle Chambre, non -seulement la proportion des partis avait changé à l’avantage du gouvernement, mais Cavour disposait d’une majorité compacte, étroitement unie à lui, ayant pour mandat de le soutenir, et il n’avait plus désormais à gouverner « sur la pointe d’une aiguille. »

Cette majorité, nécessaire en face de l’obstination

du Sénat, ne l’était pas moins pour permettre à Cavour de tenir tête aux orages qui tourbillonnaient autour de lui. Les temps étaient difficiles. Un arrêt soudain avait interrompu la marche ascendante des affaires; de là des ruines privées, des mécontentements; une vague inquiétude, avant-coureur d’un conflit encore indistinct , s’emparait des esprits, plus alarmés par la perspective de la guerre qu’ils ne devaient être effrayés par la guerre elle-même; le choléra s’avançait de son pas sinistre, et déjà, dans quelques villes, remplissait les hôpitaux encore plus vite qu’il ne les vidait; vers le même temps où le choléra, ce tueur d’hommes, se montrait, des épidémies fatales à deux des récoltes les plus importantes du Piémont jetaient la perturbation dans les classes agricoles, et la plus cruelle des disettes, la disette des grains, frappait les populations urbaines. Dans un sol remué de la sorte, comment les semences de haine et de défiance jetées à pleines mains par un parti fanatique et exaspéré n’eussent-elles pas germé? Des voix, qu’en d’autres circonstances on n’eût pas écoutées, accusaient de tous ces désastres une politique irréligieuse; on parlait de masses de blé accumulées , d’accapareurs favorisés par le gouvernement dans lequel ils comptaient des com-

plices. Un jour, une tourbe se porta devant l’iiôtel Cavour, proférant des insultes, des cris de mort, brisant les fenêtres. Tant de difficultés émurent Cavour, mais ne lui firent pas lâcher pied. « La politique, écrit-il à mon père, s’embrouille de plus en plus; nous avons à lutter contre la disette, les nouveaux impôts, les prêtres et les rétrogrades. Si à cela la guerre vient se joindre, nous nous trouverons dans un fameux embarras. Toutefois je ne désespère pas. Le ministère peut compter sur le roi et sur l’immense majorité des vieilles provinces piémontaises qui sont franchement constitutionnelles. Avec ces éléments de force nous nous tirerons d’affaire ou nous succomberons sans honte. La Chambre est suffisamment ministérielle, j’espère que les réélections qui vont avoir lieu renforceront le parti libéral modéré. »

Ce que cette lettre ne dit pas, il m’est sans doute permis de l’ajouter : tant que dura la disette, cette maison , objet pendant quelques heures de la haine populaire, fut un bureau ouvert à toutes les infortunes, et, quand le choléra sévit à Turin, Cavour visita régulièrement les hôpitaux.

Mais, des luttes que Cavour eut à soutenir, il me reste à rappeler la plus violente, celle où il fut atta-

qué avec le plus d’acharnement. Dès longtemps, la position du clergé inférieur préoccupait Cavour. Le traitement annuel d’un grand nombre de curés n’atteignait pas cinq cents francs; d’autre part, les dignitaires de l’Église avaient d’énormes revenus, et les communautés religieuses possédaient des biens qui de jour en jour s’augmentaient par des acquisitions ou des fondations. En Piémont , il ne manquait pas de gens qui regardaient ces biens comme devant faire retour à l’Élat et très-disposés à hâter le moment où cette ressource serait mise à contribution. Mais Cavour avait constamment combattu sans réticence, sans réserve faite pour l’avenir, tout projet tendant d’une façon quelconque à dépouiller le clergé. Sur ce point, son opinion fut de tout temps précise, invariable, telle qu’il la résuma quand il réclama « l’Église libre dans l’État libre, » et telle qu’à l’occasion de ce mot fameu.\ j’essayerai de l’exposer. Toutefois Cavour savait rester fidèle à ses principes sans s’asservir à leur logique. « En vérité, écrivait-il au sujet de l’alfaire des couvents d’Argovie, ce n’est pas la peine de se battre pour quelques moines. » Il avait raison , ce qui n’empêche pas que ce fut « pour quelques moines » qu’il livra la plus terrible de ses batailles parlementaires.

En deux mots, une loi sur les biens ecclésiastiques, préparée par Rattazzi, fut, au commencement de i 855, présentée aux Chambres piémontaises. Cette loi avait pour objet principal de supprimer, par voie d’extinction graduelle, quelques communautés dont les biens devaient être affectés à une amélioration dans le sort du bas clergé séculier. D'autres stipulations secondaires complétaient cette mesure qui souleva une tempête dans laquelle le gouvernement faillit sombrer. Les passions, que deux ans de guerre sourde avaient fomentées, se déchaînèrent avec une violence incomparable. Dans le Parlement, la droite, ralliant à elle une fraction du parti ministériel, transformait ses bancs en autant de chaires d’où tombaient les invectives, les anathèmes, les prophéties lugubres; au dehors, les chaires étaient transformées en tribunes d’où partaient, enflammés, des actes d’accusation contre des ministres sacrilèges. Par-dessous, dans le peuple, la calomnie; à la cour, l’intrigue. Puis trois coups formidables, imprévus, coups de foudre, dans lesquels l’Église signale la main de la Providence. La reine mère, la reine, le duc de Gênes, meurent à quelques jours d’intervalle, et, taudis que ces deuils éclatants projettent une lugubre lueur sur les débats qu’ils interrompent, le roi est sommé, supplié

de ne pas résister plus longtemps à la volonté de Dieu si clairement manifestée. Le roi n’abandonna pas Gavourqui, de son côté, attristé mais résolu, tint bon. La loi passa et est connue aujourd’hui sous le nom de loi Rattazzi.

A cette longue et douloureuse campagne politique se rattache un épisode qui n’est pas sans importance et que la mort de Cavour a mis en lumière. Au plus fort de la lutte , Cavour, se rappelant les derniers moments de Santa Rosa, manda un prêtre qui avait toute sa confiance. « Le jour où vous serez sur votre lit de mort, lui dit ce prêtre, vous pouvez compter sur moi , je ne vous refuserai pas les sacrements. » Le frère Jacques a tenu sa promesse !

La guerre finie, Cavour eut à panser ses blessures; il y en avait de cuisantes, des sourires amers sur des visages naguère bienveillants, de vieilles amitiés brisées. « Après une lutte acharnée, écrit-il de Léri à mon père, lutte soutenue dans le Parlement, dans les salons , à la cour comme dans la rue, et rendue plus pénible par une foule d’événements douloureux, je me suis senti à bout de forces intellectuelles et j’ai été contraint de venir chercher à me retremper

par quelques jours de repos. Grâce à l’élasticité de ma fibre, je serai bientôt en mesure de reprendre le fardeau des affaires, et avant la fin de la semaine je compte être revenu à mon poste, où m’attendent les difficultés auxquelles donne lieu une position politique chaque jour plus tendue. »

La position n’allait pas tarder à se détendre, et le succès des armes piémontaises à sanctionner, à relever dans les esprits la politique de Gavour. Nous touchons ici à la guerre de Crimée. Mais avant d’entrer tout à fait dans la seconde et la plus brillante période d’une carrière dont les dernières années furent marquées par de si grands événements, je crois opportun de signaler rapidement quelques-uns des traits que l’exercice du pouvoir mit immédiatement en évidence chez Gavour, et qui sont caractéristiques à la fois de sa personne et de sa politique, de l’homme et du ministre.

Tout d’ahord Gavour transporta dans sa vie publique les habitudes actives de sa vie privée. 11 se levait de grand matin, à quatre heures, à cinq heures au plus tard. Ge premier quart de la journée, il le consacrait à sa correspondance officielle ou particulière, à la*gestion de ses biens, à l’étude des questions qui

LE COMTE DE CAVOÜIt.

le préoccupaient, volontiers aussi à la réception des solliciteurs, aux audiences ; je crois que parfois il y mettait quelque malice. Au reste, il avait le travail facile, une aptitude singulière à passer sans transition d’un sujet à un autre, à appliquer, sans préparation, son intelligence à l’alTaire de l’heure, du quart d’heure, de l'instant, à poursuivre l’œuvre commencée, à retrouver la réQexion suspendue, du coup et au point précis de l’arrêt. On l’interrompait souvent, on ne le dérangeait jamais. Sauf les grandes dépêches, les circulaires, les documents destinés à la publicité, qu’en général il dictait, toutes ses lettres étaient écrites de sa main. 11 n’écrivait pas rapidement, mais sûrement, sans un moment d’indécision, de recherche, d’un style sobre, calqué sur l’idée, et n’allant pas d’une ligne au delA, mais ne restant pas non plus d’un mot en deçà du nécessaire. Sitôt une lettre reçue, Gavour y répondait, et il n’est pas une de ses réponses qui ne soit suffisante, précise, où le renseignement demandé ne soit fourni, où la question posée n’ait sa solution , où la requête rejetée ou admise ne soit réglée. « Les affaires, écrivait-il eu 18/là à M. Naville, sont chez nous d’une lenteur désespérante, surtout depuis que la même personne cumule les deux ministères de l’intérieur et 'des

finances. Il y a un arriéré effrayant, dont on ne parviendra pas à se débarrasser si l’on ne dédouble les ministères qui ont été réunis. » Dix ans plus tard, le moyen certain de se débarrasser de l’arriéré n’était pas de dédoubler les ministères, mais de les doubler et de les confier à Cavour.

Donc, lorsque .avant de se rendre aux bureaux de son ou de ses ministères, Cavour 'déjeunait, selon sa coutume, vers neuf ou dix heures, légèrement, de deux œufs et d’une tasse de thé, il avait déjà directement, sans intermédiaire indolent ou inintelligent, expédié les affaires. Tous ceux qui ont eu à passer par la filière administrative, à marcher de sollicitation en sollicitation, à suivre d.e carton en carton quelque projet, à dépendre vingt fois du cajirice d’un employé, comprendront quel bienfait c’était pour le public que l’activité de C.avour, la facilité de son abord, la promptitude, la netteté, et en même temps, tenant à son caractère officiel, l’autorité de ses réponses. Pour lui-même, l’avantage n’était pas moindre que pour le public. Affranchi des soucis administratifs, ayant accompli sa tâche au moment où la plupart des gens commencent la leur, il pouvait, sans scrupule et en toute liberté d’esprit, donner aux conférences avec les ministres étrangers,

aux conseils de cabinet, aux discussions du Parlement, à ses propres pensées, à la méditation de ses discours, à l’enfantement de ses hardis desseins , ou encore à des entretiens avec ses collègues, à des conversations fréquentes, familières, avec ses amis, avec ses adversaires, avec le premier venu, en un mot à la grande et à la petite politique, les loisirs que lui faisait son labeur matinal. Toutefois il arriva un temps où l’habitude qu’il avait prise de traiter le détail et d’expédier lui-même les affaires, lui devint une pesante charge à laquelle il ne suffisait qu’en prolongeant jusque fort avant dans la nuit le travail commencé à Taube. Mais, dans les premières années, les occupations étaient moins nombreuses et les préoccupations moins lourdes.

Pour ceux qui, dans la peinture de toute existence, s’intéressent au premier plan, aux détails, et non pas seulement aux grandes lignes et à l’effet d’ensemble, j’achèverai d’esquisser, puisqu’ici l’occasion s’en présente, la journée de Cavour. Après avoir déjeuné, il s’acheminait vers le ministère, à pied, d’un pas alerte, çà et là jetant au passage un bonjour amical assaisonné de quelque plaisanterie, salué de tous, accosté par plusieurs, à moins que sa démarche pressée et son front sérieux n’écartassent même les plus

importuns et les plus importants. Au ministère, il lisait les dépêches, parcourait les journaux, faisait le tour des bureaux , poussait les employés , recevait officiellement ; de là il se rendait chez le roi, au conseil , au Sénat ou à la Chambre des députés. Puis il retournait chez lui, s’arrêtait en route chez sa nièce, la comtesse Alfieri, dans l’intimité de laquelle il aimait à se reposer du pouvoir. A six heures , il dînait avec son frère; ensuite il se retirait dans son cabinet, y cherchait, au milieu de l’amas de journaux, de brochures, de livres, de manuscrits, de dépêches télégraphiques, d’enveloppes déchirées, de lettres vieilles et récentes qui l’encombraient, un fauteuil vacant, et, tout en fumant une cigarette, il sommeillait pendant quelques instants. Après quoi il se remettait au travail, n’allant dans le monde que lorsque sa présence y était impérieusement coritmandée, volontiers cependant passant une heure ou deux au théâtre; enfin, sauf dans les cas extraordinaires qui, vers la fin, étaient quotidiens, il se couchait de bonne heure, avant minuit, pratiquant ainsi et vérifiant le proverbe anglais qui déclare .que

Early to bed and early to rise,

Is the way to be healthy, wealtliy and wise.

L’encombrement du cabinet de Cavour, encombrement tel, qu’un jour, ayant posé au hasard mon chapeau sur quelque meuble, je ne pus le retrouver, * et que j’ai vu M. de Cavour lui-même chercher en vain sur sa table un billet enfoui depuis trois jours parmi les papiers épars , étonnera sans doute ceux qui seraient disposés à confondre l’ordre matériel et extérieur avec l’ordre dans les idées; deux choses cependant qui, sans s’exclure, proviennent de facul- • tés complètement étrangères l’une à l’autre; ou plutôt l’ordre matériel est un besoin, parfois une servitude, et par conséquent alors une maladie de l’esprit, une lacune dans l’intelligence; l’ordre dans les idées, c’est l’intelligence elle-même. Quoi qu’il en soit, jamais meilleur administrateur ne fut moins méticuleux, et, par certains côtés, plus insouciant que Cavour, de même que jamais homme d’État ne fut moins solennel, plus téméraire de langage, plus prompt, semblait-il, à se compromettre. Seulement on n’est guère compromis que lorsqu’on redoute de l’être. Je conviens d’ailleurs qu’en général le laisseraller est le moindre défaut des hommes actifs, mais Cavour était un homme d’action avant d’être un-, homme actif, et les hommes d’action ont sur les autres cette grande supériorité, que, sachant qu’ils

peuvent compter sur eux -mêmes, confiants dans leurs ressources, certains de se trouver à la hauteur de toute circonstance, ils ont une liberté d’idées, de propos, d’allures qui les sert singulièrement, étant à la fois un de leurs charmes et une de leurs forces.

La bonne et rapide expédition des affaires ne fut pas le seul résultat ni le plus important de l’activité laborieuse de Cavour, car c’est à cette activité , à la gestion personnelle des moindres intérêts du pays . qui en fut la conséquence, qu’est due en grande partie l’implantation de la liberté en Piémont. Cavour, faut-il le répéter encore, était un homme de gouvernement qui avait le mérite de regarder la liberté comme la chose la plus utile au gouvernement, et l’ambition d’en inculquer la pratique au peuple qu’il était appelé à diriger. — Que la liberté de la presse, lui ai-je maintes fois entendu dire, soit illimitée, qu’elle donne naissance à cinquante, cent journaux dont l’influence diminue avec le nombre : alors elle ne sera plus un danger pour les ministres ni même un embarras. — Sur la répression préventive : Voilà, affirmait -il, qui détermine les explosions. — Au sujet de la police politique : Elle favorise les complots, disait-il, elle empêche qu’on ne les découvre.

parce que les conspirateurs qui, sans elle, s’en iraient ourdir leurs trames dans les cafés, la redoutent et se cachent. — Petites raisons, vont murmurer les métaphysiciens de la liberté. Petites raisons, soit, mais qui, lorsqu’elles se traduisent chaque jour, à chaque ■événement, à chaque incident, à chaque détail qui se présente, en actes positifs, tangibles, péremptoires, font pénétrer la liberté dans les mœurs bien autrement .que les plus belles professions de foi ou les programmes les plus pompeux. Cavour faisait peu de cas et moins encore d’usage des étalages de principes, des déclarations solennelles, des grands coups d’épée donnés dans une eau dormante; mais traitant lui-même directement les alTaires, qui, vu sa qualité de président du conseil, pouvaient toutes aboutir, et, pour la plupart, aboutissaient à lui, il frappait, à petits coups continus, quelquefois aussi à coups trèsforts, tantôt ici, tantôt là, à propos d’une pétition concernant la liberté religieuse, ou d’un délit de presse, ou d’un abus de pouvoir, ou d’un conflit entre les autorités et les populations, ou d’une destitution, ou d’un fait en soi insignifiant, martelant peu à peu toute la surface du pays, et

Dans ces durs cerveaux, qu'il façonnait sans cesse.

Comme un coin dans le chêne enfonçant la sasesse.

Après quoi les cerveaux n’étaient pas si durs.

La liberté religieuse, que j’ai nommée en passant, fut, des applications du Statut, une de celles qui sont dues le plus directement à l’activité de Cavour, non pas qu’il y tînt très-particulièrement, mais parce que ce fut celle qui rencontra dans les mœurs, et jusque dans les lois, les plus fréquents et les plus rudes obstacles. « Nous devons, écrivait Cavour à mon père, ménager les susceptibilités, voire même les. préjugés des populations. Partout où il y a quatre protestants, nous permettons un culte public. Mais nous ne saurions tolérer que des missionnaires fana- ' tiques aillent porter le trouble et la discorde au milieu de populations entièrement et exclusivement catholiques. » 11 ne manquera pas de gens qui, en lisant ce passage, hocheront la tête et diront ; Voilà un homme qui ne se soucie guère de la liberté , de conscience, et nous ne conseillons pas aux quatre protestants de s’aviser de l’ennuyer de leurs requêtes. Eh bien, ces gens- là se trompent, et quand les quatre protestants seront gênés, entravés dans l’exercice de leur culte, que dis-je? les quatre! quand un protestant isolé, obscur, imprudent, sans appui, aura contre lui ses voisins, son curé, sa commune, l’administration, la magistrature, la législation

elle-même, il s’adressera à Cavour à qui tout le monde peut écrire, qui lit les lettres de tout le monde et qui, quelles que soient en ce moment-là ses préoccupations, ses inquiétudes ou ses desseins, trouvera le temps de conseiller, de protéger, de sauver le malheureux dans la personne duquel la liberté de conscience est violée.

« O rus, quando te mpicium? » s’écriait, en lS/i8, je ne sais quel petit journal. Ceux qui, en manière de plaisanterie, fredonnaient ces mots d’Horace, auraient été les premiers à courir sus aux Cosaques qui leur fournissaient le sujet d’un agréable, calembour. Ce jeu de mots, toutefois, répondait ou plutôt corfespondait à un sentiment sérieux et assez général. Au milieu de l’elTondrement de l’Europe, les regards, effrayés par l’aspect de tant de ruines, par l’aspect plus menaçant de larges fissures, présage apparent d’un écroulement suprême , aveuglés par la poussière de la première heure, se tournaient, envieux, admiratifs, vers cet empire à la stature imposante, majestueux, serein et, semblait-il, inébran- ' labié, qu’une main sûre et forte tenait immobile et debout. On ne saurait donc s’étonner que la Russie

ait été, pour un temps, considérée comme le refuge et le czar Nicolas comme le champion des intérêts, des instincts et des principes si cruellement froissés et si profondément atteints par le bouleversement de 1848. Aussi, quand éclata la guerre de Grimée, l’Europe entière se trouva tout aussitôt partagée en deux camps; il serait simple de dire que, de ces camps, l’un était libéral et l’autre rétrograde; mais cette délinition aurait l’inconvénient d’être trèsinexacte. Il ne faut pas oublier que, de toutes les victimes de 1848, la liberté fut le plus dangereusement frappée et que, sauf dans les pays où s’agitaient des questions d’indépendance et de nationalité, la révolution avait poussé la plupart des amis éclairés du progrès dans les rangs de la résistance; ces rangs, les libéraux qui venaient d’y combattre n’avaient aucun motif de les déserter pour s’intéresser aux passions et aux ambitions qu’un despotisme vermoulu appelait à son aide. D’autre part, les intérêts matériels qui, durant la bourrasque, avaient été animés envers la Russie de cette dévotion qu’inspire, en temps de choléra, saint Janvier aux lazzaroni napolitains, les intérêts matériels avaient changé de saint et ils tenaient ferme pour le Turc. Ce n’était pas, du reste, qu’il manquât de fort bonnes raisons

à faire valoir en faveur du Turc. En somme, il faut renoncer à définir les partis qui divisèrent alors l’opinion; si tranchés qu’ils fussent, les espèces y étaient confondues de façon à défier la classification. Seulement l’Italie, un de ces pays où l’année 1848 avait amené des événements tout autres que ceux dont, ailleurs, le lugubre fantôme pesait encore sur les esprits, et où elle était liée à des souvenirs prêts, à la première commotion, à se transformer en espérances, l’Italie se réjouit de la .guerre, d’une guerre que la force des choses allait peut-être rendre générale, et là les camps dans lesquels les sympathies se parquèrent furent très-définis. D’un côté, ceux qui se sentaient peu reconnaissants de l’appui naguère prêté par la Russie à l’Autriche; de l’autre côté, les autres.

Toutefois, de la sympathie à l’action, la distance était grande, et un homme d'État de la trempe de Cavour pouvait seul songer sérieusement à la franchir. Déjà, en 1854, vers la fin du printemps, au commencement ou plutôt au prélude des hostilités, Cavour se trouvant avec le comte Lisio chez sa nièce : « Pourquoi, lui dit celle-ci, n’enverriez-vous pas dix mille hommes en Crimée? « — « Ce serait d’une très-bonne politique, » ajouta M. Lisio. Cavour tressaillit, un sourire rapide éclaira son visage, puis

en soupirant : « Ah ! reprit-il, si tout le monde avait votre courage, ce que vous proposez là serait déjà fait. » Quelques mois plus tard, en novembre, un jour qu’il était de nouveau avec le comte Lisio dans le même salon, comme, debout devant la cheminée, il restait pensif et silencieux : « Eh bien ! mon oncle, demanda M'"® Alfieri, partons- nous pour la Crimée? » — « Qui sait? répondit Cavour. L’Angleterre me presse de conclure avec elle un traité qui permettrait à nos troupes d’aller là-bas laver la défaite de Novare. Seulement, que voulez-vous? Tout mon cabinet est hostile à ce projet; Rattazzi lui-même et jusqu’à mon excellent ami La Marmora parlent de se retirer. Mais le roi est pourtnoi, et ànous deux nous l’emporterons. »

On sait qu’en effet le roi et Cavour l’emportèrent.

Seul, de tout le ministère, M. Dabormida persista dans son opposition et donna sa démission ; le portefeuille qu’il abandonnait fut aussitôt pris par Cavour qui, dès lors, en sa double qualité de président du conseil et de ministre des affaires étrangères, acheva de conclure et signa, vers le milieu du mois de décembre, un traité d’alliance offensive et défensive entre le Piémont d’une part et de l’autre l’Angleterre et la France.

Ce traité, dont la clause essentielle était l’envoi

LE COMTE liE CAVOL».

immédiat d’une armée piémon taise en Crimée, est le premier acte politique pai'lequel Cavour ait donné la mesure de son génie. Jusqu’alors son administration, dans des circonstances souvent difficiles, avait révélé en lui les qualités solides de l’homme de gouveniement et les brillantes facultés de l’homme de gouvernement libre. Mais, en pleine paix, sans sollicitation des passions populaires, sans aucune pression sensible du dehors, froidement, dans le secret des méditations solitaires, se décider à lancer son pays dans une guerre dont on ne prévoit ni les conséquences ni le terme, et dans laquelle les intérêts de ce pays sont si indirectement engagés qu’ils semblent à peine fournir un prétexte pour y prendre part; puis, cette décision prise, l’imposer à des collègues récalcitrants, à un parlement effrayé, à une opinion publique émue, hostile, lente à comprendre, c’est là un de ces coups d'audace qu’osent ceux-là seuls qui sentent que leur navire porte César et sa fortune.

Dans le Parlement où, soit à droite, soit à gauche, l’opposition fut très-vive, Cavour présenta et défendit le traité, d’abord en en revendiquant toute la responsabilité, ensuite en le considérant comme un fait

accompli sur lequel on ne pourrait revenir sans froisser les puissances alliées aux instances desquelles le cabinet avait dû se rendre. Sans doute la ratification des corps de l’État avait été réservée, mais il ne fallait pas se dissimuler qu’en la refusant, les Chambres risqueraient de transformer en ennemis, tout au moins de refroidir les amis naturels et éprouvés de la, monarchie sarde. Il exposa que, d’ailleurs, les ouvertures de l’Angleterre et de la France avaient dû être favorablement accueillies par les représentants d’un pays commercialement et politiquement aussi intéressé que 'le Piémont à ce que la Russie n’eût pas le monopole des ports du Levant et la domination exclusive de la Méditerranée. Enfin il insinua que l’Italie n’aurait rien à perdre à ce que son drapeau parût sur les champs de bataille.

En réponse à Cavour, la droite ne manquait pas d’arguments très-forts et, en quelque sorte, palpables : l’état des finances déjà obérées et qu’une expédition coûteuse et prolongée achèverait de ruiner; l’imprévoyance qu’il y avait à réclamer d’une nation se relevant à peine, des sacrifices qui non-seulement n’étaient pas indispensables, mais qui étaient inutiles; la folie d’envoyer des concitoyens se faire

tuer dans des combats lointains pour une cause étrangère, alors que tant de sang piémontais fumait encore à quelques lieues de Turin. Quant aux puissances, que leur importaient deux ou trois régiments de plus? Elles comprendraient à merveille que le Piémont, petit auprès d’elles, appauvri, surchargé, si récemment éprouvé, ne fût pas en situation de leur prêter un secours qui, en tout cas, serait inefficace et dispi'oportionné aux ressources dont elles disposaient elles-mêmes. Que l’Angleterre, en face de la supériorité numérique de l’armée française, trouvât commode de réparer, sans qu’il lui en coûtât rien, les pertes qu’elle subissait sous les murs de Sébastopol, la chose était naturelle sans doute; mais si c’était là le prix de sa bienveillance, déjà achetée par tant de concessions, mieux valait quelque relâchement dans une intimité dejour enjourplus exigeante. D’ailleurs, qui pouvait dire si les péripéties de la lutte n’amèneraient pas une transaction dans laquelle le Piémont ne serait plus qu’un embarras dont, pour sûr, on ne s’embarrassait guère ?

Bien que par d’autres motifs et faisant valoir d’autres arguments, la gauche extrême fut encore plus acharnée dans son opposition que la droite. — Nous ne gagnerons à la guerre , dit Farina , ni

gloire, ni considération politique, ni influence morale, ni môme l’estime des autres puissances. — L’alliance qu’on nous fait contracter, déclara le Vénitien Tecchio, nous rend complices de l’oppression des peuples et nous jette impuissants, désarmés, ruinés, à la merci de l’étranger. — Si la Chambre ratifie ce traité, s’écria Brolîerio, c’en est fait du Piémont et de l’Italie! La plupart demandaient non pas quel engagement avaient pris les puissances, mais si elles avaient pris quelque engagement, donné quelque assurance en retour de l’appui effectif qu’elles recevraient du Piémont. Tous repoussaient, non-seulement comme inopportune et pleine de périls, mais comme antinationale et odieuse, une alliance qui, à travers la France et l’Angleterre, unirait l’Italie à l’Autriche, définitivement engagée, depuis quelques jours, dans la politique où l’on voulait précipiter la Sardaigne.

Que le traité qui avait lié l’Autriche aux puissances occidentales eût eu précisément pour effet de hâter la conclusion de celui qui était présenté aux Chambres sardes, Cavour ne pouvait pas le dire ; il ne pouvait pas dire que c’était pour l’Italie un grand péril que cette ligue qui, s’établissant en dehors d’elle, se consoliderait contre elle; encore moins pouvait-il

indiquer la nature de ce péril, parce que le pays qui en était menacé n’existait encore, pour les chancelleries européennes, qu’à l’état d’expression géographique; il ne pouvait pas dire qu’il jetait le Piémont dans l’alliance comme un brandon de discorde, et qu’il suivait l’Autriche afin de la devancer et, par là, de la vaincre, lin seul mot agressif, la moindre parole d’espérance, eussent indisposé la France et l’Angleterre à qui le concours de l’Autriche était plus nécessaire que le secours du Piémont, et qui, d’ailleurs, n’eussent point été d’humeur à encourager les visées de Cavour en qui elles voyaient, l’Angleterre surtout, le ministre d’un pays capable de mettre en ligne vingt mille hommes de bonnes troupes, rien de plus. Je crois bien qu’aux Tuileries on vit clair en cette affaire ; on y comprit que l’adhésion du Piémont n’était qu’un procédé politique, une façon hardie « d’affirmer » l’Italie; aussi fut-on à Paris plus réservé et plus froid qu’à Londres où les sentiments de haine et de crainte qu’inspirait la Russie étaient tels qu’il y semblait tout naturel que le Piémont les partageât. Ailleurs, dans la masse du public européen, Cavour fut accusé d’ambition, mais d’ambition mesquine et de vanité, regardé comme possédé de la rage de jouer un rôle, de se

grandir aux dépens de son pays, de se faufiler parmi les puissants afin d’enller son importance personnelle. On rappela la fable de la grenouille. Cavour, de son côté, agissant en ministre italien et réduit à parler exclusivement en ministre piémontais, condamné à des ménagements sans nombre, à mille réticences, à se défendre par des arguments presque dérisoires, Cavour était obligé de tendre tous les ressorts de son influence personnelle pour arracher le consentement du pays à une politique dont son génie seul entrevoyait les horizons lointains et que seul le succès pouvait absoudre.

Ce fut, du reste, le caractère constant de la politique de Cavour d’être à la fois embarrassée et hardie, compliquée et simple. On dirait un tableau dont le premier plan serait un fouillis inextricable, une accumulation incohérente de ronces, de rochers, de cailloux, d’herbes, de flaques d’eau, une confusion de toutes sortes d’objets, tandis qu’au fond, pur et lumineux, éclairant la toile, fascinant le regard et faisant oublier tout le reste, se détache le sujet principal. OEuvre d’art ou œuvre de politique, la main du maître se reconnaît toujours. Cette main du maître, on la reconnut du premier coup d’œil, à Vienne, dans le traité conclu à Turin. « Voilà, » dit,

en apprenant cette nouvelle, un ministre autrichien,

« voilà un coup de pistolet tiré à bout portant à nos oreilles. »

Coup de pistolet pour l’Autriche, pour Cavour coup de partie. Le traité, soumis au Parlement, fut enfin ratifié par quatre-vingt-quinze voix contre soixante-quatre. La majorité vota sans élan, de nécessité, prête, au premier incident fâcheux, à faire au ministère un crime de l’appui quelle avait été contrainte de lui prêter. Le roi lui-même poussait plus mollement à l’expédition, depuis qu’il avait dû renoncer à en prendre en personne le commandement. En revanche , le général La Marmora, à qui ce commandement avait été confié, était plein de feu et, avec son énergie et son activité habituelles, hâtait les préparatifs. De son côté, Cavour, comme ministre des finances, se mettait en mesure de pourvoir aux frais de la guerre. 11 avait été vaguement question d’un subside fourni par l’Angleterre. En Piémont, ce subside n’eût pas mécontenté l’opinion, qui était même disposée à reprocher au ministère de n’en avoir pas fait une des conditions du traité. Mais si la proposition en fut réellement faite, ce qui me paraît douteux, je dirai tout à l’heure pourquoi, Cavour la repoussa absolument : il entendait que le Piémont

figurât dans la lutte, non pas en auxiliaire stipendié, mais en allié et sur un pied d’égalité parfaite avec les puissances auxquelles il s’associait pour mieux établir et non pour aliéner sa propre indépendance. Un emprunt fut donc conclu, favorisé toutefois.et garanti par le gouvernement anglais, Cavour, selon sa coutume, se gardant d’exagérer un sentiment juste en soi et s’arrêtant où la dignité eût dégénéré en susceptibilité. Il en est des principes comme de ces fruits naturellement excellents, mais que les enfants pressent jusqu’à les rendre amers en en voulant extraire les dernières gouttes. Cavour n’exprimait pas le suc des principes au point d’en altérer la saveur.

L’armée piémon taise s’embarqua au printemps, un an environ après la conversation que j’ai rapportée avec M'"® Alfieri. Je reviens sur cet incident et j’en rappelle la date , parce qu’on y discerne les vraies origines des sollicitations de l’Angleterre. Lorsque ces sollicitations parvinrent de Londres à Turin, il est évident qu’elles firent retour au lieu où elles étaient nées. Sir James Hudson était assez lié avec Cavour pour subir son inlluence, aussi bien qu’assez intelligent pour le comprendre à demi-mot. C’est là, me semble-t-il, ce qui rend peu probable

qu’aucune proposition de subvention pécuniaire ait jamais été faite par le cabinet britannique. Sur ce point vital pour sa politique, Cavour n’avait jamais dû laisser planer l’ombre d’un doute.

Les débuts de l’expédition ne furent pas heureux, ou plutôt ils furent mélancoliques. En Crimée, l’armée ne rencontra pas d’abord l’ennemi, mais elle trouva le choléra qui lui ravit quelques-uns de ses meilleurs soldats et de ses plus brillants officiers. Le siège se prolongeait, et les bulletins an-ivaient à Turin y apportant le deuil sans la compensation de la gloire, et remplissant la ville d’une tristesse dont l’absence de tout fait d’armes augmentait l’amertume. C’était aloi s que la loi Rattazzi soulevait contre le ministère la tempête dont je n’ai pas à rappeler la violence. Et tandis que Cavour tenait tête à l’orage, il voyait la nation inquiète , écoutant les bruits qui venaient de Crimée, toute prête à se redresser pour lui demander compte de tant de sacrifices inutiles. Tout d’un coup Gênes se pavoise, Turin s’illumine, le pays entier est en fête. Cavour est un grand homme. L’armée piémontaise a livré une bataille et remporté une victoire !

La position se détendit. « La session chemine assez bien, écrivait Cavour vers la fin de l’année.

l’opposition est fort réduite en nombre et singulièrement adoucie dans ses formes. Il n’y a guère que X. qui de temps en temps vient beugler quelques mauvais lieux communs auxquels personne ne fait attention. Nos seuls adversaires redoutables , ce sont les cléricaux; mais ils sont sans influence véritable sur le pays, et leurs intrigues à la cour commencent à être déjouées. A tout prendre, nous marchons passablement. »

Après la guerre, le congrès. Après avoir fait briller l’épée aux yeux de tous, Cavour avait à faire entendre aux oreilles de tous la voix de l’Italie. Cette voix, l’Autriche, décidée à y rester sourde, eût préféré lui imposer silence, et n’entendait pas qu’on lui donnât le retentissement et l’autorité d’une tribune ofliciellement européenne. Il n’était pas, disait-elle, de la dignité des puissances d’admettre à leurs délibérations un méchant État de quatre millions d’âmes. Cfe n’était pas parce que le Piémont avait tardivement et à grand’peine expédié en Crimée quelques chétifs bataillons, qu’il pouvait prétendre à traiter de pair avec des empires dont les armées comptaient par centaines de mille hommes. Prendre au sérieux la mouche du coche, cela était ridicule et contraire à toutes les traditions diplomatiques. Quant à l’Italie,

qui d’ailleurs n’avait rien à voir en cette affaire, elle se trouvait très-suffisamment représentée par le cabinet de Vienne. 11 y eut un moment d’hésitation. Mais l’Angleterre insista, la France encore plus, et plus que tons les autres la Russie, dont le moindre souci était de plaire à l’Autriche. Cavour partit pour Paris.

Il partit assez découragé, n’ignorant pas que les puissances alliées avaient été un moment fort ébranlées par les déclarations de l’Autriche, et en concluant qu’elles estimeraient s’être acquittées envers le Piémont en exigeant son admission au congrès ; il craignait d’ailleurs les dispositions qu’il rencontrerait, se défi.ant de la diplomatie, qu’il savait en général également hostile à sa personne et à sa politique, ne sachant trop si le rôle de comparse ne lui serait pas assigné, et si, représentant d’un État de troisième ordre, il n’aurait pas à payer en complaisances l’acte de condescendance dont il était l’objet. « A quoi bon aller là-bas, disait-il à un ami, pour être traité comme un enfant? » La brusque terminaison de la guerre l’avait surpris; elle avait, je ne dirai pas dérangé ses plans , mais coupé court à ses combinaisons, renversé l’échafaudage de ses espérances. Qu’on se figure un joueur, à son arrivée à Baden, trouvant le salon de conversation fermé pour

la saison. Sans doute le but ostensible, immédiat que Cavour s'était proposé avait été atteint. Le prestige des armes piémontaises était relevé et la bannière italienne s’était glorieusement déployée <à côté et en face des premiers drapeaux du monde. Mais, au delà du but ostensible et immédiat , Cavour en avait entrevu ou plutôt attendu un autre, indistinct, inconnu, qui surgirait des hasards de la lutte. 11 avait compté sur l’imprévu. Or, l’imprévu semblait étouffé dans son berceau par la paix.

Pendant la première phase du congrès, aussi longtemps que se discuta le plan général de la paix, Cavour se tint en arrière, dans une attitude modeste, de bon goût aussi bien que de bonne politique, laissant aux grandes puissances le règlement de ces stipulations essentielles qu’au prfx-de tant de sacrifices elles avaient acquis le droit, les unes de réclamer et l’autre de débattre. Appelé, conformément à l’usage, à se prononcer, il donnait son avis en quelques mots, sans peser, avec modération , mais avec une précision et une connaissance du sujet qui d’emblée provoquèrent l’étonnement d’hommes condamnés par métier à ne s’étonner de rien. Très-vite on comprit qu’il y avait et surtout qu’il y aurait à compter avec cet esprit vaste et mesuré, délié et

hardi. De son côté Cavour observait, découvrait, dans le conflit des opinions et des intérêts, les ressorts cachés qu’un jour il pourrait faire jouer, il prenait rang en tête des affaires européennes, pénétrait dans l’intimité de celui qui , dans ce premier rang , tenait la première place, reconnaissait que la paix, comme la guerre, a ses complications inattendues et ses hasards propices , et prévoyait enfin que l’imprévu n’était qu’assoupi.

On sait que, dans le sein du congrès, deux tendances- ne tardèrent pas à se manifester, et que la Russie trouva auprès de la France quelque appui contre l’hostilité acharnée de l’Angleterre soutenue par l’Autriche. Ce rapprochement de l’Angleterre et de l’Autriche était un coup terrible pour Cavour dont la politique, du jour de son arrivée au pouvoir, reposait sur l’alliance anglaise. Cette alliance constamment maintenue, cimentée par la guerre de Crimée, de quel secours serait- elle désormais au Piémont partageant avec son ennemi mortel l’amitié et la bienveillance du cabinet britannique? Quelle serait d’ailleurs la limite des sacrifices quelle imposerait au plus faible, et ne deviendrait-elle pas, du même coup, odieuse à l’Italie et en elle-même stérile? Enfin, interprète et mandataire d’une nationalité bri-

318 LE COMTE DE CAVOUn!

sée dont les tronçons palpitants s’agitaient pour se rejoindre, Cavour pouvait- il rester insensible aux vœux de populations arbitrairement opprimées par des combinaisons pareilles à celles qui avaient déchiré son pays ? Pouvait-il aider à l’écrasement diplomatique d’une nationalité? Pouvait-il, par son vote ou seulement par son silence , consacrer un procédé politique contre lequel sa présence au congrès était une vivante protestation ? D’autre part , se détacher de l’Angleterre, c’était, pour le Piémont, perdre à la fois un guide et un soutién , s’isoler, petit État constitutionnel, au milieu de puissances jalouses les unes de son indépendance , les autres de sa liberté, abandonner pour un appui douteux, auquel, en définitive, il n’avait aucun droit, des sympathies certaines et obligées; c’était se lancer, solitaire et frêle esquif, sur la haute mer des aventures.

Le pilote espéra s’en tirer sans trancher le câble qu’il avait mis tant de soin à tisser; il crut qu’il suffirait de l’allonger. Il est même probable qu’ auparavant il consulta l’état du ciel et vit poindre à l’horizon quelque brise favorable. En ce temps-là, au mois de mars 185(5, Cavour dit à un ami : « Dans trois ans nous aurons la guerre, la bonne. » Quoi qu’il en soit, ce fut à l’occasion du sort réservé aux Principautés

danubiennes qu’il se prononça avec une vivacité qui ne fut pas goûtée à Londres. Connaissant à fond les traités innombrables relatifs à ces malheureuses principautés, instruit de tous les détails, au courant des événements contemporains et des incidents quotidiens de leur histoire, il prit en main la cause de l'union, et s’en constitua, en quelque sorte, le défenseur d’office auprès du congrès, où, tout naturellement, il se trouva, dans le long débat qui eut lieu à ce sujet , remplir le rôle principal , le plus en vue. 11 ne cessa dès lors de prendre une large part aux discussions, et l’étendue, la solidité de son savoir, la fermeté de son intelligence, la clarté de son exposition, sa perspicacité politique, son aptitude à débrouiller les affaires lui assurèrent, dans les délibérations, une autorité de jour en jour moins contestée. Sa valeur et son crédit personnels rejaillirent sur le Piémont, qu’ils élevèrent dans l’opinion à la hauteur d’une puissance secondaire et qui leur dut une considération, une influence, une importance auxquelles, avec un autre représentant, il lui eût été interdit de prétendre. A Paris, du reste, comme à Turin, les manières faciles de Gavour, l’absence, chez lui, de toute affectation, de tout apprêt, la liberté de son langage, son parfait naturel, en un mot la forme

LE COMTE DE CAVOUIl.

aimable de son génie , dissipèrent les premiers préjugés, aplanirent les premiers obstacles et frayèrent la voie à un ascendant dont nul ne songeait à se défendre, et qui graduellement s’imposait sans qu’il y parût.

L’Italie toutefois attendait ; sans espérer beaucoup de cette assemblée souveraine sur les décisions de laquelle l’Autriche, que tous ménageaient encore, pesait d’un si grand poids, elle se demandait avec inquiétude si le congrès se séparerait sans que son nom eût été seulement prononcé. Son nom dit à haute voix, — rien de plus, puisque la paix était pour le moment à l’ordre du jour, — cela lui suffisait. A vrai dire, elle était plus exigeante qu’il ne semble aujourd’hui. Prononcer le nom de l’Italie, c’était, d’un mot, d’un seul mot, constater une situation jusqu’alors niée par la diplomatie, c’était poser une question absolument interdite dans la langue officielle, c’était, du fait qu’on la posait, la résoudre contre l’Autriche. Cavour, lui aussi, attendait, sachant bien que parler de l’Italie, c’était parler pour elle, anxieux, mais contenant son impatience, comprenant que le mot magique qui flamboierait comme un « Mane Thecel Phares » sur la muraille crevassée de l’édifice politique européen , n’aurait son sens prophétique , son

prix et son éclat qu’à la condition de sortir d’une autre bouche que de celle d’un Italien. Il n’attendit pas en vain.

Les membres de la conférence touchaient au terme de leurs travaux , toutes les stipulations essentielles étaient réglées, lorsque, dans une des dernières séances, le comte Walewski , président du congrès , et, à ce titre, particulièrement charge d'introduire les sujets de délibération, appela tout d’un coup l’attention des plénipotentiaires sur l’état de l’Italie, état, disait -il, dangereux pour l’Europe qui risquait de voir la paix constamment troublée par ces tentatives’ révolutionnaires qui sont la conséquence inévitable des régimes impopulaires et oppressifs, M. Walewski, en terminant, engagea le congrès à adresser une note aux princes italiens pour les presser de ne point s’écarter des clauses du traité de Vienne et pour leur conseiller une politique intérieure plus libérale. Le débat que souleva cette proposition inattendue ne fut pas long. Le comte Buol s’opposa formellement à l’entrée en matière d’un sujet qui, selon lui, n’était en aucune façon de la compétence du congrès, et sur lequel toute discussion nonseulement serait inopportune , déplacée et stérile , mais entraînerait la retraite immédiate de l’Autriche,

et, par conséquent, mettrait à néant l’œuvre entière du congrès. Cavour sentait bien que ce veto de l’Autriche coupait court à toute délibération sérieuse et que l’incident en resterait là; il n’essaya pas moins de réfuter les arguments de son adversaire, ou plutôt, saisissant l’occasion au vol, il exposa ses propres vues, rapidement, en peu de mots, disant les maux de l’Italie, indiquant les remèdes; et quand, le comte Buol insistant, la conversation fut close, le nom de l’Italie était, en dépit de l’Autriche, inscrit en toutes lettres sur les registres de l’état civil européen.

Cavour ne s’en tint pas aux quelques paroles qu’il avait prononcées dans l’enceinte fermée du congrès. Le débat écarté fut repris, et, à avoir voulu l’arrêter, l’Autriche gagna d’abord qu’il fut public au lieu d’être secret , ensuite qu’une seule des parties s’y fit entendre, enfin qu’il dut au patronage de la France et de l’Angleterre, sous lequel il se produisit, un grand retentissement et une incontestable autorité. Le mémorandum dans lequel Cavour, s’adressant aux cabinets de Londres et de Paris, leur exposait les envahissements de l’Autriche, la situation diflicile que ces envahissements faisaient au Piémont, la condition déplorable à laquelle ils réduisaient le

reste de l’Italie, ce mémorandum indiquait quelquesuns des palliatifs à apporter à un état de choses intolérable, et laissait entrevoir que le Piémont pourrait bien être contraint de recourir, contre son gré, à des moyens extrêmes, et, menacé par l’Autriche, miné par la révolution , de chercher un jour son salut dans les inspirations du désespoir. Cet écrit, plaidoirie habile, manifeste audacieux, devenait un acte politique de la plus haute gravité, par la complicité apparente des puissances qui en avaient accepté la dédicace.

Le congrès terminé, Cavour accompagna le roi à Londres. Là et alors seulement il put tout à fait constater la rupture. Il vit qu’on ne lui pardonnerait pas de sitôt d’avoir ménagé la Russie , défendu l’indépendance des Principautés, en somme mollement soutenu les exigences de l’Angleterre; il reconnut d’ailleurs qu’un bon prétexte pour lui en vouloir convenait à la politique du jour; bref, il trouva les dispositions du cabinet britannique complètement modifiées, refroidies à l’égard du Piémont, et, à l’endroit de l’Italie, glacées. Cavour fut douloureusement surpris. Il ne s’était pas attendu à un accueil aussi hostile. Lord Clarendon l’avait mal préparé à lord Palmerston.

Ici j’ouvre uné parenthèse pour y placer une lettre écrite par Cavour pendant le congrès, à la date du 12 avril, et adressée à Rattazzi. Cette lettre, récemment publiée, a fait trop de bruit, et elle est par elle-même un document trop important, pour que je me dispense de la reproduire; je ne saurais d’ailleurs passer sous silence les commentaires auxquels elle a donné lieu. La voici telle quelle a paru dans la brochure de M. Berti :

(I Cher collègue (Rattazzi était alors ministre de l’intérieur), j’envoie un courrier à Chambéry, afin de pouvoir vous écrire sans réticences. J’aborde maintenant le second sujet de ma lettre et le plus important. Convaincu que l’impuissance de la diplomatie et du congrès aura de funestes effets en Italie, et placera le Piémont dans des conditions difliciles et dangereuses, j’ai pensé qu’il convenait d’examiner s’il ne serait point possible d’arriver à une solution complète par les moyens héroïques... les armes. Dans ce but, j’eus hier matin la conversation suivante avec lord Clarendon : « Milord , ce qui s’est passé au congrès prouve deux choses : 1° que l’Autriche est décidée à persister dans son système d’oppression et de violence envers l’Italie; 2" que les efforts de la diplomatie sont impuissants à modifier

son système. Il en résulte pour le Piémont des conséquences excessivement fâcheuses. En présence de l’irritation des partis d’un côté, et de l’arrogance de l’Autriche de l’autre, il n’y a que deux partis à prendre : ou se réconcilier avec l’Autriche et le pape, ou se préparer à déclarer la guerre à l’Autric'je dans un avenir peu éloigné. Si le premier parti était préférable, je devrais à mon retour à Turin conseiller au roi d’appeler au pouvoir des amis de l’Autriche et du pape. Si, au contraire, la seconde hypothèse est la meilleure, mes amis et moi nous ne craindrons pas de nous préparer à une guerre terrible , à une guerre à mort, the war to the knife, la guerre jusqu’avec les couteaux. Ici je m’arrêtai. Lord Clarendon, sans montrer ni étonnement, ni désapproba- * tion, dit alors : « Je crois que vous avez raison; votre position devient bien difficile, je conçois qu’un éclat devienne inévitable, seulement le moment d’en parler tout haut n’est pas encore venu. » Je répliquai :

« Je vous ai donné des preuves de ma modération et de ma prudence; je crois qu’en politique il faut être excessivement réservé en paroles et excessivenien décidé quant aux actions. Il y a des positions où il y a moins de danger dans un parti audacieux que dans un excès de prudence. Avec La Marmora je suis per-

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suadé que nous sommes en état de commencer la guerre , et pour peu qu’elle dure , vous serez bien forcés de nous aider : » Lord Clarendon répliqua avec une grande vivacité: «Oh! certainement, si vous êtes dans l’embarras, vous pouvez compter sur nous, et vous verrez avec quelle énergie nous viendrons à votre aide. »

« Après quoi , je ne poussai pas plus loin et me bornai à quelques expressions d’amitié et de sympathie pour lord Clarendon et pour l’Angleterre. Vous pouvez juger vous-même de l’importance des paroles prononcées par un ministre qui a la réputation d’être prudent et réservé. L’Angleterre, que la paix afflige, verrait, j’en ai la certitude, naître avec plaisir l’op- • portunité d’une nouvelle guerre et d’une guerre aussi populaire que l’affranchissement de l’Italie. Pourquoi donc ne pas profiter de sa disposition et tenter un effort pour accomplir les destinées de la maison de Savoie et de notre pays? Cependant, comme il s’agit d’une question de vie ou de mort , il nous faut procéder avec une grande circonspection; c’est pour cela même que je crois qu’il est convenable que je me rende à Londres pour m’y entretenir avec lord Palmerston et les autres chefs du gouvernement. Si ceux-ci partagent la manière de voir de Clarendon,

il faut se préparer secrètement, faire l’emprunt de trente millions, et, au retour de La Marmora, adresser à l’Autriche un ultimatum qu’elle ne pourra accepter et commencer la guerre.

« L’empereur ne saurait s’opposer à cette guerre, en sqcret il la désire. 11 nous aidera certainement s’il voit l’Angleterre disposée à entrer dans la lice. Je tiendrai, d’ailleurs, avant mon départ, à l’empereur un discours analogue à celui que j’ai adressé à lord Clarendon. Les dernières conversations que j’ai eues avec Ipi et avec ses ministres étaient de nature à préparer la voie à une déclaration de-guerre. L’unique obstacle à prévoir, c’est le pape. Qu’en faire dans le cas d’une guerre italienne ?

« J’espère qu’ après avoir lu cette lettre, vous ne me croirez pas atteint d’une fièvre cérébrale ou tombé dans un état d’exaltation mentale. Au contraire, ma santé intellectuelle est excellente; jamais je ne me suis senti aussi calme; je me suis fait une réputation de modération. Clarendon me l’a souvent dit, le prince Napoléon m’accuse de mollesse et môme Walewski me félicite de ma contenance. Mais, en vérité, je suis persuadé qu’on pourra, avec grande chance de succès, essayer de l’audace. Comme vous pouvez en être convainciu, je n’assumerai aucun en-

gagement ni prochain ni éloigné; je recueillerai les faits, et , à mon retour, le roi et mes collègues décideront de ce qu’il y aura à faire,

« Aujourd’hui encore il n’y a pas de conférence. Le procès-verbal de la séance orageuse de mardi n’a ])as été préparé. Lord Clarendon' est très-disposé à renouveler la lutte avec Buol, mais peut-être celui-ci cherchera-t-il à l’éviter en ne faisant pas d’observations sur le protocole. Cependant Clarendon a envoyé Cowley auprès de Hübner pour lui dire que toute l’Angleterre serait indignée des paroles prononcées par le ministre autrichien quand elle en aurait connaissance. Aujourd’hui dîner monstre chez l’empereur. Il me sera difhcile de lui parler; je lui demanderai de m’accorder une audience particulière. »

Telle est cette lettre, écrite d’un seul jet, sous l’empire d’une pensée unique, violente, et contre les allégations de laquelle lord Clarendon , en ce qui le touche , a protesté dans une séance de la Chambre des lords. De là un débat regrettable.

Un mot d’abord sur la cause immédiate de ce débat. La publication de quelques lettres intimes , parmi lesquelles se trouve celle que je viens de citer, a généralement paru intempestive, et, pour ne pas

dire plus, prématurée. En effet, le caractère confidentiel de ces pages tracées en courant, en toute liberté, en pleine sécurité, sous l’impression du moment, les communications évidemment destinées à rester secrètes qu’elles renferment, les appréciations rapides, hasardées, sur les choses, sur les hommes, les boutades qui s’y rencontrent, auraient dû les préserver du grand jour, les garder sous triple sceau aussi longtemps qu’elles risquaient de servir de petites rancunes , de blesser de justes susceptibilités, de mettre sur la sellette des hommes qu’elles compromettaient, et, en définitive, de compromettre surtout celui dont la correspondance familière a été ainsi transformée en arme de parti. La preuve, du reste, ne s’est pas fait attendre :• lord Clarendon, et il en avait le droit incontestable, a nié avoir tenu les propos , avoir eu l’attitude que Cavour lui attribue ; il a nié avec une grande modération de langage et une rare courtoisie, gêné par la certitude de ne pouvoir être contredit, retenu par la crainte de troubler la paix d’un tombeau, mais enfin il a nié et le tombeau est demeuré silencieux.

A vrai dire, je crois qu’il n’est pas très-difficile de concilier, toutes contradictoires qu’elles semblent, les assertions de Cavour et celles de lord Clarendon.

LR COMTE DE CAVOÜR.

Lord Clarendon n’est pas tenu de se rappeler aujourd’hui les détails d’une conversation, selon toute apparence libre et à bâtons rompus, qui a eu lieu en 1856; le ton de ses paroles, l’accent de sa voix, ses gestes ne sauraient être présents à sa mémoire. Sur deux points principaux seulement ses souvenirs peuvent être, et même sont nécessairement précis. En premier lieu, il est certain de n’avoir jamais entendu pousser le Piémont à la guerre; ensuite il ne doit pas avoir oublié que ses sympathies avouées, officiellement et inofficiellement proclamées , étaient ouvertement , complètement acquises à l’Italie et à son plénipotentiaire, car, au congrès, Gavour représentait l’Italie. Maintenant, que Gavour se soit fait d’étranges illusions sur l’appui que lui fournirait la Grande-Bretagne dans l’hypothèse d’une lutte contre l’Autriche, cela est évident; que ces illusions, promptement dissipées à Londres , lui aient à Paris fait prendre des assurances bienveillantes pour des promesses positives, cela est probable; mais que ces assurances bienveillantes aient été données, on n’en saurait douter. Lord Clarendon eût en quelque sorte démenti toute sa conduite antérieure et postérieure, eût interverti ses allures s’il eût fait une réponse sèche, un

accueil réservé à Gavour venant lui parler de Tltalie. Et comment expliquer que Gavour, après utr entretien d’où il serait sorti désespérant de l’appui éventuel de l’Angleterre, fût rentré chez lui pour rédiger, d’accord avec cette même Angleterre, le mémorandum où je lis le passage suivant : « Troublé à l’intérieur par l’action révolutionnaire, excité au dehors par un régime de répressions violentes et d’occupations étrangères, menacé par l’extension de la puissance autrichienne, le Piémont peut, à un moment donné, être forcé d’adopter des mesures extrhnes dont il est impossible de prévoir les conséquences. » Ge passage me paraît concluant. Induit en erreur par une foule de circonstances, par le ton de la presse anglaise, par le fait que les whigs étaient aux affaires , par ses conversations particulières avec les Anglais qu’il rencontrait, par son intimité avec le ministre d’Angleterre à Turin, par ses rapports avec lord Glarendon, trompé aussi, il faut le dire, par cet optimisme à travers lequel il regardait volontiers les sentiments des autres, ébloui par la perspective qui lui avait soudain apparu, entraîné par son propre élan, Gavour s’était imaginé, après s’être séparé du.cabinet britannique, qu’il n’en serait pas moins sûrement suivi par l’Angleterre dans toute en-

Ireprise ayant pour objet l'indépendance de l’Italie. Encore-une lois, lord Clarendon l’avait mal préparé à lord Palmerston. Ne serait-ce point peut-être que lord Palmerston avait mal préparé lord Clarendon ? La sympathie officielle du représentant britannique pour l’Italie ne pouvait -elle pas être le résultat d’une erreur pareille à celle dont ce représentant fut la victime lorsque, dans le congrès, il se montra d’abord un des plus chauds promoteurs de l’union des Principautés?

Définitivement abandonné de l’Angleterre, Cavour se trouvait, lui et son pays, « sur la pointe d’une aiguille », situation dont le principal inconvénient est qu’on ne saurait y rester longtemps. 11 fallait donc en sortir au plus tôt et surtout en sortir du bon côté. Ce bon côté, tout en retournant à Turin, Cavour le chercha. Un grand pas, du reste, était fait. L’Italie frémissait de joie et d’enthousiasme, elle se sentait vivre, elle avait des soldats et elle avait des hommes d’État!

• Ce qui s’était commencé en Crimée, le congrès l’avait continué, quelqu’un l’achèverait un jour. Ce quelqu’un, la voix populaire le désignait, et des souscriptions publiques s’ouvraient partout pour offrir à Cavour des témoignages de la reconnaissance nationale. Quant à lui, il rapportait à Turin l’acte de

naissance du royaume dont on se souvient qu’en ses rêves de jeune homme il se voyait ministre; et, en se rappelant l’initiative du comte Walewski, — un mot de l’empereur Napoléon qui avait dit à Victor- Emmanuel: « Que pourrait-on faire pour l’Italie? » — peut-être encore quelques autres incidents de sa brillante campagne diplomatique, il se demanda sans doute si, après avoir fait reconnaître l’enfant, il n’aurait point trouvé le parrain.

Il y eut un temps de répit. La guerre avait promptement lassé une société déshabituée du bruit des armes, société d’usines, d’expositions universelles, d’économie politique, croyant à la paix avec fanatisme, comme un avare croit aux lois qui interdisent le vol. Aux agitations de la lutte, aux ondulations du congrès, avait succédé le calme plat si propice à la navigation des intérêts. A l’horizon, les affaires, la hausse, l’azur, et qui se fût avisé d’y signaler le moindre point noir eût vu l’Europe entière l’accabler de ses colères. De. là pour l’Italie une phase d’arrêt, de recul apparent, Cavour contraint de carguer ses voiles jusqu’à ce qu’un bon vent d’ouest vînt les enfler.

Le danger que faisait courir au Piémont un repos trop prolongé était que la guerre de Crimée et ses

suites diplomatiques arrivassent graduellement à l’état d’épisode honorable sans doute et glorieux, mais rattaché à l’ensemble par de faibles liens qui iraient toujours s’usant, jusqu’à ce qu’ils fussent rompus. Alors tout serait à recommencer. Ce danger, Cavour ne pouvait manquer d’y être sensible et de comprendre qu’à l’Italie non-seulement il fallait la guerre, mais encore qu’il la fallait à courte échéance. 11 disait bien qu’elle aurait lieu dans trois ans, et il le croyait, un peu moins cependant, je m’imagine, qu’il ne le disait.

Pendant le congrès il avait eu, sa lettre à Rattazzi le prouve, un jour d’espérance folle, de prodigieuse illusion, il avait cru à la guerre immédiate. Comment donc avait-il pu être le jouet d’une telle hallucination? J’ai lu qu’en certaines contrées l’air est si diaphane que les objets les plus distants paraissent tout proches aux regards trompés par la limpidité de l’atmosphère ; dans ces contrées au doux climat, quand le voyageur, après une pénible ascension à travers les ravins et les bois , parvient sur quelque sommet, il voit soudain le but auquel il tend se dessiner à ses yeux si net et si distinct qu’il lui semble que quelques pas seulement l’en séparent. 11 se remet en route et il s’aperçoit alors que la marche

qui l’amènera au but auquel il avait cru toucher est encore longue et rude. Qu’on se rappelle Cavour allant à Paris découragé, puis là, trouvant les dispositions plus favorables qu’il ne se l’était figuré, dès lors se frayant son chemin , avançant en faveur, en crédit, en influence, bien vu de la Russie, se croyant sûr de l’opinion publique anglaise, accueilli par l’empereur Napoléon, et voyant la figure de l’Italie se dresser tout à coup devant le congrès. Ce jour-là, il est vrai, Cavour eut une illusion, mais ce ne fut qu’une illusion d’optique.

Seulement après l’illusion, vinrent la réalité, la longue marche, les ravins et les ronces. « La politique, écrivait Cavour de retour à Turin, me donne bien des soucis... Abandonnés par l’Angleterre, ayant en présence l’Autriche malveillante et hostile, devant lutter contre Rome et les autres princes italiens, vous devez comprendre combien est difficile notre position. Je ne suis pas découragé malgré cela , car je crois que le pays est avec nous. Les élections générales le prouveront. La lutte sera vive, car le parti clérical déploiera tous ses moyens. Mais je crois qu’il sera battu , car la droite modérée refuse absolument de se joindre à lui et se montre disposée à soutenir le ministère. Si les élections n’étaient pas entièrement

ministérielles , la position deviendrait à peu près intenable... »

Les élections furent loin d’être entièrement ministérielles. La réaction, suite naturelle de toute grande secousse, se produisit plus qu ailleurs en Italie, où un parti puissant était si fortement intéressé à la consolidation de la paix. D’ailleurs, en Piémont, il ne manquait pas de gens pour déclarer que le seul résultat positif de la guerre était d’avoir coûté dix mille hommes et cent millions, ajoutant qu’à ce prix la réputation personnelle que s’était faite à Paris le comte de Cavour revenait bien cher au pays. A cela, Cavour faisait une réponse analogue à celle qu’il me fit un jour, en 1852, alors qu’il passait pour un conservateur, pour le représentant de l’ordre, pour remplir, en Italie, le rôle répressif que jouaient en ce temps-là, sur tous les théâtres politiques de l’Europe, tous les hommes d’épée ou de gouvernement. Causant avec lui, je lui exprimais mon regret de voir que le Piémont n’eût pas repris le vieil et glorieux étendard de Savoie. « Nous avons, dit-il vivement, dépensé des centaines de millions, perdu des milliers de braves soldats, subi des désastres; à tout cela nous n’avons gagné qu’une chose, le droit de considérer comme nôtre le drapeau trico-

lore; eh bien, j’estime que ce droit, nous ne l’avons pas payé trop cher. » — Celui qui parlait ainsi , au lendemain des revers, devait nécessairement, à la veille de la revanche, trouver que cent millions et dix mille hommes n’étaient pas trop pour les frais de baptême d’un drapeau qu’il taxait à un si haut prix. Mais un grand nombre d’électeurs furent d’un avis différent. Voici en quels termes Cavour lui-même s’exprimait au sujet des élections qui venaient d’avoir lieu :

« Le résultat des élections est, sous certains rapports, très-fâcheux, quoiqu’il ait aussi son bon côté. Les amis des institutions libérales peuvent se féliciter de ce que la classe aristocratique tout entière, qui s’était tenue à l’écart jusqu’ici, soit entrée franchement dans l’arène politique et ait fait adhésion de la manière la plus explicite aux principes du Statut.

<c Les chefs du parti jouent peut-être la comédie, mais la masse est de bonne foi. Le pays est honnête et le serment a encore chez nous une grande valeur. Aussi je ne m’afllige nullement de voir figurer sur les bancs de la droite une douzaine de marquis et deux douzaines de comtes, sans compter un grand nombre de barons et de chevaliers. La plupart de ceux qui

entrent à la Chambre comme cléricaux en sortiront simplement conservateurs. Cette transformation rendra, dans un temps donné, un ministère cfe droite possible, ce qui sera peut-être un bien pour le pays, tout en ayant pour moi l’immense avantage de me procurer le moyen d’aller passer quelque temps avec vous.

« Le côté fâcheux de la question vient du rôle qu’on a fait jouer à la religion dans cette affaire. Les prélats, poussés par Rome et par Paris, ont organisé une véritable conspiration, more Mazzinî. Des comités secrets, des affiliations nombreuses ont été organisés à l’aide des évêques et des curés dans tout le royaume. Le mot d’ordre, parti du comité central, se répand avec la rapidité de l’éclair dans toutes les communes, en passant par le palais épiscopal et le presbytère.

<( Le comité a décidé l’emploi de toutes les armes spirituelles pour agir sur les électeurs. Le confessionnal est devenu une chaire pour endoctriner les gens à foi aveugle. Les prêtres ont été autorisés à tirer largement sur le paradis et sur l’enfer. Rome leur a ouvert, à cet effet, un crédit illimité sur l’autre monde. Il en résulte que le parti libéral est d’une irritation extrême contre le clergé et qu’on aura au-

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tant de peine à le contenir qu’à combattre ses adversaires.

a Je ne désespère pas du succès, mais je ne me dissimule pas les dangers que court le ministère; le moindre faux pas à droite ou à gauche peut faire chavirer notre barque. »

Comme la barque ne chavira pas, il faut penser que le ministère ne se rendit coupable d’aucun faux pas; seulement, s’il en avait par hasard fait un, il est permis de conclure du ton de cette lettre qu’à coup sûr ce n’aurait pas été à droite. Au reste, Cavour administra quelques consolations au parti libéral qui, affligé du résultat des élections, exhala son dépit en excluant de la Chambre un certain nombre de chanoines élus à la faveur d’une loi obscure. Une loi obscure, ai-je dit; l'était-elle au point qu’il fallût immédiatement l’interpréter à nouveau? je n’oserais l’affirmer, d’autant moins que l’interprétation en consista à la défaire pour la refaire et que, naturellement, ce fut la majorité qui la défit et la refit. En vérité, il était permis de se demander si cette mesure et l’effet rétroactif qu’on eut grand soin de lui attribuer ne sentaient pas quelque peu l’arbitraire. Mais, sur ce point, Cavour voulut bien m’éclairer un jour, de façon à ne laisser subsister

aucun doute dans mon esprit : « Nous ne pouvions pourtant pas, me répondit-il, avoir une Chambre entièrement composée de chanoines ! »

Tandis que la droite, même affaiblie par la perte de quelques chanoines, formait dans le Parlement une opposition avec laquelle le gouvernement était tenu de compter, le parti républicain, dont la guerre d’Orient avait galvanisé les restes, révélait son retour à la vie par une de ces brusques secousses qui lui étaient familières. « Mazzini, écrit Cavour, vient de faire une de ses équipées à Gènes. Le mouvement a été réprimé avant même qu’il eût eu un commencement d’exécution. Quoiqu’il n’eùt pas de chances sérieuses de réussir, il n’avait pas été trop mal combiné. L’indignation universelle qu’il a excitée nous permettra de sévir contre les mazziniens qui, sans être à craindre, sont fort fastidieux. »

La conséquence la plus importante de l’équipée de Gênes fut la retraite de Rattazzi, accusé en cette circonstance d’imprévoyance et de mollesse. Il faut dire aussi que le parti libéral était tout disposé à la sévérité à l’égard du ministre de l’intérieur qui, dans les récentes élections, n’avait pas su déjouer les trames de la droite. On oublia les services rendus par un liomme qui, aux affaires depuis quatre ans et plus.

n’avait cessé d’y déployer d’éminentes facultés administratives, et surtout une rare activité. On rappela Novare. A Paris, les souvenirs de 18A8 furent évoqués et l’on murmura le mot de complicité. Sacrifié aux exigences d’une situation qui semblait dépasser ses forces, Rattazzi laissa dans le cabinet un vide sensible, difficile à combler si l’on n’eût touché au moment où il importait que tous les pouvoirs fussent concentrés dans une seule main, comme tous les desseins dans une seule pensée. Gavour, président du conseil, ministre des affaires étrangères, ministre des finances, se confia à lui-même le portefeuille de l’intérieur.

Donnée à la fin de 1857, la démission de Rattazzi est le point de départ d’une évolution dans la politique de Gavour. Sans cesser d’être libérale et constitutionnelle, d’être soutenue par la majorité, cette politique devient plus exclusivement italienne, surtout plus personnelle dans ses allures, plus impérieusement imposée au Parlement, qui obéit à Gavour comme à un maître plutôt qu’il ne le suit comme un chef. La majorité, du reste, va grandissant de jour en jour, la foi en Gavour gagne de proche en proche. Cette foi d’une nation attendant d’un homme l’ac-

complissement de ses destinées altère profondément la situation des partis quelle domine jusqu’à paraître les supprimer. Il n’y a plus en Italie qu’une politique, j’ai presque dit qu’une religion, la volonté de Cavour. Pour réfuter la plus éloquente harangue, il suffira d’un mot, d’un signe, d’un sourire de celui à qui tous regardent. La constitution est réduite au rôle de machine, l’esprit qui la meut est en dehors d’elle. Cavour, peu à peu, s’isole, s’élève à une telle hauteur au-dessus des Chambres, que celles-ci semblent ne servir qu’à constater une puissance que leur appui ni leur hostilité ne sauraient désormais atteindre.

J’ai dit que Cavour annonçait la guerre plus peutêtre qu’il n’y croyait. Dès 1856, sans doute, il s’était convaincu des dispositions de l’empereur Napoléon à l’égard de l’Italie; dispositions très-bienveillantes, partagées, entretenues, excitées par le prince Napoléon; il savait qu’une conflagration générale pourrait être mise à profit par le Piémont, avec l’appui certain de la France ; enfin il ne risquait pas d’être abandonné dans le cas d’un conflit avec l’Autriche, naissant de quelque circonstance soudaine, de quelque accident inopiné. 11 se regardait donc comme fondé à porter l’imprévu à son bénéfice. C’était là le plus

clair de ce qu’il avait rapporté de Paris, le gain net, et c’était beaucoup; niais bien qu’autorisant toutes les espérances, cela ne suffisait pas pour permettre une prédiction certaine, car, afin de prédire, Cavour devait prévoir l’imprévu. Que sûr de lui-même, de son génie et de sa fortune, il appelât de ses vœux les plus ardents l’imprévu, je l’admets; mais le prévoir, il fallut le voyage de Plombières pour qu’il en arrivât là.

Si donc, dans les deux années qui précédèrent cette entrevue fameuse, Cavour annonça la guerre, ce fut d’abord que l’annoncer, c’était l’amener, entretenir l’agitation des esprits, faire taire les dissensions intestines, maintenir unies les forces nationales, hâter les armements, préparer moralement et matériellement l’Italie àlalutte suprême; c’était en même temps irriter l’Autriche, l’agacer et, par là, multipliei les chances d’explosion. Ensuite, ce fut toujours l’un des traits de Cavour, trait que j’ai déjà signalé comme lui étant commun avec la plupart des hommes d’action, de parler avec une liberté qui n’avait rien de diplomatique. Loin d’être de ceux qui pèsent les mots et mesurent les syllabes, Cavour n’a jamais, je crois, accordé une pensée aux conséquences d’une phrase sortie de sa bouche dans un moment de tris-*

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tesse ou de gaieté, de découragement ou de confiance; d’ailleurs, d’humeur mobile, soumis aux influences accessoires, le moindre événement, une conversation, un propos rapporté, un retard dans l’arrivée d’un courrier, dans l’exécution d’uu ordre, agissait sur lui, modifiait chez lui ce que j’appellerai les dehors de l’impression ; ce qui n’empêche pas que, sous cette surface sensible aux mille touches de la vie, sous ces variations d’un esprit singulièrement ouvert, d’une âme accessible à toutes les émotions, se trouvait un fond résistant, inébranlable, la fermeté dans la conviction, la fixité dans le dessein, la ténacité dans la poursuite du but. Tel un rocher de granit; tantôt un rayon de soleil le dore, tantôt il se détache sévère sur un ciel grisâtre. Aussi, quand, en 1856, Cavour indiquait 1859 comme la date de la prochaine guerre, cette précision que l’événement devait rendre prophétique me paraît résulter de certaines habitudes affirmatives de langage, d’une appréciation hardie de la situation générale de f Europe, d’une forte impression momentanée, plutôt qu’il n’y faut voir l’indice d’un plan déjà combiné et mûri.

Pour constituer l’Italie, il lui fallait la guerre et il crut à la guerre. 11 ne se contenta pas de l’annoncer, il

disposa le pays à la vouloir et à la pouvoir, gouvernant, apaisant, disciplinant la nation par la perspective de prochains combats et d’une délivrance certaine ; ce fut cette perspective qui fonda sa dictature comme elle inspira sa politique, politique, ai-je dit, exclusivement italienne, n’ayant qu’un but auquel tout est subordonné, à l’extérieur et à l’intérieur, qu’un mobile devant lequel s’effacent les opinions et les principes jusqu’alors en jeu. Isoler l’Autriche, le ministre des affaires étrangères n’a pas d’autre système. 11 s’efforce de ramener l’Angleterre, cherche à se concilier la Prusse, réussit à gagner la Russie; d’ailleurs sans mystère, il accueille les Moldaves, les Vainques, les Hongrois, tous les ennemis de son ennemi. Le ministre de l’intérieur tient dans sa main les fils de l’administratioiT tendus, prêts à jouer à la première alerte; à l’autre extrémité de ces fils sont des Toscans, des Lombards, des Romains qui occupent des emplois, remplissent des missions, peuplent l’université, la Chambre. Turin n’est pas encore la capitale de l’Italie, quelle est déjà la capitale des Italiens. En même temps que Gavour donne aux Italiens le Piémont pour patrie d’aujourd’hui, il montre au Piémont l’Italie pour patrie de demain. Il adoucit ses rapports avec le clergé, ménagé la droite, y prend

des conseillers, des ambassadeurs, fait publier des lettres de Joseph de Maistre respirant la haine contre l’Autriche, ardentes pour l’indépendance de l’Italie, flatte par là l’amour-propre, s’assure le concours, ou tout au moins brise le dard d’un parti violent et hostile. Il fait appel à la fois à la révolution et à la tradition, au sentiment libéral, au sentiment national, au sentiment monarchique, confondus pour défendre la cause qui leur est également chère. D’autre part, le ministre des finances jette l’argent à pleines mains. L’armée, la flotte, les grands travaux reçoivent un développement disproportionné avec les ressources aussi bien qu’avec les besoins réels du Piémont. Millions sur millions sont votés pour construire des vaisseaux, augmenter l’artillerie, grossir les régiments, fortifier les places, percer le mont Cenis. De ce train-là il fallait la guerre, absolument et très-vite. Tous arrivaient à la désirer, par lassitude ceux à qui l’enthousiasme faisait défaut. Le roi, la main sur son épée, brûlait de courir au feu, demandait si ce ne serait pas bientôt l’heure. La noblesse suivait le roi. Jamais l’étoile de Cavour ne brilla d’un éclat si vif dans un ciel si radieux. C’était l’aube d’une matinée telle qu’il ne s’en présente pas deux dans la vie la plus glorieuse.

Un seul nuage au firmament, nuage encore léger, mais s’épaississant et d’aspect menaçant. De jour en jour l’Angleterre devenait plus réservée, plus aigre, plus hostile. Il n’y avait à Londres qu’un homme sur les sympathies et l’appui duquel Cavour comptât, et cet ami de l’Italie, lord John Russell', se trouvait alors, par un hasard fatal, pour la première fois depuis un quart de siècle, en dehors des combinaisons gouvernementales de son propre parti. Quand donc, au commencement de 1858, les tories, dont il n’y avait rien à attendre pour le Piémont, remplacèrent les whigs, il y avait longtemps que Cavour n’attendait plus rien de ceux-ci qui, dans l’opposition, loin de modifier leur politique à l’endroit de l’Italie, s’en servaient comme d’un levier pour ébranler leurs adversaires en définitive plus favorables à Cavour, plus impartiaux, moins passionnés. « Avez-vous remarqué, écrivait-il, le tour atroce que lord Palmerston a voulu

1. Voici le jugement que, dès l’année 1848, Cavour portait sur lord John Russell : « Lord John Russell, je le déclare ouvertement, au risque d’encourir toujours plus le reproche d’anglomanie, est le ministre le plus libéral de l’Europe. Depuis trente ans et plus, sur les bancs de l’opposition comme dans le gouvernement, il s’est montré constamment fidèle è la cause de la liberté et du progrès; il n’a cessé d’être le champion des plus généreuses doctrines.» (Discours prononcé à la Chambre des députés, le 20 octobre 1848.)

nous jouer. 11 a essayé de faire de la popularité à nos dépens et d’exploiter raffaire de Villefranche, comme ses amis, cet hiver, avaient chercher à tirer parti de la fameuse dépêche de lord Ellenborough. » Cette attitude de l’Angleterre inquiétait à juste titre Cavour qui en redoutait moins les conséquences violentes et directes, à ses yeux peu probables, que l’effet moral sur l’Europe et surtout que l’influence sur les résolutions de l’empereur Napoléon. Ses craintes étaient donc sérieuses, bien que fort loin d’être aussi vives que celles de la population, convaincue qu’au premier coup de canon l’Angleterre prendrait parti pour l’Autriche. En 1859, au mois de mars, comme je me trouvais à Gênes avec un ami, nous vîmes le port encombré de vaisseaux portant pavillon sarde. « Ils n’ont pas grand’chose à faire, nous dit le batelier qui nous promenait dans la rade. — Pourquoi donc? — Et la guerre? — Comment! la France est avec vous et, sur mer, l’Autriche vous ferait peur? — Ah ! l’Autriche, non, mais l’Angleterre. — Et vous croyez que l’Angleterre va se battre contre vous? — Je ne sais pas, reprit le marin, mais ce qui est sûr, c’est que vous ne décideriez pas ici un seul armateur à fréter un navire à destination de Liverpool; tout au plus l’enverrait-il jusqu’à Marseille. Et tenez, conti-

nue notre homme, désignant une frégate britannique qui se balançait près de l’entrée du port, en voilà une qui attend ! »

L’hiver de 1858 avait mis à une rude épreuve les forces de Cavour. L’émotion produite par l’attentat d’Orsini, la discussion sur la loi qui, en Piémont, fut la conséquence de cet attentat, loi assez pareille à celle qui, à Londres, causait la chute de lord Palmerston, les communications croissantes en nombre et en intensité avec Paris, les travaux que j’ai rappelés, les préoccupations dont j’ai parlé rendirent, vers la fin du printemps, quelque repos nécessaire à Cavour. « Si je puis, écrivait-il à mon père disposer d’une quinzaine de jours, j’en profiterai pour aller faire une visite à Genève ainsi qu’un petit tour en Suisse. Si ce projet, que je couve depuis longtemps, peut se réaliser, ce sera vers le 10 juillet... Je suis très-fatigué, mais je pense que quelques jours de repos me remettront. »

Il arriva, en effet, au commencement de juillet, à Genève où il fut l’objet d’une ovation populaire, à laquelle il se montra très-sensible et répondit par un discours où il adressa un chaleureux appel aux sympathies de la Suisse en faveur de fltalie. Mais le

repos qu’il était venu chercher en Suisse et qu’à vrai dire il n’y rencontrait guère, accueilli à chacune de ses étapes par quelque incident semblable à celui que je viens de rapporter, suivi d’ailleurs, rattrapé par les affaires pressantes de son triple ministère, ce repos si troublé, il n’en jouit pas longtemps. A peine arrivé depuis quelques jours à Genève, Cavour dut partir pour Plombières. Là, il trouva mieux qu’un repos dont, à coup sûr, il ne sentait plus le besoin : l’oubli et la compensation de ses fatigues, des forces nouvelles, une assurance positive, toutes ses espérances transformées en certitudes, la joie, le triomphe.

J’étais absent de Genève à cette époque. A mon retour à Presinge, je cherchai un livre récemment publié en Angleterre et qu’un ami m’avait prêté. Je le cherchai en vain par toute la maison. Je dois confesser que, s’il m’eût appartenu, mes investigations eussent risqué d’être assez vite abandonnées. C’était un livre fort épais, la Philosophie de l'histoire de M. Buckie, un des plus jeunes disciples de l’école positiviste anglaise. A bout de recherches, je demandai à mon père si M. de Cavour, apercevant ce volume. sur quelque table, ne l’avait point emporté dans sa chambre. Mon père me ré-

pondit qu’il se souvenait bien, en effet, de l’avoir vu entre les mains de M. de Cavour, et il me promit de prendre des informations à ce sujet. Mais quelques jours plus tard , rencontrant à Zurich Cavour qui venait de Plombières, il le trouva nanti du volume dont le sort m’avait tant inquiété ; ce volume, tiavour l’avait emporté pour charmer les loisirs de son voyage et il ne le voulut point rendre, n’en ayant pas, dit-il, achevé la lecture. Ce ne fut guère que six semaines plus tard qu’il le bâcha. « Je viens d’envoyer par le moyen de l’intendant d’Annecy le livre de Buckle à Michaud en le chargeant de vous le remettre. J’espère que vous obtiendrez mon pardon de M. Haldimand, pour l’avoir gardé si longtemps. Vous lui direz, pour mon excuse, que j’ai voulu le lire d’un bout à l’autre : entreprise qui n’est pas si facile, lorsqu’on a deux portefeuilles sur les bras. (Cavour venait de confier le portefeuille des finances à M. Lanza.)

« Malgré son manque d’ordre, sa longueur, son défaut de clarté, ce livre mérite d’être lu, car il marque, à mon avis, dans l’esprit anglais, une évolution qui aura nécessairement des conséquences très-remarquables. Si je n’étais pas ministre, je tâcherais de faire un article sur ce livre. »

Au mois de septembre 1858, Cavour lisant d’un bout à l’autre les six cents pages du livre de Buckle, et songeant à y voir le sujet d’un article, cela m’a paru digne d’être noté.

Cavour s’était rendu à Plombières, dans un strict incognito, par un détour, muni d’un passe-port sur lequel son nom ne figurait pas, en secret. A son retour, il annonça partout la guerre. L’objet et le résultat de sa conférence avec l’empereur, conférence d’abord, semblait-il, destinée à rester ignorée, ne furent donc un mystère pour personne. Quant aux détails de l’entrevue, le nombre ne fut jamais grand de ceux qui auraient pu soulever le voile qui les recouvre. Ils étaient deux et aujourd’hui ils ne sont plus qu’un. Voici toutefois, des clauses du traité conclu, celles qui peuvent être considérées comme acquises à l’histoire : création d’un royaume de l’Italie du Nord, s’étendant jusqu’à l’Adriatique et comprenant les duchés de Parme et de Modène ; la Toscane agrandie de la portion des États pontificaux située au versant septentrional des Apennins; en retour, enfin, réunion de Nice et de la Savoie à la France. On a prétendu qu’il avait été question d’offrir la Savoie du Nord à la Suisse en échange du Tessin,

dont un semblable projet eût singulièrement refroidi les sympathies, si mal interprétées, pour la cause de l’Italie. Ce qui paraît certain, c’est que Cavour eût voulu entraîner la Suisse dans une alliance avec le Piémont, et que ce fut l’empereur qui l’en dissuada. « Les Suisses, lui dit-il, je les connais mieux que vous, il n’y a rien à faire de ce côté-là. » Cavour n’insista pas sur ce point , il y tenait cependant. En 1859, il me demanda à plusieurs reprises ce que, selon mol, ferait la Suisse dans le cas où Garibaldi, contraint de se réfugier sur le territoire de la Confédération, y serait poursuivi par les Autrichiens. « La Suisse, lui dis-je, s’opposerait à l’entrée des Autrichiens. — Ce serait donc, reprit-il, un cas de guerre? — La guerre, oui; mais un cas de guerre, lui demandai-je, qu’entendez-vous par là? — Que la Suisse ferait marcher ses troupes sur Milan. » A quoi je répondis qu’il me paraissait difficile que la Suisse considérât comme un cas de guerre tel qu’il venait d’être défini, une violation de son territoire provoquée, préparée, piège tendu moins encore aux Autrichiens qu’à elle-même.

Donc à Plombières la guerre fut résolue, et le but de la guerre parfaitement précisé. 11 est toutefois un

article, le premier de la convention, qui, ayant été

biffé par l’événement, demeurera, selon toutes les probabilités , éternellement inconnu. L’article dont je parle est celui qui fixait la nature, le lieu et le moment de la première explosion. L’interpellatiên de l’empereur à, M. de Ilübner, au 1" janvier 1859, surprit Cavour autant qu’elle consterna la Bourse et, de son côté, l’empereur lui-même ne s’attendait pas à l’effet produit par quelques mots, lesquels, affirma-t-il, ne portaient pas sur les affaires d’Italie. Quoi qu’il en soit, ces quelques mots, regardés comme le prélude d’hostilités prochaines , mirent l’Autriche sur ses gardes, prirent le Piémont à l’improviste, la France au dépourvu, tendirent la situation générale et modifièrent de fond en comble les combinaisons primitives. Quelles étaient ces combinaisons? Là-dèssus toutes les conjectures sont permises. En dehors des stipulations politiques, voici une anecdote qui a le mérite de l’authenticité; elle est du séjour de Plombières et renferme aussi un élément inconnu. « Savez-vous, dit un jour l’empereur à Cavour, qu’il n’y a en Europe que trois hommes. Nous deux , puis un troisième que je ne nommerai pas. »

De la réception du premier de l’an aux Tuileries, jusqu’à la paix de Villafranca, ce furent huit mois de

crise violente pour le Piémont et pour Cavour, de labeur incessant et vraiment prodigieux, de longues et poignantes émotions, d’efforts suprêmes. Avant la guerre, à cette dernière heure précédant celle qui , si longtemps attendue, allait enfin sonner, tous les préparatifs semblaient insuffisants, les mesures incomplètes, inefficaces, les ressources, les armements insignifiants auprès de la grandeur du péril tant appelé. C’était le moment redoutable, celui qui, dans toute entreprise, marque le passage de la conception à l’exécution ; alors que , sur le seuil , les plus prévoyants se disent qu’ils n’ont songé à rien et les plus hardis sentent courir dans leurs veines le frisson du doute. Arrivé à ce moment que nul n’évite, Cavour se multiplie, travaillant nuit et jour, veillant à la formation des corps de volontaires, aux approvisionnements de l’armée, organisant tous les s’ervices publics pour toutes les éventualités, courant inspecter Casai, Alexandrie, donnant lui-même aux agents de l’administration intérieure des ordres précis, à ceux du dehors des instructions complètes, écrivant de sa main , expédiant de fi’équentes et longues dépêches; en même temps suivant d’un regard curieux les péripéties de la politique générale, les directions, les oscillations de l’opinion.

attentif aux moindres bruits, l’œil ouvert sur les moindres incidents , lisant les journaux anglais , recueillant un propos tenu à Berlin, s’informant de ce qui se passait à Florence, à Bologne, à Parme, inquiet de l’attitude des partis en France, et un jour, un seul jour, sentant sa confiance dans l’empereur ébranlée. Puis , mille détails : des conférences avec le ministre d’Angleterre qui conseille et proteste, avec le ministre de France qui proteste et déconseille, avec quelque voyageur arrivant de Paris, des audiences aux grands et aux petits, aux envoyés qui partent, aux intendants, aux chefs de volontaires, aux Toscans, aux Lombards qui viennent mendier une place de soldat, à tout le monde. A toute heure de la nuit, des courriers, des messages télégraphiques. A peine couché, il faut se relever, traduire de longs documents chiffrés, répondre. Que de fatigues et combien de sujets de lassitude morale, de / défaillance, d’irrésolution ! Mais, la grande angoisse

fut épargnée à Cavour que tant de travaux purent accabler, tant de soucis ronger, tant de craintes assaillir sans troubler, pour un instant, sa foi en son idée et en son génie. Il put douter de l’Europe, de la France, de la guerre, du succès; mais ce cruel doute de soi qui envahit parfois les âmes les plus

fortes, il ne le connut pas. Un jour qu’à Turin on parlait de congrès, me rendant chez M. de Cavour,’ je trouvai dans le vestibule son valet de chambre qui lisait les journaux. « Eh bien, lui dis-je, nous avons la paix. — La paix, me répondit-il, ah! pour cela non, les gazettes ne savent pas ce qu’elles disent; Monsieur le comte est trop content ! »

De toutes les préoccupations de Cavour à cette époque , la plus vive aussi bien que la plus naturelle fut causée par l’opposition que les desseins de l’empereur rencontraient ou plutôt paraissaient rencontrer dans une nation chez qui, semblait-il, la guerre eût dû être doublement populaire. S’il était une cause' capable de réveiller les instincts belliqueux de la France , ne devait-ce pas être cette cause de l’Italie, thème, depuis trente ans, des déclamations de tous les flatteurs de l’opinion ? Ces instincts étaient-ils si profondément endormis qu’un cri de liberté ne pût les secouer, ni un cri de bataille les tirer de leur léthargie? « Nous avons été amenés peu à peu, m’écrivait Cavour le 20 mars 1859, à entre-

prendre une œuvre pleine de gloire et de justice, mais excessivement périlleuse. Nous n’avions pas assez tenu compte de l’égoïsme développé dans les sociétés modernes par les intérêts matériels. Malgré

cet obstacle, j’espère que nous réussirons. L’Italie est mûre. L’expérience acquise en 18i8 a porté des fruits. 11 n’y a plus ni Guelfes, ni Gibelins. Sauf quelques exceptions insignifiantes, des Alpes à l’Adriatique il n’y a qu’un drapeau, celui de Victor-Emmanuel. »

Ce fut à peu près en ce temps-là que ce même valet de chambre dont j’ai déjà parlé vint un matin, dans le cabinet où Cavour travaillait, annoncer qu’il y avait « un homme qui demandait à voir Monsieur le comte. » Quel est son nom? — 11 n’a pas voulu le ' dire, il a un gros bâton et un grand chapeau, mais il prétend que Monsieur le comte l’attend. — Ah ! reprit Cavour en se levant, faites entrer. Cet homme était Garibaldi récemment arrivé de Caprera. Cavour avait toujours tenu Garibaldi en estime; je me souviens que jadis à l’occasion des affaires de Montevideo, il raconta devant moi, en termes sympathiques et élogieux, la vie accidentée de celui qui passait alors pour un vaillant aventurier. Rappelé d’Amérique par les événements de 18A8, Garibaldi avait accru en Italie la réputation de bravoure personnelle dont il était précédé, et déployé des aptitudes militaires longtemps contestées par les gens du métier qu’offusquait la renommée d’un général dont la promotion n’était inscrite sur aucun annuaire.

Au siège de Rome, il mérita de devenir le héros de l’Italie. En 1859, Cavour avait, pour désirer vivement le concours de Garibaldi, deux raisons : l’une purement politique tenant à la position de chef de parti du défenseur de Rome, l’autre provenant d’une juste appréciation des services que rendrait un soldat habile et brave jusqu’à la témérité. Garibaldi entraînerait certainement après lui le gros des républicains italiens , et c’était là ce que voulait Cavour, anxieux de faire contribuer à l’œuvre nationale toutes les forces vives de là nation. De là l’organisation des volontaires. Mais il fallut toute la fermeté et surtout le pouvoir de Cavour pour vaincre les obstacles que rencontra cette organisation de la part du ministère de la guerre , qui y voyait un élément de désordre militaire, et de la part du civil, de la diplomatie qui y voyaient un élément de désordre politique. Je me rappelle avoir, en avril 1859, à maintes reprises entendu Cavour se plaindre de ne pouvoir obtenir les uniformes, les munitions, les fusils qu’on avait promis de lui livrer pour les volontaires. D’ailleurs, il faisait grand fond sur ces corps irréguliers, comptant qu’ils porteraient les premiers coups et ouvriraient ainsi la guerre par quelque combat glorieux pour l’Italie. — 11 faut, répétait-il, que nous com-

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mencions , il faut que nous ayons tiré le canon avant l'arrivée des Français; — et il examinait la carte, étudiant la route que Garibaldi n’allait pas tarder à se frayer.

J’ai dit qu’un jour, un seul jour, Cavour avait craint quelque hésitation dans l’esprit de l’empereur. Ce jour unique fut celui où, vers le 20 avril, une dépêche télégraphique arriva de Paris , laconique, impérative. « Acceptez immédiatement, disait cette dépêche, les conditions préalables du congrès et répondez parle télégraphe. » Ces conditions étaient le licenciement des volontaires, la cessation des armements, la suspension de tous les préparatifs, en un mot, un recul général dont le Piémont était aussi incapable de subir les conséquences financières que Cavour de supporter l’elfet politique. L’omnipotence de Cavour résultait de la confiance qu’il inspirait, confiance en quelque sorte religieuse, ne discutant point, ne contestant rien, telle que lorsqu’il répondait de tout, personne n’eût eu l’idée de ressentir la moindre alarme. Cette confiance aveugle, cette foi qu’il réclamait très-haut et qu’il obtenait d’une nation divisée sur tant de points , mais unanime à croire en lui et disciplinée sous une dictature acceptée, lui imposait le succès à la fois comme une im-

périeuse nécessité politique et comme une obligation sacrée. S’arrêter brusquement sur la voie où depuis quatre mois il avait précipité son pays et entraîné l’opinion, revenir en arrière, pour Cavour c’était avoir été joué, s’être trompé, être perdu. En recevant l’injonction d’accéder aux conditions du congrès, Cavour plia d’abord sous le coup de massue, ou plutôt il eut un instant d’incertitude, de révolte, puis il fit taire le soupçon, accéda, et sur le fil du télégraphe s’envola une réponse écrite de sa main et dans laquelle il avait peut-être signé la ruine de sa gloire et de sa puissance. Quarante-huit heures plus tard, deux officiers en uniforme blanc traversaient les rues de Turin. C’était l’ultimatum de l’Autriche qui arrivait.

La guerre fut pour Cavour 1e triomphe et le repos; elle consacrait sa politique et rassurait son esprit. Sans doute elle lui amenait d’autres travaux, d’autres soucis que ceux dont elle avait été précédée; mais si lourds qu’ils fussent, ces soucis et ces travaux semblaient légers à une âme enfin débarrassée de la fièvre et de l’oppression de l’attente. La besogne, du reste, était rude. En partant pour son commandement, le général LaMarmora avait laissé son portefehille entre les mains de Cavour qui, à tous les titres dont il était revêtu et à tant de fonctions qu’il remplissait, joignit

ainsi le titre et les fonctions de ministre de la guerre. 11 faut dire, du reste, que l’entrée en campagne avait simplifié la gestion des affaires étrangères, coupé court aux ménagements, aux finesses, aux nuances, réduit à quelques circulaires les communications aux puissances, et en tranchant le nœud, donné des loisirs à la diplomatie. D’autre part , en temps de guerre et sur le théâtre de la lutte, l’administration civile du pays se trouvait trop souvent subordonnée et trop étroitement liée à l’administration de l’armée pour qu’il n’y eût pas un avantage réel à ce que le ministre de l’intérieur fût aussi le ministre de, la guerre. Au lieu de se nuire, de s’entraver, placés sous une direction unique, les deux services se complétaient et s’entraidaient. La tâche, toutefois, était ici compliquée, rendue plus laborieuse et surtout plus délicate par la présence de l’armée française dont, très-naturellement, le commissariat réclamait le concours du gouveiTiement sarde. Cavour mena l’important département dont il venait de se charger avec l’aisance , la vigueur, le soin et le succès qui partout signalaient son action personnelle. 11 put enfin à son gré armer, solder, nourrir les volontaires, sans préjudice des besoins de l’armée, dont les approvisionnements de toute nature se firent avec la plus grande régularité.

En même temps que Cavour voyait à ce que les subsistances fussent assurées, les arsenaux remplis, les chemins de fer libres et leur matériel suffisant, les vides comblés par de nouvelles levées , les hôpitaux disponibles, il avait à organiser les provinces que les victoires des alliés annexaient au Piémont, à leur appliquer sans retard les institutions qui régissaient l’ancien territoire, à leur imprimer immédiatement une marche, à les administrer, à les constituer, à les relier. De ce même homme sur les robustes épaules duquel tous ces fardeaux étaient accumulés dépendait la direction politique de l’Italie, relevaient la conduite des affaires, et, plus complexe aussi bien que plus difficile , la conduite des esprits. Mais je m’arrête, je n’ai pas la prétention de dresser la liste des travaux accomplis par Cavour pendant ces rapides semaines où il récolta la moisson si laborieusement semée, travaux accablants pour tout autre, mais dont le nombre et le poids reposaient son génie comme le nombre et le poids de ses gerbes reposent le cultivateur.

Dans les premiers jours du mois d’aoùt, le bateau à vapeur qui , sur le lac de Genève, longe la côte de Savoie, déposa à l’une de ses stations, à Hermance, un voyageur qui, d’un pas alerte, se dirigea vers une petite maison où je passais d’ordinaire une partie de l’été ; mais, trouvant cette maison fermée, il envoya son domestique quérir dans le village quelque voiture qui pût le transporter à deux bonnes lieues de là, à Presinges. Au bout d'une demi-heure le domestique revint avec un char de campagne attelé d’un cheval de labour, l’unique équipage de la localité, conduit du reste par le propriétaire lui-même, qui s’excusa de ne pouvoir offrir mieux. « Vous excuser? mais cela ira très-bien, » dit le voyageur en sautant dans le char où il se plaça, lui troisième, sur un banc derrière lequel était déjà disposé son modeste bagage. Us partirent, le carrosse était dur et le chemin sou-

vent pierreux; mais le cheval, bourré d’avoine, avait un bon trot, et le cocher un bon fouet. Tout en allant , comme il le dit ensuite , un train du diable, le voyageur regardait autour de lui, considérant la campagne, examinant les récoltes, adressant à son voisin, sur la nature du sol, sur les cultures diverses, sur le prix, le rendement du terrain, des questions qui dénotaient un praticien expérimenté; en arrivant à Presinges, il mit pied à terre, se secoua un peu , enraidi par les cahots, remercia le propriétaire de la voiture, qui refusa absolument toute rétribution, et entra dans le vestibule , où il appela. Les gens qui arrivèrent à sa voix lui dirent que tout le monde était en ville. Sans'se décourager, il se remit en route pédestrement , et s’achemina vers la maison de mon oncle , située à un quart de lieue de celle de mon père. La route n’était pas longue mais montante, et la chaleur était accablante. Le voyageur se dépouilla de son habit, et, après dix minutes de marche, contournant la maison , il alla tout droit à la porte du salon, l’ouvrit, et rencontrant mon oncle qui accourait, l’embrassa avec effusion. Puis il se jeta dans un fauteuil et demanda de l’eau glacée. Ce visiteur en manches de chemise, chacun sans doute a deviné en lui le vaincu de Villafranca.

Gavour ne fut pas pris complètement à l’iraproviste par \illafranca. Depuis quelques jours déjà il était inquiet; sans craindre une conclusion de la paix si prochaine ou si brusque , il s’alarmait de certains symptômes de lassitude et d’hésitation dans la poursuite de la guerre. A. la première nouvelle de l’armistice, il partit pour le camp, où, immédiatement introduit auprès de l’empereur, il ne déguisa ni sa douleur ni son ressentiment. Quand il arriva en Suisse, ce ressentiment et cette douleur étaient dans leur première ébullition. Chancelant sous le coup qui venait d’abattre l’échafaudage de sa politique, de renverser ses espérances à demi réalisées, ses desseins à moitié accomplis , ses plans inachevés et rompus; au milieu de ces débris, cherchant, sans pouvoir encore la distinguer, sa voie, une voie nouvelle; déçu, blessé au vif, et parlant, selon sa coutume, en toute liberté, Gavour donnait cours aux sentiments qui agitaient son cœur. Cependant, malgré l’irritation qu’il n’avait garde de dissimuler, je ne l’ai jamais entendu attribuer le revirement de l’empereur à des combinaisons secrètes ou à des calculs intéressés. « 11 a cédé, disait-il, aux propos que tenaient autour de lui quelques hommes qui avaient envie de retourner à Paris , aux craintes que lui in-

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spirait, pour la santé de l’armée, l’ardeur du climat, à la répulsion du spectacle qu’offraient les champs de bataille; voilà ce qui l’a décidé; il m’a donné d’excellentes raisons pour ne pas faire la guerre , mais pas une bonne pour faire la paix. » Peut-être Cavour aurait-il dù songer qu’au lendemain du combat, sur le terrain jonché de cadavres, quand le carnage est

froid, au bruit lugubre des chariots, roulant en longues files vers les ambulances, l’homme le plus ferme se prend à mieux apprécier l’excellence des raisons pour ne pas faire la guerre. Mais, dans les premiers jours, il était trop ému pour se soucier d’être impartial, de même qu’il était trop entouré des ruines d’un passé encore tout récent pour considérer l’avenir d’un regard froid et sûr. Son apparence, du reste, révélait la fièvre de ses pensées. On ne le voyait point accablé, mais en révolte, ou distrait, préoccupé, sombre, roulant dans sa tête les projets détruits, les combinaisons de la bataille perdue.

Le naturel, toutefois, revint au galop, et, avec lui, arrivèrent l’oubli d’un passé inutile à contempler, les nouvelles espérances, les nouveaux desseins, une nouvelle politique, un autre plan de campagne. La fibre était trop élastique pour rester longtemps comprimée, même sous le choc terrible qui eût écrasé

LE COMTE DE CAVOLli. lOI

une nature moins forte, brisé une nature moins flexible. Je ne dirai pas que Cavour se releva, car il n’avait jamais été abattu, mais il se remit de son irritation, de sa rêverie stérile, de ses regrets superflus. Très-vite, une semaine à peine après son arrivée, il avait retrouvé le calme ordinaire de ce jugement qu’aucune rancune n’égarait, la lucidité habituelle de cette vue qu’aucune image rétrospective ne troublait. — Ce n’est pas en arrière, nous disait-il, qu’il convient de regarder, mais en avant. Nous avons suivi une voie, elle est coupée, eh bien! nous en suivrons une autre. Nous mettrons vingt ans à faire ce qui aurait pu être accompli en quelques mois. — Qu’y pouvons-nous? D’ailleurs l’Angleterre n’a encore rien fait pour l’Italie. C’est à son tour maintenant. — Je m’occuperai de Naples. On m’accusera d’être un révolutionnaire, mais avant tout il faut marcher, et nous marcherons !

Cavour ne tarda donc pas à apprécier sainement la situation que faisaient à l’Italie les conditions d’une paix dont le dernier mot était si loin d’être dit , et il vit le parti à tirer de cette situation pleine de contradictions, par conséquent de ressources. Il comprit que la France ne pourrait répudier les conséquences morales de ses victoires au point d’en imposer par

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la force les inconséquences diplomatiques. Pour que la guerre eût porté des fruits, pour que l’unité eût fait un pas réel, pour que de Solferino et de Magenta sortît, en dépit de Villafranca, une Italie, c’était assez que cette Italie voulût. Dès lors Gavour discerna clairement le chemin qui seul pouvait aboutir à l’indépendance et à l’unité. L’Italie, laissée par une trop prompte conclusion de la lutte sous la menace incessante de l’Autriche, ne pouvait désormais être libre qu’à la condition d’être compacte.

Ce chemin était bien différent de la grande route suivie jusqu’à ce jour, route périlleuse et glorieuse dans laquelle la nation avait été conduite par Gavour à la conquête de ses biens les plus chers, de son sol et de sa liberté. Ge n’est plus de marches directes et superbes, de hardies provocations, d’actions d’éclat qu’il s’agissait, mais de marches dérobées, 4e menées obscures, d’actions souterraines. Le but naguère étincelant allait sembler plus d’une fois voilé par la foule des intérêts et des principes qui en défendraient l’approche. C’était une autre politique qu’il fallait inaugurer, complexe, lente parfois jusqu’à l’inertie, d’autres fois téméraire jusqu’à sembler défier l’Europe, louvoyant entre mille écueils, poussant les événements sans en avoir l’air, et se démas-

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