I I AVRIL
Ceux de nos lecteurs qui sont versés dans la langue française, et qui, de plus, s'intéressent à la question du progrès et du développement humain, trouveront un ample aliment à leurs réflexions dans cet ouvrage.
M. de Chambrun était autrefois député, puis sénateur français. Ayant eu le malheur de perdre la vue, il abandonna sa carrière politique, et, dans la retraite de la vie privée, il se plongea avec ardeur dans Tétude d'un sujet qui avait toujours eu de l'intérêt pour lui, à savoir : Tâme de Thumanité et le rôle qu'elle a joué dans l'histoire du genre humain. Beau-
coup d'ouvrages sont émanés de sa plume, et le livre que nous avons sous les yeux est une habile synthèse de ses divers écrits. M. de Chambrun établit, comme premier principe, que Tâme de l'humanité est le principal médium de la civilisation. Par d'agréables promenades à travers l'histoire, il nous amène à découvrir comment l'âme humaine est sensible aux impressions de certaines époques de puissance intellectuelle.
Mais quoique de grandes civilisations aient laissé leurs ineffaçables empreintes sur la pensée humaine, M. de Chambrun reconnaît cependant un plus haut moteur, la suprême influence de la divine religion « qui seule a osé dire aux puissances de ce monde : Donnez-moi les âmes et prenez le reste » . Les relations extérieures, visibles, immédiates, entre la religion et la civilisation, ne sont que la surface de l'histoire; ce sont leurs intimes, permanentes relations, sur lesquelles toute construction humaine est fondée, que M. de Chambrun examine et auxquelles il donne une autorité précieuse. Un important chapitre de l'ouvrage
qui nous occupe intéressera spécialement les Anglais, pour être entièrement consacré à (( rame de Thumanité dans Shakespeare ». Dans les six autres chapitres, Tauteur fait connaître les opinions de M. de Chambrun, développées avec le même procédé d'étude, sur les autres grands poètes, sur le génie de la poésie, de la musique et de Tart en général, aussi bien que dans ses relations avec les scènes particulièrement brillantes du drame du progrès humain.
SAINT PETERSBURGER ZEITUNG
Si lemotdecc intelligent», jadis tenu en haute estime, maintenant si notoirement dédaigné dans certains cercles, désigne Tun des principaux, sinon le premier des biens de Tâme, on est doublement déconcerté par des livres qui, comme celui que nous avons sous les yeux, discrédite Fintelligence auprès des inintelligents, en rabaissant à une espèce de jonglerie. Le comte de Chambrun a dévoloppé la manière de Victor Hugo (effectivement fort intelligent), en la poussant avec une véritable virtuosité jusque dans la sphère de fincompréhensible. On ne croit pas avoir devant soi une personne, mais plusieurs, dans la conversation desquelles la fin d'une phrase sert de
point de départ à la phrase suivante; ce sont les anneauxd\me chaînedepensées, par exemple : (( Aristote a considéré que la terre, queTunivers était un grand animal, j'en dirai autant de Fhistoire » , et tout de suite après : « Naguère le philosophe, ne considérant que le sévère profil de Thistoire, disait : L'histoire, c'est Thomme. Aujourd'hui, il Ta vue de plus près, et, devant ses caprices, ses antipathies, ses engouements, il nous dit : L'histoire est une femme. » Ainsi, l'histoire du monde de grand animal est devenueunhomme ;puis d'homme, femme. Et tout cela n'est pas un simple jeu sans portée, c'estune pensée présentée avec aplomb comme profonde. Et, ce jeu se continuant, c'est un cliquetis de mots qui se font valoir réciproquement, où résonnent les noms de Shakespeare, de Beethoven, de Bach, de Gluck, d'art créateur, de catholicisme, de chrétienté : le tout en 5oo pages d'un papier vélin des plus élégants, mais qui nous inspirent rarement une pensée fructueuse et nous laissent cette seule et unique consolation de penser que les bavards hq^ généralement pas des gens méchantSA- j^