ET II MAI
Ce livre est un hommage rendu, un monument érigé en Thonneur d'un penseur profond, d'un écrivain sagace, d'un psychologue éminent par la main pieuse d'une admiratrice, d'une élève fervente, M™^ Clarisse Bader, auteur de la Comtesse Jeanne.
Il est difficile d'apprécier la beauté réelle d'un site, d'un monument, d'un tableau, d'une statue par sa reproduction réduite, si exacte et si fidèle qu'elle soit; mais plus difficile encore et presque impossible de juger la grandeur d'une œuvre de la pensée sur une simple analyse, si consciencieuses qu'en soient les
appréciations et si minutieux qu'en soient les détails. Il vaudrait mieux sans doute avoir vu le monstre lui-même, c'est-à-dire avoir lu et médité les études politiques et littéraires de M. le comte de Chambrun.
A défaut de cette lecture, Touvrage de M'^^'C. Bader peut être considéré comme un tableau complet des travaux de M. de Chambrun : il en décrit la genèse, il suit pas à pas les évolutions de sa pensée; il en retrace les développements, qu'il éclaire de nombreuses citations tirées du texte même; la communion des idées entre le maître et le disciple est assez grande pour que ce dernier puisse même esquisser par avance des travaux en préparation et en indiquer les principales lignes. Sous forme d'appendice, M""' Marie Dronsart a résumé en des notes courtes et substantielles diverses des questions traitées par M. de Chambrun. Ces pages ne sont pas les moins lucides ni les moins intéressantes du livre.
Aveugle comme Homère, dont il admire V Iliade et V Odyssée, comme Milton, auquel cependant il n'accorde pas place en son Pan-
théon, M. le comte de Chambrun, que la perte de la vue a forcé de renoncer à la politique actuelle et active où il a tenu honorablement sa place comme député, puis comme sénateur, n'a rien perdu de sa vive et vaste intelligence; il s'est attaché plus résolument que jamais à Tétude du grand problème qu'il poursuit depuis de longues années et dont nous avons parlé tout à l'heure : la Recherche de l'âme de rhumanité. L'âge et l'infirmité dont il est atteint et qui l'isolent des objets extérieurs, loin d'amoindrir ses facultés, semblent au contraire avoir accru l'activité et l'acuité de leurs perceptions.
Comme l'aigle qui figure dans son blason et que nous croirions volontiers descendant direct de celui qui symbolise Texilé de Pathmos, Tapôtre Jean, il a toujours aimé et hanté les sommets, et, les yeux fermés à la lumière, il est resté un voyant, un vates chrétien toujours et par-dessus tout.
C'est sur les hauteurs du Pentélique, sous le ciel pur et lumineux de la Grèce, que M. de Chambrun a reçu sa première révélation, qu'il
a entrevu ce problème à la recherche et à la solution duquel il devait consacrer le reste de ses jours : l'existence et la perpétuité « d'une seule et même vie, d'une seule et même âme, d\me seule et même civilisation dans l'univers à travers les siècles et les transformations. »
L'étude de la civilisation grecque l'amène à constater que le a summum » de développement intellectuel d'un peuple est loin d'être le (( summum » de sa force et qu'au contraire ce complet épanouissement est le précurseur de la décadence.
De l'examen du siècle de Périclès à Athènes, de celui d'Auguste à Rome, de celui de Léon X et des Médicis en Italie, de celui de Louis XIV en France, le grand siècle littéraire, suivi du grand siècle philosophique, le xvni% aboutissant à la Révolution, qui se continue encore après cent ans, il déduit une loi fatale de décadence et de mort pour les peuples. En vertu de cette loi découverte et promulguée par lui, comme conséquence de nos désastres qu'il avait d'abord considérés
comme réparables, au milieu du chaos où nous nous débattons, il laisse échapper ces cris de désespérance : Finis Galliœ{\ Sjg)^ Finis Europœ (1887J. Cette triste solution est-elle donc la seule que M. de Chambrun puisse entrevoir? En lui le philosophe, le psychologue, peuvent bien l'admettre et sV résigner : le patriote, le chrétien y répugnent, et nous aimons mieux penser que ceux-ci croient plutôt à la résurrection et à la vie.
Le but élevé qu'il se propose amène M. de Chambrun à rechercher l'âme dans toutes ses manifestations, « dans la civilisation, dans les lois, dans les littératures, dans l'histoire et surtout dans l'Art, qui en renferme les dernières étincelles, qui en garde les plus intimes et les plus ineffables secrets ».
Ces études sur l'esthétique semblent la partie la plus attrayante, la plus captivante de Toeuvre; c'est là que l'auteur, donnant libre
essor à sa pensée, s'élève d'un vol ferme et hardi jusqu'à la cime qu'il veut atteindre, (c à l'étroite alliance, l'intimité indivisible du Vrai, du Beau, du Bien, au livre éternel, immanent, absolu, que Dieu porte en lui-même, en son infinie substance, et qu'il nous a donné en notre substance finie ».
Dans un langage éloquent, souvent poétique, parfois sibyllin et mystique, il a résumé ses aspirations, ses méditations dans les dialogues du Philosophe et de la Muse. Si leurs noms rappellent le paganisme , les personnages sont bien et profondément chrétiens et portent en exergue l'épigraphe de saint Paul : Proposiiit Deus instaurare omnia in Christo quœ in cœlis et qiiœ in terra sunt : Dieu s'est proposé d'instaurer dans le Christ tout ce qui est dans le ciel et sur la terre.
Dans sa classification des arts, M. de Chambrun donne naturellement la prééminence aux arts immatériels, Poésie et Musique, sur les arts plastiques. Peinture, Sculpture, Architecture. Si sa mémoire fidèle lui fait revoir et fait revivre dans sa pensée les merveilles que
ses yeux ont admirées à Theure recueillie de sa jeunesse, la Cène de Léonard de Vinci, la Madone de Florence, la Caméra délia Segnatura au Vatican, le Moïse, la déesse de Milo, il leur préfère et place au-dessus d'elles la Divine Comédie àç^ Dante, les drames de Shakespeare, les tragédies de Corneille et surtout les Symphonies de Beethoven. Bien qu'il n'ait placé la Musique qu'en seconde ligne, après la Poésie, nous ne voudrions pas répondre qu'au fond du cœur il ne lui réserve pas le premier rang, tant il la sent, la comprend et Taime, tant elle le transporte et le pénètre dans le plus profond de son être, ex imo ad imum^ selon sa propre expression, tant elle lui donne la sensation de l'infini, de l'ineffable.