‹ Le comte de ChambrunChapitre 22 sur 30 · JOURNAL DE GENEVE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE GENEVE

Ancien député au Corps législatif sous l'Empire et plus tard à l'Assemblée nationale, ancien sénateur de la République, le comte de Chambrun, aujourd'hui frappé de cécité, a dû renoncer à la vie politique en même temps qu'à toutes les jouissances que, depuis de longues années, il trouvait dans les arts plastiques. Il ne s'est cependant pas découragé, et plus que jamais dans sa retraite il s'est voué à l'étude des problèmes philosophiques qui l'ont toujours attiré. Il y a en lui un psychologue, et c'est de sa psychologie que l'auteur de la Comtesse Jeanne (M^^^ Clarisse Bader) nous donne la synthèse dans le superbe volume que nous avons sous les yeux et qui con-

tient des analyses et de nombreux fragments d'ouvrages, en partie inédits, du comte de Chambrun.

Aussi bien dans les lettres et dans les arts que dans les sciences morales et politiques, M. de Chambrun recherche l'âme de l'humanité. C'est par la civilisation grecque qu'il en eut la première révélation; mais si la Grèce a laissé une empreinte ineffaçable sur la pensée humaine, il reconnaît une influence plus haute à la religion chrétienne. Après avoir cherché l'âme de l'humanité dans la civilisation générale, il la demande, en particulier, au génie des arts, à la statuaire, à la musique, à la poésie. Pour lui, Beethoven est le plus grand de tous les artistes, et son âme seule lui donne l'âme tout entière de l'humanité. Dans la littérature, c'est Shakespeare qui, le premier, attire ses regards ; Shakespeare, en qui s'incarne non seulement l'Angleterre du xvi"" sièle , mais l'humanité de tous les âges : aussi le place-t-il au-dessus des autres poètes de tous les temps; cependant son poète préféré, celui qui lui est le plus cher, auquel il se donne et se confie le

plus volontiers, c'est un prosateur, Cervantes. Il a de bien belles pages sur Homère, sur Corneille, sur Molière. Il parle du goût, « cette chose difficile et rare dans les questions d'esthétique», et le compare à ce qu'est Thonneur pour un homme, la pudeur pour une femme. Le goût fait partie de nos éléments les plus intimes. Il doit donc être conservé, entretenu, protégé avec des soins particuliers, avec une attention persévérante et continue.

Mais, si M. de Chambrun est esthéticien, il est aussi historien, et il cherchera l'âme de l'humanité dans les destinées des peuples. Il constate les progrès accomplis au xix^ siècle dans le domaine des sciences historiques et les attribue, avec raison, à quatre grandes causes principales, qui sont l'érudition et la critique, la publicité, la méthode et l'esprit général.

Guizot, Thiers et Tocqueville sont les trois historiens que M. de Chambrun a plus particulièrement étudiés. Il les a connus personnellement et s'est nourri de leurs œuvres. C'est surtout en Guizot qu'il salue son maître. Dans

la doctrine de Tillustre historien et dans son caractère il trouve ce qui est pour lui la première règle de Thistoire, la grandeur : De rninimis non curât. Et comme cette grandeur éclate à chaque ligne dans le récit de l'entrevue qu'il eut au Val-Richer avec Guizot, à la fin de la guerre franco-allemande! Nous voudrions pouvoir citer ici cette page qui fait autant d'honneur à M. deChambrunqu'àGuizot.

Ce fut sur le conseil, nous allions dire sur Tinjonction de (( ce vieillard de quatre-vingt-trois ans, affaibli par Tâge et la maladie, mais debout au milieu des ruines de la patrie, gardant sa foi invincible dans les destinées de la France », que M. de Chambrun, renonçant â ses idées d'abstention et de retraite, se décida à se présenter aux suffrages des électeurs du département de la Lozère, qui l'envoyèrent siéger à l'Assemblée nationale.

Pour M. de Chambrun, l'idéal de la civilisation est la continuité, la civilisation d'aujourd'hui venant de celle d'hier, laquelle venait de celle d'avant-hier. Partout et toujours, il voit le Verbe divin dans l'âme humaine. Il

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croit au progrès avec la foi un peu optimiste des âmes généreuses, et cette confiance jointe à un ardent amour pour sa patrie en font une personnalité sympathique. Nous savons gré à Tauteur de la Comtesse Jeanne de nous le faire si bien connaître.

Ce n'est pas cependant que nous soyons d'accord sur tous les points avec M. de Chambrun. Sa ferveur catholique lui dicte parfois des jugements auxquels nous ne saurions souscrire en aucune façon, par exemple lorsqu'il appelle la Réforme un a toxique » et une «œuvre de mort », tout en reconnaissant, d'autre part, ses heureux effets sur la vie intellectuelle des peuples. On voit les réserves qu'il convient de faire. Nous ne souscrivons pas davantage à sa classification des génies, qu'il étiquete, en quelque sorte, avec des numéros d'ordre. L'art suprême est la région des égaux. Beethoven n'est pas supérieur à Shakespeare, ni Raphaël à Homère. Ils sont sur le même rang, parce qu'ils ont atteint le point culminant. Mais nous n'insisterons pas. M. de Chambrun l'a dit excellemment : « Il

n'y a point d'art, il n'y a point d'esthétique sans Fadmiration. » Or, le livre que nous signalons au public vaut — malgré quelques réserves nécessaires — d'être franchement admiré. C'est une œuvre suggestive au plus haut degré et qui captivera tous ceux qu'intéressent les questions d'esthétique et les grands problèmes de la philosophie de Fhistoire.

LIEPZIGER TAGEBLATT

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