‹ Le comte de ChambrunChapitre 23 sur 30 · I 8 MAI I 8 8 Q · texte numérisé non relu

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Il n'y a rien de plus original, et en même temps de plus uniforme, que la littérature française de nos jours. Zola et ses successeurs suivent une direction déterminée, mais qui par sa nature même est resserrée dans de si étroites limites, qu'ils sont forcés de se mouvoir comme le cheval de manège dans le même cercle d'idées, le même bas-fonds, ou sur un sol mou qui, sans cesse piétiné, devient de plus en plus boueux et répugnant. Les disciples de Musset, de leur côté, se plaisent dans d'incessantes rêvasseries d'un sentimentalisme totalement exagéré, mais qui n'en est pas moins immoral quoique dépourvu de la description plastique des situations.

Ils regardent la terre comme du haut du ballon de Gambetta,non pas simplement comme du haut de la tour Eiffel où ils s'élèvent par degrés. Tout ce qui est à leurs pieds est fondu, est plongé dans un brouillard gris, humide; à peine peut-on distinguer le vol d'un oiseau, la coupole du Panthéon, les tours de Notre- Dame ou les fortifications de Montmartre. Rien ne leur rappelle Factivité sans repos de l'homme, les peines des travailleurs et la récompense de Fœuvre. Ils se meuvent au milieu des produits de leur imagination, rêvent d'un éternel printemps sur les boulevards, confondent l'ylang-ylang avec le parfum naturel de la violette des bois, entendent l'eau des fontaines de la place de la Concorde retomber dans les bassins et s'imaginent écouter le fracas des torrents de la montagne.

Ils soupent avec une de ces « dames » et vénèrent hypocritement la vertu des femmes et la chasteté du corps et de l'âme. Ils vont aux courses à Vincennes, ou à la revue à Longchamps, et cela leur suffit pour décrire les batailles et la vie des savanes, car tous ces

écrivains, tant réalistes qu'idéalistes, prennent Paris pour le monde entier : tout ce qui est hors de Fenceinte ne les touche pas. Qu'ils transportent n'importe où la scène de leurs histoires, qu'ils attribuent à leurs héros la nationalité et la religion qu'ils voudront, toujours ils représenteront à un point de vue parisien des types parisiens. Une foule de phrases bien faites, de jeux de mots spirituels, l'étalage de prétentions scientifiques, ne cachent pas ce défaut, mais ne le rendent que plus sensible, surtout aux étrangers, qui se trouvent dépaysés dans ces manières de s'exprimer. Tous ceux qui lisent un livre français n'y cherchent pas des études ethnographiques du quartier Latin, ou un guide géographique dans le « demimonde )) : ce que l'on veut, c'est sentir la vie réelle, aux chaudes pulsations, entendre des pensées, des aspirations et des privations, voir les rouages de la machine, surprendre ses bruits,percevoir au moyen de tous ses sens l'engrenage qui fait agir et excite l'homme intérieur. L'âme manque dans la plupart des poésies et des ouvrages de l'imagination.

Il en est un pourtant qui a étudié avec ardeur Famé quand elle révèle son existence par des manifestations spontanées et des palpitations convulsives. C'est un aveugle qui ne voit plus que par les yeux de Tâme et pour qui Paris n'est pas le synonyme de Tunivers.

C'est pourquoi le comte de Chambrun est certainement une des personnalités des plus remarquables de la littérature française. Il représente une direction particulière qui certainement fera école. En effet, il cherche Famé de l'humanité dans Fart, dans la science, dans la littérature et dans Féconomie politique. Il part de ce principe que toute œuvre, quelle qu'en soit la nature, est pénétrée d'une pensée d'unité, et que les choses en apparence les plus opposées peuvent être reliées précisément par cette pensée. Le comte de Chambrun considère le christianisme comme étant Fensemble le plus élevé de toutes les sciences et de tous les arts, et par suite comme Fexpression la plus parfaite de cette âme de Fhumanité. Il salue en lui la base de la civilisation.

Il écrit : « Il est certain que la législation,

les institutions, les enseignements, les préceptes, la morale de l'Eglise, ont exercé sur le cours de Thistoire et sur le sort des peuples une considérable, une décisive influence. Mais ce n'est là que le premier regard des choses : il faut apercevoir les attaches intérieures et permanentes du christianisme et de la civilisation. L'œuvre divine a été le rétablissement de Tunion entre Tâme créée et le Dieu créateur. Reliée à Torigine absolue, éternelle, infinie de toute vérité, de toute pureté, de toute sainteté, Fâme a été renouvelée, rachetée, réparée. Alors du fond d'elle-même, de sa propre substance, elle a fait sortir la lumière, la vérité, le bien, dans tous les ordres, dans toutes les œuvres et dans toutes les missions de la destinée humaine. Toutes choses sur la terre ont été changées et instaurées après Tavoir été dans les cieux, puis elles se sont développées d'après les caractères et les dons de chacun des peuples de TEurope, et c'est ainsi que d'âge en âge s'est établie dans le monde la civilisation moderne. «... Ce que je viens de dire du christianisme et de la civilisation, j'aurais à le répéter et je

le répète, descendant de Tordre divin dans Tordre humain, pour chacune des parties de ^ la civilisation dans Tespace et dans la durée, pour chacune des nations et pour chacun des siècles vis-à-vis des autres siècles et des autres nations. ))

Après avoir ainsi cherché et trouvé Tâme de Thumanité dans les productions de Tesprit et reconnu que « le génie de Tintelligence n'est point le frère de celui de la force », le philosophe se tourne vers les œuvres de Tart, la sculpture, la peinture et la musique. A Tégard de cette dernière, il prend un point de vue de parti fort étroit, car il n'admet comme maîtres que Beethoven, Bach, Gluck, Mozart, Haydn et Haendel; Rossini, Meyerbeer et Chopin sont pour lui incomplets, et les autres, Wagner en tête, n'existent pas.

Dans ses considérations sur la poésie, sa plus grande attention est réservée à Shakespeare. Les poètes français Musset, Corneille, Racine, Molière, ont saisi la véritable étincelle de la divinité. La comparaison de Dante, de Cervantes et de Gœthe produit une impression

étrange. Celui-ci est désigné comme «le dernier grand poète ». Il a universalisé la littérature et y a réuni dans un ensemble harmonieux la religion, Thistoire, les sciences naturelles et tous les arts. Ses vers ne sont comparables qu'à la musique de Beethoven.

Les dernières études du comte de Chambrun embrassent la psychologie de l'histoire universelle, les diverses méthodes de Técrire, les institutions et les destinées des peuples. Sa méthode procède de celle de Descartes.

En cherchant à faire l'analyse de ces perceptions synthétiques que certains écrivains ont expriméesparunepropositionunique,lecomte de Chambrun a produit une œuvre absolument intéressante, malheureusement gâtée en quelques endroits par des obscurités de style. Mais son système est noble et sincèrement pensé. Il touche à tous les problèmes qui tourmentent Tesprit humain, il provoque la discussion et la réflexion. On peut être d'une autre opinion que le philosophe catholique, mais on ne peut rester inditférent devant ses écrits.

Un des derniers parmi ses ouvrages est la bio-

graphie des historiens Guizot, Tocqueville et Thiers. Il ne contient rien qui soit essentiellement nouveau, mais une énorme masse de théories de M. de Chambrun sur la psychologie de l'histoire universelle, sur les systèmes et les diverses méthodes suivis dès les temps les plus anciens par les historiens pour comprendre leur époque. La France s'y trouve sur le premier plan, et Guizot est présenté comme le plus éminent. Cet opuscule, qui, malgré cela, en est à sa seconde édition, ne présente pas tous les côtés saillants du style de Chambrun, mais tous ses défauts. Quiconque a de la patience et beaucoup de loisir ne doit pas négliger de le lire.

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