LES LETTRES
Le Docteur S... à Mademoiselle Bader.
3 mai 1889.
« Je vous remercie du très vif plaisir que
m'a procuré la lecture de votre livre. Il m'a permis de connaître toute une partie de l'œuvre de M. de Chambrun et d'apprécier, plus complètement que je ne pouvais le faire jusqu'ici , non seulement Técrivain , mais rhomme.
« L'écrivain, je le connaissais déjà un peu,
ayant lu et relu plusieurs fois, et toujours avec fruit, ses études sur les musiciens, sur les poètes et les historiens modernes . Mais, c'est à vous que je dois la connaissance des études politiques d'une part, et d'autre part des travaux inédits sur les poètes, de la discussion si intéressante dont le temple de la Sibylle a été Tobjet, des principes de la civilisation, de ces pages tout à fait charmantes et vraies qui sont consacrées au goût et aux dangers qu'il court actuellement, et de bien d'autres feuillets encore.
(( Votre appréciation sur l'ensemble de Tœuvre de M. de Chambrun (p. 434) donne bien, à mon avis, l'idée de l'élévation d'esprit et de la hauteur de vues de l'écrivain ; vous avez complété ce portrait en rapprochant de ces lignes l'observation de M""" Dronsart, qui fait ressortir , avec raison aussi, le caractère de conscience et de sincérité du philosophe. Votre livre fait connaître l'homme et le fait aimer. Vous avez donc réussi dans la tâche que vous aviez entreprise, malgré les difficultés qu'elle présentait.
- Ib- -
(( L'une de ces difficultés, vous la signalez dans le style extrêmement condensé de l'auteur. Il ne suffit pas, en effet, si Ton veut comprendre et apprécier son œuvre, de « casser l'os afin d'en sucer la moelle » : il y faut plus de délicatesse; ses publications sont comme les fruits tombés du noyer : qui veut en briser l'écorce d'un coup de poing trop hâtif n'aura sous la dent qu'une bouillie hérissée de débris durs et indigestes; mais qui se donne la peine de l'ouvrir y trouvera un fruit intact et bien à point, une synthèse originale et mure.
(( Pour ma part, bien loin de m'associer à une critique à cet égard, j'avoue trouver dans le style de M. de Ghambrun une partie de ce qui fait son charme personnel, et, pourquoi ne pas le dire aussi ? une satisfaction d'amourpropre: M. de Ghambrun ne prétend pas imposer ses jugements, et son style synthétique est un peu la politesse élective d\m érudit qui invite à causer, ou, si Ton aime mieux, à penser avec lui et par conséquent à discuter ses conclusions.
« Mais, la méthode synthétique qui, dans
les serres de M. de Chambrun, porte des fruits savoureux et sains, peut-elle être généralisée?
c( Je ne le crois pas : elle offre d'abord, comme le reconnaît l'auteur, le péril de la subjectivité. Si M. de Chambrun sait éviter Técueil, c'est à sa prudence personnelle, ainsi qu'il le dit lui-même, qu'il le doit. Or, pour apprendre à manier ce gouvernail, n'a-t-il pas dû commencer par analyser les écueils ? et toute synthèse, au fond, ne suppose-t-elle pas une analyse étendue et approfondie? Voilà, il me semble, une condition préalable, qui doit restreindre sensiblement le nombre des érudits auxquels .la synthèse est permise.
(( Une autre considération s'oppose encore à la généralisation de la synthèse ; celle-ci exige, pour être d'ailleurs bien ou mal faite, trois conditions essentielles : la hauteur (que tout le monde n'a pas) — l'étendue (qu'un chacun ne peut acquérir) — et enfin la durée (sur laquelle nul n'a prise).
« Ce dernier point constitue, à mon sens, un obstacle réel à l'emploi de la méthode synthétique en ce qui concerne les événements ré-
cents. Les faits jeunes, nous pouvons les analyser ; nous pouvons encore les comparer et les grouper, mais non pas les synthétiser véritablement : il nous manque pour cela leurs conséquences lointaines et durables.
(( J'hésite d'autant moins à énoncer, à rencontre d'une généralisation de la méthode synthétique, la seule objection suscitée par la lecture de certains passages de l'œuvre de M. de Chambrun, — que je la retrouve, sinon formulée, du moins clairement pressentie, vers la fin du volume, par M. de Chambrun luimême (p. 41 5). Aussi, si j'ai suivi avec le plus vif plaisir et le plus réel intérêt toute la partie historique, toute l'application à la fois très large et très vraie du principe ce Le vif saisit le mort », — en revanche j'avoue sans embarras n'avoir plus saisi nettement le trait qui guide le psychologue dans ses méditations sur le présent et l'avenir de l'humanité.
« La synthèse ne me semble, en effet, plus applicable ici, car elle me paraît essentiellement rétrospective et nullement projective ; d'une série passée, je ne me crois pas en droit
de conclure à une série analogue dans l'avenir de la civilisation. Comme une série continue ne s'impose pas, je me trouve réduit, à l'égard des faits contemporains ou futurs, aux seules données de l'analyse.
« Si Ton cherche, par exemple, pourquoi le flambeau de la civilisation a passé d'un peuple à l'autre jusqu'à présent, et pourquoi aucun peuple n'en devient le détenteur plus spécial aujourd'hui, l'analyse répond qu'aujourd'hui la fréquence des relations a disséminé la civilisation dans tous les pays; elle me semble donc indiquer une rupture dans la série synthétique. De ce fait brut on peut poursuivre l'analyse, mais je ne vois pas sur quelle donnée synthétique on pourrait se baser pour énoncer que la série se renouera quand même ou pour affirmer le début d'une autre série déterminée.
(( De même aussi, l'affaiblissement de l'Etat n'est qu'un fait dont l'analyse peut encore déceler les causes et dont la synthèse peut mettre en lumière toute l'évolution passée; mais je ne saisis pas en quoi celle-ci impliquerait
ravènement d\ine forme déterminée d'institutions politiques ou sociales.
(( Toute déduction, en ce qui concerne Tavenir, suppose éliminé le « nouveau ». Or celui-ci surgit à chaque pas, plus ou moins inopinément, dans Thistoire*, une civilisation ne pressent pas la suivante, et c'est précisément pour cela que « nous refaisons notre histoire », suivant l'expression même de M. de Chambrun (p. 3io) : — c'est précisément pour cela qu'existe son caractère de subjectivité. C'est pour cela aussi, sans doute, que je me trouve désarçonné quand je cherche à suivre l'auteur dans sa chevauchée entre Moscou, Washington et le cap Horn.
« Mais c'est là, je pense, une lacune assez restreinte dans la conception que j'ai pu acquérir de l'œuvre de M. de Chambrun.
Peut-être aussi arriverai-je à la combler en relisant cette partie du livre, et à partager ses convictions, qui m'ont semblé aujourd'hui trop optimistes.
(( Ce qui m'a frappé dans l'ensemble de l'œuvre que vous m'avez permis de passer,
ces jours-ci, en revue, c'est la hauteur de vue et la justesse des appréciations sur les civilisations envisagées dans Thistoire aussi bien que dans les arts. T]'est aussi la droiture du caractère, qui se reconnaît dans la plupart des citations que vous avez choisies. Vous avez parfaitement suivi, pour vous guider dans cette tâche, Tidée mère de la recherche de Tâme de Thumanité, et c'était, je crois, saisir de la façon la plus heureuse, dans Foeuvre du comte de Chambrun, le véritable « leit-motiv ». .
« Cette expression restera entre nous, n'estce pas? car le comte me croirait wagnérien pur sang, alors que je suis simplement éclectique!... ))
Le comte de Chambrun à la même.
8 mai 1889.
(( ...Parmi tant de lettres excellentes que vous avez bien voulu me communiquer, celle
du 3 mai de M. le docteur S... est certainement la meilleure, la première. Je vais donc y répondre, et, afin de me limiter, j'en retiendrai seulement trois propositions : une erreur, une vérité, quelque commentaire à Toccasion de mon Mathieu Laensberg.
« K — Il faut bien disinguer entre mes paroles et mes écritures. Lorsque je cause, j'ai un certain parti pris dont il m'arrive de moins en moins dem'écarter : c'est d'éviter les dénégations et les contradictions ; par politesse, urbanité, courtoisie, je ne m'impose jamais. Il en est tout autrement lorsque j'écris, surtout lorsque j'imprime : dans ce cas je dogmatise toujours.
(( En effet, mon premier principe, ma première profession de foi, m'ont été donnés dès i835, à mon entrée à Sainte-Barbe-Rollin, par Augustin Sénac et Bordas-Demoulin : « Se saisissant soi-même et saisissant Dieu ». Je disais vers 1845, en me promenant au bras de l'abbé Sénac dans les allées du Luxembourg : f( Ce que je comprends le mieux, c'est l'Infini ».
c( Je ne possédais à ce moment que ïesse; le
fieri m'est advenu plus tard et d'abord sous la forme de deux antinomies. En 1848, par opposition à la Révolution, j"ai conçu et compris la durée, la continuité, la tradition, non per saltus; en 1859, par opposition à la guerre et à la conquête, j'ai aperçu et embrassé l'espace, la géographie, le respect des frontières et de la carte de l'Europe. De là, il n'y avait qu'un pas de plus, qu'un ensemble à établir pour me trouver en possession de la nature et de l'histoire, de la vie universelle, de la civilisation, de rhumanité, de son âme (ainsi que vous l'avez si bien dit).
(( Observant, travaillant et méditant toujours, toujours aussi j'ajoute, je retranche, je transforme, mais sur ces quatre bases certaines et fixes, sur cet aliquid inconcussum : « Je vois, je sais, je crois ».
« Maintenant, dans la forme il est possible que je conserve quelque chose de mes procédés, de mes habitudes de conversation. L'un de mes principes d'art est d'ailleurs « quelque demi-sourire » ; mais je viens de préciser et de définir le fond, qui est le dogmatisme.
(( 2. — M. S... a si bien exposé les deux méthodes de l'analyse et de la synthèse dans leurs ressemblances et leurs différences, dans leurs conclusions et leurs possibilités, qu'il ne me reste rien à y ajouter. Cette partie de sa lettre est tout à fait remarquable, et je la conserve avec soin. Oui, la synthèse requiert non seulement Tétendue, mais aussi la hauteur; elle est la grande méthode des inventeurs, des créateurs, comme un dernier mot et une conséquence finale en quelque sorte de leur longue, patiente et incessante recherche, de leurs infatigables labeurs dans tous les sens et toutes les directions. Puis, par cela même, là où il ne se trouve plus que Factuel, rimmédiat,ce dont on ne peut pas faire le tour, ce qui détient et réserve encore, ignorés, inconnus, ces développements, conséquences et déductions, elle s'arrête impossible et chimérique.
(( 3. — Et cependant, j'ai ma chimère. Je veux savoir ce qu'il y a au delà de mon horizon, monter en quelque sorte sur mes propres épaules : c'est ce que je nomme ma prophétie.
(( L'histoire (je lis dans je ne sais plus quel
journal que M. de La Palisse Ta dit avant moi) est une série indéfinie de naissances et de morts. Donc, deux termes : Fun, le nouveau venu, Tavenir, nous échappe plus ou moins, sinon par ses attaches nécessaires avec le passé, et en ce sens nous avons encore sur lui quelque prise ; mais Tautre, le mort, il est là sous nos yeux, dans notre main, et jamais je ne m'y suis trompé. Avant 1848, j'ai dit : Le parti conservateur et Guizot défaillent ; avant 5 1 et Télection du 10 décembre qui le contenait en germe, j'ai dit : Le parti républicain et le général Cavaignac défaillent ; je l'ai répété pour le second Empire dès 1859 ; je le répète aujourd'hui pour le gouvernement actuel. Le glorieux anniversaire, l'immortel centenaire, me dit-on de toutes parts, et je le dis moi-même en écrivant ces lignes. Or, par une ironie des destinées et de l'éternelle Némésis, la passion de la France aujourd'hui, ce n'est pas 89, mais tout au contraire 99 et Brumaire, et l'ordre, et le silence, et le repos.
(( Je reviens. A une date quelconque de l'histoire, il y a constamment quelque chose
— iGy —
qui s'en va et quelque chose qui arrive ; entre Tun et Tautre des rapports, une transmission, une descendance. De là, trois termes : le présent, Favenir, leur jonction. De ces termes, il y en a deux connus, le troisième est inconnu. Alors, je me pose souvent le problème en sachant parfaitement qu'au fond il est insoluble, mais que cependant je puis me rapprocher par des approximations successives de cet X.
(( Il serait trop long de reprendre mes éléments de solution, ou mieux d'approximation. J'ai voulu seulement revendiquer, en les définissant et les limitant, ma méthode et mon droit. Ce que je voulais surtout, c'était vous féliciter d'entretenir et de susciter des correspondances du mérite et de la valeur de celle de M. S... »
Le Révérend Père B à la même.
1 1 mai 1889.
«... Je viens vous remercier, plus tard que je n'aurais voulu, du livre sur les études poli-
tiques et littéraires de M. le comte de Chambrun. Je l'ai parcouru lentement, avec grand i-ntérêt, et j 'espère que ce ne sera pas sans profit. Peu de volumes réveillent autant d'idées.
(( Un des charmes de l'ancienne société et de rincomparable siècle de Louis XIV, c'était d'y rencontrer de grands seigneurs très au courant des hommes et des choses par leurs relations et leur expérience, plus encore que par les livres. Politique, littérature, arts, sciences, voyages, ils parlaient de tout sans pédanterie et sans affectation, avec une hauteur de vues, une sûreté de goût, une chaleur d'accent et une richesse de souvenirs qui semblaient l'apanage naturel de leur condition et de leur race. Rien de plus inspirateur que ces conversations où des hommes célèbres s'épanchaient librement au milieu d'un cercle d'amis, dans un salon aristocratique ou dans les allées ombragées d'un parc. C'est ce que Bossuet admirait à Chantilly, et c'est de là que vient, aux écrivains de ce temps, ce grand air et cette noblesse que nous ne retrouvons presque plus.
(( En relisant votre livre je croyais entendre,
dans notre monde démocratique et bouleversé par les révolutions, un dernier écho de ces graves et féconds entretiens. M. le comte de Chambrun, dans un langage très élevé et très plein, digne d\m philosophe et d'un artiste, jette sur toutes les questions les lumières d'un esprit supérieur, naturellement et admirablement ouvert à tout ce qui est vrai, grand et bon, et de plus aiguisé et poli par toutes les cultures et par de nombreux voyages à travers les faits, les personnes et les institutions. Rien ne vaut une telle préparation.
(( On parle beaucoup de psychologie ; mais peu savent étudier Fâme humaine et suivre ses manifestations et son développement à travers les âges et les civilisations. Il faut, pour cela, posséder la sûreté du coup d'œil qui voit et Fampleur de Tesprit qui juge de loin et de haut. L'originalité de M. le comte de Chambrun, c'est d'avoir montré dans l'âme refaite et agrandie par le christianisme le principal agent de la civilisation véritable et complète.
c( Pour lui, en effet, comme pour tous les grands esprits, la civilisation n'est pas un
simple perfectionnement extérieur, encore moins une révolution brusque et violente, comme il s'en produit dans nos sociétés sans tradition et sans équilibre : c'est, au contraire, le développement régulier, pacifique et harmonieux de rhomme tout entier, dans la religion, la politique, la littérature, les arts, la science et Tindustrie. Pour qu'il y ait progrès il faut à la fois la permanence et le renouvellement, la continuité et révolution. M. le comte de Chambrun évite ainsi les inconvénients où tombent les esprits étroits et courts : d'un côté, l'immobilité, qui est la mort; de l'autre, l'instabilité, qui est le chaos. Pour que le grand œuvre s'accomplisse, il faut que tout ce qu'il appelle avec bonheur Tâme de la patrie française et son principe vital s'améliore à la fois, c'est-à-dire l'armée, l'agriculture et le catholicisme. L'histoire de la Grèce, de Rome, de la Renaissance et des siècles modernes les plus fameux lui a révélé que non seulement la force, mais l'intelligence elle-même n'est pas le plus énergique et le plus sûr facteur de la civilisation: leur plus brillant épanouissement
— lyi —
touche de près à la décadence irrémédiable quand la religion chrétienne n'intervient pas comme principe de conservation ou de résurrection.
« M. le comte de Chambrun, avec une fermeté qui fait honneur à sa pénétration politique autant qu'à sa foi, en conclut que le catholicisme doit être libre, c'est-à-dire que son chef doit être souverain indépendant sur le patrimoine que lui ont légué les siècles et la sagesse de nos pères.
(( C'est ainsi que M. le comte de Chambrun a toujours envisagé la politique en philosophe chrétien, pour qui la vraie grandeur n'est pas dans le bien-être matériel, mais dans la liberté morale qui rend l'homme responsable, dans la générosité qui se dévoue et se donne; en un mot, dans la perfection que produisent la Foi, l'Espérance et la Charité, dont les statvies décorent sa noble demeure.
(( C'est encore en philosophe d'une élévation et d'une profondeur étonnantes qu'il traite l'esthétique générale et chacun des beaux-arts en particulier. Il les classe et les caractérise
par la puissance plus ou moins grande qu'ils ont d'exprimer Tâme humaine. C'est là, pour l'artiste psychologue, la mesure des écoles, des maîtres et des œuvres, qu'il s'agisse de poésie, de musique, de peinture ou de sculpture. Ceux qui ont peint la nature tout entière, comme Shakespeare, sont les premiers; ceux qui n'ont su rendre que certains états d'âme individuels ou sociaux, comme Musset, n'occupent que le dernier rang.
(( M. le comte de Ghambrun parcourt en maître le domaine complet des beaux-arts, dont il possède à merveille la magnifique synthèse et les plus gracieux détails. Aussi que d'aperçus lumineux etféconds, que de rapprochements ingénieux et nouveaux jetés en passant, comme des flots qui jaillissent d'euxmêmes d'une source surabondante! Mais il faut écarter mes souvenirs : si je me laissais entraîner à citer et à commenter, je n'aurais jamais fini.
(( Nos artistes devraient méditer ces pages où un connaisseur hors ligne a condensé le résultat de ses études, de ses réflexions et de
son expérience ; ils y trouveraient de nobles et belles conceptions. Ils pourraient y apprendre aussi ce qu'il faut penser de la musique scientific[ue, descriptive ou historique, et en général de ce réalisme grossier qui s'épuise à copier rinimitable nature qu'il faudrait idéaliser et interprêter; ils comprendraient enfin que Tagilité deToutil n'est rien sans Tâme, et que les arts, comme la politique, ne peuvent se passer des autels. Les vouloir laïciser, c'est leur enlever leur auréole.
(( Dans les jugements très personnels et d'une justesse remarquable que M. le comte de Chambrun porte sur les plus grands génies, les plus grands siècles et les plus grands peuples de l'humanité, on devine ses préférences pour la beauté de l'intelligence et la vaillance du cœur. Dans tout ce qu'il écrit sur la France, sa chère Gallia; dans ses vives sympathies pour le siècle de Louis XIV, qui fut le plein épanouissement de ce génie français qu'il analyse avec tant de précision et de finesse; dans son mépris pour la Révolution, qui ne fut, comme la Réforme, qu'une œuvre de mort et
une déviation; dans ses tristesses aux jours de nos désastres, dans ses abattements qui lui arrachent ce cri : Finis Galliœ ^ finis Europœ ! dans sa confiance renaissante malgré tout* toujours enfin on sent Famé d'un patriote ardent et éclairé qui craint, parce qu'il connaît le nombre et la profondeur de nos blessures, mais qui espère encore, parce qu'il compte sur les ressources intarissables de la France, et parce qu'il aime.
(( Je me suis laissé entraîner beaucoup plus loin que je n'avais prévu par les souvenirs que j'ai gardés de cette œuvre si riche et si une dans son originale beauté. Au fond, M. le comte de Chambrun n'a jamais cessé de regarder et d'étudier, des plus hauts sommets, la rencontre de la nature et de Dieu dans l'âme humaine. Politique, littérature, arts, histoire^, voyages, contemplation du monde et de soimême, tout aboutit là, parce que tout est là, et parce que les esprits logiques et vigoureux ont un besoin impérieux de concentration et d'unité.
(( Je m'arrête enfin, mais non pas cependant
avant de vous avoir remercié encore une fois de m'avoir fait connaître un si beau et si puissant esprit. Je n'en perdrai pas le souvenir et je reviendrai au livre, bien persuadé néanmoins que l'œuvre ne vaut pas Thomme et que je n'ai entendu que des notes éparses d'un magnifique concert. J'ai fait comme le pèlerin qui s'arrête pour jouir de la suave harmonie dont le vent lui apporte par intervalle quelques échos brisés et lointains. Merci à vous qui m'avez procuré ce plaisir et ce profit ! »
M. C à M. le comte de Chambruu.
lo mai i88().
J'ai trouvé, en même temps, un exemplaire du volume que vous a consacré une sincère admiratrice. Celle-ci a été assez aimable pour m'envoyer ce volume avec un mot qui témoigne du vif intérêt que vos travaux, et plus en-
l'jb —
core r esprit é\t\é et original qui dirige vos travaux, m'a inspiré dès les premiers jours. Car, à proprement parler, vos études sont plutôt des méditations, à la manière de Descartes et de Malebranche, que des travaux d'ensemble. Il me paraît d'ailleurs difficile qu'il en soit autrement, tant est vaste le terrain philosophique où vous vous engagez. C'est, suivant l'expression de l'auteur lui-même, « un temple dont certaines parties seulement ont été achevées, mais dont les matériaux sont prêts à prendre leur place dans l'ordonnance du monument ». Seulement, comment être à la fois l'architecte
et le maçon d'un si vaste monument ? Car l'é- >
crivain n'a pas, comme l'artiste, à faire une simple épure que les artisans réalisent de leurs mains. Il faut, après qu'il a tracé en lui-même les lignes du plan grandiose, qu'il assemble lui-même ses matériaux; que dis-je ? il faut qu'il les crée lui-même. Il ne trouve même pas, comme l'artisan, des rocs et des minéraux faits à souhait : il faut qu'il les invente, qu'il les fasse naître lui-même..., et alors quel colossal labeur !
(( Je vous avoue, Monsieur le Comte, que je m'intéresse vivement à votre œuvre et à la façon dont vous la menez, pour une raison bien naturelle. C'est que, depuis que la pensée s'est éveillée en moi, depuis que les méditations philosophiques ont hanté mon esprit, c'est ainsi que j'ai conçu Tœuvre de synthèse universelle qui vous tente et qui m'a toujours tenté. Si j'avais mis à exécution mes pensées, c'est par ces grandes fresques, ces larges et puissantes esquisses de grands esprits que j'aurais voulu procéder; — ■ puis j'aurais encadré les grandes figures des âmes éminentes en tout genre, Shakespeare, Corneille, Beethoven, Mozart, Michel-Ange, etc., etc., je les aurais fondues dans l'œuvre philosophique générale. Tel est le plan qui m'a toujours paru le plus propre à réaliser à la fois les deux conditions d'une telle œuvre : la vie, les faces artistiques, puisque c'est une œuvre qui représente l'humanité vivante, et d'un autre côté la précision scientifique, l'unité de direction, la forme géométrique, puisque c'est un monument logique, un temple élevé à la vérité.
(( Ce qui n'était pour moi que le rêve de mes méditations solitaires s'accomplit sous vos . mains — et si je suis si intimement séduit par la nature de vos œuvres — c'est que la conception que vous avez des choses de l'esprit est la même que la mienne. — Oserais-je ajouter que je l'ai rarement rencontrée, et qu'en général j'ai gardé ma conception pour moi, faute de trouver des esprits de même nature.
(( Mais je dois me hâter de vous prévenir, Monsieur le Comte, comme je l'ai déjà fait une fois, qu'il y a un point où je me détache absolument de vous. Pour vous, le christianisme est un principe dévie; pour moi, il ne l'est plus : il est un grandiose et merveilleux épisode de la vie humaine, mais il doit disparaître, car il ne contient plus maintenant que des principes stériles, et même meurtriers. Je ne crois pas à l'avenir du christianisme : il a fini son œuvre, œuvre grandiose, je le répète, et qui n'aura pas de plus sincères admirateurs que moi; mais il doit passer comme a passé le paganisme, dont l'œuvre est belle aussi (au moins en Grèce). Là est l'abîme qui nous se-
pare, Monsieur le Comte : je me refuse à voir dans le christianisme le dernier mot de la pensée humaine. Pour moi, elle doit aller au delà.
(( Je voudrais bien vous en donner quelques raisons, mais je crains d'abuser de votre temps consacré à tant d'œuvres utiles. Je ne voudrais pas cependant que vous vissiez en moi un adepte vulgaire de ce qu'on appelle assez improprement (( la liberté de penser ». Croyez que c'est par pure conviction philosophique et amour de la vérité que j'ai une telle idée. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai, comme homme, le plus grand respect de la religion chrétienne, comme de toutes les religions d'ailleurs, estimant que, lors même que leur sens et leur valeur m'échappent, elles n'en doivent pas moins avoir une puissance et un attrait réels pour captiver tant de hauts et puissants esprits. Je megarderaismémebien d'exprimer mes sentiments à quelqu'un qui n'aurait pas, comme vous. Monsieur le Comte, cette haute tolérance philosophique des esprits vraiment cultivés et vraiment familiarisés avec
toutes les idées. Chez vous, je suis sur de trouver rindulgence au lieu de Taversion si mes idées vous heurtent trop ; de la pitié bien plutôt que de la colère si elles vous paraissent absolument erronées.
« Eh bien! pour me résumer tout de suite, j'estime que le vice fondamental du christianisme est de considérer l'homme, suivant la brillante expression de Lamartine, comme (( un dieu déchu qui se souvient des cieux ». La déchéance de l'homme et son relèvement par les merveilleuses œuvres de la foi et de la charité, voilà, si je ne me trompe, le principe du christianisme. Il est facile de voirquel merveilleux ressort d'activité intellectuelle est dans un tel principe; mais aussi, que deviendra ce levier du relèvement quand on ne croira plus à la déchéance, quand la conviction viendra (et elle est faite en mon esprit) que l'homme a toujours, toujours sans exception, été en progrès, qu'il est toujours parti de bas, et que, loin d'être un ange déchu , un ange devenu bête , c'est la bête, au contraire, transformée de siècle en siècle et devenant presque un ange (parfois !).
c( Combien plus proches de la vérité m'apparaissentles stoïciens, qui disaient : « L'homme sage qui refrène ses passions, qui est maître de lui comme Jupiter Test du monde, est plus grand que Jupiter. Car Jupiter a créé le monde lui-même : quel mérite a-t-il à le diriger à son gré ? Le vrai philosophe, au contraire, a à régir une nature brutale, des appétits déréglés, des passions aveugles ; et, s'il arrive à les dompter, quelle plus grande puissance morale peut-il y avoir au monde ! ... »
(( Et moi, je reprends, pour mon compte, cette parole du stoïcien, et, pardonnez-moi mon blasphème, je dis : Entre Dieu, le toutpuissant Maître et Créateur du monde, et le Saint, chrétien lui-même, celui que Tabnégation et que l'intensité de la vie intellectuelle a consacré, c'est le second que j'admire, c'est au second que j'accorde toute mon estime et ma sympathie. Car il n'était rien, et, par la force de sa volonté, il est devenu tout; car (je reste dans la conception chrétienne) il avait été plongé par une loi barbare dans l'abîme de la matière, et par sa volonté il en est sorti. Mais,
me direz- vous, ce merveilleux relèvement, c'est précisément par la foi chrétienne qu'il Ta obtenu! Je vous Faccorde, mais accordez-moi que d'autres que lui l'obtenaient sans la foi chrétienne (je veux parler de moi-même); et ma conviction absolue est qu'on peut l'obtenir en dehors de la foi chrétienne. Il est certain qu'il faut pour cela une profonde éducation philosophique. Mais les peuples de l'Europe Tont ou ne tarderont pas à l'avoir, cette éducation que les sages d'Athènes et d'Alexandrie (peut-être ceux de Tlnde aussi) ont connue jadis.
(( En tout cas, je me refuse à croire à la primitive déchéance de l'homme : elle est négative du vrai progrès, elle contredit la science, et elle me paraît, au point de vue moral, une pure monstruosité.
«Vous le voyez. Monsieur le Comte, je vous ouvre hardiment ma pensée : vous me pardonnerez. L'amour, je dirai la passion fanatique de la vérité que j'ai et j'aurai toujours m'ordonnait de vous le dire, car, quelque profonde admiration, quelque sympathie d'âme, d'es-
prit et de cœur que je puisse avoir pour vous et votre œuvre Je ne puis souscrire à votre éloquent plaidoyer du christianisme, qui n'est plus pour moi qu'un temple merveilleux, — mais où il faut placer de nouvelles divinités. Ce qui est humain du christianisme, je le garde : c'est une trop précieuse conquête de la civilisation; ce qui en est divin et mystique, je le laisse. »
Note du comte de Chambrun sin^ la letti^e qui précède.
1 1 mai 1889.
(( Il y a trois choses dans cette lettre : (CI. — La comparaison poussée trop loin, d'après une phrase de ma portraitiste, entre mon œuvre et un temple, l'architecte ayant, me dit mon correspondant, des ouvriers et des matériaux. Or, lorsque je bâtis dans l'idéal, j'ai pour coopérateurs, pour auxiliaires, la nature et l'humanité.
(( 2. — Ce qui est plus vrai, c'est que, toujours
en pensant au temple de la Sibylle, ma méthode réunit l'abstrait et le concret, ainsi que doit le •faire toute bonne méthode. J'avais conçu pour Nice un peuple de statues, et j'ai réalisé ma conception dans ma philosophie, étudiant à la fois les idées, les principes, et en même temps leurs représentations réelles et vivantes, les grands hommes depuis David et Homère jusqu'à Bach et Beethoven.
«3. — Je l'avais vu de suite, mon correspondant, qu'il le veuille ou non, est un positiviste ou un agnostique, en d'autres termes un matérialiste. Dès lors, la discussion serait trop longue. Je n'en retiendrai qu'un point, sinon d'après mes dires propres, du moins d'après ceux de l'un de mes meilleurs amis :
(( La chute primitive et la rédemption chrétienne ne sont pas autres au fond que l'imperfection des origines et le progrès indéfini, ce que l'on peut nommer l'ascension, l'assomption du genre humain, sur la terre et dans les cieux.
(( Quand on aime le peuple, c'est une sottise et un crime de lui enlever l'idéal. La planète
Terre est limitée, elle est finie tout autant que sQsprodmts^pestùuSjCibuSj habit atio. Le Beau, le Vrai, le Bien, sont au contraire indéfinis. Un seul peut boire ce verre de vin, manger ce morceau de pain : tous peuvent nourrir, entretenir, exalter leur âme avec la g"" symphonie, la Passion de Jean Sébastien, la Diane, TAntiope, la Monna Lisa, au Louvre; la Sainte- Chapelle et les tours Notre-Dame :
Sumit unus, sumunt mille :
Quantum isti, tantum ille;
Tantum esse sub fragmente, Quantum toto tegitur. »
M. K à Mademoiselle Bader.
9 mai 1889.
«... J^ai vivement regretté de ne vous avoir pas rencontrée aujourd'hui. Si je ne vous ai pas remerciée, comme je croyais Tavoir fait, de votre portrait de la comtesse Jeanne, je tenais à vous en demander pardon et à vous exprimer en même temps toute ma reconnais-
saiice pour votre beau et attachant volume sur M. de Chambrun. Ce livre a été pour moi toute une révélation ; car, bien qu'ayant vécu avec ce cher collègue dans nos assemblées, je ne le connaissais pas comme artiste et comme penseur. C'est tout un trésor que votre plume magique me révèle; c'est tout un horizon radieux qui a été la joie de Taveugle, et que vous voulez aussi nous ouvrir. Tout y est lumineux, sauf cette lutte entre Tespérance des premiers jours et Tanxiété mortelle que nous cause en ce moment la décadence de la patrie. Hélas! quand ce terrible problème sera-t-il résolu? quand verrons-nous la France se relever et reprendre r Alsace? Voilà près de vingt ans que nous attendons!... »
M. M à la même.
6 mai 1889.
«... J'ai trouvé, en rentrant du Conseil général, votre beau volume sur les études de notre
vieil ami de Chambrun, et je m'empresse de vous en remercier, en m'excusant du retard que j'ai mis à le faire, et que j'ai pourtant prolongé de quarante-huit heures pour en ébaucher au moins la lecture avant de vous écrire.
(( C'est un grand et intéressant travail que vousavez entrepris là, Mademoiselle, et mené à bonne fin, et ce n'était pas une œuvre commode que de présenter, comme elles doivent l'être, les études du comte en faisant bien ressortir et et comprendre l'originalité de cet esprit métaphysique, qui, ainsi que vous le dites fort bien, jette plus d'idées que de mots, et devient si concis et si rapide, que le lecteur doit s'y reprendre à plusieurs fois et se mettre pour le suivre en pleine communion de pensées avec lui.
(( Ce n'est pas un caractère banal que celui de cet aveugle qui n'a pas un murmure contre son infirmité, et qui fait bénéficier sa passion d'étude du calme de sa vie extérieure.
(( Je comprends bien que vous vous soyez attachée aux œuvres de ce penseur qui a grand cœur et grand jugement, ce qui est rare, et qui s'est entraîné dans toutes les branches des
sciences et des arts à un point qui défie toute comparaison et qui, chaque fois que je le revois, provoque une nouvelle admiration de ma part. ))
M. D au comte de Chambrun.
20 mai 1889.
«... J'ai lu dans le Télégraphe un charmant article, je n'en avais pas besoin pour me fortifier dans mes sentiments à votre égard : vous êtes un homme des sommets, votre âme se balance, noble et fière, sur les cimes ; vos livres y transportent le lecteur et rafraîchissent son esprit dans ces parfums balsamiques que vous distillez si savamment. Je dirais volontiers de votre pensée ce que Vigny dit si poétiquement de l'aigle blessé dans Éloa : a Monte aussi vite au ciel que Téclair en descend ».
(( Je vous lis lentement, doucement; je vous admire et je vous aime davantage à travers vos ouvrages, ce qui est proprement le véritable
idéal et le triomphe de Fécrivain. Il y a des gens qui ont à peine une âme, il y en a qui en ont dix mille, comme Shakespeare ; vous avez beaucoup d'âmes en vous, cher Monsieur, et vous m'apportez de bien délicates sensations. Une légende orientale rapporte que chaque homme a dans le cœur un chapelet d'œufs, chaque œuf contenant un amour qui éclôt sous le regard d'une femme. La Providence a mis en vous un chapelet de grandes pensées, qui, fécondées par la méditation, se condensent en livres purs et mélodieux ; elle a beaucoup fait pour vous. Monsieur, et, tandis qu'elle semble se conduire un peu en belle-mère pour certains, elle a été pour vous une mère et une bienfaitrice inépuisable. »
M. F... au comte de Chambrun.
25 mai 1889.
(( ... J'ai reçu de Calmann Lévy et j'ai parcouru avec le plus vif intérêt le beau volume
que vient de consacrera votre œuvre M""" Clarisse Bader. Je ne sais qui je dois remercier du plaisir exquis que j'ai éprouvé; mais mon merci ne saurait se tromper d'adresse s'il arrive à celui dont la vie tout entière, consacrée au vrai et au beau, a su inspirer ces pages.
(( Humble ouvrier des mêmes causes, ami comme vous de TÉglise catholique et de la civilisation, j'ai éprouvé une vive et bien douce et bien respectueuse émotion au récit de votre vie si admirablement remplie, d'une infortune si courageusement supportée. Vous avez conservé ce qui vaut mieux que tous les tableaux des plus grands maîtres, la vision des choses intérieures. Vous avez saisi dans votre âme de chrétien et d'artiste le sens de l'évolution historique de l'humanité, que la critique minutieuse et à prétentions scientifiques est trop souvent impuissante à deviner.
« Votre vie est un bel exemple, et je me promets de la faire connaître à mes élèves. Ils verront comment on peut faire de la fortune un noble usage qui la poétise et l'embellit. De telles vies deviennent bien rares, surtout dans
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notre province, où le seul usage qu'on paraisse savoir faire de la richesse consiste à paraître et à briller d\m vif éclat.
(( J'ai lu dans ce volume que vous aviez eu un moment Tidée de fonder une Revue destinée à propager vos idées. Je me permettrai de désirer que vous repreniez cet ancien projet. Vous dites : Finis Galliœ, finis Eiiropœ. Peutêtre ne le faut-il pas dire encore; peut-être le salut de la France par TEglise est-il encore possible; peut-être TEglise, trahie par tous ceux qui ont voulu se servir d'elle sous prétexte de la servir, n'est-elle pas éloignée de reconnaître qu'elle doit aller au Peuple comme Jésus y alla. Et que ne pourrait-on pas attendre d'une démocratie catholique ? Mais y a-t-il en France un organe pour ces idées? Il en faudrait un. C'est surtout pour vous dire cela que je vous écris. Cruce, ense et aratro, était une belle devise; il faut y ajouter : et calamo; elle devient plus pacifique et plus haute encore. Vos nombreux et profonds écrits prouvent que vous l'avez bien compris. Mais pour que la plume fasse son œuvre, pour que le Aoyo;
pénètre le peuple et travaille à enfanter le K6(7(jt.o;, il est nécessaire d'atteindre l'âme du ppuple par le journal ou par la revue. C'est une belle œuvre à tenter; les trois grâces protectrices de votre foyer vous y convient : la Charité vous y pousse, la Foi vous l'inspire et l'Espérance vous assure le succès... »
M. F à Mademoiselle Bader.
19 mai 1889.
«... J'ai mille excuses à vous faire pour ne vous avoir pas parlé plus tôt du beau volume que vous venez de consacrer au comte de Chambrun et à ses travaux. Je suis malheureusement, vous le savez, trop occupé pour pouvoir lire rapidement un ouvrage de cette importance et de cette valeur; je tenais, d'autre part, à en faire une étude sérieuse avant de vous en parler. Voilà comment je ne vous ai pas donné de meilleure heure signe de vie.
(( Je m'empresse de le faire, maintenant que j'ai terminé la lecture de votre remarquable travail. Je vous suis, en ce qui me concerne, très reconnaissant. Mademoiselle, car vous m'avez fait mieux comprendre le comte de Chambrun, vous avez été pour moi un guide excellent pour l'intelligence de ses travaux. Suivant Fheureuse expression des Basler Nachrichten, si bien relevée par vous, le comte est doué d'un organe psychique spécial, et ce n'est pas du premier coup qu'il est donné au vulgum pecus de saisir toute la profondeur de la pensée exprimée par lui dans cette langue si pure, mais si condensée, dont il a le secret. Quand je le lis, comme quand je revois les ouvrages des plus remarquables de nos philosophes et de nos penseurs, de Pascal entre autres, je suis tout d'abord désorienté, déconcerté, dérouté ; ce n'est que petit à petit que la lumière se fait, en revenant sur le livre, en réfléchissant longuement, en pesant mûrement tous les termes l'un après l'autre. J'en arrive alors à admirer la pensée dont je viens de comprendre le sens caché tout d'abord, et la relire
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est pour moi un régal de lettré et de délicat. ((Ce que j 'éprouve pour nos grands écrivains philosophes, je commençais à le sentir en lisant les travaux du comte; votre belle œuvre a accéléré ma conversion complète : j'y ai trouvé mon chemin de Damas. Faut-il vous le dire? à côté de choses qui m'avaient immédiatement séduit dans Nos Historiens (la conférence ellemême et les belles considérations sur la Révolution et la Réforme), il en est d'autres (la Théorie de l'espace et de la durée surtout) que je n'avais absolument pas comprises. De même, dans le Philosophe et la Muse. Aujourd'hui, grâce à vous. Mademoiselle, il en est autrement : si je ne puis me flatter d'arriver encore à une intelligence complète de tous le^ travaux du comte, si je ne saisis pas bien, entre autres choses, cet état politique entrevu par lui pour l'avenir, la faute en est à moi, et je ne désespère pas d^arriver un jour à une compréhension complète de ce ferme et noble esprit, qu'il est impossible de connaître sans le respecter et l'admirer.
(( Me permettrez-vous maintenant, Made-
moiselle, de vous indiquer respectueusement quelques points sur lesquels je me trouve en désaccord avec vous, et de vous en dire les motifs? Vous excuserez, j'espère, ma franchise et ma hardiesse; je ne devrais qu'admirer, et j'ai le tort, la manie de (passez-moi Texpression) chercher partout « la petite bête ». Voilà ce qui ne me permet pas d'être toujours de votre opinion.
(( Bien que le comte de Chambrun m'ait reproché un jour de ne pas être bon musicien, laissez-moi vous indiquer un ou deux points sur lesquels je ne puis cacher mon sentiment. Je me trouve d'accord, en pleine harmonie, avec le comte et avec vous sur Bach en particulier; mais je ne puis souscrire au jugement de M. de Chambrun, qui me paraît être le vôtre aussi, sur l'admirable orage de la Symphonie pastorale de Beethoven, — et sur la musique de Wagner dans son ensemble. Les deux choses se touchent, car n'avons-nous pas énormément de musique imitative, descriptive, dans les drames du musicien allemand contemporain? Je ne puis considérer
ces morceaux comme des distractions du génie, pas plus Forage de Beethoven que certains fragments de la Damnation de Faust, que les Murmures de la forêt du Siegfried, et bien d'autres encore. — Quant au jugement de M. de Chambrun sur Bayreuth, je me réserve de le combattre un peu plus tard (s'il y a lieu) ; je ne puis rien dire avant d'avoir pu voir par moi-même, ce que j'espère faire cette année-ci.
(( Au sujet de la poésie, je ne vois pas grandchose à indiquer comme sujet de mésintelligence entre vous, Mademoiselle, et moi. Laissez-moi vous dire cependant que je ne puis voir en Shakespeare (ce que vous seriez peutêtre tentée d'accepter) un catholique, et qu'il m'est impossible de me figurer, chez Molière, Arnolphe, affolé, furieux, se précipitant dans la rivière une fois la toile tombée sur le dernier acte de Y École des femmes. Pourquoi, me direz- vous? Cela m'entraînerait bien loin, et j'ai hâte d'en venir à ce qui me touche spécialement, à l'histoire.
(( En lisant l'étude sur Homère, j'ai rencontré
une opinion (que je ne crois pas la vôtre) sur les lointaines origines du gouvernement parlementaire qui m'a inspiré bien des doutes. Je ne la discute pas et me réserve d'aborder un jour le sujet avec le comte, au cours d'une conversation, après avoir relu Y Iliade et TOdyssée. Permettez-moi, du moins, de protester hautement contre le peu de cas que vous faites, du moins à un certain point de vue, des recherches de l'érudition contemporaine : elles sont plus historiques, croyez-le, que nos vieilles traditions, grâce auxquelles nous avons vu pendant si longtemps les faits sous un jour faux. Remarquez-le bien, elles ne voient pas, en général du moins, qu'un seul côté des choses ; elles en montrent, — ou l'essayent tout au moins, — la complexité, les aspects différents, souvent même contradictoires , et , comme vous, elles étudient chez un même personnage le bien et le mal, les ardeurs généreuses et les passions féroces. A qui, au total, doit-on la connaissance plus vraie, plus exacte des hommes et des choses du moyen âge? Aux érudits contemporains que vous malmenez un peu, et
qui cependant sont en parfait accord avec vous.
(( Permettez-moi de vous dire encore quelques mots sur un point très spécial, et qui ne concerne absolument que vous. Vous parlez (p. 392) dlnnocent III, « Tauguste protecteur d'Ingeburge ». Hélas! Mademoiselle, je le croyais comme vous il y a quatre ou cinq mois, lorsqu'en novembre je parlais au comte du xuf siècle : je ne le puis plus aujourd'hui. Laissez-moi vous signaler un travail fort curieux d'un Danois, le D' Robert Davidsohn, publié Tan dernier à Stuttgard sous ce titre : P/^/lippe II Auguste von Frankreich und Ingeborg, L'auteur a entrepris son ouvrage sur le conseil de Léopold Delisle, a fait des recherches longues et minutieuses partout où a été Ingeburge. Voici à quelles conclusions il arrive sur le point spécial qui nous occupe : En arrivant au pouvoir, Innocent III prit, il est vrai, fait et cause pour Ingeburge, au nom de la justice et du sacrement; il alla même jusqu'à jeter Finterdit sur la France. Mais, comme il avait besoin de l'alliance de Philippe-Auguste, vou-
lant le détacher de Talliance d'Othon de Brunswick et Tentraîner contre les Albigeois, il n'osa plus insister. Lui-même indiqua au roi de France un moyen de faire prononcer le divorce: (( Que Philippe allègue que, par suite de sorcellerie, il ne pouvait avoir commerce avec Ingeburge, et le mariage sera annulé! » Si j'ai Thonneur de traiter un jour avec quelque détail Fhistoire de Philippe-Auguste devant le comte, je lui demanderai, Mademoiselle, Tautorisation de vous inviter le jour où j'étudierai l'affaire d'Ingeburge, et je vous produirai les textes à l'appui.
(( Veuillez excuser ces quelques objections de détail. Mademoiselle, et ne tenir compte que de ce que j'ai dit au début de cette trop longue lettre. Au total, qu'avez- vous eu le but de faire ? — Vous avez voulu faire comprendre et apprécier le comte de Chambrun, et vous y avez parfaitement réussi. Votre travail est d'un puissant intérêt; il fait aimer celui qui en est le héros, il fait aimer aussi celle qui, avec une abnégation complète, a dissimulé sa propre personnalité et a dressé un monument au pro-
fond philosophe, au noble penseur qui veut bien m'honorer de son attention et s'intéresser à mes travaux. »