ANNEXE
Le O' à la O'''^ de Chambrun.
23 juillet 1884.
« Beethoven, sa troisiÈxMe manière. — Le Goût. — J'ai sous cette rubrique un assez grand nombre d'idées, et je vais procéder par ordre.
(( I. — Lorsque Ton parle en art de plusieurs manières, d'une troisième manière, cela s'applique surtout à Raphaël et à Beethoven. Pour moi, dans les deux cas, je préfère la seconde manière; mais bien des distinctions sont nécessaires.
(( La dernière manière de Raphaël, la Vierge à la chaise du palais Pitti à Florence, ou encore la Traîîsjiguratioji à Rome, consiste dans un abandon de tous les procédés de
Pérugin, de Fart primordial et naïf. C'est un art équilibré, pondéré, parfait, mais avec un peu moins d'inspiration, de génie intuitif et spontané.
(( Au contraire, la dernière manière de Beethoven est une sorte de folie, de délire, avec des intervalles lucides. Ces intervalles sont peut-être ce que le maître a écrit de plus grand, de plus beau; mais ils éclatent dans le surplus d'œuvres absolument incohérentes et parfois incompréhensibles \
(( De même dans Shakespeare, où Ton ne distingue d'un bout à Tautre qu'un seul et même génie, il y a, non plus dans le temps, mais dans les œuvres, de grands disparates. Je n'aime point la Tempête ; Cymbelùte est une œuvre médiocre, et cependant, comme dans Beethoven, c'est dans ces deux œuvres que je rencontre l'admirable Imogène avec ses tortures, son supplice inouï, l'admirable Miranda,
I. Aujourd'hui nous croyons savoir qu'il n'y a pas une note de Beethoven que M. de Ghambrun ne comprenne, n'admire; et il part pour Bayreuth, afin d'achever ses travaux sur la civilisation musicale.
et cette première entrevue avec Ferdinand, sur laquelle il y aurait tant à dire, la première entrevue de riiomme et de la femme.
(( Ce certain rapport entre Beethoven et Shakespeare, entre la musique et la poésie, s'explique facilement dans mes théories par ce que j'appelle « les arts du mouvement ».
(( Il ny a rien de semblable avec les arts plastiques. Quels jets, quels éclats, quels élans particuliers peuvent donc se produire dans un tableau, une statue, un monument? Il ne s'en est jamais produit, cela est contraire à la nature même de ces arts plastiques.
(( Quant à l'Univers, le plus complexe et le plus puissant de tous les arts, il présente, comme la poésie et la musique, des effets extraordinaires, inattendus; mais, quant à moi, je n'admire point, dans ces cas-là, ce suprême artiste. Les grottes avec leurs stalactites, les éruptions des volcans, les beautés tropicales ou celles du pôle, ne sont point mes beautés, et j'admire surtout la nature comme Raphaël et Beethoven, — si tant est qu'elle aussi ait plusieurs manières, — dans sa se-
conde manière : les Alpes ou les Pyrénées, la baie de Naples, Tîle de Délos, les hauteurs du Pentélique.
« II. — J'ai voulu cette année perfectionner mes études; j'ai voulu aussi déférer à une ceraine opinion; j'aurai toujours raison de travailler, j'aurai toujours tort de ne point suivre mes voies propres et de déférer à l'opinion.
(( J'ai donc étudié, entendu et réentendu les derniers quatuor de Beethoven. Il était temps d'y prendre garde : je compromettais, je perdais le goût.
(( C'est une chose difficile et rare que le goût dans toutes les questions d'esthétique. Je le comparerai volontiers à ce qu'est l'honneur pour un homme, la pudeur pour une femme. Le goût fait donc partie des éléments les plus intimes, les plus délicats et souverains de notre nature en présence des œuvres d'art. Il doit être conservé, entretenu, protégé, avec des soins particuliers, avec une attention persévérante, continue, ou bien cette eau pure du rocher se troublera au contact, fût-il soudain et rapide, des sables et du gravier.
(( Je reviens à Beethoven. Dans ses dernières œuvres, il y a de tels éclairs de génie, de tels tonnerres de puissance et de force, que, lorsque ensuite j'écoute la cinquième symphonie, je me surprends dans quelque idée permanente et continue.
(( Prenons donc grand soin du goût, de cette plante précieuse et rare. Il convient de le protéger, de Tentretenir avec des sollicitudes attentives, un dévouement, une affection non interrompus, prolongés. Il faut lui mesurer a Tombre et le soleil » : il faut observer avec vigilance Finsecte perfide, la plante parasite, rherbe mauvaise, dès leurs premières apparitions, leurs premières atteintes. Que Fâme se tienne haute; que, se saisissant elle-même, elle saisisse aussi Thumanité, Tlnfini; qu'elle n'entretienne de relations et de commerce qu'avec les vrais génies, les vraies puissances ; qu'elle ne se préoccupe jamais des vulgarités, des modes, des préférences et des caprices de la multitude ou de quelques-uns ! »
29 avril 1889.
(( ... Je le lirai (cet ouvrage) avec grand plaisir, non seulement parce que Thomme qui Ta inspiré est digne de la plus grande considération et de la plus profonde sympathie, mais encore parce qu'il rappellera à mon plus reconnaissant souvenir la femme de bien, vouée aux œuvres et aux lettres, qui m'a toujours accueilli avec tant de bienveillance dans son hôtel vraiment princier où se mêle toujours Dolce color d'oriental T^affiro. »
29 avril 1889.
(( ... Depuis que j'étudie les œuvres de M. de Chambrun, je suis frappé de la synthèse qui relie des idées en apparence très diverses... ))
3o avril 1889.
* « ... Vous avez bien voulu penser que je m'intéresserais aux travaux du comte de Chambrun comme je m'étais intéressé aux œuvres de la comtesse Jeanne, et vous ne vous êtes pas trompée. Ce sont deux esprits élevés qui sortent de la banalité courante et qui méritaient de trouver un interprète les comprenant et les rendant comme vous pouviez le faire... »
3o avril i88q.
(( ... Je sais bon gré à M. le comte de Chambrun de m'avoir, j'imagine, désigné à votre gracieuse attention. J'ai lu déjà, éparses dans diverses feuilles et à des dates diverses, plusieurs pages de ses Méditations philosophiques et littéraires, et j'avais pris goût aux recherches, tantôt ingénieuses, tantôt profondes, d'un esprit aussi éclairé et étendu que Test le sien. Votre livre, à premier aperçu, nous en donne la clef et nous est un f\\ sûr dans la main pour en parcourir les longues voies... »
1" mai 1889.
«... C'est un pieux sentiment et une affection raisonnée qui vous ont fait écrire le beau livre consacré à la pensée de notre ami. Il rappelle en souriant son oraison funèbre, tandis que ses idées et son activité cérébrale sont précisément les forces qui le conserveront longtemps encore et retarderont pour lui les éloges posthumes... »
I" mai 1889.
(( ... Je suis charmé de pouvoir embrasser Toeuvre du comte de Chambrun, que je ne connaissais encore que partiellement, dans ses grandes lignes, dans sa suite harmonieuse, dans sa frappante unité. Vous dites en excellents termes : Tout voir des sommets les plus élevés, telle est sa méthode dans les lettres, dans les arts, dans Thistoire... »
I" mai 1889.
(( ... Je ne puis que vous féliciter d'avoir su si bien vous associer à la pensée d'un écrivain
dont les œuvres sont marquées du cachet de la plus haute philosophie... »
I" mai 1889.
(( ... Ce livre m'a procuré une longue soirée du plus haut intérêt. C'est un écrin de pierres rares qui doivent au comte leur taille et leur éclat et à vous une heureuse sertissure... »
i'^'' mai 1889.
«... Vous avez su vous inspirer si bien des nobles pensées du psychologue de l'hôtel de Condé, que vous êtes véritablement devenue sa collaboratrice. Grâce à votre œuvre de vulgarisation élevée, le monument élégant et fier qui avait jusqu'ici été réservé à une élite pourra être contemplé par la foule... »
2 mai 1889.
(( ... Je trouve un grand charme à les lire (les études) et à vivre ainsi avec cet esprit si distingué et si élevé... »
2 mai 1889.
(( ... Je ne saurais trop vous remercier d'avoir bien voulu m'adresser cette belle étude sur la vie politique et littéraire de M. le comte de Chambrun, toute remplie de pensées grandes et élevées. Parler d'une si belle vie et des grands travaux qui ont occupé toute Fexistence de M. le comte de Chambrun est en même temps une bonne action... ^
•2 mai 1889.
«... Non seulement j'ai retrouvé toute la pensée concise et originale du philosophe, mais j'ai admiré le talent avec lequel vous présentez au public lettré et amateur des belles choses de l'esprit et de Fart une conception du monde et de l'humanité qui jusqu'ici ne pouvait être entièrement appréciée que par ceux qui, approchant du maître, l'avaient suivi avec l'intérêt du cœur dans la marche de ses idées. En augmentant l'élite qui pourra ainsi accompagner M. de Chambrun dans cette marche vers