l'homme du siècle
M. le comte de Chambrun est aristocrate de naissance, de fortune et d'habitudes. Il est chrétien d'hérédité et de choix, chrétien et catholique; catholique fervent, apostolique et romain. Il est conservateur, par tradition, par réflexion et par goût. Il est philosophe, et cartésien de cœur. Il est psychologue, non de la conscience individuelle, ou d'un état particulier des âmes, ou de l'être obscur d'une race — mais de l'humanité tout entière, dans
toute la profondeur, insondée et inquiétante, de « rEspace et de la Durée », dans le champ (( infini » de « la Géographie et de l'Histoire ». La générosité et la généralisation sont les facultés maîtresses de ce fils des croisés et des classiques. Il se place trop haut, dans sa propre mensuration des êtres et des choses, pour se ravaler jusqu'à Tobservation modeste et patiente des faits. Il ne perd pas son temps à dresser des planches d'anatomie morale, avec des lenteurs, avec des minuties de décomposition qui sentent son analyste et son plébéien d'une lieue. Du sommet où il s'est isolé pour contempler le monde, il s'élance d'un coup d'aile superbe, et va terminer son assomption dans les enivrantes et éblouissantes synthèses, dans les majestueuses révélations de la physiologie générale • — et intellectuelle, s'entend.
Vous me direz que cette physiologie, où l'induction est remplacée par l'intuition, et la recherche expérimentale par la divination prophétique, ressemble singulièrement à de belle et bonne et nuageuse métaphysique ? Je
le sais bien, et M. de Chambrun s'en doute, croyez-le, au moins autant que vous et moi. Et c'est ici que nous allons relever ensemble la suggestive contradiction de ce caractère, énergiquement empreint d'hérédité^et dominé non moins énergiquement par le milieu; assemblage d'éléments triés presque tous en dehors du siècle, et dont la combinaison, opérée dans l'atmosphère et sous l'influence du siècle, porte, creusée à vif, la griffe robuste et ironique du siècle.
Observez-le. Au faîte de sa plus hardie synthèse, il se prend à concevoir des inquiétudes, des retours, des doutes. Il se demande si ce bel édifice est bien solide, s'il ne se balance pas un peu en l'air, au péril de l'aquilon. Il en a tant désiré, tant admiré le couronnement, qu'il ne se rappelle pas s'il a maçonné des bases à son temple. Il se trouve un peu dans la situation d\m Bonvalot débarqué en ballon sur le vierge plateau d'un Pamir. En sa curiosité légitime et avec une belle loyauté d'explorateur, il en veut pourtant connaître les défilés d'accès. Et il revient.
il cherche, il étudie, il confronte, il confirme, avec un zèle de bollandiste, une conscience d'oratorien, et l'avide et inquiète curiosité d'un épigraphiste de TEcole des Chartes. Il écrira loyalement :
(( On me dit que ma méthode est originale, que d'ordinaire et communément on descend le cours des âges au lieu de le remonter ; on me dit que, prenant ainsi mon point de départ dans ma conscience, je puis facilement tomber dans cette erreur, de faire de l'histoire non point objective et réelle, mais subjective et plus ou moins personnelle et imaginaire... »
Et il ne se rassurera qu'en s'affirmant à luimême la nécessité de procédés scientifiques, au moins dans la « mise en œuvre, et d'habileté, et de prudence... ».
Et ce ne sont pas là des mots. Ces procédés, cet outillage de la science contemporaine, M. de Chambrun cherchera à se les approprier, lien demandera Texplication technique et le maniement pratique à des maîtres de la jeune Université. Il chérira toujours Descartes, avec quel lyrisme de tendresse !... mais
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il ne pourra s'empêcher de le trouver un peu (( vieux jeu ». Il remarquera avec indulgence que son maître après tout ne pouvait pas savoir grand chose, ni en physiologie, ni en chimie. Il le trouvera un peu mou aussi. En s'épaulant — comme pour s'autoriser — sur les systèmes moins contemplatifs, plus « pratiques », de Maine de Biran et de Leibnitz, il ira jusqu'à porter une main sacrilège sur Tarche d'alliance, sur le glorieux axiome, qu'il reformulera ainsi : ce Je veux^ donc je suis ».
Il ne s'en tiendra pas là. Mis en goût de révolte et séduit par les charmes perfides du moderne, il poursuivra son évolution caractéristique et loyale. Un de ses amis pourra prétendre, avec une admiration quelque peu malicieuse, qu'il est disciple à la fois de Platon et de Descartes^ d'Aristote et de Leibnitz, de Kant,de Bossuet,de Pascal... L'ami se trompera dans son jugement, ce qui est généralement le propre des amis. Ce n'est pas simultanément, c'est successivement que M. de Chambrun a parcouru tous ces systèmes. Mû par cette curiosité distinguée qui pousse
rhomme de notre fin de siècle à la recherche personnelle de la vérité et à la poursuite d'une conception originale du monde, il en verra bien d'autres. Il lira Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, — Darwin !... et, dame! il subira, à son insu tout d'abord, malgré lui ensuite, puis consciemment, puis voluptueusement, — l'immortelle volupté du fruit défendu pour les âmes pieuses — l'écrasante influence de la doctrine évolutionniste. Il en sera saisi, obsédé. Il y reviendra presque continûment, à propos de tout :
(( La civilisation d'aujourd'hui vient de celle d'hier, laquelle venait de celle d'avanthier... En la civilisation, en l'humanité est une série ascendante... Le progrès... s'accomplit éminemment par les développements successifs et lents.. . La loi d'un perpétuel devenir régit tous les ordres de la nature, la création entière... » Un cartésien transformiste! Il était réservé au siècle de M. Renan de produire ce type, ou, pour parler comme M. de Chambrun, cette « synthèse » unique...
Cette course à fond de train à travers l'his-
toire, les philosophies et les mondes, a mis son esprit en mouvement et en belle humeur. Il ne s'est pas engourdi dans l'adoration passive de l'idéal élu. Il espère toujours en une christianisation, en une Arcadie finale des peuples, sous les trois modes de la charrue, de l'épée (purement honorifique) et de la croix. Il croit aussi, toujours, à l'efficacité de sa méthode synthétique pour atteindre l'âme de l'humanité, la tirer de sa gangue, la définir, la démontrer. Mais il sait compter avec nos doutes, nos lenteurs, nos hésitations et nos refus. Ce télescopiste est plein d'estime pour les micrographes, et son intelligence élargie conçoit Téquivalence de tous les systèmes dans l'universelle incertitude des indécis. Catholique, il écrira à un incrédule :
(( Je suis trop philosophe pour ne pas être, non pas tolérant, je n'aime pas ce mot, mais admettant et reconnaissant tous les droits, l'entière indépendance des esprits sincères et cultivés... ))
Royaliste, il s'accommodera très bien d'une république modérée, et développera sur le
même plan le double programme d'une constitution, monarchique ou républicaine indifféremment, dans la même formule constitutionnelle.
Conservateur, il écrira, au sujet de la notation de ses livres, au dos de celui de M^^^ Bader :
(( Je tiens beaucoup à cette brochure {De rinstitiitïon d'une régence)^ mais je n'ai pas voulu rinscrire parce qu'elle me donne une apparence trop « droite », et que j*ai toujours professé le respect du gouvernement légal de mon pays, qui est en ce moment non pas la monarchie, mais la république... »
Quand un vénérable prêtre écrira en sa foi ardente : « M. le comte de Chambrun... conclut que le christianisme doit être libre, c'està-dire que son chef doit être un souverain indépendant sur le patrimoine que lui ont légué les siècles... », il n'établira cette concordance entre ses désirs et la pensée de l'auteur qu'en tirant fortement sur la corde. Il aura oublié, ou il ignore que M. de Chambrun, s'il est religieux avec réflexion, refuse formelle-
ment de se laisser « enfroquer ». Mais le révérend est persuadé comme moi que ce patriote, s'il faisait encore partie de nos assemblées, le cas échéant refuserait énergiquement sa voix à une nouvelle expédition de Rome.
Enfin cet aristocrate écrira, dans la sincérité sans (( pose » d'une correspondance d'ami : « Ma méthode est un incessant labeur, et mon symbole une bêche de terrassier, avec le dernier mot d'ordre qu'ait donné à son armée Septime-Sévère défaillant et mourant : Laboremiis... ».