‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 14 sur 43 · L'HERAULT · texte numérisé non relu

L'HERAULT

Lorsque vous entrez dans un sanctuaire, si vous avez une âme très sensible, vous éprouvez une impression assez complexe qu'il vous est difficile d'analyser. La fraîcheur du lieu, l'ombre inondant les autels de son mystère, l'odeur vague et délicieuse qu'exhalent ces choses sacrées imprégnées d'encens, enfin ce solennel silence où semblent s'agiter encore les ailes murmurantes des prières, emplissent le cœur de calme, de joie intérieure, et même les indifférents sont sous le coup de cette émotion qui n'est pas sans charmes.

Eh bien, c'est ce que j'ai moi-même éprouvé en lisant l'étude publiée sur le comte de Chambrun par l'auteur de la Comtesse Jeanne. L'il-

lusion est d'autant plus complète que M. de Chambrun est spiritualiste au plus haut degré et que, pareille aux voûtes hardies des cathédrales gothiques qui croisent leurs arceaux à de grandes hauteurs, sa pensée avec de mystiques élancements, d'un essor continu , comme une prière, comme un hymne, tend invinciblement à Dieu. Dieu est le point où convergent toutes ses études.

Que nous soyons spiritualistes ou positivistes, que Dieu ait notre indifférence ou nos sympathies, peu importe : respectons les croyances de cet écrivain et contentons-nous de résumer en quelques mots ses principales idées sur la politique et la littérature.

M. de Chambrun, lui, voit de haut, de très haut, les événements. Il aime à se dresser sur les hauteurs lumineuses de la philosophie de l'histoire pour voir se dérouler, en un majestueux développement, les siècles passés ; les faits saillants seuls, les grandes époques, les actions mémorables dont l'éclat éblouissant absorbe les menus incidents, ce qui brille et resplendit plus que tout le reste, attirent les

regards de sa pensée généralisatrice, et son esprit en dégage aussitôt par déduction, avec une sorte de sereine assurance, des lois et des leçons pour des siècles à venir. M. de Ghambrun se tourne surtout vers le passé et son imagination se plaît à remonter le cours des siècles, de sorte qu'il est beaucoup plus accoutumé à voir le progrès dans le passé que dans l'avenir. Tout ce que nous reprocherons à M. de Chambrun, c'est d'avoir oublié, ou plutôt méconnu les bienfaits de la Révolution, de nier les progrès accomplis depuis 1789 et de se tourner vers Louis XIV avec une admiration trop exclusive. Si nous devons le féliciter d'avoir su regarder de haut les événements, blâmons-le d'être toujours resté sur son Olympe philosophique. Le plus souvent, des hauteurs, on embrasse beaucoup de choses, on en voit très peu. J'ai vainement cherché, dans l'exposé de ses idées politiques, un mot pour le peuple. Sur les grands politiques, sur les formes préférées de gouvernement nous sommes fixés. Mais pas un mot sur cette terrible question sociale qui, depuis la fondation des premiers

États, agite les foules et préoccupe les esprits sérieux. Je m'explique ce dédain tout aristocratique. Mais les politiques qui affectent de rester étrangers à ce problème, peut-être éternellement insoluble, sont des imprudents ou des égoïstes. M. de Chambrun ne fait intervenir le peuple que lorsque la nation va commencer une période de dissolution et de décadence.

Ce qu'il y a de plus dur et de plus triste à dire, M. de Chambrun ne craint pas de le publier; nous sommes en décadence depuis 1789. La France est dégénérée, la religion chrétienne seule peut lui ramener un retour des choses d'ici-bas. Dire des vérités dures et salutaires, c'est bien, c'est être le Démosthène de son pays ; mais prononcer des jugements hasardeux et nuisibles aux destinées d'un pays, décourager les nobles âmes qui croient encore à l'existence des plus généreux sentiments parmi les Français, quelle œuvre estce faire? N'est-ce pas, involontairement, il est vrai, faciliter la basse entreprise de dénigration des reptiles allemands ? Ce n'est pas

— Gi —

que je doute du patriotisme de M. de Chambrun; mais enfin, pour prononcer un jugement si sévère, si cruel même, il faut être bien sûr de soi, de son système, de son impartialité.

En littérature, M. de Chambrun a des opinions ultra-conservatrices, d'une nature délicate et essentiellement classique; d'un goût très fin, il demande aux littératures des œuvres dont les beautés soient simples, peu nombreuses, presque cachées; les classiques sont par excellence ses auteurs préférés. En peinture, en sculpture, en musique de même. Que Michel-Ange soit un grand artiste, il ne le nie pas; mais ce génie rude et fier, heurté, inégal, qui fait le gigantesque grandiose, le beau sublime, lui paraît inférieur à Raphaël, le Racine delà peinture. Sortez M. de Chambrun de ce cercle d'élite un peu étroit, mais si élevé, il trouve que le reste est déjà de la décadence. Croirez-vous qu'il faut commencer après les Provinciales l'heure du déclin de notre langue et de notre littérature?

Notre siècle de décadence attire son atten-

tion, mais il ferme les yeux sur les plus grands poètes de notre temps ; s'il parle de Musset, C'est pour appeler sa poésie malade; ses créations féminines, dépourvues d'idéal, etc. Pas un mot sur Vigny, Lamartine et le plus grand de tous, V.Hugo. Des historiens, Guizot, Tocqueville et Thiers; voilà les seuls noms qui surnagent dans sa mémoire : Mignet, Michelet, sont omis; pas un mot de M. de Barante, de Louis Blanc ; rien sur Lamennais, Lacordaire, Chateaubriand et tant d'autres que je ne cite pas parce que la place ferait défaut.

Malgré ces imperfections de doctrine, ce mélange singulier d'opinions surannées et de sentiments inconsciemment modernes ne laisse pas de faire sur l'esprit du lecteur une impression favorable, car on sent l'auteur convaincu, et il l'est si bien qu'il ne manque pas de chaleur et d'élévation à son style. Peut-être l'idéalisme si pur et si élevé du comte de Chambrun est-il dû à une délicate organisation de poète et à une éducation toute spéciale, plutôt qu'à la volonté bien déterminée de l'auteur.

Maintenant félicitons l'auteur de la Comtesse Jeanne de l'artistique patience avec laquelle elle a résumé les opinions du noble philosophe sur la politique, sur l'art et sur la littérature; sachons-lui gré d'avoir si bien disposé et si bien choisi les pages citées, dont quelques-unes méritent de figurer parmi les plus belles de notre siècle. Ce livre est une bonne œuvre ; il nous fait connaître complètement cette haute intelligence, cette noble tête de spiritualiste qui semble s'être faite le temple sacré de l'idéal.

SALZBURGER ZEITUNG

Nous avons, dans le n° 1 1 1 de la Sal^burger Zeitung, donné connaissance à nos lecteurs de cet ouvrage aussi ingénieux que solide, destiné à servir de commentaire aux écrits historico-philosophiques de M. de Chambrun, qui se font remarquer par la profondeur de la pensée. Nous en avons sous les yeux une seconde édition, preuve du succès de cet excellent ouvrage. Il reproduit tous les endroits saillants des judicieux traités de M. de Chambrun, qui, de la manière dont ils sont groupés, représentent un système philosophique, un et solidement coordonné. M. de Chambrun se rattache à Descartes, et, s'appuyant sur ce penseur, il édifie un système scientifique nouveau,

et, comme il s'exprime, approprié à l'esprit du temps. Notre livre est un des ouvrages les plus originaux et les plus parfaits des savants français. Il n'est point d'Allemand instruit qui ne veuille connaître ce travail d'un esprit sérieux, à vues profondes.

BERLINER BÔRSEN-COURIER

3o JUIN 1889

(( L'âme de l'humanité demeure une, mais diverse dans ses manifestations. Et c'est ainsi que la civilisation générale engendre, suivant les temps et suivant les lieux, les civilisations particulières. » — « En la civilisation, en l'humanité, est une série ascendante à l'Infini de lumière, de justice de vertu. » Approfondir la psychologie de l'humanité dans ses diverses manifestations, établir le principe unitaire dans la religion, la politique, la vie publique, la science et l'art, telle est la tâche élevée à laquelle s'est consacré un philosophe et penseur français, qui, tant dans ses œuvres que dans toute sa personnalité, nous apparaît comme l'un des phénomènes les plus remar-

quables de la France moderne. Nous avons devant nous un beau volume : le Comte de Chambrun, ses études politiques et littéraires, par l'auteur de la Comtesse Jeanne (Paris, Calmann Lévy), qui est pour ainsi dire le compendium des œuvres de ce nouvel historien de la civilisation. Cet écrivain original ne se rencontre, dans ses perfections et dans ses défauts, que rarement avec les auteurs français ordinaires, qui sont devenus populaires dans leur pays et qui comptent aussi chez nous de nombreux lecteurs. A vrai dire, nous ne reprochons à l'auteur que son style difficile et obscur par moment, — trop chargé de pensées, ce qui atténue encore notre reproche. Le comte de Chambrun est une des personnalités les plus remarquables parmi les écrivains contemporains, et il fait penser aux grandes figures du Cinque Cento^ dont les volontés et les tendances ne formaient qu'un tout, et qui savaient prendre la vie dans son ensemble. Possesseur d'un revenu princier, il en fait l'usage le plus généreux, sans se glorifier de ses actes de charité. Il a entrepris de

grands et longs voyages en Europe. Il se guide en matière d'art, comme en philosophie et en littérature, par son propre goût; il est accessible aux objections des gens du métier, sans se laisser dominer par eux. Il serait difficile de trouver des créations artistiques plus parfaites que les statues de son hôtel grandiose de la rue de Monsieur, construit pour une princesse de Condé et transformé par lui, sa chapelle avec ses superbes verrières, son temple de l'Humanité dans sa propriété de Nice. Tout y est judicieux, tout est le fruit de longues réflexions, poursuivies avec amour, et force l'admiration même des profanes, tandis que l'œil des connaisseurs ne peut se rassasier de tant de beautés. Le goût, l'urbanité, le sentiment du noble et du beau, sont les traits principaux de son caractère. Depuis sa cécité presque complète, il s'est beaucoup occupé de musique; ses soirées musicales sont les meilleures de Paris : Colonne est son chef d'orchestre.

Son principal ouvrage est intitulé : Fragments politiques. En politique, il appartient

au centre gauche ; en religion, il se range du côté de la philosophie chrétienne. Une philosophie du beau se trouve dans sa brochure parue en 1882 : « La Foi, l'Espérance et la Charité, statues par Eug. Guillaume. Notice par le comte de Chambrun (Paris, Garnier frères) , » où il traite des trois statues qui ornent son palais de la rue Monsieur.

En musique, le comte donne le premier rang aux maîtres allemands, Bach, Haydn, Mozart et Beethoven. Le système de comparer les arts les uns aux autres, ressort des passages où il assimile le Pérugin à Haydn, Raphaël à Mozart, et Michel-Ange à Beethoven : « Quand j'entends Haydn, je ne demande, je ne désire rien; lorsque j'écoute Mozart, il me semble aussi que j'ai atteint les limites du beau, et cependant, comme Mozart dépasse Haydn, Beethoven s'élève bien audessus de l'un et de l'autre. » Cependant, c'est Mozart qui touche le plus son cœur. De Rossini et de Meyerbeer, il dit : « L'un est la fin de la grandeur, l'autre le commencement de la décadence. » Il ne s'est pas encore

prononcé sur Wagner : il se rendra à Bayreuth, au prochain festival ; en attendant, il se fait traduire les textes de Parsifal, des Maîtres chanteurs, et d'autres drames musicaux.

De même qu'en musique le comte de Chambrun ne se laisse pas guider par le point de vue partial français, pour rendre hommage à la vraie grandeur, il a su garder un sens net dans son jugement sur la littérature. Il y a peu de Français modernes qui possèdent une connaissance aussi approfondie et aussi variée de Shakspeare et qui puissent en parler aussi bien et aussi justement que lui. Au commencement de ses études littéraires, il trouvait la perfection poétique dans l'âme « pure » et élevée de Corneille; mais depuis qu'il s'est fait lire Shakspeare, le psychologue a été entraîné par le plus grand peintre de l'âme, et il le place au-dessus de tous les poètes. Ses considérations sur Shakspeare, et les jugements remarquables qu'il porte sur lui comme poète et psychologue, mériteraient bien l'attention d'un lecteur allemand : « Dans l'un des

plateaux de la balance, on peut placer tous les poètes , dans l'autre Shakspeare , et elle penchera de son côté. » Pour lui, le père de la poésie moderne est Gœthe, et il considère Musset et Byron comme ses disciples dans la littérature nouvelle. Concernant la vis comica, « l'un des faits les plus grandioses de l'esprit et de la civilisation », il dit qu'elle n'a appartenu, dans toute sa puissance, qu'à trois grands et sublimes esprits, à Aristophane, à Cervantes et à Molière.

Nous sortirions des bornes de cette étude, si nous voulions nous étendre sur ses observations relatives à Homère, Corneille et Molière. Nous devons aussi nous abstenir d'examiner en détail ses études philosophiques et historiques, parmi lesquelles on doit surtout citer la brochure : « Nos historiens ; Gui{Ot, Tocqueville, Thiers (Paris, Calmann Lévy). » Nous avons seulement voulu montrer comment l'esprit de cet homme se manifeste dans toutes les directions.

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