MORNING POST
Le comte de Chambrun, dont plusieurs des productions littéraires sont étudiées et commentées dans le présent volume par l'auteur de la Comtesse Jeanne, est, avant tout, un psychologue. Selon les termes de la préface : « Aussi bien dans les lettres et dans les arts que dans les sciences morales et politiques, il recherche l'âme de Thumanité. » Ses idées sont développées dans un style qui manque parfois de la lucidité qui est l'un des caractères distinctifs de la plupart des écrivains français de son mérite; mais elles sont du moins toujours suggestives, et animées d'une ardente foi religieuse. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire la citation suivante de son
Christianisme et civilisation. — M. de Chambrun demande :
« Entre le christianisme et la civilisation, quels sont les liens? Il est certain qu'il y a de premières relations extérieures et visibles, immédiates et directes; il est certain que la législation, les institutions, les enseignements, les préceptes, la morale de l'Eglise, ont exercé sur le cours de Thistoire et sur le sort des peuples une considérable, une décisive influence. Mais ce n'est là que le premier regard des choses, il faut apercevoir les attaches intérieures et permanentes du christianisme et de la civilisation. L'œuvre divine a été le rétablissement de l'union entre l'âme créée et le Dieu créateur. Reliée à Torigine absolue, éternelle, infinie de toute vérité, de toute pureté, de toute sainteté, Tâme a été renouvelée, rachetée, réparée. Alors, du fond d'elle-même, de sa propre substance, elle a fait sortir la lumière, la vérité, le bien, dans tous les ordres, dans toutes les œuvres et dans toutes les missions de la destinée humaine. Toutes choses sur la terre ont été changées et instaurées après
l'avoir été dans les deux, puis elles se sont développées d'après les caractères et les dons de chacun des peuples de l'Europe, et c'est ainsi que d'âge en âge s'est établie dans le monde la civilisation moderne. »
M. de Chambrun est bien plus libéral et a des vues plus larges que n'en ont d'habitude les politiciens français de son école. Pour la majorité des lecteurs anglais, les études littéraires de M. de Chambrun offriront probablement plus d'intérêt que ses vues religieuses ou politiques. Son admiration pour Shakspeare est illimitée. Il n'est point d'enthousiaste de notre grand poète qui puisse s'exprimer dans des termes plus ardents que les suivants :
« Dans Corneille, ce ne sont point des hommes en vérité qui paraissent sur la scène; ce sont des statues de bronze ou de marbre qui s'expriment et parlent. Dans Racine, ce sont des fresques douces, aimables et quelque peu effacées; des fresques aussi chez Euripide; de la statuaire avec le grand Eschyle; une réunion de tous les dons, un mélange de
tous les arts chez Sophocle, avec Œdipe, Antigone, les Trachiniennes .
« Entre les uns et les autres il faut choisir, et j'ai choisi : j'ai donné la palme à Shakspeare. J'aurai même cette confiance, cette audace, de répéter pour lui ce que déjà j'ai dit de Beethoven : dans Tun des plateaux de la balance on peut placer tous les poètes, dans l'autre Shakspeare, et elle penchera de son côté... »
Quel que soit le sujet traité par M. de Chambrun, il montre de l'élévation et une grande originalité de pensée. La lecture de cet ouvrage confirme cette appréciation de son caractère qu'en donne l'auteur de la Comtesse Jeanne :
(( C'est bien le gentilhomme de vieille race qui, loin de s'attarder dans le stérile regret du passé, suit avec une généreuse sympathie la marche des temps nouveaux, et se plaît à en chercher le point de départ dans les vieilles institutions. »
SCHLESISCHE ZEITUNG
Une dame, Allemande de nom, mais Française de sentiment, M"'" Clarisse Bader, cherche, dans le volume que nous avons sous les yeux, à attirer l'attention sur la personnalité et les études d'un homme qui a profité de son indépendance matérielle pour se créer un bonheur idéal par la jouissance de l'art et l'étude de l'histoire et de la philosophie. Cet homme est le comte de Chambrun. Connaissant, par ses voyages en Europe et en Egypte, les monuments des temps anciens, longtemps député et sénateur, il s'est de plus en plus attaché à travailler dans un domaine de la pensée qui n'est plus guère cultivé en Allemagne, celui de la philosophie de l'histoire dans le
sens le plus large. Il a consigné les résultats de ses études dans toute une série d'ouvrages et d'écrits qui, en partie, ne sont pas encore publiés; cependant, celle qui se met au service de sa renommée, nous en communique tant de fragments étendus, que le lecteur pourra se faire ainsi une image complète de sa manière de voir et d'écrire. Le comte de Chambrun cherche, suivant son expression, l'âme de l'humanité dans tout le cours de l'histoire de l'humanité... Ses réflexions s'élèvent à une certaine hauteur, quand il reconnaît le christianisme comme le véritable véhicule de la civilisation, et démontre comment il ramène à Dieu, qui en est le centre, l'Etat, l'art et les sciences, comment il les relie par le sentiment et la conscience, et comment il établit ainsi l'harmonie dans les créations du beau, du vrai et du bien. M. de Chambrun cherche à rendre ces pensées sensibles parles faits et si, pour le développement politique et religieux de l'humanité, il ne se borne qu'à des indications générales et à la mise en lumière de quelques idées dominantes, il examine avec
plus de détails les époques importantes de l'art et de la littérature; il s'y montre connaisseur délicat, et ami des plus grands poètes de tous les temps. Il examine Shakspeare, Corneille, Gœthe, à son point de vue historico-philosophique. Les peintres et les statuaires du Cinque Cento lui arrachent des réflexions profondément senties, et il consacre encore davantage ses analyses enthousiastes aux maîtres allemands de l'art musical, Bach, Haendel, Haydn, Gluck, Mozart et Beethoven. Il étend ses considérations politiques jusqu'au temps actuel : mais cette partie est son côté faible. Comme catholique croyant, il n'est point juste pour la Réforme, qu'il méconnaît complètement et dont il ne saisit que le côté rationaliste. Comme Français, il ne peut pas oublier la dernière guerre, et il ne voit pas que c'est l'Allemagne qui est aujourd'hui en possession de son « Ame de l'humanité » et qui s'efforce d'appliquer ses idées de christianisme pratique... Ce livre rappelle le souvenir de Herder, des philosophes de l'école de Daub, Creuzer et de Schelling. C'est
pour cela que le raisonnement du comte de Chambrun a toute Timportance d'une évolution dans la vie intellectuelle des Français, bien qu'il ne soit pas encore dégagé de tous les préjugés de la vie nationale. Il se distingue par un coup d'œil synthétique, un sentiment purement humain, une impulsion philosophique, et ainsi ce Français nous avertit que l'étude des sciences exactes ne doit pas, de notre côté, nous faire oublier « l'Ame de l'humanité ». Le comte de Chambrun, à qui nous souhaiterions seulement une érudition plus approfondie et plus savante, ainsi qu'un degré plus élevé de critique scientifique, est encore original par la manière dont il sait orner sa vie...