LE MONDE
Voici un livre d'un caractère particulier, marqué d'une empreinte bien personnelle et qui plaît par l'importance des problèmes qu'il soulève et l'étonnante variété des sujets qu'il étudie. Il ne s'agit pas seulement, comme l'annonce le titre de l'ouvrage, d'études politiques et littéraires, mais du cercle presque complet des connaissances humaines, religion, philosophie, histoire, poésie, beaux-arts : tout ce qui, sous une forme ou sous une autre, est Tobjet de la curiosité de Fhomme ou le but de ses efforts. Véritable Panthéon, disonsnous, élevé à toutes les gloires de l'humanité : aussi beau à coup sûr, et plus durable peut-être que ce Temple de la Sibylle,
qui se dresse sur les hauteurs de la villa Chambrun à Nice, en face de ces belles eaux de la Méditerranée dont les flots baignèrent jadis les contrées les plus civilisées de la terre : la Judée, la Grèce et l'Italie.
Aux grands hommes, la patrie reconnaissajîte! noble devise inscrite au fronton de l'un des plus célèbres monuments de l'antiquité. L'auteur des Principes de la civilisation, lui aussi, a voulu avoir son Panthéon; et, par une magnifique fiction, devenu comme le compatriote des grands poètes, des grands peintres ou des grands musiciens qui ont illustré les trois derniers siècles, il les a placés dans son sanctuaire, écrivant à son tour au faîte du nouvel édifice l'antique maxime : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante !
M. de Chambrun ne prodigue pas son encens au premier venu, il n'a garde d'admettre dans son Temple les gloires frelatées : pour y être reçu, il faut vraiment porter au front l'étoile du génie. « Des grands hommes, nous dit-il, je n'ai conservé sur les sommets de la
pensée, du génie, du goût, que les représentants des arts, de la poésie, du beau. Dix bustes alors se présentent seuls et sont demeurés debout : Shakspeare, Corneille, Molière, Dante, Beethoven, Bach, Gluck, Raphaël, Michel-Ange, Léonard de Vinci. »
Certes, dira-t-on, voilà bien peu d^élus, dont il eût été facile d'augmenter la trop faible phalange. Mais nous n'avons pas le droit de nous récrier ici : chacun est libre de composer à son gré ce ciel idéal qu'il voudrait habiter en compagnie d'illustres amis de son choix.
Et voulez-vous savoir avec quelle émotion M. de Chambrun a pris possession de sa villa de Nice? Ecoutez le récit de ce qu'il appelle les trois journées. Nous sommes loin du vulgaire amateur qui bâtit par vanité, pour satisfaire ses goûts fastueux, pour étaler dans ses galeries de merveilleuses collections qu'il pourra montrer avec orgueil aux visiteurs. Non; il jouit pour lui-même des trésors qu'il s'est ménagés; il goûte dans une espèce d'ivresse, et comme en extase, les ravissantes beautés de l'art ou de la nature. « En ces
dernières années, écrit-il dans son Dialogue le Philosophe et la Muse, je compterai dans ma vie trois journées.
« La journée où, du haut de mes terrasses et de mes escaliers, sous les palmes fières et vertes venues des plus anciennes contrées du monde, l'Asie et l'Afrique, j'ai contemplé l'œuvre de mes jardins terminés au sud par la Méditerranée, et tout autour par les derniers contreforts et les dernières collines des Alpes, toutes vêtues de leurs pampres et de leurs oliviers.
« La journée dans laquelle sont venues frapper à ma porte les trois effigies blanches et pures, les trois images divines et humaines de la Foi, de l'Espérance, de la Charité.
« La journée dans laquelle, sous les voûtes élancées, sous les colonnes inspirées de la Sainte-Chapelle*, j'ai inauguré, j'ai entendu pour la première fois les voix émues, les accents célestes, les sonorités symphoniques et mélodieuses de mon orgue. »