I. La Sainte-Chapelle de l'hôtel de Condé
Je ne puis rendre l'impression profonde sous laquelle j'ai fermé ce livre si curieux à' Études politiques et littéraires. Il y a de tout dans cet ouvrage : questions d'esthétique, de morale, de critique littéraire, d'économie politique, d'histoire, de philosophie; il y a même des prédictions, des prophéties sur l'avenir des peuples, et les transformations futures de l'Europe, devenue, après l'écroulement des vieilles civilisations, la proie des races slaves et américaines, ce des moujiks et des yankees».
Nous sommes loin de garantir la certitude des aphorismes politiques, ou la solidité des motifs pour lesquels M. de Chambrun bouleverse ainsi la carte du vieux monde, et prévoit des changements aussi considérables que ceux qui changèrent la face de l'Europe à la fin du v" siècle. « J'ai dit en 1879 : Finis Galliœ, et je dis en 1887 : Finis Europœ. »
On peut discuter la justesse de pareilles hypothèses, de ces combinaisons dont la réalisation dépend d'une multitude de faits contingents, mobiles, presque insaisissables, et qu'il est à peu près impossible de déterminer avec
quelque précision. Montesquieu", et Bossuet avant lui, a bien pu formuler en lois les causes générales qui préparent la grandeur ou la décadence des peuples; mais ni Montesquieu ni Bossuet n'auraient osé désigner à quelles nations reviendrait Théritage des empires déchus.
Il y a comme deux parts dans l'œuvre historique de M. de Chambrun : l'une solide, reposant sur des principes certains, ou de fortes déductions; l'autre hypothétique, qui ne s'impose pas à notre esprit, et dont nous sommes libres d'admettre ou de rejeter les conclusions.
Mais cet effort même pour sonder l'inconnu, et arracher à l'avenir le secret de la vie ou de la mort des peuples, témoigne d'une singulière audace et d'une grande force d'esprit. Ce sont là de puissants coups d'aile, comme de vigoureuses poussées pour forcer les barrières fixées à la curiosité humaine, et s'élancer hardiment dans les régions de l'infini. Tout le monde, on l'avouera, n'est pas capable d'une telle tentative ; et ce n'est pas une intelligence vulgaire qui, au risque même d'échouer, eût
osé concevoir de si ambitieux desseins. Pour nous, faisant la part de ce qu'il y a de contestable dans l'œuvre du puissant auteur des Fragments politiques et àes Principes de la civilisation, nous admettons sans réserve ce que le philosophe nous dit sur le caractère de la civilisation, sur la décadence des peuples, les conditions de leur relèvement, et sur le rôle de l'âme, cette âme dont il suit les manifestations diverses à travers l'espace et le temps, dans les œuvres du génie humain : la civilisation d'abord ; les arts ensuite : la poésie, la peinture, la statuaire et la musique.
Il y a là sur Thistoire, la poésie, la musique, nombre d'admirables pages, comme on n'en écrit guère aujourd'hui, marquées d'une empreinte fort originale, telles que pouvait seul en écrire un véritable homme d'État longtemps mêlé au mouvement des affaires publiques et, ce qui est rare, doublé en même temps d'un penseur et d'un poète.
Et en lisant ces belles pages toutes vibrantes des plus généreux sentiments, échauffées du feu des plus nobles passions : la religion, la
patrie, le vrai, le bien et le beau, la passion enfin de l'humanité, et de ce qu'il y a de plus beau dans Thumanité, vous vous sentez comme subjugué, et saisi par un esprit dominateur. Vous avez beau vous débattre, il faut plier; et tout en résistant çà et là, admirer du moins de hautes et profondes connaissances unies à la raison la plus ferme, à l'imagination la plus éclatante, et à la sensibilité la plus vive. M. de Chambrun aime les rapprochements et les comparaisons. Ses écrits en sont semés ; et l'auteur en tire souvent les effets les plus heureux. Il nous permettra d'appliquer à ces Études, où lui aussi remue un monde d'idées, ce qu'il dit de Haydn, « notre père Haydn », comme il l'appelle, après les Allemands.
« La Création de Haydn, nous dit M. de Chambrun, m'a fait comprendre le système du monde.
(( Darwin a dit avec raison : la lutte pour la vie; et tous à l'envi le répètent après lui ; mais ce n'est là que le point de vue inférieur et abaissé de la science, de la matière. Lorsque, avec Haydn et Léonard, je m'élève dans
les régions de l'esprit, dans le domaine sublime et pur de l'idéal et de l'art, de l'esthétique, j'obtiens de tout autres dons, de tout autres visions. Je définis alors l'univers : « la victoire du Beau, la victoire du Bien, le triomphe de Dieu. » C'est une vision semblable, la vision du Bien et du Beau unis dans l'éternelle vérité que M. de Chambrun déroule à nos regards. Eloge excessif, va-t-on dire; nous ne le croyons pas : rien ne rend plus justement l'impression que nous a laissée cette lecture, qui, elle aussi, « nous a mieux fait comprendre le système du monde ».
Les dons les plus riches de l'intelligence ne suffisent pas pour de si hautes et si difficiles spéculations. Il faut joindre encore à de longues réflexions un travail opiniâtre, des études continuelles sur toutes les branches des connaissances humaines. M . de Chambrun, frappé de cécité depuis plusieurs années, ne peut consulter lui-même les documents dont il a besoin. L'illustre aveugle ne s'arrête pas pour si peu. Voici comment il supplée aux recherches qu'il ne peut faire. « Il groupe autour de
lui, nous raconte l'historien de ses travaux, de jeunes professeurs de TUniversité, qui, chaque jour, à tour de rôle, lui font des conférences historiques. Des lecteurs anglais, allemands, italiens, polonais, lui traduisent les textes dont il a besoin. Pour lui expliquer le Koran, il fait venir de Damas un savant syriaque. Après ses conférences, après ses lectures, il recueille ses impressions et les dicte à ses secrétaires.
« Tous les quinze jours les conférenciers se rassemblent autour de lui en comité. D'après un ordre du jour qu'il a préparé, ils débattent les questions que leur pose le maître qui se dit modestement leur élève, et ses questions se rattachent toutes aux institutions à l'aide desquelles se sont développés les principes de la civilisation. Le philosophe prend ensuite la parole. Il résume les débats et éclaire de sa méthode psychologique les faits qui lui ont été présentés. C'est dans cet incessant labeur que se passe la vie de M. de Chambrun. »
Cette vie de méditation et d'étude, toute à l'art et à de hautes pensées, tout entière à la
contemplation du Vrai et du Beau, n'est-elle pas admirable? Et connaissez-vous un spectacle plus émouvant, un exemple plus salutaire et plus moral, que celui de cet homme, maître d'une brillante fortune, aveugle, arrivé à un âge où il aurait bien le droit de se reposer, et qui, au lieu de jouir doucement de ses biens, se soumet à un labeur capable d'effrayer de plus jeunes épaules?
(( L'époque actuelle, écrit avec quelque humeur M. de Chambrun, doit être considérée comme une époque inférieure, comme une époque basse ; elle est toute subordonnée à la science et aux applications de la science; les finances, l'économique, les travaux publics, l'industrie, le commerce; elle se prosterne devant deux idoles, la matière et la force. »
Ces doléances sur la corruption du temps présent, sur les progrès du matérialisme, sont bien vieilles. Virtus post nummos ! s'écriait déjà de son temps un ancien. Mais il est certain que ces plaintes cesseraient d'être légitimes, ou du moins perdraient singulièrement de leur force, si, dans notre société contem-
poraine, nous avions à citer beaucoup d'exemples d'une vie aussi laborieuse et aussi bien remplie.
D'ailleurs, est-il bien sûr que notre époque soit (( une époque inférieure »? A cet égard, nous pourrions en appeler de ce passage de M. de Chambrun à un autre passage du même penseur, où celui-ci abandonne sa théorie pessimiste, affirme sa foi au progrès, à la victoire du bien sur le mal dans le monde. « Dans le monde, dit-il, dans un écrit inédit qui porte la date du i5 novembre 1886, le bien l'emporte sur le mal, et la preuve, c'est que le monde dure. » Malgré les tristesses de l'heure présente, le philosophe croit « au développement, aux progrès de la civilisation ». Il fait « profession d'optimisme ».
Et les conditions du progrès, l'épanouissement de la civilisation, malgré nos récents désastres et nos malheurs inouïs, il les place avec une fierté patriotique dans notre France mutilée et meurtrie. Il croit avec passion à son avenir, à sa résurrection; et plutôt que de douter des glorieuses destinées de son pays,
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il aimerait mieux proclamer l'éternelle jeunesse des peuples. « J'aperçois le jour, s'écrie M. de Chambrun, où il n'y aura plus de décadence pour les nations dont le front a été illuminé du signe de la croix et de la civilisation. »
En 1871, au lendemain de nos désastres, M. de Chambrun exprimait son invincible confiance dans l'avenir et le salut de la France. « Nos épreuves elles-mêmes, disait-il alors dans ses Fragments politiques, nous ont servi, elles nous ont appris, elles n'ont pas pu ne pas nous apprendre et nous servir; après de tels désastres et de tels malheurs au dedans comme au dehors, après que jamais en un si court intervalle nous n'avions été frappés d'autant de coups par la fortune, les circonstances enfin s'apaiseront : elles se feront plus clémentes et plus propices. Les esprits étroits, les cœurs vulgaires s'abandonnent seuls aux accablements prolongés.
L'âme élevée de la France se reprendra, se retrouvera: son noble front terni par la douleur se lèvera de nouveau parmi les nations
de l'Europe, car ses dons et son génie leur manquent, et il semble que dans le système du monde, que dans les espaces célestes, des clartés nécessaires se soient obscurcies et voilées. »
Mais ce ferme regard qui au milieu de tant de débris et de ruines, aperçoit les causes d'espérance et de salut, aperçoit aussi, hélas! les germes de décomposition et de mort. Avec une patriotique sollicitude, il signale la gravité du péril, les convulsions périodiques qui secouent la France, le trouble, la confusion de l'heure présente, et, depuis bientôt un siècle entier, nos oscillations perpétuelles entre le despotisme et l'anarchie. « La Révolution française n'est pas finie, écrit douloureusement M. de Chambrun, elle dévore la substance, la réalité de la France, la réduisant à une puissance de second ordre, ne lui laissant que des idéalités, que son génie. »
Et, ce qui ne témoigne pas d'une médiocre perspicacité, ce qui montre la solidité de cette psychologie de l'histoire, c'est que dès i854, sans se laisser éblouir par l'éclat du second
Empire, il dénonçait hautement le danger, et, au milieu de l'engouement général, au risque de passer, comme Cassandre, pour un prophète de malheur, il poussait vaillamment le cri d'alarme, a Comment cette situation, disait alors l'éminent penseur, ne préoccuperait-elle point quiconque ne pense pas seulement à lui et à sa famille, quiconque se sent pour la patrie le cœur et Tâme d'un citoyen, d'un Français?
« Comment ne pas croire et ne pas dire qu'en de tels périls et de tels malheurs, il n'y a qu'une question qui est la question même de notre vie? »
De pareilles paroles, ces graves avertissements, ce regard inquiet sur l'avenir, ne sontils pas bien extraordinaires en un tel moment? au lendemain du plébiscite, lorsque la France, échappée à de récentes tempêtes, semblait pour longtemps à Tabri des orages? Hélas! moins de vingt ans après, ces menaçantes prévisions se réalisaient, et c'était bien en effet « la question même de notre vie » , Tindépendance, rhonneur et l'intégrité de la
France qui se débattaient successivement à Ferrières, à Versailles et à Berlin.
« Mes premiers regards sur notre France sont pleins de tristesse, écrivait encore en 1854 M. de Chambrun.
« Les autres nations du monde, en effet, ont leurs destinées qu'elles développent et qu'elles suivent avec persévérance et unité; elles ont des gouvernements qui se transforment et se modifient sans doute, parce que toutes choses se transforment et se modifient ici-bas : mais dans ces changements mêmes, il est facile de reconnaître des lois invariables, des principes identiques qui persistent et demeurent.
(( Cette histoire, ajoute-t-il avec un vif sentiment de regret et d'envie, a été la nôtre aussi ; elle ne l'est plus depuis 1789. »
Nous croyons avoir donné une idée suffisante, sinon complète, de cette puissante synthèse historique. Sans doute, çà et là, comme dans V Esprit des Lois, ou les Considérations sur la France de J. de Maistre, il peut bien y avoir tel principe, telle formule, tel jugement,
que l'on peut rejeter ou débattre : cela n'empêche pas que l'ensemble de l'œuvre demeure debout, comme Tun des plus beaux témoignages de la force et de l'étendue de Tesprit humain.
Un publiciste, un homme d'Etat doublé d'un poète, avons-nous dit un peu plus haut. Gomme Platon, le philosophe abandonne quelquefois les fortes déductions rationnelles, les leçons qui se dégagent de Texpérience et des faits, pour donner l'essor à son imagination. Les pages sont éblouissantes, comme revêtues de splendeurs platoniciennes; je ne sais si elles ont la solidité et la rigueur scientifique qui convient à l'histoire. Tel est le beau chapitre où M. de Chambrun étudie un problème délicat de la vie des peuples et, passant en revue les différentes nations du globe, arrive à cette conclusion, que « le génie de Fintelligence ne semble pas le frère du génie de la force ». Il termine son enquête en Grèce, à Rome, en Italie, en France, par ces belles paroles, bien poétiques à coup sûr, si elles ne sont pas fort exactes : « J'ai recherché, écrit-il,
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le génie de la pensée partout où je l'ai vu apparaître et briller à mon regard, et, d'après les enseignements de l'histoire, il ne paraît pas qu'il soit le frère du génie de la force. En France comme en Italie, en Italie comme en Grèce, n'arriverait-il donc pas ainsi qu'une création finale, un enfantement suprême, une dernière splendeur? Avez- vous entendu le chant du cygne? Les poètes nous racontent que lorsque ce noble oiseau se sent mourir, il repasse sa vie, l'éclat du ciel, la limpidité des eaux, ses belles amours, plus belles que les ondes et les cieux, et il les chante, et il meurt. C'est ainsi qu'aux heures dernières des civilisations et quand finissent les peuples, quelques âmes d'élite recueillent le sens profond et caché de leurs œuvres, de leur gloire, de leurs destinées, et elles en font, dans ce silence solennel qui précède la mort, une exposition sublime pour l'avenir et la postérité. » Nous ne savons si les vieux peuples, avant de disparaître de la scène du monde, avant d'exhaler leur dernier souffle comme un suprême adieu, lèguent leurs nopissima
verba aux générations qui vont les remplacer et leur survivre; mais, idéal ou réel, qu'importe? le tableau n'en est pas moins superbe et d'une incomparable grandeur.
Mais cette méthode en général si ferme et si droite, concentrée en quelques formules brèves et impérieuses, appliquée même par ce vigoureux esprit, nous a paru fléchir en certaines rencontres, ce Quel est le juge en histoire? écrit crânement M. de Ghambrun. Il y en a trois : les contemporains et les proches; puis la postérité, le consentement universel ; enfin, à la date de ce jour, le vendredi i3 juillet 1888, ma revision, ma décision personnelle. »
L'illustre auteur nous permettra-t-il de discuter sa « décision personnelle », en nous appuyant sur ses propres principes, les lois mêmes de sa méthode historique? « Quelles seront les lois de la méthode historique? » demande le savant auteur des Études politiques et littéraires.
« Tout d'abord, répond-il, le psychologue fera toujours passer l'idéal avant l'histoire :
c'est pourquoi il y recherchera surtout la grandeur. » Puis, citant les paroles mêmes de M. de Chambrun, il ajoute : « Il faut retenir, il n'y a de vrai dans l'histoire que ce qui la dépasse : l'idéal, l'héroïsme, la sainteté. »
Et un peu plus loin, je lis encore ces paroles qui précisent bien la pensée de l'auteur : « De même que la politique peut embrasser toutes choses, de même l'histoire doit les comprendre toutes; mais, on le voit, elle est primée par l'idéal, l'optimisme, le bien, le beau. »
Mais alors, comment, avec un tel idéal sous les yeux, M. de Chambrun peut-il placer si haut Mazarin , à côté de Richelieu , et bien au-dessus de Sully, de Colbert et de Louvois?
Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée : nous ne voulons pas dire que Mazarin n'ait pas été un grand ministre. En vérité, ce n'est pas le moment d'être sévère pour les ministres de l'ancien régime qui nous donnaient des provinces, lorsque nous en avons eu tant d'autres, sous les régimes nouveaux, qui n'ont pas su nous garder celles que nous
avions. Il ne s'agit donc pas du rang accordé à Mazarin ; mais ce qui nous étonne, c'est que cette apothéose du ministre concussionnaire, fourbe, rusé, nous vienne d'un homme qui fait profession de s'attacher en histoire à la grandeur morale, à ce qui est bien et à ce qui est beau.
Le portrait est tracé de main de maître, avec une entière indépendance d'esprit, une remarquable sûreté de dessin et sans grand souci des opinions reçues.
« Au moment de célébrer Mazarin, écrit sans détour M. de Chambrun, je ferai d'abord quelques réserves; j'accorderai qu'il a été concussionnaire et négligent de l'administration. Avait-il d'ailleurs la possibilité de s'occuper des finances, du commerce, de la marine, des colonies, en présence de la guerre civile et étrangère? On lui reproche aussi ses ruses et de la fourberie; mais je me souviens de la parole célèbre : « L'homme d'État doit participer à la fois du lion et du renard », et je loue Mazarin, en face de tant d'adversaires dangereux, au milieu de si graves périls,
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d'avoir su céder, temporiser, se retirer à Cologne et à Liège.
« Nous sommes tous d'accord que Tapogée de la France, après la paix d'Osnabrûck et de Munster, 1648, c'est le traité des Pyrénées, 1659, le mariage de Tinfante Marie-Thérèse qui a suivi, 1660... Or, ces négociations sont l'œuvre propre de Mazarin ; il se place donc, par cela même, sur les sommets où il a conduit la France. Je le considère comme supérieur à Sully, à Colbert, à Louvois qui servaient un maître; je le considère comme l'égal presque de Richelieu ; car si Richelieu n'avait pas de maître, du moins il avait un roi : tandis que le roi de France en vérité, pendant toute cette période de dix-huit années, 1 643-1 661, c'est Mazarin. »
Puis, avec un certain orgueil patriotique, en mémoire des services rendus alors à la France, il revise le procès de Mazarin et casse le jugement rendu contre lui par le peuple, le Parlement, et tous nos historiens contemporains :Michelet, Henri Martin, Duruy, etc. A l'exemple de son maître Descartes, il ne
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tient aucun compte de ce que les autres ont dit avant lui, « s'il ne l'a lui-même reconnu pour vrai » ; et , avec le même ton d'autorité que l'auteur de la Méthode, il écrit ces iières paroles : « Le peuple de Paris, la multitude n'a pas compris cet Italien, cet étranger; le Parlement (qui en politique n'a jamais été qu'un âne bâté), le Tiers-Etat ne l'ont pas compris davantage; quant â la noblesse, elle se rappelait Armand du Plessis, elle craignait ce second cardinal, elle le haïssait. Je rencontre ici l'un de ces jugements des contemporains qui ont été revisés, cassés par la postérité; et pour moi, je le mets en pièces.
« Combien de fois n'ai-je point été au Louvre admirer et aimer cette noble effigie; ce beau visage, le front dégagé, bien proportionné et haut, le regard vif, éclairé, spirituel, la bouche fine , légèrement incisive et moqueuse; un aspect de calme, de sérénité, j'allais dire de majesté. »
Mais, si je ne me trompe, c'est l'apologie de l'adresse, de l'habileté et de la ruse; c'est l'apologie du succès et de la force, cette force
que M. de Chambrun a raison de mépriser, dans laquelle n'entre aucun élément moral, aucun principe du bien et du beau.
Admirer Mazarin, Tadmirer sans réserve, surtout dans cette pénurie prolongée d'hommes d'Etat parmi nous, je le veux bien. Mais Taimer, non; mille fois non, tant que demeureront debout les préceptes mêmes de M. de Chambrun, ces préceptes si noblement formulés et dans lesquels Téminent publiciste nous déclare qu'en histoire, comme en littérature, le bien est inséparable du beau.
« Etrange et subtil personnage, aimons-nous mieux dire avec M. Ern. Bertin, qui n'est pas de notre sang et qui brille d'un éclat louche dans la galerie des grands hommes qui ont fait notre histoire. Mais si sa captieuse nature étonne notre franchise, elle n'a pas échappé à la finesse de notre observation, bien supérieure à celle de nos manèges, et les bons juges ne lui ont manqué ni de son temps ni du nôtre, pour Téclairer dans tous ses replis d'une implacable lumière. Mazarin a eu toutes les fortunes et toutes les adresses, excepté
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celle de piper l'estime des honnêtes gens. » Un beau jugement, tout à fait original encore, et qui sort directement du système historique de M. de Chambrun, c'est celui de Louvois. Cette habitude de s'élever, de considérer de haut les hommes politiques et les événements , inspire ici à l'historien, philosophe un jugement qui pourrait bien être définitif, et plus vrai en tout cas que tous ceux qu'on a portés jusqu'ici sur le célèbre secrétaire d'Etat de la guerre, sous Louis XIV.
Dans la plupart de nos histoires, élémentaires ou non, faites en général avec nos passions politiques, nos préventions et nos préjugés, Louvois est impitoyablement maltraité. On sépare en lui, remarque avec raison M. de Chambrun, l'administrateur et le politique, afin de louer le premier et d'immoler le second. Distinction factice, ajoute-t-il, qui ne repose sur rien. Avant de condamner Louvois, de lancer contre lui toutes sortes de philippiques, il eût fallu tenir compte d'un élément considérable dans notre histoire, de ce « personnage principal de qui relèvent et dé-
pendent tous les autres, le premier des Français, le Roi. »
L'observation a son importance. Personne, croyons-nous, ne l'avait faite encore; et, à elle seule, elle suffit pour déplacer les responsabilités. C'est un Louvois tout différent de celui qu'on a l'habitude de nous montrer : il pourrait bien être le vrai. « Sauf quelques exceptions, qu'il est inutile de rappeler, écrit M. de Chambrun, la France jusqu'en 1789 ou 1793, c'est le pouvoir royal. Louvois n'a donc été qu'un instrument et un agent, de même que Colbert. L'œuvre de Colbert, c'était la paix, et il l'a parfaitement accomplie, tout aussi bien que Louvois a rempli sa mission qui était la guerre. La gloire et notre reconnaissance appartiennent à Tun comme à l'autre.
« L'organisateur de la victoire, a-t-on dit d'un autre. C'est surtout Louvois qui a mérité ce titre. En effet, l'armée avant lui était encore l'armée féodale; il en a fait (elle ne pouvait pas être nationale encore) l'armée royale, l'armée de Louis XIV, la première
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armée de l'Europe. Sa lutte seule contre toutes, contre la coalition universelle, ses victoires et ses conquêtes le démontrent. Louvois a ignoré la défaite. La France, son maître, lui ont dû toutes choses, et il a opéré comme pas un la rem militai' em : les effectifs, les grades et les nominations, l'intendance, ses magasins, ses arsenaux, Tart des fortifications et des sièges avec Vauban ; avec le même enfin préparé la réunion en un seul corps des piquiers et des mousquetaires par le fusil à baïonnette, armement définitif.
« Je n'écoute ni le Palatinat, ni les Cévennes ; il n'y a pas là plus de cruauté qu'il ne s'en rencontre dans Richelieu. Parmi les mille manières de se tromper en histoire, la plus usuelle et à laquelle il faut prendre garde, c'est de confondre les temps et d'appliquer aux siècles passés la douceur de nos mœurs, la modération de nos caractères, notre humanité. »
Nous ne disons rien aujourd'hui des belles pages de M. de Chambrun sur la littérature et les beaux-arts, ce sera Tobjet d'un prochain
article. Nous avons préféré étudier de près Tœuvre historique de M. de Chambrun, admirable dans son ensemble, malgré certaines réserves nécessaires : « œuvre forte et pleine, a-t-on dit avec raison, originale, qui a le mérite et le charme d'aiguiser la pensée, de lui ouvrir des horizons nouveaux ».
Nous avons indiqué, dans un premier article,les principales idées de M. de Chambrun en philosophie, en politique et en histoire. C'est la partie austère de son œuvre, celle qui exige une attention forte et soutenue, dont un juge éminent disait : « Pour que les écrits du comte de Chambrun soient d'intérêt sérieux et de réel profit, il ne suffit pas de les lire ; il faut les relire. »
Le commun des mortels, que les hautes spéculations effraient, préférera de beaucoup Tautre partie de l'œuvre du maître, partie
brillante et séduisante, neuve, hardie, originale, ornée de quelque bon paradoxe comme celui-ci : « La musique a commencé en 1700 avec Sébastien Bach, » jeté fièrement çà et là, en manière de défi au lecteur, ou pour réveiller son attention. Jamais, je Tavoue, je n'ai entendu parler de peinture, de musique, d'architecture, de poésie, d'un ton plus ému, avec un sentiment plus vif, et plus passionné.
Peintres, poètes, sculpteurs, M. de Chambrun a un véritable culte pour tous les artistes de génie; et, comme il avait dressé un autel dans son cœur à ces vrais « pasteurs des peuples », à ces guides de l'humanité, il a voulu leur bâtir un temple magnifique sur ses terres. « O Bach ! ô Beethoven ! s'écrie-t-il quelque part, je m'approcherai donc avec un respect sacré de vos effigies, de vos œuvres, j'y déposerai mes palmes, mes couronnes, mon admiration, vos noms me demeureront précieux et chers comme ceux des parents , comme ceux de la patrie. »
Et dans un écrit, qui n'est pas publié encore, et porte la date du 16 octobre 1884,
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l'illustre amateur, nous allions dire l'adorateur de Bach, de Shakspeare et de Raphaël, chante la gloire de ceux qu'il appelle si bien « ses amis et ses maîtres ». — Que de fois, nous dit-il, mon âme s'est vivifiée, renouvelée, dans les galeries et les musées à Florence, à Madrid, à Dresde, à Munich, dans notre salon carré au Louvre, dans le British Muséum, aux sommets de l'Acropole ou du Pentélique, à Saint- Pierre, au Colisée, au mont Palatin, à la vue de tant d'autres spectacles des arts ou de la nature ! »
Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas chose commune d'être sensible à ce degré, de vibrer comme une lyre, au contact d'un grand artiste, peintre, poète, sculpteur ou musicien. Il n'est pas rare, au contraire, le nombre de ceux qui préféreraient un bon potage à tout ce que Fart a de plus merveilleux, et qui en présence d'une statue de Praxitèle ou de Phidias, devant un tableau du Corrège ou du Titien, passeraient en hochant la tête et répétant le mot connu : « Eh ! bien, qu'est-ce que cela prouve? »
M. de Chambrun ne peut être rangé parmi ces florissantes natures prosaïques. De bonne heure, presque comme un don de naissance et de famille, il eut un sentiment profond du beau : le beau, la première passion de ses jeunes années, et qui demeurera avec la charité (( le dernier mot de cette noble vie ».
Le tableau est ravissant. Il eût été digne de tenter le pinceau d'un Daubigny ou d'un Corot. Nous le trouvons dans un passage écrit après une audition de la sonate 3 1 de Beethoven, « son grand et cher maître ». A cette occasion, M. de Chambrun évoque le passé : il revoit le château où il a grandi ; rappelle en termes d'une poésie exquise sa double origine lozérienne et créole; nous donne enfin comme une impression de solitude, de méditation et de silence. Lamartine, parlant de Milly ou de Saint-Point, n'a pas de page plus pénétrante, d'une mélancolie plus douce et plus attendrie. « Regardez ce pâle adolescent tout vêtu de noir qui, assis au parapet d'un vieux pont, dans ce parc solitaire, contemple, entraînées aux ondes rapides, les feuilles mortes et des-