‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 19 sur 43 · I ID · texte numérisé non relu

I ID

séchées de l'automne, et il rêve et il pense. Nous sommes en 1841 ; vingt années auparavant, des granits du mont Lozère et des sucs lactés de l'arbre précieux des Antilles, du cocotier, s'était formé, avait revêtu son enveloppe terrestre, le jeune spectateur, le précoce philosophe de Berchères-sur-Vesgre. Vingt années auparavant ! Mais c'est la date même de la sonate de Beethoven, et il me plaît d'imaginer qu'au travers de Tespace j'ai entendu ces belles sonorités dans mon premier éveil. Ah ! mes amis, venez les répéter sur mon tombeau ! »

Ce qui frappe aussi, c'est le caractère moral, élevé, que M. de Chambrun exige de toute œuvre d'art. Le bien inséparable du beau : la conception est belle et, par le temps qui court, presque originale. Malgré son admiration pour le génie de la Grèce, malgré toutes les séductions, tout le charme et la grâce de cet art incomparable, il y trouve quelque lacune, l'absence de cette empreinte idéale et divine dont l'art chrétien marquera les chefs-d'œuvre de ses maîtres. « Il semble,

— ii6 —

dit M. de Chambrun parlant des races heureuses de l'Archipel, qu'elles n'aient pu s'élever au delà de leur enfance radieuse, de leur harmonieuse jeunesse. » Et un peu plus loin il dit de leurs statues : « Elles ont la beauté, elles n'ont point la vertu. »

Pour cela, il faut attendre d'autres temps; il faut attendre que le christianisme ait renouvelé le fonds même de la nature humaine, et fait jaillir du cœur de Thomme des sentiments inconnus jusque-là. Chefs-d'œuvre de la statuaire ou de la peinture, il les distingue à cette noble marque; et c'est pour cela que, parmi les tableaux, objets de son admiration, il place la Cène de Milan et la Madone du Grand- Duc, (.(. la Madone du Grand-Duc, nous dit-on, que M. de Chambrun avait admirée à travers ses larmes, celle de toutes les madones de Raphaël où le caractère de la Vierge et celui de la Mère se confondent dans le plus céleste idéal ».

Tel sera aussi le caractère qu'il recherchera et aimera dans la Charité^ l'une des trois statues du beau groupe la Foi, l'Espérance et

la Chaî^ité. Cette œuvre superbe, due au ciseau d'un artiste contemporain, M. Guillaume, se voit aujourd'hui dans le vestibule de l'hôtel de Condé, demeure actuelle de M. de Chambrun. « Cet hôtel, situé rue de Monsieur, nous dit fort bien l'auteur de la Comtesse Jeanne, s'élève au fond de ce faubourg Saint-Germain qui, par l'ancienneté, l'étendue de ses demeures, l'aspect silencieux et souvent désert de ses rues, les noms historiques de ses habitants, nous apparaît, au milieu du Paris nouveau, comme une relique de la vieille France. »

C'est là, en pleine lumière, en face du visiteur qui pénètre dans le vestibule de l'hôtel, qu'apparaissent radieuses « les trois belles effigies blanches ». Elles resteront là, les trois divines sœurs, jusqu'au jour où elles iront occuper leur place définitive : la Foi à Notre- Dame, VEspérance au Conservatoire, et la Charité sur un tombeau. « La statue qui la symbolise, nous apprend l'auteur de ces Études politiques et littéraires ne quittera la maison de M. de Chambrun que pour couvrir

— ii8 —

son tombeau. Elle protégera ainsi dans le dernier sommeil celui qui nous a enseigné que le don de soi est, dans la vie intellectuelle comme dans la vie publique, l'agent le plus actif de cette civilisation dont le nom équivaut pour lui au nom divin de la Charité. »

Puis, par une délicatesse toute chrétienne, il a voulu que la Charité^ ce symbole humain et divin à la fois du dévouement et du sacrifice, fût la première habitante de l'hôtel qu'il venait d'acquérir et de restaurer. L'hommage ne pouvait être plus empressé, ni l'accueil plus digne de celle qu'on allait recevoir. « Je m'incline, disait alors M. de Chambrun, devant cette hôtesse sublime qui Ta habitée la première en cette restitution de l'édifice, pour le consacrer et le bénir. Je la salue et volontiers je déposerais au bas de son piédestal toutes les palmes et les couronnes dont je dispose ; mais elle est tellement adonnée à son œuvre, il y a en elle tant de sérénité, d'élévation, de sainteté, qu'elle ne s'apercevrait point de l'hommage, des présents de ce passant ignoré. »

Avec de telles idées, éloignées de tout ce qui est vulgaire et banal, on ne sera point surpris que M. de Chambrun donne pour cortège au génie autre chose que le bonheur, la fortune et la gloire. Comme le fer ou le bois trempé oa durci au feu, il nous le montre mûri et fortifié par la souffrance et le malheur. L'adversité, l'épreuve, la douleur, la misère, telle est en quelque sorte la loi du génie humain, « l'ascension mystique » qu'il doit accomplir avant de goûter les joies suprêmes et les suprêmes consolations. « C'est un hôte étrange, mystérieux, solennel, que le génie dans l'âme humaine, nous dit dans son beau langage M. de Chambrun ; lorsqu'il vient la visiter, s'y installer et s'y asseoir, il y arrive comme une aube qui ne s'éteindra plus, comme une consolation et une affection permanentes, comme une force qui soutient, qui protège. »

Consolations durement achetées, et acquises au prix des larmes et du sang, des cris de détresse et de désespoir de ce que le monde a jamais eu de plus illustre et de plus grand !

Ecoutez le récit de ces rudes et fécondes épreuves. Le tableau est d'une éloquence navrante; mais tracé avec tant de fermeté et de hauteur, qu'on se prend à porter envie à de si glorieuses misères. « Beethoven était infirme et pauvre; sur le grabat où il est mort, les blessures que lui avait faites la chirurgie se sont rouvertes pour ne plus se guérir, à l'émotion d'un secours pécuniaire qui lui arrivait non point d'Allemagne, mais d'Angleterre; Cervantes estropié, mutilé à Lépante, esclave en Afrique, a vécu, est mort dans la détresse; Dante a passé dix-neuf années dans l'exil, et on se rappelle combien il trouvait amer ce pain de l'étranger ; Molière était le mari d'Armande Béjart. »

Rude privilège du génie ici-bas ! dure condition qui lui est faite, et dont bien peu voudraient, s'ils étaient libres de refuser un si redoutable présent ! Et cependant, dans leur abandon même et au sein de leur misère, nous assure-t-on, ils goûtent des joies inconrw-ies du vulgaire; ils ont, comme Jacob, de sublimes visions qui les consolent et de leur vie

errante, et de leur détresse, et de leurs douleurs.

(( L'Ancien Testament nous raconte comment le patriarche Jacob, s'étant endormi à Béthel, vit entre le firmament et le sol une longue échelle d'anges. Dante, Cervantes, Beethoven, Molière, lorsque leurs grandes âmes étaient assaillies par l'épreuve et par la douleur, contemplaient en même temps toute cette postérité, tous ces beaux et sublimes enfants qui les entouraient, qui montaient et descendaient des degrés mystérieux entre le ciel et la terre, qui les entretenaient, protégeaient, fortifiaient par des paroles et des promesses d'éternité; c'étaient leurs chefs-d'œuvre. Ils en recevaient les douces consolations, les fortes espérances, les invincibles et inaltérables sérénités. Cervantes nous l'a dit : « Si l'on venait aujourd'hui me proposer d'opérer un miracle impossible, j'aimerais mieux m'étre trouvé à cette action prodigieuse que de me voir guéri de mes blessures et de ny avoir pas assisté. » Page magnifique, la plus belle glorification qui ait jamais été faite du génie ! Nous avions

été ébloui de la splendeur de la vision; mais une fois revenu de notre première surprise, nous nous étions demandé si le tableau n'était pas plus poétique que réel ; s'il était bien vrai que le génie fût un ami sublime, assez fort pour consoler la pauvreté du Tasse ou la vieillesseaveugledeMilton. Au moment même où ce doute se présente à notre esprit, un philosophe distingué, bien connu des lecteurs du Monde ^ M. C. Huit, nous répond que les larmes ne sont pas toujours sans quelque douceur. « De même, nous dit-il, qu'il est des joies au fond desquelles se glisse un poison amer, de même aux tristesses les plus légitimes se mêle parfois une véritable douceur. Savourer sa douleur, jouir de ses larmes, antinomies apparentes, expressions contradictoires, et cependant employées déjà par le vieil Homère. N'est-ce pas Joubert qui écrivait : « Il y a un degré de mauvaise santé qui nous rend heureux! »

L'auteur des Fragments politiques est en outre un critique d'art hors de pair. Sur les œuvres des poètes, des peintres ou des musi-

ciens, il a écrit des pages délicieuses, vraies, précises, toutes vibrantes de Témotion que lui ont laissée les chefs-d'œuvre qu'il vient devoir ou d'entendre. Ah ! les beaux Salons rétrospectifs dont nous lui sommes redevables ! et qui n'ont rien de la froide et sèche nomenclature de la plupart des écrits de ce genre !

Pour cela, il se pénètre de la pensée des maîtres, tâche de la comprendre, ne raisonne pas avec eux et contre eux, mais s'abandonne à eux, leur livre son âme tout entière, heureux d'être ému, troublé, ravi par de nobles sentiments, de belles peintures ou de sublimes accords. (( L'art est consolateur, écrit-il dans le Philosophe et la Muse. Sous sa forme la plus grande et la meilleure, celle de la nature, il avait charmé vers vingt ans et après la mort de ma mère, ma première vie ; aujourd'hui il allège le fardeau des choses et me fait société en ma vieillesse, au seuil de mon tombeau, sous la forme de la musique. Elle est pour moi , à Tautre extrémité de Testhétique, après la poésie, avant l'architecture, les sculpteurs et les peintres , l'expression souveraine de la beauté. »

A notre avis, ce sont d'admirables pages que celles que M. de Chambrun a écrites sur les beaux-arts et surtout sur la musique. Jamais, croyons-nous, critique d'art n'a parlé de la musique ancienne ou moderne, de Mozart, de Haydn, de Beethoven, de Mendelssohn, de Rossini, de Meyerbeer ou de Berlioz, avec une admiration plus passionnée, un enthousiasme plus communicatif, dans un langage plus brillant et plus digne de ces illustres maîtres.

Nous n'avons pas la prétention de faire l'entendu. Nous avouons au contraire que nous ne sommes qu'un profane, peu capable de parler des puissantes mélodies de Haendel, de Bach, de Schubert ou de Schumann. Raison de plus pour remercier M. de Chambrun de nous avoir vivement intéressé en nous parlant de sujets demeurés étrangers à nos études. Notre témoignage n'en a que plus d'autorité : c'est celui de Thomme du peuple, qui sort tout ému, tout transporté, de la représentation de Polyeucte ou de Cinna dont un habile conférencier vient de lui révéler les beautés.

11 est vrai que le conférencier ici est particulièrement habile, admirablement doué pour rendre ses émotions et les communiquer à ceux qui récoutent. Il anime tout ce qu'il touche. A ses yeux, l'orchestre est « un être vivant ».

Les différentes parties, instruments multiples et variés, sonorités puissantes et soutenues comme le bruit de la foudre ou des vents, doivent se fondre en une seule harmonie, en un seul être animé du même souffle et emporté par la même pensée. A cette condition seulement l'orchestre pourra remporter un de ces triomphes comme M. de Chambrun excelle à les décrire. « Il faut, dit-il, que toute harmonie, que toute mélodie traversant les airs et l'espace avec des ailes de feu, me transperce et me pénètre; il faut que je sois atteint dans mes retraites dernières, à la source même de mes émotions, de ma joie, de ma douleur. Alors, mais alors seulement, je frémis, j'éclate, les larmes couvrent mon visage, mes mains se rapprochent et applaudissent, et ma poitrine soulevée, ma voix évoquée, se mêlent, s'unissant au finale des instruments

qui se consomme et s'achève. Mes amis et mes proches qui m'entourent, Tauditoire tout entier appuient, soutiennent Torchestre, et il s'est fait comme un grand unisson. »

Nous avons le regret de ne pouvoir parler de tant de maîtres, que M. de Chambrun définit toujours « d'une manière aussi originale que saisissante » : Gluck, Haydn, Mozart, Bach « le patriarche de cette glorieuse lignée » , et Haendel, Fauteur du Messie, le Milton de la musique. « Lorsque j'entends, nous dit-il à propos de Gluck, les voix rapprochées, unies, confondues, séparées, d'Orphée et d'Eurydice, toutes les splendeurs, toutes les magnificences, toutes les beautés des arts plastiques disparaissent et s'écroulent, et c'est avec le duo profond, intime, c'est avec les enlacements suprêmes de Gluck, de Beethoven et de Mozart, que je me sens, comme par des vents rapides, entraîné jusqu'aux cieux. »

Dans un autre passage où, par un rapprochement ingénieux, il mêle ensemble peintres et musiciens, il nous dit : « Raphaël a tout compris, tout rendu; il est à la fois l'idéal et

le réel, Tinconscience et l'histoire : c'est Mozart. Le Pérugin rappelle Haydn, et Michel- Ange représente Beethoven qui, pour cette fois seulement, a vaincu, terrassé, dans ses luttes, ses eiforts de géant, de titan, le doux et parfait Sanzio. »

De toute cette « glorieuse lignée » dont M. de Ghambrun chante les travaux avec un si légitime enthousiasme, je ne retiendrai que le nom de Beethoven. Jamais, en aucune langue, on n'a célébré le génie d'un homme en termes plus inspirés. « Pour lui, nous dit excellemment l'auteur de la Comtesse Jeanne, Beethoven est le plus grand de tous les génies, il en est aussi le plus aimé; et de cette admiration et de cet amour sont nées de si belles pages que les citer pourrait désormais suffire à la gloire de Beethoven. »

C'est parfaitement vrai. Pour notre humble part, nous avons lu ces « belles pages » avec ravissement, heureux d'entendre comme des accents qui nous étaient inconnus, de partager l'admiration du maître « pour le plus grand de tous les génies ».

« Beethoven, en sa grande âme, écrit-il dans le Philosophe et la Muse, me donne Pâme tout entière de l'humanité, qu'elle soit individuelle ou collective. Il exprime tout ce qui peut se passer et s'accomplir dans le cœur, dans la vie de l'homme, tout ce qui peut se passer et s'accomplir dans la vie, dans la destinée des peuples. »

La puissance de Beethoven, nous dit-il encore, est d'avoir su exprimer mieux que personne les deux sentiments les plus profonds et les plus universels de la nature humaine : la joie et la douleur, et d'avoir su les traduire « en beaux et magnifiques développements ». C'est là son domaine, le champ immense qu'il parcourt dans tous les sens avec une impétuosité, avec une force irrésistibles. « Ses accents fiers, superbes, orgueilleux, ce sont ceux de la raison, de la force et de la gloire; les accords plus pénétrants et touchants, ce sont ceux de la prière, de l'invocation, de la piété; ses sonorités vibrantes et radieuses, ce sont les triomphes, les victoires de l'art, ce sont les dominations, les conquêtes de la science;

les mélodies, les harmonies qui s'épanchem et s'écoulent, c'est le cours facile, régulier de la vie, des choses, des destinées; ses symphonies qui m'enlacent, me saisissent, m'exaltent ou me foudroient, c'est toute mon histoire, toute l'histoire du monde. »

Puis, pour peindre le génie vieillissant de Beethoven, ces fécondes années du déclin, qui rappellent si bien la verte vieillesse de notre grand Corneille, M. de Chambrun trace des pages d'un éclat incomparable, trouve des images superbes, grandioses sans être emphatiques, et qui donnent comme la sensation de ce vaste et puissant génie. « Ce grand homme, nous dit-il dans son admiration enthousiaste, le premier des artistes avant Phidias, avant Raphaël ; ce grand poète qui ne le cède qu'à peine à Homère, à Eschyle, à Platon, a subi les destinées communes : il n'a pu se soustraire aux lois de l'existence humaine. C'est aux belles années de son âge, dans les forêts de Schœnnbrunn, dans les campagnes du Danube bleu, vaillant, courageux, aimant, qu'il a écrit son œuvre maîtresse, les neuf sympho-

nies. Là seulement se rencontre son génie tout entier, là seulement il faut le chercher, le trouver, l'acclamer. Puis, dans les œuvres finales, dans les quatuors suprêmes, vous entendrez encore le souverain, le roi, le lion; mais le lion blessé qui souffre, qui gémit et qui meurt. »

Cette belle étude, ce portrait si vivant du plus grand des musiciens se termine par quelques traits vigoureux, hardis qui mettent en relief les nuances, les variétés, les contrastes de ce puissant génie. « Je me résume, ajoute M. de Ghambrun : Beethoven connaît comme Dante les magnificences du ciel, les férocités de Tenfer; comme Cervantes, les héroïques désespoirs et les ironies sublimes ; comme Gœthe, la construction d'édifices olympiens, magiques et leurs effondrements préparés, leurs décombres voulus. Il a entendu ce que disent les océans en se brisant sur leurs grèves, les montagnes dans les profondeurs de leurs forêts, sur leurs sommités frappées de la foudre, ce que disent les antres du désert et les nids du jardin. »

Avions-nous donc tort de dire que M. de Chambrun parle de la musique en artiste et en poète ? En vérité, par l'éclat de ses descriptions, la sincérité de ses tableaux et le feu de son enthousiasme, il la ferait aimer à un sourd.

Mais prenez garde : à celui qui considère, et avec raison, comme le but suprême de l'art de toucher l'âme humaine, de la faire gémir, rire, pleurer, espérer ou craindre; à celui qui a écrit que la musique est « la langue propre, universelle de l'âme et de ses impressions, de ses sentiments », prenez garde d'aller vanter la musique scientifique, historique, ou imitative. Il vous recevra de la belle façon. «La musique scientifique est un monstre, » vous dira-t-il, sans trop d'ambages. Et, si vous persistez dans votre goût pour « de prétendus musiciens », qui remplacent l'inspiration par les procédés, l'harmonie par le calcul et les nombres, il se rira de vous, et, sans respect pour le chef de l'école du bruit et du tumulte, il écrira cette phrase moqueuse : « Je me rappelle Wagner et ses adeptes ; je me rappelle la

mécanique hurlante et grinçante, insupportable, de Bayreuth. »

M. de Chambrun est moins sévère, mais non pas plus tendre pour la musique imitative. Il a raison : ce n'est pas là du grand art. Harmonie imitative en vers ou en musique, tout cela se vaut ; Delille a des vers adorables pour reproduire le bruit de la scie ou le galop du cheval, il n'en est pas plus grand poète pour cela. De même les orages de Rossini, celui de Beethoven, ne sont guère aux yeux de M. de Chambrun qu'une distraction « des somnolences du génie ». Et il le prouve par un heureux rapprochement, une de ces comparaisons qui lui sont familières, et qui se présentent toujours à propos à son esprit pour achever sa pensée. Dans le cas présent, on ne pouvait mieux dire et avec plus de bonheur. « Quant à la musique imitative, ajoute l'excellent juge, ■j'insiste et je maintiens que, dans l'œuvre des symphonies, l'imitation du chant des oiseaux et d'un orage constitue deux fautes. Pour s'en convaincre, il suffit de se mettre au piano au moment où dans le jardin chantent une

— loi —

fauvette, un merle, où dans le ciel éclate un coup de tonnerre. »

Nous eussions eu grand plaisir et profit à parler des poètes jugés par M. de Chambrun, tantôt pour donner à ses appréciations notre entier assentiment, tantôt pour faire des réserves nécessaires. Qu'il s'agisse de poésie ou de musique, c'est toujours même élévation dans les pensées, même feu, même originalité, même indépendance d'esprit, avec un ton quelque peu décisif et impérieux.

Malgré çà et là certaine hardiesse d'opinion, telle ou telle théorie qui ne paraît pas suffisamment établie, que de pages neuves, tout à fait originales sur Homère, Shakspeare, Corneille, Molière et Musset ! Peut-être, en songeant à Aristophane et à Plaute, hésiterezvous à expliquer avec l'auteur du dialogue le Philosophe et la Muse « comment la comédie naît, non pendant la fière et superbe jeunesse des peuples, mais aux jours de leur vieillesse. » Peut-être serez-vous surpris de voir Cervantes un prosateur, placé d'autorité parmi les poètes et à côté des plus grands. « Après

Beethoven, nous dit-il, le grand artiste que j'aime le mieux, c'est sans doute Cervantes. » Et, sans s'inquiéter beaucoup de la grosse querelle soulevée à propos des Martyrs de Chateaubriand, sans examiner si on mérite vraiment le nom de poète, quand on dédaigne d'écrire dans « la langue des dieux », il ajoute : « Cervantes pour moi est un poète, et parmi les poètes il est donc mon seul ami. »

Enfin, s'il ne les raillait lui-même, on serait tenté de sourire de ses diverses classifications, des rangs qu'il assigne au génie, comme si ce n'était pas chose téméraire et presque impossible que de mesurer la haute stature de tels colosses. « Où donc est le premier génie ? » se demande hardiment M. de Chambrun. Et avec une « audace » dont il a pleine conscience, il tranche le problème et répond : « Entre les uns et les autres il faut choisir et j'ai choisi : j'ai donné la palme à Shakspeare. J'aurai même cette confiance, cette audace de répéter pour lui ce que j'ai dit de Beethoven : dans l'un des plateaux de la ba-

lance, on peut placer tous les poètes, dans l'autre Shakspeare, et elle penchera de son côté. » Je le crains : sur ce point, M. de Chambrun trouvera plus d'un contradicteur qui lui dira que le génie ne se pèse pas.

D'ailleurs, c'est en termes délicieux, avec une grâce presque attique, que M. de Chambrun raille sa manie de donner des numéros d'ordre à Sophocle ou à Corneille, à Beethoven ou à Mozart. « Je conclus et je reviens à mes nombres, à mes chiffres, dit-il quelque part. Je sais que sur les hauteurs du Parnasse, ils font sourire le chœur, le cortège des Muses et qu'elles me montrent au doigt avec quelque dédain et des chuchotements, lorsque de loin elles me voient passer chargé de mes tablettes qui leur paraissent lourdes, de mes savantes combinaisons; et cependant je ne céderai pas. En 1882, mon ordre de priorité et ma numération étaient : Beethoven, Mozart, Haydn, Gluck, Bach, Haendel; elle est en i885 : Beethoven, Bach, Gluck, Mozart, Haydn, Haendel. ».

Nous venons de « chuchoter » un peu, nous

aussi ; mais cela ne nous empêclie pas d'applaudir de tout cœur tant d'admirables pages, des jugements si fermes et si hauts, d'une véritable éloquence, sur les poètes anciens et modernes ; qu'on nous permette, si nous ne pouvons entrer dans les détails, de signaler au moins la belle étude sur Shakspeare, et les chapitres consacrés à Corneille, à Molière et à Musset.

Pour donner une idée de cette critique éloquente et émue, qui ressemble si peu à la critique revêche et bilieuse de certaines gens, je ne citerai qu'un court passage sur notre grand Corneille. C'est de la critique d'art, large, élevée, animée d'un souffle puissant, comme on voudrait bien avoir la chance d'en rencontrer plus souvent. «. Il y avait quelque quarante années, je pense, écrit M. de Chambrun, que je n'avais vu jouer Polyeucte^ et je me rappelais toutes les situations, les caractères, les stances et leur lyrisme, Tentretien, le dialogue épique des deux époux, le sublime « je crois » ; je finissais de mémoire presque tous les vers à peine commencés, et cepen-

dant, il y avait une chose dont je ne me souvenais plus. C'est que nulle part, ni dans les livres des philosophes, ni dans les prédications des évêques, ni même dans les Actes des Apôtres et les Épîtres, le Dieu que j'adore n'avait été célébré, invoqué, prié, avec un plus magnifique langage, des accents plus pénétrés, plus tendres, plus ardents ; une foi plus absolue, qui s'impose et commande. »

M. de Chambrun est bien sévère pour Musset, en particulier pour son théâtre « énervant et énervé » ; mais avec quelle sympathie, quel sentiment de pitié profonde il nous parle de ce triste et malheureux « enfant du siècle »! — « Cette figure pâle de Musset, nous dit admirablement M. de Chambrun, s'est promenée dans nos cités et dans nos campagnes, y conduisant toutes nos mélancolies, nos tristesses, nos sanglots. »

Cette tristesse de Musset, tristesse si communicative, contagieuse jusqu'à la désespérance, comme elle est fortement rendue, avec une effrayante réalité, dans cette belle comparaison : « Il y a des forêts où dans chaque

arbre le bûcheron fait une entaille, afin d'en recueillir la sève. Ces grands, ces beaux arbres s'épanchent alors ; ils donnent leur substance, leur vie, et en leur sommet, toutes les branches jaunissent et s'alfaissent. Il y a dans « As you like it » un bien triste et touchant récit de Jacques le Solitaire : c'est un cerf qui, transpercé d'une flèche, étanche sa soif ardente, apaise et calme sa douleur au courant d'une eau vive, et dans ses ondes, il laisse couler ses larmes : bientôt il va mourir. Un poète, en notre temps, lui aussi pâle, blessé, a laissé se répandre pour nous ses douleurs et ses joies, son âme tout entière, et il est le poète de ce siècle. »

Nous ne saurions terminer sans remercier l'éloquent auteur qui, dans ces Études politiques et littéraires^ nous a exposé avec tant de savoir et de goût, Tensemble des idées de M. de Chambrun sur l'universalité des connaissances humaines : philosophie, histoire, peinture, musique, poésie, etc.

L'entreprise était considérable, et, pour être menée à bonne fin, exigeait, avec un esprit à

— iSg —

peu près universel, un remarquable talent d'exposition et de grandes qualités d'écrivain. On a pu juger, par tout ce que nous avons dit, de l'habileté avec laquelle l'auteur des Etudes politiques et littéraires a mis en œuvre et ordonné les nombreux matériaux qu'il a eus à sa disposition. A notre avis, il eût été difficile de trouver un meilleur interprète de la pensée du maître. Les peintres, dit-on, ne peuvent faire de beaux portraits qu'à la condition d'avoir de beaux modèles. Si cela est vrai, M. de Chambrun peut être fier, à bon droit, de celui qu'il a fourni à l'auteur de la Comtesse Jeanne.

Page 1