PARIS-MADRID
Il n'est pas de grand esprit, qui, en jetant des regards autour de lui — dans les civilisations éteintes, parmi les présentes et jusque vers les futures présumées — n'ait connu l'impérieuse nécessité d'une enquête philosophique en vue de découvrir les principes générateurs de tout ce qui est et devient. Toute la vie de M. de Chambrun s'est orientée vers ce pôle peut-être inconnu. A lire ses œuvres, on pressent quelle angoisse torturait ce cœur de poète et ce cerveau de philosophe tant que ne fut point atteint le terme relatif
de ses efforts, tant qu'une conviction sérieuse ne le récompensa pas de la longueur des études; mais aussi quelle joie le jour où il a touché le fond de sa pensée, où il a aperçu le mirage de la vérité éternelle !
Ce sont les paysages lumineux de l'Hellade qui ont donné à M. de Chambrun la révélation de l'âme de l'humanité. Il a compris, en sentant son cœur bondir d'enthousiasme au spectacle de cette nature privilégiée où palpitèrent les chefs-d'œuvre, que le Moi seul existait vraiment, c'est-à-dire l'âme humaine, et que le monde extérieur empruntait d'elle peut-être l'existence, en tous cas sa grâce ou sa tristesse, son éclat ou sa torpeur — ce qui le décore, enfin. Avec Kant, M. de Chambrun ne veut voir dans le monde que la conscience et l'essor vers le bien : « Laissez, dit-il, rOcéan se briser perpétuellement sur ses grèves; laissez au ciel sa tempête, à la forêt ses frémissements. Que m'importent, dans les hautes herbes, les appels du jeune taureau blanc, ou, le soir à l'étable, ceux de l'agneau vers le troupeau qui se rapproche et lui ra-
mène sa mère ? Que m'importe, pendam les nuits d'été, le murmure répété, prolongé, de l'oiseau auprès du nid où repose sa compagne? La création en son sein puissant et fécond n'a point d'âme cependant; seule l'humanité en est le tabernacle et le dépositaire. C'est l'âme que je recherche en toutes choses, dans la civilisation, dans les lois, dans les littératures, dans l'histoire et surtout dans l'art qui en renferme les dernières étincelles, qui en garde les plus intimes et les plus ineffables secrets. »
Toute la doctrine de M. de Chambrun est dans ces lignes extraites de : le Philosophe et la Muse. C'est un psychologue, et un psychologue de la dernière heure ; avec les vieux et les modernes panthéistes, il ne s'écrie pas ces vers fameux de Lamartine :
Objets inanimés, ave:^-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et nous force d'aimer?
Non, il a répudié les sensibleries de Jean- Jacques et les rêveries imprécises des poètes romantiques qui perçurent sous la matière,
— qui n'est qu'apparences et phénomènes, — la substance d'un Dieu ; il a secoué cette discipline sentimentale et s'est conformé à la seule notion véridique parmi le mensonge des métaphysiques, — la réalité du Moi. J'existe, dit Descartes. Toutes les spéculations s'identifient sur ce jugement; les grands philosophes du xix^ siècle eux-mêmes, Kant et Hegel, ont repris l'assertion du Discours sur la méthode, pour en faire le principe révélateur des autres principes et comme la seule étoile conductrice dans les ténèbres des vieilles erreurs entassées.
Or, qu'est-ce qui fait que l'âme humaine existe, seule, tandis que la matière n'est qu'une succession de phénomènes à laquelle elle prête leur réalité fugitive? C'est la conscience. Le Moi a conscience de lui-même; donc il est. Et quelle raison d'être a-t-il, dans quel but se sent-il une vie et une force? L'effort vers le bien légitime; c'est ce qui lui donne la couronne et le sceptre et le souverain pouvoir dans la création, car il marche vers Dieu.
Dès lors, l'âme humaine devient pour le
penseur la seule étude intéressante; c'est comme un soleil qui prête à tout ce qui l'entoure son rayonnement et sa chaleur; et le Non-Moi ne vaut la peine d'être étudié qu'à cause des reflets qu'il a subis du Moi. Aussi M. de Chambrun a-t-il été hanté par la Psyché immortelle, dont les perpétuelles métamorphoses ont l'attrait de l'insaisissable et du précaire, comme si des draperies légères, aux plis instables et gracieux, et qui s'envoleraient, une à une, à la brise des âges, recouvraient le marbre impassible et inattaquable d'une antique Vénus. Oui, c'est cela toute la science, atteindre l'absolu à travers les voiles de relativité et d'évolution derrière lesquels il se cache pour nos yeux mortels, jusqu'au jour où le Moi, libéré du phénomène, aura la vision intacte, hors du temps et de l'espace, du Bien et du Beau dans leur immuable éclat.
Et M. de Chambrun a cherché l'âme de l'humanité partout où elle se manifeste avec le plus de perfection et de grandeur, dans les civilisations illustres et radieuses, au siècle de Périclès, sous Auguste, au siècle de Léon X
et des Médicis, et en France sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV. — Mais le cœur du patriote éclate ; dans cette Europe qui lui apparaît comme le berceau de l'humanité, c'est la France qui lui semble le cœur du monde, celle en qui palpitent toutes les autres vies. Et le chrétien s'affirme aussi, car la religion devient à ses yeux comme une réalisation sur la terre de ce qui doit s'achever dans le ciel : — Tunion de Fhomme et de Dieu.
La psychologie de l'histoire, — voilà ce qui tente M. de Chambrun lorsqu'il considère la série des événements jusqu'à nos jours, et il préfère à toutes les autres époques psychiques, non pas celles des conquérants comme Napoléon, mais celles des bienfaiteurs de l'humanité comme Louvois et Colbert. Mais il est injuste pour la Révolution française et pour toutes les révolutions en général, dont il n'aperçoit que les côtés de destruction sans vouloir reconnaître les germes de vies nouvelles qu'elles sèment dans les peuples.
Naturellement, notre époque misérable appelle toutes ses pitiés en même temps' que
toutes ses colères, sans que l'espérance lui paraisse définitivement morte : le philosophe ne croit qu'à une crise, car il a la religion inébranlable du progrès.
L'âme de l'humanité se révèle dans l'histoire, mais chacun de ses aspects se présente d'une manière plus vivante dans chacun des écrivains qui la racontent; étudier l'histoire ne suffit pas, il faut aussi étudier les historiens. M. de Chambrun en prend trois. Ce sont trois maîtres contemporains : Guizot, de Tocqueville et Thiers, à qui il donne comme ancêtres Bossuet, Montesquieu, Machiavel; et, au nom de l'idéal, c'est à Guizot qu'il décerne le prix.
L'histoire qui raconte le Moi aux prises avec le Non-Moi, — l'homme dans la tempête des événements, — ne saurait donner qu'une notion brutale de l'âme humaine; c'est dans les arts que paraîtront les purs et lumineux contours de Psyché.
D'abord, l'architecture, mais elle est peu intéressante et ses symboles sont trop matériels. L'âme se précise dans la sculpture, elle
se précise par la délimitation exacte de sa prison charnelle. Le geste Texprime. Grâce au rapport des couleurs, à la disposition des lignes, — et puisque la lumière, ce grand agent de vie, intervient, — la peinture trahit davantage encore le Moi intérieur. Mais la musique est la grande révélatrice, non pas la musique descriptive ou scientifique, où l'âme n'a rien à faire, comme dans la physique, la chimie, la géométrie ou l'algèbre — la musique imitative n'est qu'un vain jeu — c'est de la musique instrumentale que doit surgir l'humanité. Les maîtres de M. de Chambrun sont en cet art Beethoven le premier en ligne, puis Bach, Gluck, Mozart, Haydn et Haendel, Avec Rossini finit la grandeur, avec Meyerbeer commence la décadence. Pourtant rien n'est irrémédiable. La musique,c'est la femme, c'est l'amour. Et l'amour ne peut mourir.
« Un pas encore vers les sommets, dit quelque part M. de Chambrun, une aspiration vers l'idéal et l'au-delà et ce ne sera plus la musique, mais la poésie et l'éloquence, toute la parole et toute la pensée de la civilisation. »
Shakspeare d'abord, le grand humain, celui qui s'est identifié avec toutes les douleurs, avec toutes les joies, qui a dépouillé son être, sa nature, pour n'être plus qu'une grande lyre que font vibrer tous les cris de l'humanité. Musset a créé des types de femmes, Camille la mystique, Jacqueline la corruptrice et Marianne l'une et l'autre à la fois; et son Rolla est le type du dégoût universel de notre siècle. — « Vive notre vieil ami Corneille » ! C'est une âme forte et pure qui s'exclame en de robustes vers. Et elle est douce encore cette âme. « On y trouve je ne sais quelle grâce et quel charme, comme d'une jeune fille, comme d'un enfant. » — Corneille appelle Homère, qui a, comme Shakspeare, « le rire et les larmes ». C'est <( la première voix qu'ait fait entendre l'humanité en dehors du peuple élu et de la divine inspiration de la Bible ». Aristophane, Cervantes, Molière donnent de l'élévation et de la splendeur aux bas-fonds et aux marécages de l'âme. Ce ne sont pas les moins glorieux, car leur tâche est plus difficile.
Un grand amour de vérité et de connaissance de soi-même dévore le noble esprit de M. de Chambrun. — Le livre de M"" Clarisse Bader, en rassemblant les documents épars dans l'œuvre du psychologue, nous donne la iîdèle peinture d'un sage antique qui serait purifié par la morale chrétienne. Mais l'erreur de ce grand penseur est de voir dans le catholicisme la forme définitive du progrès des peuples, faisant ainsi litière de la grande philosophie éclectique du xix* siècle.