LA REVUE BLEUE
Il y avait une fois un gentilhomme-député qui s'appelait le comte de Chambrun et qui excerçait une sorte de royauté patriarcale dans le département de la Lozère. Il avait donné sa photographie à ses électeurs . On l'y voyait inaugurant un pont, posant la première pierre d'une école, couronnant une rosière, distribuant des prix, faisant une entrée solennelle dans sa bonne ville de Mende,ou simplement donnant le bras à sa femme, ce qui indiquait d'excellentes mœursprivées. Ces divers petits tableaux avaient été rassemblés dans un album qu'appréciaient fort les amis de la vieille gaîté française, alors moins clairsemés qu'aujourd'hui.
Depuis quelques années, j'avais entendu, ou
lu, dans certains journaux, quelque chose qui tendait à me faire croire que le roi de Mende s'était métamorphosé en penseur et qu'il était accouché d'une philosophie de l'histoire.
Le livre que j'ai sous les yeux : le Comte de Chambrun^ ses études politiques et littéraires^ me fixe sur ce point. C'est bien ce que je pensais. Le cas n'est pas rare et n'est pas des plus graves. Il s'attaque souvent aux gens du monde, auxquels une grande fortune permet de réfléchir, de voyager, de vivre au milieu des belles choses. Il arrive à quelques-uns (ce sont les meilleurs!) de se dire à peu près ceci : c( Pourquoi n'écrirais-je pas aussi bien que ces pauvres diables qui font des livres pour de l'argent? Papa et maman m'ont toujours dit qu'ils ne nous valaient pas. J'ai beaucoup causé : je dois savoir penser. J'ai beaucoup lu : je dois savoir écrire. »
J'ai entr'ouvert le volume et je le referme discrètement. Je ne me prête point aux apothéoses pour rire, et, d'autre part, je n'aime pas à dire des choses dures à de braves gens qui, après tout, n'ont pas fait grand mal.
WEIMARISCHE ZEITUNG