‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 24 sur 43 · UN IDEOLOGUE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

UN IDEOLOGUE FRANÇAIS

Le naturel de Gœthe ne Ta jamais excité à réagir en ennemi contre les attaques et les critiques de ses ennemis. Il parvenait sans effort à se mettre en imagination à la place de son adversaire, à comprendre son point de vue, et souvent, de son jugement partial, à tirer bon parti pour lui-même. C'est ainsi que se manifesta son impression sur Napoléon : au grand scandale des patriotes d'alors et à l'étonnement encore de ceux d'aujourd'hui, il ne put reconnaître en lui l'ennemi héréditaire; il ne vit que le grand homme. Il a eu

peu de disciples dans cet ordre d'idées. Avant comme après, on aime à s'irriter contre qui nous irrite, et nous croyons remplir un devoir envers nous-même quand nous répondons avec une certaine retenue aux injures de nos voisins des Gaules, sans chercher pour cela à voir si dans notre ennemi nous ne trouvons pas des traits de parenté avec nous. — Nous sommes amenés à ces pensées par la lecture d'un ouvrage qui nous a été envoyé : le Comte de Chambrun, ses études politiques et littéraires (Paris, Galmann Lévy).

Nous reconnaissons dans l'auteur de cet ouvrage un esprit indépendant. Une grande fortune lui a permis de diriger dès sa jeunesse ses études vers le problème profond de l'existence qui l'attirait déjà dans ses voyages en Grèce et dans les antiques centres de la civilisation antérieure au Christ. Il ne tarda pas à reconnaître qu'en poursuivant dans le cours des temps la marche de l'âme de l'humanité, il arriverait à la solution de ce problème. Disciple de Descartes, il change son axiome : « Je pense, donc je suis » en : « Je veux, donc

je suis. » Ce n'est que quand Thomme se comprend lui-même, qu'il s'élève au point de pouvoir comprendre Dieu ; et de ce point de vue il peut arriver à la solution du problème de l'existence sur la terre. Sa méthode consiste à ne pas prendre isolément la religion, la philosophie, l'histoire, la science, l'art, la littérature, mais à se les expliquer et universaliser réciproquement et dans leur ensemble. Peut-être, comme nous le voyons déjà par les œuvres de Victor Hugo, un esprit apparenté avec celui du comte de Chambrun, la langue française est-elle plus propre à trouver une expression pour cette compréhension générale. En tout cas cette expression est l'apanage des rares philosophes et idéologues auxquels le sort a permis de ne pas se borner à mettre par écrit leurs pensées dans la solitude de leur cabinet de travail, mais de les rendre sensibles, symboliquement, à euxmêmes et aux autres, dans les conditions les plus favorables de la nature et de l'art. Un temple de marbre, dans sa villa de la Riviera, est consacré à la Sibylle, à la personnification

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du mystère, à celle que Michel-Ange a représentée dans la chapelle Sixtine, planant au-dessus de son Jugement dernier. Douze colonnes de marbre, qui supportent le toit du temple, servent au comte de Chambrun de désignation aux différents modes de l'esprit dans l'humanité à travers les âges. Il nomme la première Judée comme pierre angulaire de l'humanité, et il la personnifie par le nom de David. Viennent ensuite la Grèce avec Homère, Rome avec Virgile, l'Italie avec Dante et Raphaël, l'Espagne avec Cervantes, la France avec Descartes , l'Angleterre avec Shakspeare. Il accorde deux colonnes à l'Allemagne, non sans s'attirer des objections de quelques-uns de ses compatriotes; il en attribue une au Nord, l'autre au Sud; et il les appelle Gœthe et Beethoven. Les deux dernières colonnes désignent pour lui l'Amérique et le monde slave. Il laisse encore sous silence les noms de leurs génies. Il choisit pour supports spirituels de ces civilisations les noms de Moïse, Périclès, Auguste, Grégoire VII, Léon X, Charles V, Louis XIV,

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Guillaume III, Frédéric II, Washington, Pierre le Grand. D'après lui, les œuvres de ces civilisations se distribuent ainsi : la Bible, pour la Judée; V Iliade, l'Architecture et la Sculpture pour la Grèce; le Droit, la Cité, la Famille pour Rome. Pour le Moyen Age, la Papauté, le Système féodal, la Divina Cornmédia, l'Architecture; pour l'Espagne, le roman et le Nouveau Monde ; pour la France, le Roi, le Tiers Etat, la Déclaration des droits de l'homme, le Suffrage universel, la Philosophie, le Théâtre; pour l'Angleterre, la grande Charte, le Parlement, la science, l'économie politique, les colonies, le théâtre; pour l'Autriche, TEmpereur, la noblesse, la musique; pour la Prusse, l'Etat, la Réforme, la critique ; pour l'Amérique, la République, la démocratie ; pour la Russie, la conquête, la civilisation de l'Asie, et « ce qui repose au fond de l'âme de tout Slave ». Cette dernière phrase est peut-être plus compréhensible pour un Français que pour nous. Comme on voit, les mailles de ce réseau, construit d'une manière extraordinairement bizarre et rappelant

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beaucoup Victor Hugo par la disposition des mots, sont assez larges pour laisser passer sans obstacle ou plutôt sans contradiction les faits allégués. En France même, cependant, et par la voix d'Emile Ollivier, nous relèverons l'objection :

« Deux colonnes pour l'Allemagne, et une seule pour la France ! Ne retenir de la France que Descartes et Louis XIV; une apothéose pour Frédéric et rien pour le plus grand des hommes, Napoléon. Je n'y souscris pas. Frédéric ne représente ni l'État, — c'est Louis XIV qui le représente, — ni la Réforme, c'est Luther ; ni la Critique, c'est Voltaire. Il représente l'art militaire et la conquête. Comme vos douze colonnes me sembleraient plus augustes, si elles représentaient douze époques de la civilisation française, tout bien pesé la première depuis que la terre tourne autour du soleil. Le vrai culte de l'humanité, c'est le culte de la France, car c'est elle qui est l'expression la plus haute de l'humanité. » — Cette vive attaque de M. Emile Ollivier doit être suivie de la réponse de M. de Chambrun;

la voici : « Une seule colonne pour la France, me dites-vous; mais il n'y en a non plus qu'une pour les dix-huit siècles de la Judée qui ont été le solide fondement sur lequel a été bâtie ensuite toute la civilisation. Il n'y en a qu'une pour le moyen âge, pour ce creuset ardent, puissant, inouï, où ont été tellement mêlés, consumés et fondus ensemble tous les éléments, tous les principes qui avaient précédé, qu' il en est résulté ensuite cette grandeu r , cette force, cette variété indéfinie qui est devenue le caractère propre, la marque définitive de l'histoire. Ce n'est pas moi, apparemment, c'est la planète Terre elle-même, c'est sa géographie qui, dans ce vaste continent germanique, ont créé deux centres de formation, l'un au sud, l'autre au nord; l'un accessoire. Vienne; l'autre principal, Berlin. »

Après avoir parcouru avec le penseur sa colonnade symbolique, nous le suivrons dans son artistique séjour. Il habite une des demeures aristocratiques de Paris, construite au siècle dernier. L'hôtel de la princesse Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, entouré

par une espèce de parc, touchant au boulevard des Invalides, après avoir été habité par les religieuses du Sacré-Cœur, devenu la propriété du comte de Chambrun, a subi les transformations qu'on pouvait attendre d'un esprit ayant le sentiment le plus élevé de l'art, avec les moyens d'y donner satisfaction. Le visiteur y est, à son entrée, accueilli par trois statues, la Foi, l'Espérance, la Charité, symboles de la plus haute floraison de l'âme de l'humanité. Si dans ces chefs-d'œuvre l'amour dans son incessante activité est devenu la charité, et la foi, le dépositaire de la révélation, tenant dans ses mains les tables de la loi, il a été réservé au génie allemand, tel qu'il s'est révélé à M. de Chambrun dans la cathédrale de Cologne, de lui montrer l'espérance, non pas dans l'esprit de l'art grec, mais dans le sentiment profond de l'idée chrétienne. — « Notre statue aurait donc en ses mains des feuillages et des fleurs, mais elle s'occuperait, dans une œuvre toujours renaissante et jamais terminée, à les préparer et à les tresser, car ses conceptions sans cesse se commencent et

ne s'achèvent jamais; car, continue l'auteur, ce que j'ai toujours recherché en définitive, ce ne sont pas seulement les palmes célestes et les couronnes mystiques, mais le développement, l'ascension, le devenir, par opposition à l'être. »

Comme les considérations artistiques de M. de Chambrun se partagent entre les nations et les époques, il est à remarquer qu'il donne le premier rang à Bach dans la musique et à Shakspeare dans le drame. Dans la chapelle de l'hôtel de Condé, une imitation de la Sainte-Chapelle, ce bijou de l'art gothique, il a entendu à l'orgue les harmonies de la Passion de saint Mathieu et de saint Jean ; il y a retrouvé des motifs de la musique primitive, les symphonies avec lesquelles Abraham menait ses bestiaux au pâturage, et qui accompagnaient les martyrs à la mort. Dans Beethoven comme dans Bach il trouve ce qui ravit l'âme à l'Éternité, ce qui la rapproche de la Divinité. Après eux viennent Mozart, Haydn et Gluck, Il trouve là une occasion de faire une excursion dans le domaine de la

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musique scientifique, où le calcul remplace l'imagination. «. Je me rappelle Wagner et ses adeptes ; je me rappelle la mécanique hurlante et grinçante, insupportable, de Bayreuth. »

Après avoir approfondi pendant des années les ouvrages de Shakspeare, il sent le besoin impérieux de ne point accorder la palme à Corneille, quelque élevé que soit le rang où il le place, mais au poète étranger. De même, Molière, malgré sa verdeur, lui semble inférieur à Cervantes, dont il se sent l'ami. Mais pour Gœthe, M. de Chambrun reste Français, il le nomme un agité, un composite, quoique pour lui ce soit le dernier des grands poètes. M. de Chambrun, qui ressemble au Faust de Gœthe, en ce sens qu'il est devenu aveugle vers le soir de sa vie, sans que l'activité de son esprit en ait été restreinte ou paralysée, nous apparaît comme un philosophe et un idéologue, et il serait fort à désirer pour la France qu'il fît école dans l'une de ces directions. Cette caractéristique d'individualité qui lui fit un jour, dans une séance de la Chambre, répondre à l'un de ses collègues qui lui racon-

tait une plate facétie : « Je regarde la lumière, » exclut toute perception de la vie actuelle et toute influence sur elle. On lui abandonne les hauteurs où il plane, mais ses contemporains n'en profitent point dans la vallée. Malgré cela, nous, les voisins allemands, nous devons voir avec plaisir qu'en dépit des barrières élevées par l'esprit national et qui se font sentir aujourd'hui partout, il se tend des fils qui sont peutêtre destinés à envelopper la terre avec le temps dans un réseau de paix durable. Pour nous, à Weimar, nous sommes satisfaits de porter un jugement impartial sur un homme qui a frappé Gœthe d'un jugement injuste.

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