‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 25 sur 43 · LA BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LA BOURGOGNE

3l AOUT-I^"^ SEPTEMBRE l88q

Le comte de Chambrun n'est pas absolument étranger à notre département. « Je venais, dit-il, d'être nommé sous-préfet de Toulon ; en allant prendre possession de mon poste, je m'arrêtai à Auxerre chez le baron Haussmann, alors préfet ; c'est lui qui m'adonne ma première leçon d'administration. » De plus, le comte de Chambrun venait chaque année, à Savigny, oublier à la campagne les agitations de la vie politique.

Sous-préfet et préfet pendant la première moitié de l'Empire, député pendant la seconde; puis député à l'Assemblée nationale, enfin sénateur, le comte de Chambrun a écrit, au cours de cette longue carrière, des frag-

ments considérables, les uns publiés et les autres inédits, sur la philosophie de la politique, de Thistoire, des arts, de la littérature. Une plume amie s'est chargée d'en faire la synthèse, et d'élever un palais avec les marbres taillés et sculptés par le philosophe. Guidé par elle, le lecteur chemine d'un pied sûr, saisi par la grandeur des pensées et l'importance des problèmes,en même temps satisfait de l'auteur qui sait éclairer les points obscurs, jeter un pont entre les pensées, adoucir les rampes trop raides, revêtir les abstractions des grâces de la littérature.

Le premier chapitre nous livre la pensée maîtresse du philosophe. Le point central et dominant de ses méditations, c'est « l'âme de l'humanité ». Qu'entend-il par là?

C'est que dans les peuples qui composent l'humanité civilisée existent certains principes communs à tous, immanents, indestructibles, qui infusent la vie à chacun de ces peuples et constituent chez lui le génie de la civilisation. Sortis de l'âme humaine, ces principes civilisateurs se manifestent par les lois, par les

institutions, par les doctrines, par les arts; et ces manifestations varient avec chaque nationalité.

Mais ces principes exercent, dans le cours du temps, leur influence sur l'âme individuelle ; celle-ci, fécondée par les semences que la civilisation a répandues en elle, réagit et se manifeste à son tour par les œuvres qu'elle produit dans toutes les branches de la civilisation. D'un autre côté, les peuples morts se survivent par les œuvres de leur génie qui servent à l'éducation et à la civilisation des peuples nouveaux, et chaque peuple exerce une influence plus ou moins considérable sur les peuples voisins. Le philosophe établit cette loi : « Il n'y a ainsi qu'une seule et même vie, une seule et même âme dans l'univers... La civilisation agit sur l'âme, Timpressionne, la modifie; modifiée, l'âme rend, exprime un suc différent, une civilisation différente. »

En passant des peuples civilisés de l'antiquité aux peuples civilisés du monde moderne, le philosophe rencontre un événement qui semble creuser un abîme entre les premiers

et les seconds : c'est le christianisme. « Entre le christianisme et la civilisation quels sont les liens? Il est certain qu'il y a de premières relations extérieures et visibles... il est certain que la législation, les institutions, les enseignements, les préceptes, la morale de TÉglise ont exercé sur le cours de l'histoire et sur le sort des peuples une considérable, une décisive influence. Mais ce n'est là que le premier regard des choses; il faut apercevoir les attaches intérieures et permanentes du christianisme et de la civilisation. L'œuvre divine a été le rétablissement de l'union entre l'âme créée et le Dieu créateur. Reliée à Torigine absolue, éternelle, infinie de toute vérité, de toute pureté, de toute sainteté, l'âme a été renouvelée, rachetée, réparée. Alors, du fond d'elle-même, de sa propre substance, elle a fait sortir la lumière, la vérité, le bien dans tous les ordres, dans toutes les œuvres et dans toutes les missions de la destinée humaine. Toutes choses sur la terre ont été changées et instaurées après ravoir été dans les cieux; puis, elles se sont développées d'après les caractères et les dons

de chacun des peuples de TEurope, et c'est ainsi que d'âge en âge s'est établie dans le monde la civilisation moderne. Nous apercevons par quelle œuvre intime et profonde, par quel renouvellement des âmes, par quelle régénération elle est venue du christianisme. Il y a là une cause et un effet, un principe et une conséquence, principe souverain, cause toute-puissante, quoique médiats et indirects, l'intermédiaire n'étant autre que la Rédemption elle-même intérieure, spirituelle, unique.»

Profondément pensé, et admirablement dit !

Mais comment le comte de Chambrun con-

coit-il la civilisation? D'abord elle est « la >

continuité »... (c La civilisation d'aujourd'hui vient de celle d'hier, laquelle venait de celle d'avant-hier. La série est et ne peut pas ne pas être arithmétiquement successive. » Puis elle est une ascension : « En la civilisation, en l'humanité est une série ascendante à l'infini de lumière, de justice, de vertu. » Et il écrit à un ami : « Un peu plus haut, un peu plus haut ; toujours vers la lumière et Dieu. » Le comte de Chambrun conçoit donc la

civilisation comme un progrès sans solution de continuité, à travers toutes les formes variables que le progrès peut revêtir. Car le génie de la civilisation « est un artisan infatigable qui, façonnant, renouvelant et brisant ses formes variées et successives, travaille sans cesse à leurs développements, à leurs progrès, à leur perfection ».

Tel est le philosophe : il fait de la philosophie, de la psychologie, non pas individuelle, mais sociale; il médite sur les principes et les lois qui président à la vie des peuples, et pour les saisir il pénètre dans l'organisme de l'humanité.

Ce qui nous attache au penseur, c'est qu'il nous fait penser; le livre s'abaisse dans les mains du lecteur pendant que Tesprit s'envole sur les cimes à la suite de son guide. Pensons donc.

Le comte de Chambrun a posé comme principe la permanence et l'immanence des mêmes idées civilisatrices chez les différents peuples et aux différentes époques de l'humanité civilisée; il a reconnu d'ailleurs les atta-

ches intimes du christianisme et de notre civilisation. Mais le christianisme a-t-il repoussé ou détruit les principes générateurs de la civilisation antique? Non, sans doute, puisque le comte de Chambrun admet l'unité et la continuité de la civilisation. Alors, qu'est-ce que le christianisme a fait de ces principes naturels de civilisation ? Nous répondrions par cette parole de Jésus-Christ aux Juifs : (( Je ne suis pas venu défaire la loi , mais la parfaire. » Le christianisme a succédé à la civilisation antique en s'appropriantlesgermes de bien qu'elle contenait, en les purifiant, en les sanctifiant, en les perfectionnant. Ainsi se concilieraient l'unité et la continuité des principes naturels de la civilisation antique avec le caractère surnaturel du christianisme père de notre civilisation.

Autre pensée. La civilisation est pour le comte de Chambrun un progrès continu à travers des formes variables; il nous peint le génie de la civilisation « artisan infatigable, qui, façonnant, renouvelant et brisant ses formes variées et successives, travaille sans

cesse à leurs développements, à leur progrès, à leur perfection. » Hasardons quelques observations. Les conditions de la vie varient avec chacun des peuples et constituent les besoins de ce peuple; de plus, chaque peuple se forme une idée particulière et originale des institutions qui satisferont à ses besoins. Serat-il toujours facile de dire que telle institution d'un peuple est un progrès sur l'institution correspondante d'un autre? En second lieu, pour le même peuple, les conditions de la vie et par suite les besoins varient à chaque époque ; de plus, chaque génération se forme une idée particulière des institutions qui répondront à ses besoins ; de là la nécessité, bien reconnue par le philosophe, de l'évolution extérieure et de la succession des formes sociales. Mais peut-on toujours dire que telle institution est un progrès absolu sur l'institution correspondante d'une époque antérieure? Ce que l'on constate, c'est le changement nécessaire des formes sociales, des institutions; puis, comme chaque changement répond à un besoin nouveau ou à une conception diffé-

rente, nous verrions là, souvent, un progrès simplement relatif et contingent.

Dernière pensée. Nous voyons la société haleter après le bonheur, et Tindividu le rechercher âprement dans les richesses, dans les honneurs, dans les jouissances; le peuple juge un gouvernement par la somme de bonheur qu'il lui procure et qu'il lui promet; tout révolutionnaire se donne comme un ouvrier du bonheur universel ; au fond, la grande préoccupation de Thumanité n'est pas tant la civilisation que le bonheur. Quelle relation existe-t-il entre les deux ? Sont-ils identiques? Ou seulement jumeaux? Ou bien absolument indépendants Tun de Tautre ? Pour nous, nous ferions du bonheur un élément de la civilisation. Le christianisme, qui est le générateur de notre civilisation, assure notre bonheur : bonheur relatif ici-bas, absolu dans l'autre monde. Le christianisme s'accommode de touteslesformes sociales, pourvu qu'on lelaisse les vivifier de son souffle divin. Le christianisme s'accommode de tous les progrès, sauf du progrès du mal ; et si le progrès est « une

série ascendante à l'infini de lumière, de justice, de vertu », si le progrès consiste à monter « toujours vers la lumière et Dieu », le christianisme et le vrai progrès nous semblent bien près de se confondre; nous admettrions alors un progrès absolu et indéfini vers un terme de perfection absolue, quoique ce terme reste icibas hors de notre portée. Ce qui confirmerait cette manière de voir, c'est que le bonheur est essentiellement la jouissance de la perfection. Mêlé pendant de longues années à la politique active, le comte de Chambrun est compétent pour appliquer ses principes. Il dit en parlant de la France : « Les autres nations du monde ont leurs destinées qu'elles développent et qu'elles suivent avec persévérance et unité; elles ont des gouvernements qui se transforment et se modifient sans doute, parce que toutes choses se transforment et se modifient ici-bas; mais dans ces changements mêmes, il est facile de reconnaître des lois invariables, des principes identiques qui persistent et demeurent. Cette histoire a été la nôtre aussi; elle ne l'est plus depuis 1789... La Ré-

volution française n'est pas finie, elle dévore la substance, la réalité de la France, la réduisant à une puissance de second ordre, ne lui laissant que des idéalités, que son génie. » Le centenaire de 89 ne contredira pas ce jugement ; et puisse la Révolution avoir laissé à notre pays même son génie !

Les derniers chapitres du livre se rapportent, comme les premiers, à la politique, à la philosophie et à l'histoire. Les noms propres s'y pressent; les idées s'incarnent dans les personnages de Thistoire; le réel remplace l'abstrait et multiplie l'intérêt. Comme nous serions monotones à louer tout ce qui nous plaît, nous aimons mieux nous permettre quelques critiques.

Le comte de Chambrun loue plus ou moins l'Esprit des lois, la Déclaration des droits de l'homme, le Suffrage universel, le Concordat. Timidement, nous faisons nos réserves pour TEsprit des lois. Nous les faisons hardiment pour tout le reste.

Sans entrer au fond de la question, la Déclaration a-t-elle appris aux gouvernants et

aux gouvernés à mieux connaître leurs droits, et à les respecter mieux? Le suffrage universel nous offre trop souvent l'occasion de rougir de lui, pour que nous puissions approuver cette institution, du moins telle qu'elle existe, et nous craignons qu'il ne faille la ranger au nombre des « idéalités » que le philosophe nous donne comme un legs de la Révolution. Nous consentons qu'on élève une statue aux signataires du Concordat, pour avoir ressuscité l'Église de France, mais non pas au Concordat lui-même. Le Concordat déroge trop aux lois ordinaires de l'Eglise œcuménique, et il est en train de tuer l'Église de France qu'il a ressuscitée. C'était un remède à prendre ; on en a fait un régime. Le Concordat a fini par apporter à TÉglise de France deux maux étroitement unis : le premier est l'anémie, intime et invisible, provenant de causes peu étudiées; le second, tout extérieur, consiste en ce que les gouvernements successifs de notre pays ont fait du Concordat un filet pour captiver l'Église.

Souscrirons-nous au jugement du comte

de Chambrun sur Napoléon I"? « C'est, dit-il, un météore qui a rapidement traversé le ciel avec de prodigieuses clartés. » Napoléon, conquérant, est un météore; mais il existe un autre Napoléon. Aucun des gouvernements qui se sont succédé de lygo à 1799 n'a su asseoir son autorité; aucun d'eux n'a pu établir, avec la Déclaration des droits de l'homme et les principes de la Révolution, des institutions durables, au jeu pacifique et régulier. Seule, la main qui brandissait l'épée a pu ajuster et monter les rouages de Timmense machine que nous appelons l'Etat et qui marche toujours. Le « météore » s'est évanoui; mais son organisation, ses institutions, ses cadres administratifs,son Code, son Université, son Concordat,tout est resté ; c'est tout cela qui nous régit encore. Nous dirions volontiers : Les Constituants de 1789 ont inventé la France contemporaine ; mais c'est Napoléon I" qui l'a fondée. On ne peut faire de philosophie politique et historique sans étudier beaucoup l'histoire; aussi est-ce la science préférée du comte de Chambrun; les derniers chapitres sont pleins

d'idées saisissantes sur ce sujet, et il serait intéressant d'examiner la méthode originale et difficile du philosophe qui remonte le cours des siècles au lieu de le descendre.

Les chapitres qui composent le milieu du volume traitent des arts et des lettres; fidèle à son principe, le comte de Chambrun recherche là aussi (( l'âme de l'humanité » . Mais, quelque attrait que présentent ces chapitres, et malgré notre bonne envie de chercher querelle au critique, il faut finir. Contentons-nous de dire que, durant la vie du comte de Chambrun, le noble hôtel de Condé, où l'on brûle la Légende des siècles après la lecture de Ruth^ n'ouvrira jamais ses portes à la décadence.

Ce que nous voulions mettre en relief, c'est la trempe d'esprit du philosophe qui allègrement descend aux abîmes et s'élève aux cimes de la pensée; c'est l'intérêt passionnant des problèmes toujours actuels qu'il sait poser et résoudre; c'est la sympathie que lui accorde spontanément le lecteur, devenu penseur à son tour et ravi de se découvrir plus d'esprit qu'il ne s'en croyait.

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