‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 26 sur 43 · KREUZ ZEITUNG · texte numérisé non relu

KREUZ ZEITUNG

22 SEPTEMBRE l88g

La vie bien remplie du comte de Cham brun a abouti à une triste conclusion; ancien député et ancien sénateur, il est aujourd'hui aveugle. Cette cécité cependant n'a pas suffi pour mettre un terme à son activité : il s'est adonné avec ardeur aux études philosophiques. Il a recherché le principe vital dans toutes les émanations de la vie et de la science humaine, et il a cherché à y reconnaître Tâme de l'humanité. La dame auteur de la Comtesse Jeanne s'est donné pour tâche d'exposer avec clarté le système philosophique du comte aveugle, d'après tous ses ouvrages publiés ou inédits.

Ce système repose, au fond, sur cette pen-

sée, que : dans la vie des peuples, le christianisme occupe la place du cœur, qui verse le sang vivifiant dans les artères de la civilisation. Le style de M. de Chambrun est souvent très concis; il est en quelque sorte accablé par la richesse de la pensée, et on ne peut le saisir ni l'étudier aisément, si Ton ne con- L naît pas cette intention , ce système de Tauteur ; système auquel une profonde connaissance de l'antiquité grecque a donné naissance, et que son âme croyante a su construire.

D'après M. de Chambrun, les piliers fondamentaux de la France, sont l'agriculture, l'armée et, au-dessus de toutes deux, le catholicisme. Il faut avouer que M. de Chambrun est un peu trop prodigue et partial dans son enthousiasme pour le catholicisme, qu'il considère comme tout-puissant, — Il pense aussi que, pour les peuples déchus, il n'y a point de résurrection possible. C'est une assertion qui ne peut être qu'inexacte, si on en fait l'application au catholicisme. L'Italie est tombée; la France aussi : mais ces deux pays deviendront à nouveau les athlètes d'une

puissante civilisation, dès que l'une aura rétabli le pouvoir temporel de la Papauté, et que l'autre, la France, aura rendu son influence à l'Église, qui seule donne le bonheur éternel. Une Europe catholique est le rêve caressé par M. de Chambrun; une Europe dont le cœur serait la France, qui depuis si longtemps a toujours, la première, senti battre le pouls de l'Europe! M. de Chambrun croit pouvoir prouver que les époques du plus grand développement de la puissance d'un peuple ont été celles où la raison avait le plus perdu ses droits chez lui ! Quand les peuples sortent de leur assoupissement, il se produit un élan inattendu de civilisation, accompagné d'une décadence politique correspondante. Nous voyons par là que M. de Chambrun se laisse entraîner par la pensée qui animait J .-J. Rousseau lorsqu'il fit le mémoire couronné par l'Académie de Dijon. Mais M. de Chambrun arrive à une conclusion différente de celle du grand fantaisiste révolutionnaire. Une chose amène l'autre. La grandeur politique et la civilisation avancée sont dans le rapport d'une

mère avec safille. Elles changent tour à tour de rôle, et toujours la mère meurt à la naissance de la fille. Il n'y a donc pas destruction dans l'état chrétien, mais simplement évolution... Le philosophe se plonge dans de profondes considérations sur tous les thèmes possibles; mais nous en avons déjà caractérisé en partie la pensée dominante. Dieu est la personnification de tout ce qui est bon et beau, noble et digne d'éloges. L'incarnation du Christ a rendu au monde le bien... La science peut être assurée d'un développement ininterrompu, ainsi que la puissance matérielle, en tant que l'une et l'autre sont animées par le christianisme. Les œuvres de la sculpture, de la peinture, de la poésie, sont traitées philosophiquement, au point de vue éthico-esthétique, et de la manière la plus ingénieuse... On nous donne d'attachants détails sur sa manière d'agir, sur sa méthode historique; s'il est permis de dire que les procédés suivis sont un peu subjectifs, ils ont cependant un caractère tout spécial, qui du reste les rattache à la méthode de Descartes.

Cet ouvrage, par la composition de son plan et par la profondeur de la matière traitée, mérite l'attention de tous. Tout homme y trouvera un vif aiguillon à sa propre, pensée.

Page 1