‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 27 sur 43 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Paul Féval, en commençant le récit si attachant des Étapes d'une conversion, nous parle de « ces écorcheurs de papier, noircissant des pages à la sueur du poignet, ne voyant rien par eux-mêmes, volant, copiant, plagiant, déshonorant la pensée des maîtres pour la resservir démarquée et malpropre à l'innombrable cohue des lecteurs qui ne savent pas lire ».

On est heureux, lorsqu'on connaît la profonde médiocrité des plumitifs de nos jours, de leur voir appliquer ce soufflet par la main d'un maître; on est heureux aussi de trouver des gens qui ont une plume à eux, un style à eux, des pensées à eux; et la rencontre de ces

privilégiés cause à Tâme un contentement qui la console de bien des dégoûts.

Le comte de Chambrun est une de ces natures d'élite; ses œuvres semblent être une protestation continuelle contre les écumeurs de la pensée dont Paul Féval trace le flétrissant croquis. Pour lui, il a vu, il a étudié, il a scruté les choses dont il parle ; et ces études très personnelles lui ont suggéré des idées tout à fait originales, si originales même qu'elles frisent quelquefois le nuage et l'obscur. On se perdrait peut-être assez facilement dans ce dédale d'idées neuves, brillantes, suggestives, si une main délicate ne vous tendait secourablement le fil d'Ariane qui aide à voir clair autour de soi.

Ce fil d'Ariane,c'est le livre queM"^ Clarisse Bader vient d'écrire à la louange du comte de Chambrun. Livre splendide, qui fait penser au beau temps du xvn" siècle, où les esprits puissants fouillaient l'âme de l'homme et écrivaient à ce sujet des chefs-d'œuvre que nos temps de décadence ont peine à comprendre.

Le comte de Chambrun est avantageuse-

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ment connu dans le monde qui s'occupe de la vie intellectuelle. Lapolitique, l'histoire, l'art, la littérature, ont tour à tour occupé ses loisirs et lui ont suggéré des pages splendides et des actions magnifiques.

Né à Saint-Chély-d'Apcher, dans le département de la Lozère, le 19 novembre 1821 , le comte de Chambrun fit partie de l'administration préfectorale sous Napoléon III (i85o- 1854). Puis la Lozère l'envoya comme représentant au Corps législatif en iSSy; il y resta jusqu'à la terrible débâcle de 1870. Renommé le 8 février 1871 , il siégea au centre droit et se signala dans plusieurs polémiques. Il entra au Sénat au mois de janvier 1876; il s'est retiré en 1879. Devenu aveugle, il a été forcé de s'éloigner du maniement actif des affaires, et il a consacré à l'étude, à la méditation, le repos de son honorable vieillesse^

Ce fut en philosophe et en penseur que le comte de Chambrun traversa ces diverses phases de la vie politique. En agissant, il édifiait la théorie de son action. De là naquirent ses (( Fragments politiques », œuvre d'un ta-

lent intense et d'une profondeur de pensée rare. L'auteur y étudie surtout Tâme de l'humanité dans l'œuvre de la civilisation, l'âme de l'humanité qui ressemble beaucoup à celle de l'homme, qui a, comme celle-là, son enfance, sa jeunesse, son âge mûr et aussi, hélas! sa décrépitude. Néanmoins elle paraît immortelle comme l'âme de l'homme, et au moment où elle est la plus vacillante, elle reprend de nouvelles forces et une vie nouvelle, car l'œuvre de la civilisation survit aux guerres et aux révolutions.

L'âme de l'humanité, étudiée par M. de Chambrun, nous apparaît ensuite dans les œuvres de l'intelligence, l'art et la poésie.

Notre auteur, « pestiféré d'idéal », comme dit un puissant écrivain contemporain, a des pages magnifiques dans les lettres qu'il publia sur les statues de la Foi, de l'Espérance et de la Charité. Certes, c'est une âme éminemment noble et grande que celle qui comprend si bien la haute signification des grandes vertus théologales et les étroits rapports qui les unissent.

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La sculpture et l'architecture sont deux sœurs; aussi le comte de Chambrun les tenaitil dans une égale estime. M"' Bader nous entretient assez longtemps du magnifique hôtel de M'" de Condé devenu la propriété de M. de Chambrun. L'artiste aimait cette antique demeure seigneuriale, et voulut lui rendre son cachet d'autrefois que les injures des ans avaient fait disparaître; guidé par un goût exquis, il en a fait une merveille, où la haute société parisienne est heureuse d'accourir.

Il est vrai que les attractions y sont nombreuses et puissantes. Outre la présence enchanteresse du maître, les conversations du plus haut intérêt, de splendides concerts de musique y font souvent trouver les heures trop courtes. Et quand on a lu ce que M. de Chambrun a dit de la musique et des musiciens, quand on sait avec quelle sûreté il définit le beau dans la musique, avec quel tact et quel bonheur il donne le vrai caractère de musiciens tels que Beethoven, Bach, Gluck, Mozart, on ne peut s'empêcher de penser que ces concerts sont menés avec un goût incom-

parable et ordonnés dans la plus heureuse conception.

La poésie tient à côté de la musique et de la sculpture une grande place dans la vie des peuples. Aussi l'étude des poètes a-t-elle vivement préoccupé M. de Chambrun. Shakspeare, Musset, Corneille, Molière, passent tour à tour au crible de sa critique géniale et sont jugés avec la plus grande sûreté de coup d'œil. Que de pages attachantes et finement exprimées ont jailli de l'amour de l'artiste pour ces incomparables modèles !

L'histoire est peut-être encore plus utile aux nations que la poésie. M. de Chambrun le comprend, et dans ses écrits les préoccupations historiques tiennent une large part. Nous voudrions citer ce qu'il dit des institutions et de leurs doctrines. Nos lecteurs y trouveraient d'utiles enseignements.

Enfin, il nous resterait à parler des études purement philosophiques de notre auteur.

Nous n'en dirons qu'un mot : M. de Chambrun est cartésien ; et cela nous obligerait à bien des réserveSj, si nous étudiions de près

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ce qu'il dit du père de la philosophie moderne.

Le livre intéressant de M"' Bader donne un aperçu complet de l'homme d'État , de l'artiste, du poète, de l'historien, du philosophe. Elle a le suprême talent de faire connaître son héros en le laissant souvent parler luimême. Nous jouissons ainsi de beaucoup de morceaux encore inédits et qui n'en ont que plus de saveur.

Elle a bien fait de synthétiser (qu'on nous permette l'expression) l'œuvre de cette nature d'élite. Tout, en effet, dans la vie et les œuvres de M. de Chambrun est synthèse : il plane au-dessus des mille riens de la vie ; il embrasse le monde entier de son puissant regard et il s'élève au-dessus de ses contemporains absorbés dans la myopie de l'analyse.

Ce n'est pas peu dire.

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