‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 29 sur 43 · LES LETTRES · texte numérisé non relu

LES LETTRES

M. R... au comte de Chambrun.

3 juillet 1889.

«... J'ai reçu à la campagne le volume de vos Études politiques et littéraires que vous avez bien voulu m'envoyer. Ce sera une bien bonne lecture de vacances au bord de la mer. Je n'ai pu encore que le feuilleter très rapidement'. Il aura, pour tous ceux qui savent apprécier la position très originale et très personnelle que vous avez su prendre dans le monde philosophique et littéraire, le grand

intérêt de dégager votre pensée intime et de la faire ressortir dans tout son éclat. Cela dédommage de bien des lectures contemporaines qui laissent derrière elles plus d'amertume que de sérénité. Bien que différant avec vous sur plus d'un point important, je crois que nous pourrions nous rencontrer dans les templa serena.

« Permettez-moi de saisir cette occasion de vous remercier bien sincèrement de toutes les marques que vous voulez bien me donner de votre estime. Je voudrais pouvoir y mieux répondre; mais je suis si absorbé par mes travaux, si forcément avare de mes soirées, que je ne trouve jamais le temps de rien... »

M. C... au comte de Chambrun.

6 juillet 1889.

«... J'ai eu la très agréable surprise de trouver la lettre que je vous avais écrite, tout entière reproduite dans le volume que je viens

de recevoir. C'est un honneur dont je suis extrêmement flatté, en même temps que confus. Je vous avoue que je ne pouvais m'y attendre, car vous m'aviez paru juger sévèrement ma controverse. Bien que vous ne me ménagiez pas dans votre réponse, la place que vous me faites me permet de croire que vous m'avez honoré d'une réelle attention.

(( Permettez-moi de me défendre d'un reproche indirect que vous me faites. Je suis entièrement d'accord avec vous pour ne point enlever l'idéal au peuple. C'est pourquoi je vous dis, dans ma lettre même, que je vous écris de telles choses parce que vous êtes un philosophe, un amateur fervent de l'idée pure et de la libre discussion. Vous n'êtes pas le peuple, vous, monsieur le comte, et — je vous l'assure — je serais le dernier à tenir au peuple, au simple et à l'ignorant, le langage de ma lettre précédente.

« Un mot encore. Si vous croyez avec les philosophes que le dogme de la déchéance et de la rédemption n'est qu'un symbole et qu'il faut y voir « l'imperfection des origines et le

progrès infini » et non la conception — déjà platonicienne — d'une vie antérieure meilleure de l'homme et de l'infériorité de la vie terrestre — de la chute de l'idée à la matière

— je vous avoue franchement que je n'y vois plus de christianisme. Le rôle du Christ m'échappe, et je me demande avec effroi ce que saint Augustin et Bossuet penseraient d'une interprétation si humaine — si matérialiste

— du dogme de la Rédemption...

« Croyez-moi, monsieur le comte, je ne suis pas un matérialiste, car, moi aussi, j'affirme « l'Ascension, l'Assomption du genre humain sur la terre et dans les cieux ». Je nie seulement ce principe débilitant du christianisme que l'homme ait commis la moindre faute vis-à-vis de la divinité et qu'il lui doive une réparation. Voilà pour moi le dogme mystique, qui fait de l'homme un enfant révolté que le père condamne au pain sec jusqu'à ce qu'il ait réparé sa faute par le repentir et les larmes. — Quant à l'élancement de l'homme vers le monde idéal, à cette assomption morale dont vous parlez, et qui est bien

dans le christianisme, c'est là ce que j'y trouve et j'y garde : c'est le principe de vie, — Tautre est le principe de mort.

« Sur le terrain où vous vous placez dans votre réponse je ne puis qu'être entièrement d'accord avec vous ; et vous reconnaîtrez qu'au fond nous nous entendons sur la partie essentielle du principe du progrès.Le reste est affaire aux théologiens — et, quant à la religion et à ses formes, je suis le premier à la respecter, à la vouloir intacte pour le peuple et les âmes non habituées aux spéculations philosophiques.

« Enfin, si je m'étais tant appesanti sur le rôle du christianisme, c'est que j'avais à traiter devant vous une partie de l'histoire où le christianisme et son esprit jouent un grand rôle. Je voulais que vous fussiez averti d'avance de ma façon de le juger. Vous verrez, je l'espère, comment, dans l'histoire, je lui assume une influence considérable, une admirable et bienfaisante action — et comment, tout matérialiste que je suis, j'ai la plus sincère admiration pour la grande œuvre de la papauté au moyen âge... »

M. R... au comte de Chamhnin.

6 juillet 1889.

« ... Je vous accuse réception et vous remercie du gracieux envoi de la brochure Comptes rendus de la presse, dont l'introduction nous donne de votre physionomie et de votre caractère philosophique une esquisse nette et bien dessinée. J'ai particulièrement remarqué les pages 16 à 21, 3i à 33. Ce petit morceau en dit plus sur la nature de votre œuvre que tous les extraits de journaux qui lui font cortège. J'ai eu la bonne fortune, en même temps, de trouver plusieurs pages de votre main, et j'admire avec quel entrain vous donnez du matérialiste à de pauvres correspondants qui ne veulent pas croire à l'avenir du christianisme et à la primitive déchéance de l'homme (p. 184), comme si la chute était un dogme exclusivement chrétien, et comme si Pythagore et Platon ne pensaient pas déjà, comme Lamartine, que « l'homme est un dieu tombé ».

(( Je rencontre, page 202, un jugement sur les beautés de la nature auquel je ne puis m'associer : « Les grottes avec leurs stalactites, les éruptions, etc., ne sont point mes beautés, » je crois pour ma part qu'un admirateur de Beethoven et de Shakspeare doit sentir profondément la puissance de la nature aussi bien que ses grâces et ses harmonies. Car si elle est belle comme une tragédie de Racine (baie de Naples),elle est sublime et tragique comme un drame de Shakspeare (tremblement de terre de Lisbonne).

« 2o3 et 204, deux pages exquises sur le goût.

« Enfin, dans un journal, une lettre à la comtesse sur Ambroise Thomas, qui m'a fait un plaisir infini.

« Vous voudrez bien me pardonner, monsieur le comte, le décousu de ces notes et la liberté avec laquelle je m'affranchis des règles de la rhétorique pour vous faire part de mes impressions... »

M. H... ait comte de Chambrun.

6 juillet 1889.

«... Je ne savais trop qui je devais remercier pour l'envoi du beau volume Etudes politiques et littéraires du comte de Chambrun, que j'ai reçu il y a un mois environ; je viens d'apprendre, par le second volume, reçu avant-hier, que c'est M'^^ C... B... qui a tenu la plume, avec autant d'élégance et de distinction que de compétence, pour la rédaction de cette œuvre si attachante et si sérieuse. Comme j'ignore son adresse et que je ne sais d'ailleurs pas si c'est elle qui a eu la bonne pensée de me faire ce double et précieux cadeau, je vous prie de bien vouloir transmettre mes remerciements à qui de droit, ou les agréer pour vous-même le cas échéant.

c( Je ne suis du reste pas trop fâché de ce retard, — que je vous prie de ne mettre sur le compte ni de l'incivilité ni de l'indifférence, — parce qu'il m'a permis, non seulement de parcourir, mais même de lire à tête reposée cet

intéressant volume. Je n'ai guère qualité pour apprécier certaines parties de Touvrage qui traitent plus spécialement d'esthétique ou de philosophie : il me sera permis de dire combien on se sent l'âme fortifiée et élevée par les hautes considérations de ce spiritualisme chrétien, si ferme et si tolérant à la fois. En politique je ne partage pas vos idées, étant un vieux républicain de conviction et de sentiment; mais je me plais à rendre hommage à la droiture, à la sincérité, comme à l'éloquence de vos revendications. Malgré toutes les divergences apparentes, les hommes de bonne volonté finissent toujours par se rencontrer quelque part, — ne fût-ce que dans ces régions idéales où vous aimez à transporter et à envisager l'humanité.

« Quant à la littérature, c'est un peu mon domaine, par goût et par profession, — je ne puis que souscrire à tous vos jugements, ceux surtout sur Shakspeare, Dante, et les autres maîtres du chœur que vous aimez et comprenez en lecteur ou plutôt en disciple aussi fervent qu'éclairé. J'aurais peut-être à faire

une petite réserve pour la littérature allemande, qui est un peu plus ma spécialité ; mais ce serait vraiment dommage de jeter la moindre note discordante au milieu de ce concert d'éloges sincères et désintéressés... »

M. M..... au comte de Chambrutt.

8 juillet 1889.

(( ... J'ai reçu au début de la semaine dernière un livre, précédé et suivi de plusieurs journaux qui en annonçaient la publication. J'avais dû différer de Touvrir, car presque tous mes loisirs sont employés ce mois-ci à la préfecture pour les examens des brevets de l'enseignement primaire. Enfin, j'ai pu, hier dimanche, me reposer à cette lecture et je m'y suis bien diverti. Car elle est vraiment très amusante et je vous remercie de n'avoir pas voulu garder pour vous seul le plaisir de rire aux dépens de la critique.

« Vous avez donné là une preuve (super-

flue pour ceux qui vous connaissent) de crânerie et d'esprit en renvoyant dos à dos, devant le public, des grincheux et des louangeurs qui ne s'étaient certainement pas donné la peine d'une lecture, d'une étude, d'une réflexion sérieuse, et qui , après avoir parcouru quelques pages, vous ont administré des éloges ou des critiques également sans valeur. Si l'on ne pouvait reconstituer votre vie et vos pensées que d'après une douzaine de ces articles inspirés par une sympathie ou une hostilité préconçues, vous arriveriez à la postérité singulièrement travesti, méconnaissable et tout plein de contradictions : aveugle depuis 1871 d'après O reporter, préfet sous la troisième République d'après un autre, essentiellement philosophe pour les uns, uniquement poète pour les autres, loué ou blâmé tour à tour d'être catholique, d'être libéral, d'être antiwagnérien...

c( Enfin cette critique superficielle et de parti pris, qu'inspire aveuglément sa nationalité, ou sa foi, ou ses préjugés, reçoit de vous une leçon originale et qu'il n'est pas à la portée de

tous de lui donner : vous divulguez par tout le monde des banalités, des exagérations, des inexactitudes qui sans votre libéralité malicieuse seraient restées à peu près ignorées. Désormais, on devra y regarder à deux fois avant de parler de vous en bien ou en mal.

« Toutefois, les pages à qui vous avez accordé un honneur immérité, en les faisant si luxueusement publier, ont du moins cet avantage de faire ressortir quelques articles ou lettres dont on appréciera le mérite solide, les appréciations appuyées d'exemples et de raisons.

(( J'en connaissais quelques-uns par les journaux que vous aviez eu l'amabilité de me faire adresser. Je les ai relus avec plaisir et cette forte lettre du docteur S..., qui vous soumet des objections sur la méthode... Mais voici que, comme les autres, je parais particulièrement frappé de ce qui cadre avec mes idées.

« Je m'arrête, car je pourrais écrire des sottises (c'est peut-être déjà fait), et je ne tien-

drais pas à figurer, s'il vous prenait fantaisie de faire imprimer une nouvelle édition augmentée, en compagnie de tel ou tel critique...»

M. C au comte de Chambrun.

14 juillet 1889.

«... Les remercîments que j'ai l'honneur de vous adresser peuvent paraître bien tardifs ; mais les deux volumes que vous avez eu la bonté de me faire envoyer, ne sont pas, surtout le premier, de ceux qui se lisent au galop. La pensée y est si dense, si ramassée sur ellemême, que, pour la pénétrer, il faut une réflexion patiente : du moins, je parle pour moi. Peut-être y a-t-il des lecteurs capables de saisir d'emblée vos rapides intuitions ; mais j'avoue humblement qu'il me faut prendre mon temps et faire des haltes fréquentes. Un lecteur comme moi, à la suite d'un écrivain comme vous, qui « ne s'avance que par vives et impétueuses saillies », c'est un basset à la

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