I. LA SAINTE-CHAPELLE
L'hôtel de la rue de Monsieur est bien connu dans le tout-Paris artistique. M"' Bader dans une Notice et, d'après elle, plusieurs journalistes, en ont largement raconté l'historique, ou décrit les beautés de luxe et d'art. Je leur renvoie, et plus spécialement à l'opuscule de M'^' Bader*, le lecteur désireux de détails, et je me borne à rappeler brièvement quelques dates et quelques noms.
I . L'Hôtel de Condé, vieilles traditions et récents souvenirs , par M"« Clarisse Bader. Paris, 1882.
L'hôtel actuellement occupé par M. le comte de Chambrun a été bâti en 1786 par Brongniart pour la princesse Louise- Adélaïde de Bourbon-Condé, tante du duc d'Enghien fusillé en 1804 dans les fossés de Vincennes, sœur du duc de Bourbon mort mystérieusement en son château de Chantilly, et qui, entre ces deux destinées tragiques, vécut et s'éteignit comme une élégie. L'hôtel de la rue de Monsieur et du boulevard des Invalides passa ensuite — après quelques fluctuations cadastrales probablement, au moins dans la période 1 789-181 5 — au marquis Théodore de Nicolaï, qui y installa plus tard le noviciat récemment fondé des Dames du Sacré- Cœur.
Ne pensez-vous pas que les maisons puissent avoir comme les individus leur âme et leur destinée? Je vous donne l'idée pour ce qu'elle vaut, mais il y a bien des marins pour croire à l'âme de leur navire ; et en province combien de maisons, confortables d'ailleurs et élégantes, restent vides sous l'impression mystérieuse de quelque légende sinistre, de
quelque âme obscure frappée dans la nuit des temps d'une malédiction ignorée? — C'est une âme dévote, et plongée dans les intimes délices d'une sécurité heureuse, qui préside aux destins de la maison où passa la vénérable mère Madeleine- Sophie Barat après la pieuse et chaste et charmante princesse Louise, en religion mère Marie-Joseph de la Miséricorde. Le noviciat du Sacré-Cœur avait à peine émigré, de son faubourg Saint- Germain trop profane encore dans sa champêtre solitude de Conflans (1842), que la maison devint la propriété et le siège du collège arménien des Mékhitaristes (1846). Ces Pères, ayant transformé en salle des fêtes à l'usage de leur internat la rotonde qui avait servi jusque-là de chapelle, sur le boulevard des Invalides, firent construire une chapelle neuve à l'entrée actuelle de la rue de Monsieur, entre le porche et la cour d'honneur. En 1880 enfin, par contrat de vente dûment notarié et enregistré, la maison des Mékhitaristes devint la propriété de M. le comte de Chambrun qui la restaura magnifiquement, Tom-
bragea de verdures et de lierres, la peupla d'œuvres d'art, la tapissa de gravures, Tillumina de cristalleries merveilleuses, limpides et ondoyantes comme des jaillissements d'eau de roche, fit revivre et s'ébattre, dans une plénitude de joie païenne, de légèreté française et de grâces pompadour les Clodions uniques de la cour d'honneur ; et presque en même temps, je crois, conçut dans une vision « d'or et de pourpre » le rêve aérien de la Sainte-Chapelle.
J'ignore comment s'est agrégée peu à peu, ou comment a surgi un jour dans Tesprit de M. de Chambrun cette conception d' « inscrire » dans l'église conventuelle des Mékhitaristes la svelte chapelle de saint Louis , « comme un triangle dans un cercle ». Mais il est aisé de le pressentir. M. de Chambrun jouait à cette époque ce qu'il appelle le « second acte du drame » de sa vie*. En d'au-
I. «Il semble, m'a-t-ondit, que vous avez trois synthèses, cela est trop ! Je vais répondre et d'abord exposer l'histoire de mes trois synthèses.
« De toutes manières, de nature et d'éducation, de profession en quelque sorte, je suis philosophe, métaphysicien;
très termes : délivré de la politique, en ayant brisé (( les chaînes dures et pesantes », ne comptant plus sur elle pour découvrir « le vrai » , n'ayant pas encore compris que la
dans chaque question je recherche la raison d'être, le fond et l'essence, l'absolu.
« Puis, quand après trente années de luttes, de vicissitudes et de labeur, je suis enfin sorti de l'étau de la vie politique je me suis élancé, non pas précisément comme un nouveau venu, mais comme un homme libre, émancipé; un esclave qui a brisé ses chaînes dures et pesantes, dans tousles champs ouverts des connaissanceshumaines. Assez vite j'ai reconnu le néant, la vanité, l'infériorité de cette science orgueilleuse par où j'avais commencé me confiant à ses dires qu'elle renfermait le secret des choses. Je parle de l'année où j'ai quitté le Sénat, de l'année 1879; c'était avant ma cécité, et tout aussitôt, accompagné d'un jeune docteur fort éclairé, j'ai visité les collections, les écoles et les laboratoires; à un certain moment, et je m'y attendais un peu, je me suis trouvé en présence d'une quarantaine de mes semblables dont chacun était étendu sur une longue dalle de marbre noir et entouré d'un ou de plusieurs anatomistes et physiologistes.
« En même temps j'étudiais l'Europe dans toutes ses langues et ses littératures jusques et y compris, puisqu'il possède encore l'un de ses sièges en Europe, la lecture du Coran, surate par surate, verset par verset. Mais l'Europe, sauf une réserve sur laquelle je reviendrai, la lecture de ses journaux et de ses revues, c'était encore la politique et sa matérialité. Cette matérialité, je l'ai retrouvée enfin pour une grande part dans cette étude maîtresse, et que je conserverai jusqu'à mon dénouement, l'histoire.
« Qu'ai-je donc retenu surtout dans mon nouvel essor.
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philosophie pouvait (peut-être !) lui en montrer la route, et n'ayant plus foi qu'à la religion pour lui en enseigner les modes ; d'autre part, pris au sortir de tant de laideurs d'un passionné désir de beau, — « livré à toutes
dans cette phase libre et agrandie de ma destinée? Je me suis livré, je me suis abandonné à toutes les fictions, à toutes les imaginations de l'esthétique, auxquelles d'ailleurs je me trouvais préparé, ayant dans mes voyages vu et revu tous les chefs-d'œuvre des arts plastiques; et depuis i853, depuis mon mariage, ayant été initié à toutes les séductions, à tous les charmes de la musique.
« J'ai fait un long chemin, mais il était nécessaire pour expliquer comment, au cours d'une dizaine d'années, sans le savoir ni le vouloir, l'idée du beau a remplacé chez moi celle du vrai, pour devenir ma dominante et ma caractéristique.
« Un jour, j'en ai compris soudainement l'inefficace, et je me suis aperçu qu'au lieu de monter je m'étais arrêté en route, que peut-être même j'avais descendu. C'est alors que j'ai conçu, avec plus de clarté et de précision que jamais, le bien, le devoir, en tant que sacrifice, dation, charité.
« Après l'ordre chronologique, je reprends l'ordre logique et je dis : Dans ce drame de mon existence il y a eu comme trois actes : le vrai, le beau, le bien. L'état de supériorité, de prééminence, cette pyramide que je construis toujours, elle se présente avec ses étages superposés et progressifs : le beau, le vrai, le bien.
« En définitive, je le sais, je ne serai jamais qu'un idéaliste, mais je proclamerai toujours comme mes maîtres et comme mes supérieurs, comme les chefs du poète, de l'artiste, du métaphysicien, les héros et les saints. «
les fictions, à toutes les imaginations de Testhétique », — son esprit, son cœur, tout son désir, tout son rêve devait aller, naturellement, logiquement, à cette forme d'art où la première renaissance a cristallisé l'idéalisme de son aspiration au vrai dans la réalisation la plus hardie — sinon la plus pure, la plus religieuse — et en même temps la plus troublante qui fût jamais, du beau par la pierre et le marbre.
Michelet a écrit sur cette magnifique efflorescence de l'architecture ogivale au xnf siècle, sur cet audacieux et fragile élan de l'arceau et du désir vers Dieu, des pages radieuses comme la grande rose d'une de nos cathédrales. Nul ne les pourra récrire tant que le souvenir en restera, clair et chaud, dans les mémoires, c'est-à-dire tant qu'il y aura une nation et une langue françaises. M. de Chambrun cependant, favorisé d'une manière différente et presque aussi rare, a pu fixer à son tour, en pierre sculptée, en verre peint et en cuir gaufré le chant d'adoration que Michelet avait noté, son par son, à la gloire du « grand
siècle » . Et comme Michelet à son œuvre, à la réalisation plastique de ce rêve M. de Chambrun a mis tout son cœur, toute sa pensée, toutes ses études qui sont patientes, toutes ses ressources qui sont larges : le meilleur de sa vie pendant trois ans.
Il ne s'est pas contenté, comme le premier venu des grands seigneurs amateurs d'art et de bâtiment, de s'adresser à des entrepreneurs en renom et, par leur intermédiaire, de dépenser sans compter. Certes, il a fait appel à des collaborateurs dont le nom seul est un éloge, M. Vaudremer pour l'architecture, M. Hirsch pour les verrières. Mais il n'a pas laissé ces éminents artistes maîtres de leur direction. Par cela même que leur talent est plus sérieux, plus original, cette direction eût pu diverger de méthode et de but. Fidèle à sa tendresse pour l'unité, à cette «synthèse » où il aime à concentrer toutes Jes contradictions de sa nature, héréditaire et acquise; jaloux de ramener sans cesse de l'idéal rêvé à la réalité tangible la devise sibylline qu'il a adoptée : Tô ev, M. de Chambrun a voulu
qu'une conception unique présidât à l'exécution de son œuvre. Et, conséquent avec cet ensemble de doctrines semi- cartésiennes semi-théologiques que lui ont enseignées ses maîtres en les resserrant dans cette formule brève : « Se saisissant soi-même et saisissant Dieu )), c'est naturellement à sa conception personnelle qu'il a attribué l'unique et absolue direction de Tœuvre dédiée au Seigneur : Domine, sub invocatione sanctorum apostolorum... En d'autres termes, et pour employer encore une expression chère à l'auteur des Fragments politiques et de Ma Méthode, c'est à travers son moi fortement conçu et vigoureusement assis qu'il a perçu les éternelles splendeurs du Non-Moi...
Ce n'est pas sans dessein que je rapproche, au risque de les heurter, toutes ces idées et tous ces mots qui, volontiers, en clameraient de surprise. Leur juxtaposition rend saisissant, et comme palpable ce qui a été dit ailleurs ^ des deux natures, des deux modes
I. Voyez Comptes rendus de la Presse, première partie. Introduction. ....
de civilisation, si j'ose m'exprimer ainsi, qui coexistent plus ou moins amicalement dans bien des individualités, — dont M. deChambrun est certainement une des plus curieuses, — à cette heure indécise de la durée où nous nous balançons, incertains, malades de désirs et de regrets, sur le bord de deux siècles. On voudrait conserver tout ce que le passé avait de vrai ; on voudrait embrasser tout ce que le présent offre de beau. C'est à cette inconsciente antinomie dans l'admiration et le respect que nous devons ce délicat chef-d'œuvre : la Sainte-Chapelle de Condé. Toutes les ressources de notre art et de notre mécanique, tous les artifices de sonorité et tous les trompe-l'œil de l'invention contemporaine ont été mis au service de l'archaïsme exquis du royal joyau de la Cité. Si « la base, c'est la copie du grand siècle », il ne faut jamais perdre de vue « les corrections nécessitées par le temps actuel ' ». Pressé de placer son effigie ou tout au moins ses armes dans les vitraux,