‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 4 sur 43 · I. A M. Hirsch, 14 février · texte numérisé non relu

I. A M. Hirsch, 14 février

M. de Chambrun faisait une belle défense : « Il est bien entendu que pour les verrières je n'aurai aucun écusson, couronne, blason. Je les conçois parfaitement au xnf siècle, lorsque les éléments qu'ils représentaient et symbolisaient étaient intimement unis et confondus avec toute la vie sociale et religieuse du temps. Il n'en est plus de même aujourd'hui... Sur ma cheminée j'ai le buste de Washington et si je ne suis républicain qu'au delà de l'Atlantique, je suis démocrate partout... » Et s'il céda enfin, malgré cette jolie profession de foi, c'est à la sollicitation d'une voix chère entre toutes et dont la gracieuse influence se fait sentir, discrètement, tout le long de ce patient travail de préparation et de surveillance. Car ce fut une longue patience que tout ce grand travail. D'un bout à l'autre, M. de Chambrun a tout vu, tout discuté. Pas une colonnette n'est sortie sans son assentiment de sa gangue. Pas un carton n'a été reporté sur verre sans son visa. Une longue éducation de l'œil par la contemplation des œuvres d'art l'avait préparé à cette activité de direc-

— lotion artistique. Dès octobre 1882, il écrivait à M. Vaudremer :

«... De là de ma part une donnée qui se tient davantage dans la simplicité, Tunité, les procédés et les méthodes d'art un peu plus stricts et primitifs. Des exemples vont préciser...

« Si vous voulez bien y prêter attention, vous observerez que lorsque j'ai dû faire mon choix et citer les modèles pour la peinture, je me suis arrêté à Michel-Ange, Léonard et Raphaël. Nul plus que moi cependant n'admire Corrège et le Titien. Pour Murillo, j'ai été deux fois en Espagne; pour Rembrandt trois fois en Hollande, et je ne sais plus combien de voyages j'ai faits en Belgique afin d'étudier Rubens. Cependant, j'ai écarté résolument de ma liste ces cinq grands noms, parce que selon moi ils ont commencé un peu d'inflexion de l'art... »

Des travaux historiques et canoniques, une étude approfondie de Bossuet et des Pères ont complété ce que la contemplation purement esthétique avait ainsi préparé. Des recherches curieuses sur la symbolique traditionnelle de

l'Église, un long et pieux examen de la figuration mystique des Catacombes avaient servi de transition, des beaux songes de l'art à l'austère enseignement de la théologie historique. Quand donc il s'adressa à la science et au talent de M. Vaudremer, M. de Chambrun était en pleine possession des multiples éléments de son œuvre. Il ne lui restait qu'à exécuter sur ces éléments l'opération qu'il passe sa vie à pratiquer héroïquement sur lui-même : la réduction à l'unité. Ici, heureusement, la simplification était aisée. Les idées d'art et les traditions historiques se classent d'ellesmêmes, par un procédé très simple de l'affinité ou de la répulsion qui leur est propre. Cette naïveté majestueuse ne connaît point le cruel effort d'une intelligence occupée sans relâche à bêcher son propre fonds, pour en retourner les dessous. Il n'y faut ni élimination ni amputation; rien de cette vivisection à laquelle M. de Chambrun, avec la verve d'un confesseur prompt au martyre, se livre perpétuellement sur soi pour extraire de son « brouhaha intellectuel » la « synthèse » finale

de sa vie, le « sommet de la pyramide » qu'il aime à surélever sans cesse, à lancer dans les nuages au risque d'y voisiner avec la Tour Eiffel^.. En art, la caractéristique de l'œuvre conçue se dégage paisiblement de l'assemblage réfléchi des parties, de la justesse des rapports, de l'équilibre des proportions. Et cette caractéristique frappait immédiatement M. de Chambrun sous son double aspect d'élancement et de lumière; d'élévation vers Dieu, fondue dans la sérénité qui vient de Dieu :

« Je conçois un minimum de pierres sculptées, un maximum de verrières. La pierre ciselée en effet, s'élançant et se projetant au ciel, à rinfini, est l'une des deux belles choses de

I. Ce serait cependant pour M. de Chambrun une triste rencontre, à en juger par ce piquant résumé, que j'extrais à votre intention d'une lettre particulière, de l'opinion d'un de ses meilleurs amis sur notre pauvre siècle :

« Le siècle en sa fin et au moment où il célèbre le glorieux anniversaire, l'immortel centenaire, vient de se définir lui-même en sa capitale, Paris. Il est le siècle des aimées, des fontaines lumineuses et de la tour Eiffel : les aimées pour M. Renan, la tour Eiffel pour M. Taine, les fontaines lumineuses pour M. Melchior de Vogiié... »

l'art auquel je m'attache; mais les vitraux, il me semble, sont plus beaux encore... Des verrières supposent de la lumière... Dans ma Sainte-Chapelle, à l'exception de cette lumière invisible en quelque sorte et cachée*, je n'en voudrais aucune autre, aucune lampe, aucun lustre, mais les seules lumières de l'autel, d'autant plus nombreuses et splendides que tout le surplus de l'édifice en serait dénué... Je concentre tout réclairage de ma chapelle sur l'autel. Je le conçois très lumineux, et je le conçois aussi le plus élevé possible, avec le plus grand nombre de marches à monter"... »

Voyez-vous la « pyramide » se construire ou, pour parler enfin sans figure, la conception s'agréger, s'affirmer dans l'unité de la vision ? Et voici maintenant le développement de cette conception :

«... Je prends mon sujet à la chapelle Sixtine, à Michel- Ange : la création de l'homme par Dieu.

1. Celle du gaz par laquelle on a dû suppléer à l'insuffisance du jour.

2. Lettres à M. Vaudremer du 23 et du 28 août, et du 9 septembre 1882.

« Dans mon abside donc et au fond, la création, en continuant la rédemption, c'est-à-dire les douze apôtres ; à droite et à gauche de l'autel, saint Pierre et saint Paul; auprès de saint Pierre, saint Jean; nous continuons ainsi en nous rapprochant de la rosace et de Tentrée pour terminer, avec saint Mathias qui fera treize, et saint Aldebert. Il est à la fois mon patron et le patron de mon département d'origine, la Lozère, que nous avons, dans la vie politique de la France, représentée, mon frère et moi, pendant un quart de siècle...

« Dans rhistoire de l'art, la représentation des apôtres que je préfère de beaucoup est celle qui se trouve à Sainte-Marie des Grâces, à Milan, par Léonard... Après la création en l'abside, après la rédemption aux deux bascôtés, je voudrais terminer dans les hauteurs par la béatification, le Vitam eternam des prières de l'Église. La représentation nous en sera facile, il nous suffira, aux Offices de Florence, auprès de la grande entrée à main droite, de nous arrêter au tableau du beato Angelico et de lui emprunter tous ses anges et archanges

lumineux, sonores, harmonieux, qu'il peignait en se prosternant à deux genoux...

« Lorsque j'habitais Rome, il y a bientôt trente ans, l'une de mes courses de prédilection était les catacombes, et quelquefois même, afin de les mieux comprendre, je m'y suis fait enfermer seul dans les ténèbres : c'est là que je prendrai l'autel. »

La nouvelle Sainte-Chapelle existait dès lors, virtuellement, dans le désir et dans les yeux de ses créateurs. Cinq ans après (1887), elle s'emplissait de lumière, d'encens et de sonorités dans les joies pieuses de la consécration. Clos par sa ceinture de couloirs comme un bijou au repos dans les capitonnages de son écrin, le petit temple montait d'un jet vers le ciel comme cette Sainte-Chapelle d'émaux que deux anges d'or emportent dans leurs ailes, en s'élançant d'une châsse précieuse d'Armand Calliat. La décoration réalise le rêve de M. de Chambrun. Les patriarches de l'Ancien Testament méditent dans Tabside, comme écrasés par la vision prochaine de la Création. Les apôtres des grandes verrières

sourient, tout ruisselants d'azur et de pourpre, dans l'évidement svelte des colonnettes. Plus haut, sept représentations symboliques figurent les sept sacrements dans la transparence éclatante des fonds d'or. La grande rose flamboie au Nord comme un bouquet de pierreries, éclaboussant tout autour d'elle des nacres chatoyantes de ses reflets^ de ses irisements chauds de topaze, de saphir, d'émeraude et d'améthyste. Ce n'est point par la vivacité seule de la couleur et par l'ample effusion des clartés brillantes que la mignonne Sainte- Chapelle de la rue de Monsieur rappelle la grande Sainte-Chapelle du roi Louis. L'étude patiente des modèles, celle de l'architecture, des livres, des goûts et des idées du temps a contribué par des ressources infinies à la minuscule recréation de ce caprice royal. Les armes de France et celles de la reine Blanche, les fleurs de lis et les tours de Castille alternent, sur le cuir gaufré des sièges et des portes, dans l'encadrement étincelant des verrières et dans le déroulement bleu céleste du tapis, avec les emblèmes de l'imagerie pieuse au

xiii" siècle : les levrettes blanches, les brebis du Carmel, les oiseaux chers au doux François d'Assise, — sans oublier les poissons des Catacombes, — dans les entrelacements tout feuillages d'acanthe, de chêne, de houx et de fraisier. L'art de la couleur et de la ligne, l'archéologie chrétienne et l'industrie raffinée de notre époque se combinent dans une harmonie recueillie et élégante. Une beauté discrète flotte, silencieuse et insinuante, dans le clair-obscur diapré des verrières; elle caresse doucement les sens, elle ouvre l'esprit aux impressions nobles; elle fait mollir le cœur et l'attendrit comme une cire tiède pour les sensations profondes qui lui viennent de par delà l'autel avec des chants d'orgue, des effusions religieuses de Haendel, des affirmations majestueuses de Bach; et, parfois, de ces somptueux désespoirs de Beethoven qui rappellent, parmi toutes ces délices de l'oreille et des yeux, l'immortelle prééminence de la misère humaine et attestent, en phrases soulevées comme des sanglots vers l'espace, l'universelle religion de la Douleur...

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