‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 31 sur 43 · JO · texte numérisé non relu

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carne le génie de chaque nation, vous choisissez Guillaume III pour l'Angleterre, Il mérite les éloges dont vous le comblez ; mais ne vous paraît-il pas que son rôle fut plutôt européen qu'anglais ? qu'il a été surtout le défenseur de l'Occident contre les essais de monarchie universelle de Louis XIV? Ce Hollandais fut proclamé roi sans enthousiasme en 1688, uniquement parce qu'on voulait se débarrasser de Jacques II ; la déclaration des droits n'est pas son œuvre, il l'a subie; en mauvais rapports avec ses sujets anglais, il dut congédier sa garde et rencontra souvent une opposition violente; en un mot, il n'a jamais eu ni le caractère ni les sentiments des Anglo-Saxons.

(( D'ailleurs, vous indiquez vous-même que la caractéristique de la civilisation anglaise n'est pas la royauté, mais le parlement; est-ce que le grand parlementaire du xvni' siècle, lord Chatam, ne mériterait pas l'honneur que vous accordez à Guillaume III ?

(( Mais il est temps que je termine cette lettre déjà trop longue. Je vous ai fait surtout des ob-

jections : elles vous montreront avec quel soin j'ai lu votre remarquable ouvrage. Il est de ceux auxquels on s'arrête longtemps, et dont on aime à discuter les conclusions; c'est la meilleure manière de prouver à l'auteur en quelle estime on tient son caractère et sa sincérité... »

Le comte de Chambrun à M. G. W...

27 août 1889.

I. — «Je prétends que l'Empereur, entre le Pape, souverain spirituel, et le Roi, souverain temporel, présente un visage à deux faces, et je vais le démontrer sommairement.

« 1 . — L'élément principal, fondamental de toute la civilisation actuelle en ses 14 siècles, depuis ses origines avec Clovis, étant le christianisme, chaque nation particulière, chaque souveraineté locale, en porte l'empreinte, la marque.

« 2. — Or, cette marque se trouve sur-

tout chez les souverains de l'Allemagne. Charlemagne, le premier, tout aussi bien que le dernier, Charles-Quint, offre un caractère spirituel, pontifical : je suis tenté de les appeler des co-papes; de la même manière que tous ceux de la série intermédiaire sont de véritables anti-papes. Je les prends tous, les uns après les autres, pour peu qu'ils aient de célébrité : Henri IV, Henri V, Frédéric Barberousse, Frédéric II, tout aussi bien qu'Othon le Grand, dont l'un des actes principaux a été le remplacement de Jean XII par Léon VIII. Avec Charles IV et Sigismond, les prédécesseurs de Charles-Quint, nous passons déjà, des compétiteurs de la papauté, à ses défenseurs et associés.

(( 3. — La souveraineté peut s'attribuer tous les vocables qui lui plaisent ou que les traditions et le passé lui conservent. Dans la vérité des choses, l'Empereur Guillaume II n'est pas plus un Empereur au sens technique, que l'Empereur François-Joseph II ou l'Empereur Napoléon III. Il n'y a plus aujourd'hui qu'un seul et unique empereur : l'autocrate de toutes

les Russies, chef à la fois de l'État et de l'Église.

« 4. — C'est là un restant, comme un atavisme des confusions anciennes, des synthèses primitives : l'Empereur de Byzance est un véritable pontife, et c'est même pour le devenir qu'il a institué son culte et son schisme; FEmpereur de Rome est en même temps le Pontifex maximus, comme le sera plus tard Constantin, comme l'a été auparavant le plus illustre des Grecs, Alexandre, et au delà David, Salomon, Melchisédech.

« 5. — Il a fallu les analyses et les distinctions des temps nouveaux pour séparer les différents domaines de l'activité et de l'esprit humains. La Russie, dans les langes qui l'enveloppent encore, bégaie confusément et à la fois sur toutes choses; de même l'antiquité; de même au moyen âge cette géographie informe de la Germanie, qui en ce moment encore présente deux têtes; tandis que l'île britannique, les deux péninsules italienne et espagnole, le continent aux contours si bien marqués de la France, se créaient en toute

matière des idées claires, nettes et précises. «6. — Toutes les fois que j'ai pu faire de l'histoire avec les sens de nature, comme je m'y suis installé^ complu jusqu'à l'extase : avec Chéops au sommet de la grande pyramide et dans sa chambre sépulcrale; avec Périclès au Parthénon ; avec Auguste au mont Palatin, les Califes àl'Alhambra, Philippe II à l'Escurial, Marie Stuart à Holyrood, Frédéric à Potsdam, Pierre à Sergie-Troïtza, Justinien à Sainte-Sophie. Or, au moment où je m'y attendais le moins, il y a longues années, dans l'une des salles de l'hôtel de ville de Nuremberg, tout d\m coup je me suis trouvé face à face avec les deux plus belles peintures de Durer : l'empereur Sigismond et l'empereur Charlemagne ; tous les deux ils portent le glaive et le sceptre, le globe du monde, la couronne, la croix, puis je ne sais quelle chasuble et quelle chape. En vérité ce ne sont point des Empereurs ou des rois, mais des sacerdotes et de grands pontifes à Constantinople, à Rome ou à Jérusalem. J'en suis demeuré, j'en demeurerai comme obsédé, et

jusqu'à mon dernier jour je garderai cette triple vision : le Pape, le Roi, l'Empereur, qui régleront les destinées du monde jusqu'en 1789 ou 1688.

II. — « Grégoire VII et Guillaume III, ou bien Innocent III et lord Chatam.

(CI. — Les savants ont inventé des appareils au moyen desquels ils mesurent les ondes lumineuses et sonores. En histoire, nous ignorons ces instruments et lorsque nous voulons apprécier, classer les grands hommes, leurs retentissements et leurs éclats échappent à nos analyses, à nos investigations. Mais il y a tout d'abord comme une solution du problème, c'est de l'enlever des premiers plans dans lesquels se complaisait le bon Plutarque et de le reléguer tout au fond de nos descriptions et de nos fresques.

(( 2. — Le premier des historiens contemporains, M. Fustel de Coulanges, vient d'y insister encore, et dans les feuillets suprêmes qu'il a laissé tomber de ses mains défaillantes, je lis : « Je vais étudier, aux origines mêmes de nos annales, la propriété, le sol dans les deux

termes qui le constituent toujours : ceux qui le possèdent et ceux qui le cultivent. De nos jours, il faudrait ajouter toute la richesse, toutes les ressources que représentent les professions libérales, le capital et le travail, les ouvriers de nos manufactures. L'histoire est une véritable sociologie'. » Nos maîtres, en définitive, ne font que reproduire, en les modifiant, les méthodes de Bossuet et de Montesquieu; ils considèrent moins les hommes et les faits que les institutions, les sociétés, les principes qui les animent et les inspirent; ce que j'ai appelé la psychologie de Phistoire.

« 3. — Revenons cependant aux grands hommes. Ils forment en quelque sorte, après la philosophie de Thistoire, son esthétique, ses côtés pittoresques et dramatiques. A cette question difficile de bien dénombrer et reconnaître les héros et les saints; après l'avoir placée en son rang qui n'est qu'accessoire et épisodique, je réponds : C'est le caractère épique, romanesque, tragique; c'est ce qui plaît

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