‹ Le comte de Chambrun: ses études politiques et littérairesChapitre 32 sur 43 · I. Je cite par à peu près et de mémoire · texte numérisé non relu

I. Je cite par à peu près et de mémoire

au peuple, aux femmes, aux enfants, qui doit retenir et fixer les jugements de l'historien. « La couleur de la pourpre ressemble à l'éclat de la trompette, » disait je ne sais plus quel aveugle. Où sont les trompettes, les trompettes de la Renommée; où sont les tuniques de pourpre et les armures d'or qui brillent dans les palais, sur les trônes ou les champs de bataille ? Voilà ce que savent les naïfs et les ignorants. Interrogez-les, et ils vous diront qu'en Angleterre il faut choisir celui dont le nom, à tort ou à raison, se trouve inséparable de la seule révolution qui ait réussi en Europe pour fonder l'ordre et la liberté ; qu'à Rome, c'est le Pape qui, après avoir le plus profondément humilié l'Empire, s'en est allé, des sommets de sa puissance et de sa gloire, mourir aux rivages ignorés d'une mer inconnue. »

M. G. W... au comte de Chambrun.

28 août 1889.

(( ... 1° L'Empereur est certainement le premier des souverains catholiques; il a hérité du prestige de l'empire romain. Le rétablissement de l'empire en 800 s'est fait avec le concours de la papauté. Charlemagne, je le reconnais, est bien un co-pape. En est-il de même de ces successeurs? Je me permets d'en douter.

(( 2° Othon le Grand et ses successeurs, jusqu'aux réformes de Grégoire VII, ont à peu près décidé du choix des papes, c'est vrai. Etait-ce à cause de leur caractère spirituel ? Il me semble que c'est plutôt parce qu'ils ont conquis l'Italie, et que par là ils prétendaient à une hégémonie sur le souverain spirituel demeurant à Rome. C'est exactement ce qu'ont fait les rois de France à l'égard des papes d'Avignon. Plus d'un homme d'Etat italien aujourd'hui voudrait en faire autant.

« 3" Henri IV et Henri V ont lutté contre les papes au sujet de la querelle des investi-

tures; le concordat de Worms (1122) n'a pas un caractère sensiblement différent de ceux de François P' avec Léon X ou de Bonaparte avec Pie VII. Frédéric Barberousse revendiquait surtout la domination de l'Italie et par suite de Rome; la résistance d'Alexandre III contre lui eut un caractère avant tout national. Comme vous le dites fort bien, on ne savait guère au moyen âge distinguer les différents domaines de l'activité et de Tesprit humain; mais dans ces différents conflits, le caractère religieux ne me paraît pas le principal.

« 4° Albert Durer, dans ses grandes conceptions, a sans doute voulu représenter un idéal souhaité, rêvé par plus d'un noble esprit en Allemagne; mais la réalité n'est pas souvent d'accord avec Tidéal. J'ai vu à Francfort toute la suite majestueuse des empereurs dans la grande salle du Rœmer : ils ont presque tous l'air de rudes batailleurs ou de sages législateurs, mais non de pontifes laïques.

«J'adopte le critérium choisi par vous pour la désignation des empereurs ; c'est un système ingénieux et vrai. Dans ce cas, Grégoire VII

doit être préféré à Innocent III. Mais il me paraît que l'opinion publique ne pourra jamais accepter Guillaume III, si peu Anglais, comme le représentant du génie de la Grande- Bretagne, et qu'elle préférera Cromwell, Pitt ou Wellington.

« Pour un jour de synthèse, il faut des ance nées d'analyse, » a dit Fustel de Coulanges. Pour étudier l'histoire de l'armée, il me semble inutile de suivre un ordre rigoureux, de commencer par les bandes des Troglodytes ou par les régiments des Miribel et des Saussier.

« Ne vaut-il pas mieux commencer par une série d'études détaillées, de monographies sur les différentes époques? et ensuite seulement, cette étude analytique terminée ou tout au moins avancée, chercher les rapprochements et les différences, les lois qui ont présidé aux développements et aux transformations de l'état militaire? On aura étudié séparément « les bandes du xvi° siècle avec « leurs piques et leurs pistoles », celles de Turenne « avec leurs mauvais mousquets et leur c( recrutement bizarre » , celles de Napoléon

pendant leurs courses à travers l'Europe, les soldats de Bugeaud gravissant les pentes de l'Atlas; alors on pourra trouver, sous cette diversité de temps, d'armement, de discipline, les traits communs qui ont toujours été ceux de l'armée française. Si Ton part de 1889, on sera sous l'influence d'une idée préconçue, on voudra trouver dans le passé plusieurs caractères qui appartiennent peut-être en propre au présent... »

Le comte de Cliambrun à M. G. JV...

3o août 1889.

(CI. — Synthétisons, synthétisons et discutons. L'Italie, depuis 476, a été constamment une proie pour tout le reste de l'univers. L'Angleterre aujourd'hui encore possède Malte, et la France Nice; on connaît assez les conquêtes et les prises de l'Espagne; il y a vingt et quelques années, l'Allemagne détenait encore la reine de FAdriatique.

« C'est donc l'Allemagne surtout qui a aspiré à cette belle conquête de l'Italie. Or, je résous volontiers l'Italie, jusqu'à une époque très récente, dans cette équation : Italie = Papauté.

« De même je tiens à cette formule : Allemagne = Empire, et voici ma démonstration accomplie : l'Empereur est un co-pape, m'en référant à tout ce que vous exposez si bien des rapports étroits, permanents, intimes, de l'Allemagne avec l'Italie.

(( 2. Des trois personnages anglais qui me sont proposés, celui que j'accepterais de préférence, c'est lord Chatam, parce que lexvi" siècle étant le grand siècle de l'Espagne, le xvn° celui de la France et le xix" celui de la Prusse, le xviif est le grand siècle de l'Angleterre. Dans son long duel contre l'empereur Napoléon, elle a fait en définitive, ce qui arrive souvent, un coup fourré, et depuis lors a commencé son déclin. Il s'est manifesté en 1870. A cette date, aveuglée par sa jalousie séculaire contre nous, elle n'a pas plus vu que l'Autriche : « Sire, je ne sais la date de

ma mort, mais ce que je sais, c'est qu'elle précédera de peu celle de Votre Majesté » , elle n'a pas vu que l'abaissement de la France précéderait de peu le sien propre, ce qui prouve que son coup d'œil politique s'affaiblissait, s'obscurcissait.

« Si je récuse donc Wellington, je récuse aussi Cromwell; je reviens à mon histoire de visu et auditii. Un peu révolutionnaire lors de mon premier voyage à Londres en 1847 (j'étais si jeune, si inexpérimenté, si Gaulois), je cherchais partout quelque souvenir, quelque empreinte, une statue du Protecteur, du grand Anglais, et je ne les trouvais nulle part, parce que ce révolutionnaire était repoussé, rejeté, vomi par tout le génie traditionnel , aristocratique, monarchique de la Grande- Bretagne. On m'assure que tout récemment cette statue absente vient d'être placée dans l'une des grandes cités de TOuest, ce que je crois, puisque l'Angleterre n'est plus ellemême... »

Le comte de Chambrwi à M"' Clarisse Bader.

3i août 1889.

«... Déjà je vous Fai exprimé, les remarquables articles de M. le curé de C... sur nos travaux m'ont été remis au moment même où je partais pour TAllemagne. Il m'a été impossible de les apprécier ainsi que je l'aurais voulu, de remercier comme il convenait leur éminent auteur, et, quoique tardivement, je viens m'acquitter aujourd'hui.

« Lorsqu'on écrit comme nous le faisons, non pas pour rechercher les applaudissements et la faveur du public, mais pour lui confier ce que nous considérons comme la vérité et la justice, on tient autant et plus qu'aux louanges, aux contradictions, aux critiques, aux dissentiments, parce qu'ils nous obligent à nous examiner et à nous surveiller davantage, à scruter plus profondément, plus intimement nos dires et nos pensées.

« M. l'abbé F... m'adresse trois reproches : 1° ma méthode en l'un de ses procédés

essentiels, caractéristiques; 2° mes prévisions sur l'avenir de la civilisation ; 3" mon jugement historique surMazarin. Je reprends successivement et en ordre inverse.

« I. — En toute matière, j'ai des partis pris, non point fictifs et imaginaires, mais déterminés par mes persévérantes et longues études, mes voyages incessants, réitérés, ma permanente méditation. L'histoire de France me présente cinq figurations, cinq types, cinq éléments de formation, qu'ils y soient venus du dedans ou du dehors : l'Eglise, la féodalité d'abord, ensuite les communes, le tiers-état; au centre et comme à la base même de tous nos développements et de toutes nos destinées, le roi. Dès lors, je fais peu de cas de ceux qui ont tenté de le contrarier ou de le gêner : Etats généraux, Parlements (sauf quelques exceptions bien rares, i3o2, 1489, 1468); je n'estime que ceux qui l'ont aidé, qui l'ont servi. Hier encore, l'un de mes jeunes historiens me contestait Louis XI, et je l'ai vivement défendu comme l'un des grands ramasseurs de la terre française ; un autre peut-être

me contestera demain Philippe le Bel, et je le défendrai de même comme l'un des fondateurs de Tesprit national, de la raison française. J'aime, j'honore, j'admire tous les grands coopérateurs et serviteurs de la monarchie, depuis Turgot jusqu'à saint Rémi; celui que Ton me conteste le plus, je le sais, c'est Louvois. Or, c'est à lui que s'applique en vérité ce beau nom de « l'organisateur de la victoire ». Je ne m'attendais guère que ce serait du presbytère de G... que m'arriveraient des critiques et des attaques contre Mazarin ; cela prouve l'indépendance d'esprit de leur auteur; mais j'ai tellement insisté sur tous les détails de la politique, de la souplesse, de l'habileté, des triomphes du grand cardinal, qu'il me suffira d'y renvoyer. Je ne veux en ce moment que le replacer dans ses milieux et dans son cadre. De même qu'au Vatican, dans la Caméra délia segnatura, Raphaël, en deux fresques célèbres, a représenté toute la philosophie et toute la théologie, depuis longtemps je travaille à ma peinture murale du roi de France et de ses ministres : or, à la

droite et à la gauche de cette idéale figure, je place Richelieu et Mazarin.

« 2. — J'aime et je n'aime pas mon temps : j'aime et je n aime pas mes contemporains. Je suis né dans les douces, heureuses, prospères années de la belle paix ; j'y ai vécu, j'y ai grandi, et, pendant près d'un demi-siècle, l'Europe, la civilisation du genre humain en a connu les bienfaits, les délices. Oh! qui nous rendra cette période i8i6-i853? En ce moment au contraire, ce xix" siècle épuisant son esprit, son temps, ses capitaux, ses forces tout entières à se cuirasser, forteresser, équiper, caparaçonner, pour préparer et accomplir des hécatombes jusqu'ici ignorées, inconnues de l'histoire, me fait l'effet d'un monstre à la fois hideux et ridicule. Tel Tacite se consolait de Rome avec les Germains; tel Jean- Jacques, de Paris avec les sauvages ; tel moi aussi je recherche alors au loin, dans le nouveau monde de l'Ouest ou dans le nouveau monde de l'Est, chez ceux que j'appelle toutefois un peu ironiquement les Moujiks et les Yankees, des aspirations inédites, des germes et des

fécondités pour le progrès et le bien. S'il est un point cependant sur lequel je me trouve disposé à des concessions vis-à-vis de l'éloquent auteur des deux articles du journal le Monde, c'est la question en ce moment discutée, car ma méthode est avant tout positive ; je commence toujours par poser et appuyer fermement mes pieds sur le sol actuel, sur les faits exacts, précis, certains ; puis je prolonge dans le passé mes investigations et mes études, remontant d'âge en âge le cours du temps ; je tâche enfin, muni de ces deux certitudes, la vie présente et la vie passée, de descendre ces même flots de la durée, de prévoir la vie future. En le faisant, je me rends compte de la vanité de mes desseins et de monœuvre, du néant de cette tentative. Par conséquent, je reconnaîtrai facilement que, malgré les fautes et les erreurs de la vieille Europe : France, Italie, Espagne, Angleterre, Autriche, c'est elle encore qui détient le dépôt de la civilisation, quoi qu'il en soit de l'avenir ou du présent, des Yankees et des Moujiks. 3. — Lorsque mon père, soldat laboureur,

du fond de son faire-valoir, m'envoya tardivement au lycée à Paris, j'étais mal préparé. Distancé par tous mes camarades, un peu découragé, je n'ai jamais pu devenir ni latiniste, ni surtout helléniste. Tout aussitôt que des études nouvelles m'ont apparu, je leur ai donné mes préférences : l'histoire naturelle, en 6*" et en 5^ ; l'arithmétique, surtout en 4^. Je puis dire que c'est la mathématique d'abord qui a façonné et pétri mon esprit, et j'en suis demeuré toute ma vie comme obsédé. J'éprouve quelquefois de certains états maladifs où mon cauchemar constant est de numérer et de dénombrer ; à plus forte raison lorsque je me trouve en santé et que je travaille : les chiffres me fournissent constamment des significations morales, des relations intellectuelles, des symboles. J'arrive lentement mais sûrement à ce procédé définitif de ma méthode : déterminer des séries, constituer des progressions ascendantes ou descendantes, et conclure enfin : le premier peintre est Raphaël ; le premier poète, Shakspeare ; le premier musicien, Beethoven. A dessein, je viens

de choisir Testhétique, parce que c'est là que triomphe mon adversaire et que me raillent les Muses ; mais j'agis de même dans tous les ordres des connaissances humaines ou divines ; la philosophie pour moi s'appelle Descartes ; la religion saint Jean et saint Paul ; la politique Washington ; l'histoire Bossuet et Montesquieu ; la science Bacon et Darwin... J'ai douze voix : laborare, mon âme individuelle; dare, Tâme collective de l'humanité; orarCj Tâme infinie de Dieu; mirari, Tâme idéale de l'Univers. »

Réponse à la Gazette de Weimar qui me reproche de ne pas comprendre Gœthe.

22 septembre 1889.

Je suis pan-humaniste ou animiste. Partout où je rencontre l'âme, l'esprit, le souffle, dans mon pays ou dans les autres, en France, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, je les honore et je les loue.

C'est ainsi qu'au grand Corneille lui-même je préfère Shakspeare et Dante ; c'est ainsi que classant Cervantes parmi les poètes, et il l'est, j'éprouve pour lui des sentiments particuliers d'affection, de vive et profonde intimité. Rappelons ses touchantes et fières paroles : « Si l'on venait aujourd'hui me proposer un miracle impossible, j'aimerais mieux m'être trouvé à cette action prodigieuse que de me voir guéri de mes blessures et de n'y avoir pas assisté. » J'ai travaillé Gœthe pendant dix années ; en tète à tête avec un Allemand, je l'ai tenu page par page ; puis j'ai conclu : Le père de toute la poésie moderne, c'est Goethe ; il lui a donné son caractère, ses attributs, son nom ; de ses sources profondes, géniales, puissantes, nous en sont advenues trois autres, ses dérivées et ses enfants : Byron, Lamartine, Musset. Il n'en demeure pas moins vrai que lorsqu'il est arrivé, les places étaient prises et qu'il reste le dernier, aussi bien dans l'ordre logique que dans l'ordre chronologique. Ce siècle n'appartient plus aux poètes, aux arts, aux sommets élevés et lumineux du Parnasse et

des Muses ; nous sommes descendus dans la plaine, et nous l'habitons avec les masses, les démocraties, les ingénieurs, les économistes, les savants. Mais une phrase sur Gœthe ne suffit pas, et puisque aussi bien j'ignore quand je publierai toute l'étude que je lui destine, volontiers je profite de Toccasion qui m'est offerte pour quelques détails et quelques développements, quelques comparaisons :

L'éternel féminin nous conduit vers les cieux.

Cette péroraison en un vers unique de l'œuvre suprême et préférée de Gœthe, de l'épopée de Faust, est tout simplement sublime, l'une des plus grandes, des plus fortes et plus belles paroles qui aient jamais été prononcées paraucun poète. Dante a donné au monde Béatrix ; à Corneille nous devons Emilie, Camille, Pauline et surtout Chimène. Avec Shakspeare, il faut s'arrêter un moment. De même que la force éternelle, impassible et créatrice, il éprouve autant de volupté ou d'indifférence a faire vivre les plus belles et les plus idéales créations qu'à les faire mourir, car toutes elles

sont tranchées en leur plus jeune et plus brillante fleur : Cordélie, Juliette, Desdémone, Ophélie. Une seule a été épargnée : cette tendre et aimable Imogène, et voilà qu'en lui laissant la vie, il lui inflige le dernier des affronts, la suprême injure : un mari stupide et méchant. Je Tavais écrit : « Le représentant et le dépositaire de la douleur ici-bas, c'est la femme. »

Mais je reviens à Gœthe. La parole qui termine son œuvre, le dernier vers de Faust, chacun de nous en son foyer devrait l'inscrire au portrait de la mère, de Tépouse, de la fille : en caractères de feu , gravons-le dans nos cœurs. Lorsque j'avais dit : « La sculpture, la peinture, et surtout la musique, c'est la femme, c'est l'amour, » je n'avais point dit assez ; lorsque je répétais sans cesse : nature, architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, je n'avais point dit assez. Pour achever et terminer la série, pour embrasser dans sa totalité l'esthétique, il faut conclure avec les ultima verba de Faust en son apothéose et son enlèvement aux cieux : le processus magni-

fique et splendide qui avait commencé avec la nature finit avec la féminité.

Je n'aime point à mêler le sacré avec le profane, et cependant, comment ne pas penser à Raphaël, à la Madone, à la première d'entre elles, la Madone dite du Grand-Duc au palais Pitti de Florence? Ah! qui me transportera en Italie, à Rome, à Florence; des ailes, des ailes, de Tair; « de la lumière, » s'écriait Gœthe. Mais comme j'ai rapporté une représentation de ridéal, du divin modèle, je vais dans ma Sainte-Chapelle m'agenouiller et prier.

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