ANNEXE
Lettre d'une Parisienne à la princesse de*** au château de***
« Bien chère princesse,
« Je vous envoie Fessai d'un ami; mais, avant de vous présenter cette œuvre essentiellement originale, il me faut, je crois, écrire
une préface et souligner, ou encore expliquer ce que vous admirerez avec moi, j'en suis sûre.
« Laissons la partie philosophique, elle est pour mes moyens un peu abstraite, et je ne comprends qu'après avoir tenu ma tête entre les mains : si j'en parle, je puis commettre quelque hérésie ; je sais par d'autres qu'elle est digne de l'œuvre, et j'arrive à ce qui m'a captivée.
« Après avoir entendu une symphonie de Beethoven, un andante de Mozart, une polonaise de Chopin, n'avez-vous pas eu un regret très vif et comme le sentiment d'une séparation? Le charme avait cessé, vous gardiez le souvenir vague, s'atténuant d'heure en heure, de toutes les puissances de l'orchestre, des douceurs de la voix, des enchantements de l'artiste; mais les pages notées, noircies méthodiquement, ne disaient rien à celui qui, ne pouvant les lire, avait cependant partagé toutes vos émotions, et vous aurez eu cette pensée, qui est la mienne : la musique est trop personnelle, trop individuelle, trop éphé-
mère; elle doit céder le pas à tous les arts qui durent, elle est leur sœur cadette.
« Vous promenant en un musée, allant de Léonard à Raphaël, de la Belle Jardinière à V A ntiope du Corrège, n'avez-vous pas songé à ceux qui ne voient pas ou ne voient plus, à ceux qui ne connaîtront ces chefs-d'œuvre que si vous les leur décrivez, et ne comprendront la peinture que par vos commentaires ?
« M. de Chambrun, j'en suis convaincue, a eu ces mêmes sentiments lorsqu'il a été atteint subitement par un mal impitoyable. Aimant la peinture comme nous aimons la musique, admirateur passionné de tous les maîtres qu'il avait été chercher et étudier dans les musées d'Europe, et dont il m'entretenait comme l'eût fait un Florentin de la cour des Médicis, obligé de vivre sur ses souvenirs pour les faire revivre, à force d'analyser la peinture pour la comprendre, il en est venu à analyser la musique, à vouloir pour elle ce que nous voulons pour un tableau, à la parler enfin pour ceux qui ne l'entendent pas. De là cette œuvre si particulière, si nouvelle, si inatten-
due, qui cherche à nous colorer un orchestre, à nous peindre des chœurs, à nous dessiner une sonate. La science n'est pour lui qu'un accessoire, il ne s'en sert que lorsque la dernière couleur manque à sa palette; il ne veut pas être un maître en contrepoint, et laisse cela aux gens du métier; non, il est un dilettante, et ce qu'il admire il veut nous le faire admirer; ce dont il a souffert, il veut que nous en souffrions, et alors, pour rendre ses impressions, tout lui est bon; comme le peintre qui prend sa brosse et étale sa couleur, c'est par grandes lignes qu'il procède, par des éclairs qu'il dessine ses figures, et elles ont d'autant plus d'éclat qu'elles sont moins préparées, que l'art y paraît moins, que l'inspiration est plus spontanée.
(( Je ne le lis pas sans penser à Palissy qui jetait dans le brasier près de s'éteindre tout ce qu'il possédait : ses meubles, ses hardes, ses bijoux, tout, pourvu que de l'émail en fusion sortît une coupe qui le devait immortaliser. Lui aussi, pour traduire ses émotions, prend tous les arts, toutes les sciences, tous les sa-
voirs de l'humanité, tous ses poèmes; pour rendre sa pensée, tout lui est bon : la mer, les forêts, un taureau blanc, le Parthénon, la Grèce, une cathédrale, Michel-Ange, Shakspeare; pour colorer ses images et faire résonner les mélodies qui charment les longues nuits de son isolement, il a étreint à pleines mains toutes les splendeurs de la création, et, nous les faisant passer devant les yeux, il a dit : Ecoutez, entendez, c'est là ce que pensé Beethoven, et vous qui ne le connaissez pas, lisez-le par moi et admirez-le par ce que j'éprouve.
« M. de Chambrun est un barde, un inspiré, un illuminé; au moyen âge, il eût été un minnesinger, allant de château en château, chantant la gloire des héros, et comme il eût su les chanter! Je prends Chopin; est-il possible, après ravoir lu, de séparer cette poétique figure « de la grande iniquité de la civilisation » ? La Pologne n'apparaît-elle pas avec ses douleurs, les «conquérants avides» avec leurs crimes? N'entendez- vous pas « ces lamentations, ces désespoirs, cette fureur, ces cris de
vengeance, ces appels aux armes » ? Ces pages sont palpitantes et émues comme la plus grande des polonaises.
« Je vous renvoie à ses stances sur Beethoven; cette grande figure le hante, il en est comme obsédé; encore un peu, et avec lady Macbeth il dirait : « Des symphonies! des symphonies! j'ai beau me laver les mains, elles m'apparaissent toujours! » Et alors quelle admiration pour ce maître incomparable qu'il veut juger et ne juge pas; comme il nous le montre escaladant le ciel, mais, (( foudroyant ou foudroyé », toujours le plus grand ; comme il sait l'encenser et nous dire : Si vous ne le comprenez pas, c'est que vous n'en êtes pas dignes!
« Une page reste belle entre toutes, celle qu'il consacre aux trois maîtres réunis : Haydn, Mozart, Beethoven. On peut la comparer, suivant un grand écrivain, aux plus parfaites de l'anthologie grecque. Phidias, Praxitèle ont inspiré M. de Chambrun lorsqu'il a modelé pour nous ces trois effigies de la vierge, de la femme, de la mère, et en les
voyant apparaître en toute leur chaste ou splendide beauté, on marque bien dans l'art les places qu'occupent ces illustres compositeurs, de même que les images empruntées à la nature et qui terminent cette cantate donnent l'idée la plus sereine, la plus exquise de ces beautés qui dépassent l'analyse.
« M. de Chambrun croit préférer Rossini à Meyerbeer; mais il consacre à ce dernier un de ses dialogues les plus enflammés : « Jérusalem ! » et, sans s'en douter, il le fait premier. Répétant la parole de Bossuet : « Un rayon de votre face, Seigneur, a été imprimé dans nos âmes, » il cherche Dieu partout, et n'arrive au peuple prédestiné qu'après s'être arrêté même chez l'humble Polynésien; mais, alors, comme il nous fait entendre les chants du grand Sémite, comme il évoque pour « nos visions, nos auditions, cette marche hâtée, précipitée, stridente », du cinquième acte des Huguenots ! comme, parlant du duo de V Africaine^ il fait grande la part de la musique, comme il la met au-dessus de la peinture, de la sculpture ! « Lorsqu'il s'agit d'ex-
primer la passion, la tendresse, elle trouve des supériorités, reprend l'ascendant, puisque aux situations, aux langages, elle ajoute tous ses ressorts, toutes ses puissances, tous ses dons. )) J'ai tort, Rossini, avec Guillaume Tell, reprend son rang, et toute la scène du Grutli est admirablement rendue dans le dialogue IV : « ... Les chants et les strophes d'Unterv^ald, de Schwitz et d'Uri apparaissent comme la lumière du ciel, brillent comme la transparence, comme la limpidité des eaux, et nos âmes de suite sont émues : elles se mettent à l'unisson. »
« Vous le voyez, on ne sait où se poser, on ne s'arrête jamais. Peut-être est-ce un reproche à faire à l'auteur : trop de pensées, d'images, de figures, pas assez d'espaces. Comme pour la cathédrale de Strasbourg, à laquelle on arrive sans avoir eu un moment pour se la présenter, notre ami ne veut pas flâner, et cependant quelle douceur, quelle mélancolie profonde dans le Dialogue X : Soror sponsa mea, le Stabat mater. « ... Le représentant et le dépositaire de la douleur ici-bas, c'est la femme. . . »
« En vérité, lorsque sur la montagne du Calvaire je contemple la croix, ce n'est point sur la croix elle-même que se trouve le plus grand exemplaire, sublime, éternel, de la douleur; mais tout en bas, sur le sol, et dans cette mère agonisante, prosternée. »
<( Je m'arrête, il faudrait tout citer. Vous lirez maintenant comme j'ai lu, vous disant : Il est donc vrai, ceux auxquels Dieu voile toutes les beautés de la nature ont en partage des sensations, des intuitions si fines, si délicates, qu'ils entendent ce que nous n'entendons pas, et voient encore ce que nous ne regardons qu'avec l'indifférence des heureux et des pressés de la terre... »