II. LE TEMPLE DE LA SIBYLLE
Vous êtes à Nice, la soirée est belle, vous vous êtes attardé sur la promenade des Anglais à regarder la mer. Derrière vous, la musique joue sous les guipures vertes que les grandes palmes suspendent, comme des stores, autour des lustres flambants du kiosque. En avant, c'est la grande mer qui s'étale à l'infini, blanchissante et impalpable comme une buée de lait sous l'effusion frisante du rayonnement lunaire. Deux ou trois étoiles se balancent, paresseusement, comme alanguies par la douceur de vivre éparses dans l'immensité gris de perle. Des bouffées de parfums tièdes et des senteurs salées d'eau de mer descendent et montent; on dirait le rythme berceur d'un orchestre de parfums qui broderait ses lentes mélodies sur le rythme vif de la musique, là-bas, égrenant en lestes fusées de trilles les rapides variations des piiiicati de Sylvia. Vous oubliez l'heure, et le temps, le regret de la veille et le souci
du lendemain : la vie avec ses nécessités, ses anxiétés et ses devoirs.
Les derniers accords de l'orchestre expirent dans un soupir de brise, et elle reste seule à chanter dans le silence, la grande brise du large, à reprendre dans la nuit son éternel duo avec le contralto puissant de la mer. Vous prenez une voiture sur la place Masséna, et c'est un renouveau de sensualité païenne, un engourdissement de l'esprit dans le bienêtre oublieurdu corps, de tout l'être en libration harmonique sur les coussins lentement balancés. Les lumières s'éteignent une à une. La voiture court dans un clair-obscur, le long de l'avenue ombreuse qui mène en pente molle à Saint-Maurice. Les arbres frissonnent, effleurés en larges coups d'éventail par le vent qui monte de l'eau. On perçoit des froissements d'ailes, des frôlements soyeux de plumes dans la longue frise de feuillages où s'abrite le mystère nocturne des nichées.
La grille de la villa Chambrun se dresse en travers de la route, barrant la montée de ses fers de lance, alignés dans la nuit comme
une file de hallebardiers en bataille. Pour allonger votre plaisir et prolonger parmi les verdures votre rêve de béatitude et d'oubli, vous suivez à pied les longues allées capricieuses qui contournent les bosquets, se déroulent dans les massifs de thuyas, de palmiers et de cyprès, se glissent discrètement dans l'ombre frangée des orangers et des lauriers-roses. Un chant d'eau vous caresse Touïe : une mélodie perlée de cascade se brisant sur des pointes de roches veloutées de mousses, fugitive comme un écho lointain de la musique de Mendelssohn, dans ce songe réalisé d'une nuit d'été.
Et brusquement, au détour sablé d'un chemin d'ombre, vous vous retrouvez dans la lumière. Le bruit de l'eau tombante s'apaise dans l'éloignement. Les arbres reploient leurs lambrequins et le froufrou des nids se tait, dans le recul des pelouses. L'espace se déplie dans des clartés de lune, Fhorizon des Alpes se découpe en noir sur le ciel d'opale ; une nappe de silence austère et de lumière blanche coule, comme un reflet de voie lactée,
sur les marches élargies de Tescalier monumental.
Au sommet de cet escalier de parc royal ; dans cette blancheur et dans ce silence surgit, plus blanc et plus silencieux encore, un édifice d'énigme. Projetées au-dessus du sol par une haute plate-forme en pierre blanche de la Turbie, douze colonnes de marbre blanc s'élancent, droites et élégantes comme des tiges d'eucalyptus, portant légèrement leurs chapiteaux épanouis comme de grands lis, et, posée avec une souplesse aérienne sur la frise enguirlandée de fleurs, une claire toiture métallique d'où s'envole un trépied mystique. Et tout l'édifice semble posé à peine au bord large de l'escalier, svelte et tout en hauteur, découpé à jours sur le mauve assombri de l'horizon, prêt à s'envoler dans un poudroiement de lune comme une grande fleur de marbre que le vent des Alpes aurait prise.
C'est ce que M. de Ghambrun appelle le temple de la Sibylle.
Si l'on consulte le grand ouvrage de M"''Bader, c'est à la Sibylle acceptée par l'Église, à
celle qui amuse tant M. Renan et qui est associée au souvenir de David dans la plus sombre des proses liturgiques, que M. de Chambrun aurait dédié ce mystérieux et charmant édifice. J'en demande bien pardon à l'éminente biographe, mais je ne saurais être de son avis. Ce n'est pas un éon de témoignage, que la Sibylle dont l'évocation donne une âme et une signification au gracieux temple de Saint-Maurice. Ou, si elle atteste quelque chose, c'est, en la pleine lumière du jour, la joie de vivre au grand soleil, la joie du Midi, de la chaleur et de la clarté : la joie des perspectives larges et éclatantes, des jardins à perte de vue au fond de leur cirque d'Alpes, — de Nice toute blanche, blottie avec des grâces frileuses de baigneuse grecque dans les flottantes verdures de ses palmiers, — de la Méditerranée si bleue, lustrée d'or ou rayée d'écharpes roses par des gaietés de lumière... Et ce qu'elle atteste encore sous le soleil, ce sont les goûts d'art de celui qui a désiré cette architecture, et la conception d'art des maîtres qui l'ont créée d'après ce désir.
Mais la nuit, dans le sérieux tragique du silence universel; au sortir brusque des inconsciences de l'esprit dans la détente générale de la vie, ce n'est pas une affirmation, ce sont des points d'interrogation qu'il faut attendre du temple de la Sibylle : des énigmes posées avec l'ironie nonchalante de la prophétesse qui se sent en sécurité, ayant brûlé ses neuf livres; des problèmes offerts avec une malicieuse affabilité de sphinx à notre imagination, irrésistiblement et éternellement séduite par tout ce qui trompe son immortel désir de solution. Et les questions s'enchaînent, dans Tordre railleusement logique où les questions sans but s'amusent à affluer, de notre âme à nos lèvres. Comment ce bijou de l'art grec, destiné à perpétuer d'olympiade en olympiade le souvenir du chorège Lysicrate et de son dème Acamantide, se trouve-t-il transporté ici, dans cette nature légère et souriante de station méditerranéenne adoptée du high-life, après avoir traversé les transformations attestées par des ruines aux champs dévastés du Forum et aux collines
ravagées de Tibur? Combien de civilisations se sont-elles couchées, l'une après l'autre, dans l'ossuaire stratifié des siècles pour que le temple de la chaste Vesta revive, frais et pur comme au sortir de son bloc de marbre, dans les jardins d'hiver d'un amateur, ancien préfet du second Empire, ancien « centre droit » à l'Assemblée de Versailles? Pourquoi cette invocation à la Sibylle antique, à la vraie Sibylle, à la Sibylle railleuse du roi Tarquin? Comment cette dédicace a-t-elle été conçue parmi toutes les sécurités et le confort de notre xix'' siècle, assis dans son positivisme et dans l'admiration de soi, de sa science, de son raffinement, de son architecture de fer, de son éclairage électrique et de sa littérature de blasés? Pourquoi ce surgissement imprévu de l'énigme dans l'écartement de ces bosquets où bruit si doucement la nature, assoupie dans le tiède bonheur des sens? Pourquoi, dans cette villégiature élégante, ce brusque rappel de l'inexpliqué? Pourquoi ce trépied de mystère envolé dans la nuit, comme une grande chauve-souris balancée sur ses ailes
de paradoxe? Pourquoi cette reproduction du vieux ustensile grec installée en Gaule sous le regard moqueur d'Hécate, et, parmi des échos de songe, le souvenir de tant d'oracles rendus au hasard et que nul ne comprit jamais?... Pourquoi ce réveil provoqué de toutes les questions qui sommeillent au fond de toute intelligence et de tout cœur d'homme, qu'on se répète et qu'on ressasse de père en fils, d'ami à ami, d'heure en heure, en bravant toutes les sottises et toutes les lassitudes de la banalité? Car c'est de banalité qu'on vit et qu'on meurt, — sauf ces deux échappées que notre imagination s'est ménagées malgré tout, ou qu'un Dieu consolateur nous a accordées sur l'idéal : la religion et Tart... Arrêtons-nous là. Il n'en faut pas davantage pour comprendre comment , presque en même temps qu'il rêvait aux béatifications allégoriques de la Sainte-Chapelle, M. de Chambrun concevait le premier projet du temple de la Sibylle.
Il s'en est expliqué clairement dans une lettre d'où j'extrais ce qui suit :
« J'élève ce temple à la beauté connue et inconnue.
« La beauté connue représentée par dix bustes et la beauté inconnue figurée par le trépied de la Sibylle.
«... Cette dédicace est beaucoup plus spirituelle que celle d'un Panthéon à peu près universel, avec vingt et un bustes empruntés à tous les ordres de la pensée, et je m'y tiens. Je repousse une conception nouvelle qui était de m'attacher seulement au plus grand des arts qui est la poésie... Cette troisième conception était à peu près aussi fausse que la première, et par les mêmes motifs : trop de système *... »
M. de Chambrun a-t-il jugé qu'il y aurait trop de système aussi dans l'élection des dix grands hommes dont le ciseau de M. Chapu devait sculpter les bustes? S'est-il laissé ébranler par certaines objections que lui posait spirituellement M. Emile Ollivier? A-t-il trouvé que la beauté des colonnes subsistait suffi-