‹ Le comte de Clermont (volume 2)Chapitre 14 sur 51 · MAGASIN DE CHANSONS · texte numérisé non relu

MAGASIN DE CHANSONS

Le sieur Lejo^eux tient la manufacture des lanlas^ des mirlitons, des flonflons j des lanturclus et de tous les vaudevilles anciens et nouveaux, faits et à faire.

Plus bas, à l'entrée d'un des préaux, était placé un opéra • teur qui distribuait ses drogues et donnait à chacun des paquets qui contenaient des plaisanteries innocentes contre ceux auxquels ils étaient adressés.

Vis-à-vis de cet opérateur, et à l'entrée du préau opposé, était un docteur dans une chaire sur laquelle étaient des balances et au-dessus un écriteau où on lisait : Les balances merveilleuses du mérite. On pesait dans ces balances les différents ouvrages des auteurs, tant anciens que modernes ; par le poids, le docteur assurait qu'il fallait juger de leur mérite. J'avais fait mettre du plomb dans la couverture d"un petit Virgile : moyennant cet expédient la pesanteur de ce mince volume emportait pourtant le Tasse, Télémaque, la Henriade et le Paradis perdu. J'avais fait accommoder de même un petit Cinna qui emportait tout le théâtre des Grecs, et une École des maris qui à elle seule pesait davantage que cinq volumes de Regnard, cinq de Destouches et deux de La Chaussée...

En descendant ensuite dans la foire, on trouvait encore huit boutiques pareilles à celles qui étaient au pied du Parnasse. Il y en avait quatre d'un côté et quatre d'un autre. Ces boutiques étaient semblables à celles que l'on voit aux petites foires de Paris, comme à la foire Saint-Ovide, la foire Saint-Roch et II 8.

autres ; la seule différence était que chacune de ces boutiques portait un écriteau illuminé....

En voici la distribution :

Première à droite. — Cabaret DU PARNASSE. — A l'enseigne du Cocher de M. de Verthamont. — Vin d'Hypocrène à la glace, etc.

Première à gauche. — Café du Parnasse. — Eau glacée du sacré vallon... Comédies à la glace, tragédies froides et toutes sortes d'autres rafraîchissements.

Deuxième à droite. — Magasin d'hyperboles et de mensonges. — Le sieur de la Léthargie, poëte suivant la cour, compose des odes à la louange de tout le monde... etc.

Deuxième à gauche. — Magasin d'amphigouris. — Le sieur Galimathias, Allemand, fait tous les opéras nouveaux, les tragédies d'été... etc.

Troisième à droite. — Magasin de fadeurs. — W^^ Fadasse, marchande de madrigaux et de pain d'épice, de bouquets pour Iris.... etc.

Troisième à gauche. — Magasin de vers tristes. — La veuve du sieur Deprofundis fait et vend toutes sortes d'épitaphes à la dernière mode, et des épithalames pour les mariages.... etc.

Quatrième à droite. — MAGASIN d'ordures. — Le sieur Libertini, Italien, fait toutes les chansons oii il y a du mouton, des contes plus forts que ceux de La Fontaine, et des épigrammes à la Rousseau.... etc.

Quatrième à gauche. — MAGASIN DE NOIRCEURS. -^ Le sieur

Roué (i), poète satirique, fait et vend des épigrammes au feu d'enfer, au sublimé corrosif, et toutes sortes de libelles

diffamatoires.... etc.

J'avais placé dans chacune de ces boutiques les plus jolies femmes de chambre, et des hommes qui imitaient les cris des marchands et qui appelaient le chaland....

J'avais fait des chansons^ vaudevilles, bouquets, contes, stances et autres petits vers que nous débitâmes alternativement dans chacune de ces boutiques, à mesure que la compagnie

s'y arrêtait... Dans le magasin des chansons, M. de chanta

celle de la Sœur grise et du Bedeau, qm réussit singulièrement; il faut se représenter le chanteur déguisé en sœur grise, vis-àvis d'un vilain laquais déguisé en bedeau, auquel il adressait tendrement la parole :

// faut qu'aux échos je dise

L'état de mon cœur, J'ai pour un homme d'église La plus vive ardeur.

(Parlé) Ah! ah! quelle ardeur, Quelle vive ardeur !

Etc., etc.

Cette fête fut terminée par une parade qui était affichée au bas de la loge des danseurs de corde :

ce La grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs « du bas Parnasse, qui a ennuyé les neuf Sœurs et fait bâiller « Apollon lui-même avec un succès prodigieux, fera l'ouverture ce de son théâtre car la première représentation d'Isabelle pré- (c cepteur.

( i) Aménité aristophanesque, à l'adresse de Roy. Nouvelle preuve que Collé n'eût pas manqué d'enregistrer, avec satisfaction, les coups de bâton emboursés par lui.

« La demoiselle Stockholm, Suédoise, qui n'a jamais paru a sur aucun théâtre, y dansera le menuet d'Alcide et une concc tredanse seule.... Etc., etc. »

{Journal de Colle.)

Vers septembre 1754. — Les troupes de Bagnolet et de Berny s'étaient proposé de se réunir pour jouer ensemble une même parade sur le théâtre de Berny. Chaque troupe fournit à cet effet deux de ses acteurs. M"e Gaussin, engagée dans les deux troupes pour les rôles de Cassandre et Gilles niais, devait jouer celui de Cassandre dans la pièce dont on avait laissé le choix à la troupe de Bagnolet, qui désigna la parade de Léandre ambassadeur de Perse, et se chargea d'envoyer à Berny les décorations. Le roulier qui les voiturait versa dans une ornière dot on eut peine à le tirer. L'alarme fut mutuelle dans les deux troupes et chez les spectateurs ; pour rassurer ces derniers, l'on exigea que je fisse une annonce de cet accident, et je n'eus garde de m'y refuser. La troupe de Berny ouvrait le spectacle par une pièce de moi intitulée : Isabelle commissaire et bouffon italien; je préludai donc à la représentation par l'annonce du roulier.

(Laujon, Œuvres choisies.)

Suit ladite annonce en ronde grivoise qui n'a, par malheur, ni rime, ni raison, ni sel, ce qui nous engage à passer à l'ordre du jour.

Novembre 1754. — Le 19 du courant, l'on joua dans la petite maison de M. le comte de Clermont, rue de la Roquette, sur un petit théâtre assez passable qu'il y a fait construire, la farce en vaudeville des Amants déguisés, petite pièce de ma façon. J'avais pensé qu'elle ne pouvait pas manquer de réussir, et à la représentation je fus tout étonné d'être le premier à la condamner; elle me parut dégoûtante.

Il y a une fille grosse dans cette farce, et c'était une femme qui jouait ce rôle ; cela répugne et ne donne que des idées désagréables et vilaines, au lieu de produire du comique. Je vois à présent ce qui m'avait trompé : c'est qu'ayant mis dans plusieurs parades des grossesses, et cela ayant toujours fait beaucoup rire, parce que c'était un homme qui jouait le rôle, je n'ai point prévu que cela ferait un effet tout contraire lorsque ce serait une femme qui serait chargée de faire ce personnage ; et en effet, la vérité du tableau est rebutante, dégoûtante même, c'est le terme.... Cette farce était précédée d'une petite comédie nouvelle de feu M. de La Chaussée, qui, peu de temps avant de mourir, l'avait donnée à Son Altesse pour la faire représentera Bern). Cette comédie est intitulée : la Rancune officieuse; elle est en vers, et des mieux faits du défunt.

{Journal de Collé.)

Ce rôle de fille grosse était probablement celui à^ Angélique, joué par M^'^ Asvédo.

Voici la première mention du théâtre et de la petite-maison de la Roquette, et nous avons tout lieu de croire que cette représentation, dont on a pu voir le programme détaillé (page 57), inau-

gura la salle de spectacle que le Prince venait de faire construire dans le jardin de cette coquette demeure, dont nous donnons à l'appendice (A) l'histoire succincte et le portrait fidèle.

Nous n'avons trouvé aucune description de cette salle de spectacle; plus heureux que nous, M. F. Barrière paraît avoir recueilli à ce sujet des détails fort précis. Peut-être le savant historiographe du siècle dix-huitième a-t-il été à même de voir de ses propres yeux les restes plus ou moins bien conservés de ce théâtre princier. L'hôtel dont il dépendait n'ayant entièrement disparu que vers 1 835, la supposition n'a rien d'impossible. Q.uoi qu'il en soit, M. F. Barrière a écrit sur les fêtes du comte de Clermont une très-jolie page, trop jolie peutêtre, car l'amour du pittoresque et de l'antithèse l'a très-certainement égaré. Nous la lui empruntons cependant, sous bénéfice de critique.

.... hanc veniam damusqae poscimusque vicisslm.

« Où vont donc à la file, dans un quartier retiré de Paris, tous ces carrosses de couleur grise ? Point d'écussons, point d'armoiries. Les cochers sont sans bouquets, sans moustaches^ les laquais n'ont point de livrée, et l'on attend pourtant la plus haute société de la cour! De ces carrosses descendent des femmes qui sont vêtues fort simplement et qui toutes portent

DEUXIEME PERIODE Cp

de petits masques noirs. Suivons-les, et par cette longue avenue garnie darbres entrons avec elles dans cette salle de spectacle. Qu'elle est jolie! qu'elle est ornée! Que ces galons, ces nœuds d'argent rehaussent galamment ces tentures en soie rose! Quel luxe de bougies sur la scène! Dans les loges, quelle obscurité! Que va-t-on voir? Quels seront les acteurs? Jouera-t-on les Horaces ou Cinna?... Non! Les beautés sublimes du grand Corneille, ces traits si profonds, si vrais, si comiques, qu'applaudissait Louis XIV, ne sauraient plus charmer ces gens-là ; ce sont des convives blasés qui, las des vins exquis, vont s'enivrer avec des liqueurs fortes. Ils envient au peuple sa joie grossière. La parade aux sales équivoques, aux lazzis indécents, a dressé ses tréteaux ici. Les femmes y arrivent masquées pour entendre, pour voir et pour n'être pas vues : on le comprendrait de reste si je disais seulement V annonce <i\T\t de cesparades. Un homme d'un beau nom fera Gilles^ une des plus jolies filles de l'Opéra, Marquise, va représenter Zirzabelle, et dans la pièce elle aura pour père un petit-fils du grand Condé, un prince du sang, chez qui vous êtes, M. le comte de Clermont, abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui joue dans la perfection les Cassandres. »

(F. Barrière, introduction des Souvenirs de Félicie.)

Cela est certainement fort bien tourné, et mériterait d'être vrai. Malheureusement nous savons, de source certaine, que le comte de Clermont ne jouait pas les Cassandres^ mais bien les rôles à manteau SÉRIEUX, les financiers et les paysans; que Marquise, maîtresse en titre du duc d'Orléans, appartenait à la troupe de Bagnolet et non à celle de la Roquette;

Qh SECONDE PARTIE

que le répertoire était composé en grande majorité des œuvres de Molière, Regnard, Destouches, Dancourt, etc. ; que les parades, toutes licencieuses qu'elles fussent, ne dépassaient pourtant point le ton de la Vérité dans le vin, qui ne put être jouée à Berny, malgré les coupures faites par l'auteur; qu'elles restaient par conséquent bien loin encore des élucubrations priapesques qui faisaient le fond du répertoire des petits spectacles de filles, et dont le Théâtre des boulevarts nous a conservé de fort agréables modèles.

Le Journal de Collé suffirait à prouver que les grandes dames, et je dis les plus grandes, ne prenaient pas tant de précautions pour assister aux représentations de ces oeuvres égrillardes; qu'elles les entendaient et les jouaient même à visage découvert, pourvu,, bien entendu, que ce fût dans leur monde ; le masque, les petites loges grillées, les grisons et les voitures sans armoiries étant réservés pour les soirs oîi l'on se glissait, par amour du fruit défendu, dans les petites-maisons de ces demoiselles : chez la Guimard à Pantin ou à la Ghaussée-d'Antin , chez la Duthé, chez les sœurs de Verrières, ou bien encore chez quelque financier amateur^ où la parade graveleuse et équivoquée avait ses franches reparties, l'assemblée étant ex-

DEUXIEME PERIODE Qy

clusivement composée, en femmes, des impures les plus affichées de Paris.

Mars 17$^. — Les 11 et 16, M . le comte de Clermont a fait reprendre sur son théâtre de la Roquette le Rossignol, qu m'a paru réussir encore. Le rôle de Saint-Albon, joué par le chevalier deBonnac, ne fut point mal rendu pour quelqu'un qui n'a pas de voix ; mais M. le chevalier de Montazet lui est mille fois supérieur. M. le chevalier de La Tour, qui jouait le rôle de Varambon, l'a rendu un peu tristement.

— Le jeudi-saint, je dînai chez M, le comte de Clermont, auquel je lus ma tragédie de l'Écumoire, dont il parut excessivement content. Il me sonda d'une façon très-détournée pour l'avoir à son théâtre, mais j'éludai et ne répondis rien aux choses qui pouvaient avoir trait à cela... Indépendamment des procédés honnêtes que je dois avoir pour M. le duc d'Orléans, pour qui j'ai fagoté toutes ces misères, et auquel elles appartiennent, pour ainsi dire, par le bien qu'il m'a fait, je préférerai toujours le théâtre ou plutôt le cercle de M. le duc d'Orléans à la cour de M. le comte de Clermont; il y a à cette dernière des dessous de cartes, des tracasseries qui ne viennent pas du Prince, car ce serait le meilleur homme du monde....

{Journal de Collé.)

Collé a laissé en suspens sa dernière phrase ; mais nous pouvons compléter sa pensée à l'aide du passage suivant, extrait de VÈloge du chevalier de Laurès^ publié dans le Nécrologe de 1780.

q8 SECONDE PARTIE

— Un poëme sur la bataille de Fontenoy et quelques ouvrages de poésie que lui inspirèrent le patriotisme et l'amitié, fixèrent sur le chevalier de Laurès l'attention de M. le comte de Clermont. Ce prince, qui aimait les lettres et protégeait les talents, attira le chevalier dans sa cour, le logea dans le palais de son abbaye de Saint-Germain, et lui donna une pension de cent pistoles.

Berny, maison de campagne du Prince, était pour les lettres ce que Sceaux avait été du vivant de la duchesse du Maine. Le Prince y avait fait construire un théâtre qui fait encore un des plus beaux ornements de cet agréable lieu. Les auteurs étaient plus empressés d'y faire jouer leurs pièces que sur les théâtres de la capitale, parce qu'ils savaient qu'ils n'auraient besoin d'autre protection pour les faire recevoir que de leur seul mérite, et qu'ils y trouveraient des spectateurs sans partialité et des juges sans prévention. Le chevalier de Laurès composa quelques divertissements pour ce théâtre; il y fit représenter une comédie en un acte, en prose, intitulée la Statue, imprimée depuis peu d'années, et qui reçut du public un accueil aussi favorable que celui qu'elle avait obtenu à la représentation. Les succès de cette comédie et de ses odes l'engagèrent à s'exercer dans ie genre du drame lyrique. Il composa pour le théâtre de Berny la Fête de Cythere, petit opéra en un acte ; les applaudissements qu'il reçut furent d'autant plus flatteurs qu'il avait pour rival dans cette carrière un poète couronné par des succès éclatants : c'était l'auteur d'£g/e (Laujon), secrétaire des commandements du Prince.

Sans intrigue, sans ambition, le chevalier de Laurès se reposait sur la faveur de M. le comte de Clermont, sans songer que la faveur des princes ne dépend pas toujours d'eux, parce qu'ils dépendent eux-mêmes de tout ce qui les environne. Aussi est-il plus dangereux de déplaire à leurs courtisans qu'à eux-

mêmes. Le chevalier de Laurès l'éprouva. Dans la distribution des rôles de la comédie de la Statue, il donna le principal à la célèbre Gaussin, et ne s'aperçut point qu'une autre actrice trèsprotégée aurait voulu en être chargée. Peu de temps après, un dérangement survenu dans les affaires de M. le comte de Clermont l'obligea de faire une réforme dans sa maison, et l'auteur de la comédie fut le premier sacrifié; il perdit son asile et sa pension, et ne regretta que l'amitié du Prince.

{Nécrologe des hommes célèbres. 1780.)

Juillet 1755. — Le 26, je fus dîner à la Roquette, chez M. le comte de Clermont. Je lui lus mon opéra-comique de Joconde. Il m'en parut excessivement content et le mit au-dessus du Rossignol. La Princesse, M^i^ Le Duc, renchérit encore, comme cela se pratique, sur les louanges qu'il me donnait.

Une chose assez plaisante, c'est que le Prince me fit chanter ma Marotte, et que je la chantai deux fois devant M^i*" Le Duc, qui me parut avoir oublié pleinement qu'elle avait été une de nos sœurs de l'Opéra, et pas une des moins impures et des plus sûres.

{Journal de Collé.)

Si la chanson-parodie de Marotte était quelque peu scabreuse par rapport à M^'* Le Duc, elle ne l'était guère moins à l'égard du Prince-abbé ; qu'on en juge par ce petit extrait :

J'ai la marotte D'aimer Marotte ;

yniversitas BIBLIOTHECA

^ftaviensis

lOO SECONDE PARTIE

Je la préfère à Nos sœurs de l'Opéra ; C'est une infante Moins triomphante Que ces belles demoiselles-là.

Déjà l'on complotte De me raccrocher.

L'un des meilleurs Enchérisseurs (0 temps! 0 mœurs!) C'est... il faut que je nomme

L'homme...

C'est un riche abbé titré.

Mitre, Taré.

Son nom ?

C'est.. .j non.

Ne disons pas tout haut son nom.

Janvier 1756. — La Veuve philosophe eût été jouée ce printemps chez M. le comte de Clermont, s'il n'avait point ferm.é son théâtre et renvoyé sa musique pour arranger ses affaires. J'avais exigé, comme une condition essentielle et sans laquelle je suppliais qu'on ne la donnât pas, que M"« Gaussin fût chargée du rôle de la veuve ; et le Prince m'avait accordé cet article. Je l'avais destinée pour son théâtre, parce que j'avais démêlé qu'il me savait mauvais gré que je n'eusse, depuis deux ou trois

DEUXIEME PERIODE lOl

ans, travaillé que pour celui de M. le duc d'Orléans; auss a-t-il été bien content et m'a-t-ii fait bien des caresses.

{Journal de Collé.)

Ici se terminent les renseignements que nous avons pu recueillir sur la période artistique et élégante de la vie du comte de Clermont. Ce qu'il nous reste à enregistrer est loin d'offrir le même intérêt pour nos plaisirs et pour sa gloire.

Page 1