‹ Le comte de Clermont (volume 2)Chapitre 23 sur 51 · A MESSIEURS LES PRINCES DU SANG · texte numérisé non relu

A MESSIEURS LES PRINCES DU SANG

Sur l'air des Tranbleurs.

Princes du sang, la paresse, La crapule, la bassesse,

TROISIÈME PÉRIODE l3l

L'indolence et la faiblesse Composent tout votre lot.

Pour espérer que la France Mette en vous sa confiance, Il faut la croire en démence.

Le Français nest pas si sot Sot, sot, sot, sot.

Un seul d'entre vous mérite Qu'on l'approuve et qu'on l'imite :

C'est La Marche que je cite.

Du Roi l'ami, le soutien.

Pour les autres cinq Altesses, L'on peut, sans tant de finesses, Dire : je m'en bats les cuisses !

Que peuvent tous ces vauriens ?

Rien, rien, rien, rien.

(Recueil de Clairambault.)

i8 AVRIL 1771. — En attendant que les protestations des Princes, extrêmement longues et très-bien faites, soient imprimées, on en répand un extrait, par lequel il paraît qu'ils y parlent sous plusieurs qualités : comme Princes, pour la conservation de leurs droits à la couronne; — comme pairs, pour les droits de la monarchie, la conservation et la sûreté de la personne sacrée du Roi ; — comme gentilshommes, au nom de la Noblesse, pour la violation de ses privilèges; — enfin, comme citoyens, au nom d'une nation libre, qui ne fut jamais faite pour l'esclavage (!).

(i) Ces protestations sont imprimées in extenso en tête du Maupeouana.

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25 AVRIL 1771. — Les protestations des Princes, en date du 4 avril, commencent à se répandre manuscrites et occasionnent le plus grand effet. Il n'est pas possible de croire qu'un homme ait osé persister à changer la face de tout un royaume, contre la réclamation aussi forte, aussi raisonnée de princes réunis. Ils y exposent de la façon la plus énergique l'obsession constante du Trône, et inculpent le chancelier spécialement... Cette pièce, précieuse à la nation, est le gage certain de l'intérêt vif et tendre qu'y prennent ces chefs respectables et adorés.

10 MAI 1771. — Le samedi, 4 de ce mois, se sont faites les invitations pour le mariage de M. le comte de Provence ; il paraît constant que les Princesses seulement ont été priées, et que les Princes n'en ont reçu aucune notification.

16 MAI. — Les Princes du sang ont affecté de rester à Paris et de se montrer beaucoup la veille, le jour et le lendemain du mariage de M. le comte de Provence. M. le prince de Conty est allé lundi dernier à la Comédie Italienne ; il a passé au foyer après la pièce ; il y est resté longtemps et a parlé à beaucoup de gens.

4 JUIN 1771. — M. le comte de Clermont, tourmenté de la goutte depuis longtemps, en est plus mal, et l'on craint pour ses jours,

11 passe pour constant que le Roi, malgré son affection pour les Princes de son sang, a cru devoir dissimuler sa tendresse envers celui-ci et lui témoigner son indignation au point de ne pas envoyer savoir de ses nouvelles ; marque de disgrâce spé-

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ciale à laquelle M. le comte de Clermont a été on ne peut plus sensible.

Sa perte serait d'autant plus fâcheuse dans la circonstance présente, qu'il a beaucoup contribué à ébranler les autres Princes et à leur faire sentir la nécessité d'une protestation formelle et authentique. Au reste, ils lui témoignent tous un attachement également vif et tendre.

La nation, à laquelle il s'est aussi rendu plus cher par son zèle et sa fermeté, est dans de très-grandes alarmes sur son compte.

7 JUIN. — On assure que M. de La Suze, maréchal général des logis de la maison du Roi, est allé chez les Princes du sang leur redemander, de la part du Roi, les clefs de leurs appartements, soit à Marly, soit à Compiègne, et prier Leurs Altesses Sérénissimes de donner leurs ordres pour les démeubler.

10 JUIN. — M. le comte de Clermont est heureusement regardé comme hors d'affaire ; on a fait refluer l'humeur de goutte, qui s'était jetée sur les parties nobles, vers les extrémités; elle est actuellement au poignet. C'est une joie générale dans Paris d'apprendre le meilleur état de ce prince.

12 JUIN. — M. le comte de Clermont est retombé dans le même état fâcheux où il était ci-devant, et ce prince donne de nouvelles alarmes. Ce qui prouve combien le Roi a fait violence à son cœur en n'envoyant pas savoir de ses nouvelles, c'est qu'il en demande à ses courtisans et ne paraît pas moins inquiet de son sort.

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1 3 JUIN. — De la part de M. le comte deClermont, l'indignation marquée du Roi aigrit beaucoup ses maux et n'a pas peu contribué à les rendre plus incurables. L'honneur qu'il avait eu d'être élevé avec Sa Majesté depuis l'âge le plus tendre, celui de vivre avec Elle, de participer à tous ses plaisirs et d'avoir été dans la plus étroite intimité avec son maître jusqu'à cette funeste époque, est un souvenir amer qui coûte souvent des larmes au Prince.

Le duc d'Orléans, le duc de Chartres, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le prince de Conty, ne quittent point le palais de M. le comte de Clermont; le voyage de Chantilly et tous les autres qui devaient s'ensuivre sont absolument rompus jusqu'à ce que le sort de Son Altesse Sérénissime soit décidé. Elle est au plus m.al, Elle a été administrée hier, et l'on craint qu'Elle ne passe pas deux fois vingt-quatre heures.

Il se débite dans Paris que M. le comte de La Marche, sans doute dans la crainte de déplaire au Roi, ne visite point M. le comte de Clermont et n'envoie pas même chez lui...

On assure que le trésorier de M. le comte de Clermont s'étant présenté au trésor royal pour toucher les pensions de Son Altesse, le sieur Le Clerc, premier commis des finances en cette partie, avait déclaré qu'il n'y avait pas de fonds pour le Prince et qu'il n'y en aurait pas de longtemps. On ne doute pas qu'il n'ait reçu des ordres supérieurs, sans lesquels l'insolence du propos serait très-punissable.

i8 JUIN. — M. le comte de Clermont est mort dimanche au soir (i6 juin 1771), avec le même courage qu'il avait montré durant tout le cours de la longue et douloureuse maladie qui l'a conduit au tombeau.

Il passe pour constant que le vendredi oij ce Prince a reçu

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le viatique, le célébrant lui a demandé à haute voix s'il pardonnait à ses ennemis. Son Altesse Sérénissime a répondu avec beaucoup de fermeté et de sang-froid qu'Elle ne croyait pas en avoir, qu'au surplus Elle leur pardonnait à tous, même au chancelier, qu'Elle regardait moins comme son ennemi personnel que comme celui du Roi et de l'État.

M. le comte de Clermont était dans la grande dévotion depuis quelques années, et la continuité de ses liaisons avec Mf"e de Tourvoy, ci-devant M'i^ Le Duc, sa maîtresse, aussi livrée à la haute piété, faisait présumer qu'il y avait un mariage de conscience entre eux. On assure qu'elle n'a pas disparu de son appartement pendant la cérémonie de la réception des sacrements, ce qui confirmerait le bruit général.

Ce Prince tenait tous ses biens du Roi et ne laisse qu'environ ^0,000 livres de rentes en fonds, dont il a, par un testament, distribué l'usufruit à toute sa maison.

M. le chancelier, qui avait extrêmement à cœur de faire faire un acte de ressort par son parlement dans la maison de ce Prince, s'est donné beaucoup de soin pour faire requérir la mise des scellés par quelque créancier; mais aucun n'a voulu se prêter à ses vues , ce qui a évité le tapage qu'aurait occasionné la descente des commissaires du nouveau tribunal.

On ajoute, à l'égard de M. le comte de Clermont, qu'après avoir témoigné aux Princes combien il était sensible à leur attachement et aux marques plus particulières d'amitié qu'ils lui donnaient dans ses derniers moments, il les a exhortés à rester toujours unis entre eux et à vivre dans la plus parfaite intimité.

Les Pnnces étant exclus de la présence du Roi, M. le prince de Condé n'a pu satisfaire à son devoir et aller notifier luimême au Roi la mort de son oncle. On prétend que M. le comte de La Marche, assidu à se faire instruire de ce qui se passait, est parti sur-le-champ pour Marly.

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20 JUIN. — M. le comte de Clermont ayant désiré, par ses dernières volontés, d'être enterré sans pompe, il n'y a eu aucun cérémonial pour ses obsèques. Il n'y a pas eu de chapelle ardente; on n'a point invité les Cours à venir donner l'eau bénite suivant l'usage; on a voulu éviter la rixe que le cérémonial aurait occasionnée entre la Chambre des comptes et le nouveau tribunal. Son corps a été transporté mercredi à Montmorency, où est la sépulture des Condés. Les pleurs des pauvres, auxquels ce Prince faisait des aumônes abondantes, ceux de tous ses domestiques fondant en larmes, ainsi que des Princes, extrêm.ement touchés de sa perte, ont été ce qu'on a remarqué davantage à son enterrement.

Le Roi a indiqué le deuil de ce Prince pour le samedi 21, et l'a fixé de onze jours seulement, quoiqu'il soit d'étiquette depuis quelque temps de porter douze jours le deuil des princes du sang, poun le distinguer d'avec les deuils des princes étrangers.

30 JUIN. — M. le comte de La Marche commence à ressentir les suites heureuses de sa défection du parti des Princes du sang. Il n'avait point encore de gouvernement, et il était le seul privé de cet avantage. Le roi vient de lui accorder le gouvernement du Berry, vacant par la mort du comte de Clermont. Il n'avait aussi qu'un seul régiment d'infanterie, quoique les Princes en aient d'ordinaire trois, et il a eu celui de Clermont-Prince cavalerie. Enfin Sa Majesté a fait retourner sur la tête du comte de La Marche la pension de 50,000 livres, autre dépouille du Prince défunt.

[Journal historique du Parlement.)

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Le comte de Clermont n'avait plus, depuis 176g, le gouvernement de Champagne, mais nous ne voyons pas qu'il ait reçu, olTiciellement du moins, celui du Berry, qui passa, en 1 771, du prince de Chalais-Périgord au comte de La Marche.

Juin 1771. — Le dimanche 16 juin, à six heures du soir, mourut à Paris Louis de Bourbon, comte de Clermont. Ce prince m'avait marqué quelques bontés, mais il ne m'a jamais rendu le plus petit service. Il est vrai que je ne lui ai jamais rien demandé; mais il a eu des occasions de m'obliger sans que je le lui demandasse, et notamment lorsque, par sa protection. Pelletier fut fait fermier général ; ce dernier avait des intérêts dans des affaires qu'il ne pouvait plus garder, et que M. le comte de Clermont fit passer à Laujon sans penser à moi.

J'avoue que c'est trop exiger des hommes, et surtout des princes, que d'en attendre quelque chose sans le leur demander et sans même les importuner; les grâces des princes sont comme le royaume de Dieu : violenti rapiunt illud. Ce n'est pas, sai reste, que je misse une gloriole bête à me laisser prévenir; mais je savais que la princesse, la très-avide et très-avare M'i^ Le Duc, jadis mauvaise danseuse de l'Opéra, était à sa cour rapax omnium beneficiorum. Cette créature envahissait tout et l'empêchait d'employer son crédit pour d'autres que pour elle et ses bas vassaux. C'est cette demoiselle sans esprit, sans mœurs, sans principes, sans âme, et avec l'éducation qu'elle avait prise chez son père, suisse d'une porte du palais du Luxembourg, et que les coulisses de l'Opéra avaient perfectionnée ; c'est, dis-je, cette demoiselle qui avait subjugué Monseigneur. L'on n'imagine pas le tort qu'elle lui a fait ; elle II 12.

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l'a ruiné deux fois, c'est le plus léger. Elle l'avait avili aux yeux de la nation, voilà ce qui est affreux et qui a été irréparable.

Ce prince avait de très-bonnes qualités ; quoique mauvais général, il était d'une bravoure reconnue. Aussi ignorant dans les arts et dans les lettres que dans la guerre, il les aimait cependant et les protégeait. Né avec de la bonté et de la sensibilité , la faiblesse de son caractère l'empêcha toujours de faire le bien qu'il pouvait faire et qu'il souhaitait de faire.

De tels princes l'on voit assez.

Prions Dieu pour les trépassés !

{Journal de Collé.)

Collé se révèle ici sous un assez vilain petit aspect. Qu'il ne se crût pas tenu à la moindre reconnaissance envers le Prince en raison de leurs anciennes relations, passe encore; mais après sa fière profession d'indépendance, ses réserves, ses scrupules hautement affectés, venir insulter à la mémoire du mort parce qu'il n'en a rien reçu, c'est vraiment le coup de pied du paradiste.

De telles gens il est assez, tout disposés à cumuler les honneurs de l'indépendance et les profits de la servilité.

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EXTRAIT DU MERCURE DE FRANCE Du mois de juin 1771.

Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, Prince du sang, ci-devant Abbé commendataire de l'abbaye royale de Saint- Germain-des-Prez et de celles de Warmoutier,du Bec, et Chaalis, ci-devant gouverneur de la province de Champagne, et l'un des quarante de l'Académie française, est mort à Paris, le 16 juin, vers les sept heures du soir, âgé de soixante-deux ans. Ce Prince, universellement regretté, était fils de Louis III, duc de Bourbon-Condé, prince du sang, Grand-Maître de France, mort le 4 mars 1710, et de Louise-Françoise de Bourbon, légitimée de France, fille du feu Roi, morte le 16 juin 1743. La cour a pris le deuil, le samedi 22 de juin, pour onze jours, à l'occasion de la mort de ce Prince.

Le comte de Clermont ayant désiré d'être enterré sans cérémonie, son corps fut porté, le 19 de ce mois, à Enghien, pour y être inhumé. Le curé de Sainte-Marguerite, accompagné de son clergé, se rendit processionnellement à l'hôtel du Prince (rue de la Roquette), où se trouva l'évêque d'Arras, qui devait faire la cérémonie. Après les prières accoutumées, le corps fut descendu de la salle de parade par douze valets de chambre ; les quatre coins du poêle étaient portés par quatre gentilshommes. Le cortège du convoi était composé de douze suisses du régiment des gardes, ainsi que des pages, des officiers, des suisses et des valets de chambre du Prince, tous à cheval et tenant chacun un flambeau ; de deux cents valets de pied, de deux cents pauvres, de cinq carrosses drapés, attelés de six chevaux harnachés et caparaçonnés de noir, et remplis par les écuyers, les gentilshommes et les premiers officiers.

Le carrosse à huit chevaux dans lequel était le corps du Prince^ accompagné de ses deux aumôniers, marchait ensuite,

précédé par un carrosse à six chevaux dans lequel était l'évêque d'Arras, accompagné du curé et du vicaire de Sainte-Marguerite et du confesseur du Prince, et suivi d'un autre carrosse à huit chevaux dans lequel était le prince de Condé, accompagné du duc de Nivernois, du marquis de Chambérant, son premier écuyer, et du comte de Maillé, premier gentilhomme de sa chambre.

Lorsque le convoi fut arrivé à Enghienje corps fut présenté par l'évêque d'Arras et reçu par le Supérieur de la maison de l'Oratoire, et il fut inhumé dans le caveau destiné à la sépulture des princes de la branche de Bourbon-Condé.

Le même jour, après le retour du cortège, le cœur du comte de Clermont fut transporté à l'église de Saint- Louis, rue Saint-Antoine. Il fut présenté par l'évêque d'Arras à l'Abbé de Sainte-Geneviève, accompagné de ses religieux (i), en présence du prince de Condé, qui était accompagné de ses premiers officiers et de ceux du comte de Clermont. Il fut placé dans le dépôt qui renferme les cœurs des princes de la maison de Condé.

(i) Depuis la suppression des Jésuites, en 1762, leur église de la rue Saint-Antoine était desservie par les Génovéfains.

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