LES PORTRAITS
important qui caractérise d'ordinaire le gentilhomme campagnard. Sa petite perruque en ailes de pigeon, juchée sur le sommet du crâne, pointu et très-découvert, simule un front immense au bas duquel la figure paraît toute ramassée et tassée pour ainsi dire. Les yeux ont dû être beaux; ils sont plutôt longs que grands, éteints et tuméfiés par l'âge; le nez est insignifiant, la bouche sensuelle et la lèvre gourmande. Cette tête presque drolatique se rattache par une triple cascade de mentons à de larges épaules et à un torse ventripotent splendidement chamarré d'une luxuriante broderie d'or, sous laquelle disparaît presque le velours bleu de la veste et de l'habit. N'était le cordon bleu et la plaque de l'ordre, qui révèlent un grand seigneur; n'était la botte éperonnée, le baudrier d'ordonnance et l'épée à large coquille, qui trahissent l'ex-officier de cavalerie, vous croiriez avoir devant les yeux non pas un prince du sang royal, mais un hobereau de village, faisant le tour de sa gentilhommière, tout fier et tout heureux des coups de chapeau de ses paysans et des coups d'encensoir de son curé. Aussi , en confessant cette peinture, très-vivante , très- réaliste , comprend-on aisément qu'une fille ingénieuse et savante, telle que M"^ Le Duc, arrivée à temps, sur les confins de la quarantaine, II 13
ait pu mettre le grappin sur cette nature forte en chair et la retenir trente ans sous sa coupe, sans avoir d'autres rivales à craindre que la goutte et l'apoplexie.
C'est ce précieux portrait dont nous vous offrons, chers lecteurs, une esquisse tout à fait sans prétention, due au crayon délicat d'un collègue et ami qui, n'étant pas de la partie , tient absolument à garder l'anonyme ; nous nous contenterons donc de vous rappeler discrètement, «sans aultre nom nommer » , une petite strophe de notre grand Musset :
Celui qui fit, je le présume,
Ce médaillon j Avait un gentil brin de plume
A son crayon.