CHAPITRE II
La révolution de Février a exercé une influence capitale sur M. de Falloux, non pas parce qu'elle l'a fait ministre, mais parce qu'elle l'a mis dans la voie où ses qualités et ses défauts le poussaient. Royaliste et catholique par sa naissance et par le milieu oii il avait toujours vécu^ il ne pouvait être sous Louis-Philippe qu'un député légitimiste marchant à la suite de Berryer. C'était un rôle d'opposant systéiQatique et saps action, plutôt qu'un rôle d'homme politiqpe. Nul inoyen de s'y montrer habile dan^ le maniement des affaires et d'y négocier des copipromis. On donnait alternativement un petit appointa M, Thiers contre M. Guizot, puis à celui-ci contre celui-là, et c'était tout. M. de Falloux, enfermé dans ce groupe, y serait resté comme la graine qui n'arrive pas à maturité reste dans son enveloppe. Il était m p^spi^ do 3'ignorer lui-piémp*
Le grand coup de vent du 24 février 184S
rompit sa gaine et lui donna avec la liberté le moyen d*en user. Ce ne fut plus le royaliste condamné à une opposition sans effet et presque sans but : ce fut le ce citoyen » qui, dans l'intérêt de la patrie, accepte un régime nouveau.
M. de Falloux prenait possession de lui-même et allait émerger. Il se fit certainement alors dans son esprit un travail qui lui donna une grande joie. Sa fameuse lettre du 25 février en l'honneur des insurgés parisiens l'indique im« plicitement. C'est quelque chose comme l'élan d'un prisonnier devant qui s'ouvre l'espace et l'avenir. Quelle fortune de voir tomber Louis* Philippe, qu'il ne pouvait servir sans déshonneur, et d'être, du même coup, à peu près délié de ses engagements envers le comte de Chambord I Sans doute il ne se traça pas tQut de suite un plan de campagne. De même que l'oiseau né et élevé en cage, tout en se sentant des ailes, ne sait pas, quand il va les essayer, où elles pourront le porter, M. de Falloux ne pouvait savoir, dès qu'il fut libre, quelle force politique il y avait en lui et comment il userait de cette force. Seulement il dut s'avouer qu'il préférerait les chemins de traverse à la grande
route, la dextérité mêlée de ruse aux principes. C'était le fond de sa nature. Il en avait déjà donné des indices dans ses écrits et sa conduite, mais comme à tâtons. Maintenant il voyait clair. Le Falloux lié par son éducation et ses alliances à l'ancien ordre monarchique et religieux faisait place au Falloux libéral et parlementaire. Sa conscience déjà souple devait dans cette voie s'assouplir encore.
L'Assemblée nationale de 1848, qui fut à bien des titres une Assemblée exceptionnelle, comptait beaucoup d'hommes nouveaux pleins de bonne volonté et sans expérience. M. de Falloux, qui déjà joignait à son mérite une certaine entente de la vie publique, y prit vite un bon rang. Il fut un des premiers parmi les seconds. Il avait du talent et du savoir-faire, il eut de la décision. Son rôle dans les agitations parlementaires et les troubles révolutionnaires qui précédèrent l'insurrection de Juin, ainsi que dans l'affaire même des ateliers nationaux, fut d'un esprit clairvoyant et résolu. Cela dit, il faut reconnaître que les Mémoires lui font dans ces luttes une si bonne part, que celle de divers autres s'en trouve un peu rognée ou voilée.
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Mais peut-on reprocher à l'homme qui se met en scène de mieux se rappeler ses mérites que ceux d'autrui ? Toujours est-il qu'il montra alors de précieuses qualités. Les mesures qu'il proposa en qualité de membre- et rapporteur de la commission des ateliers nationaux étaient justes et sages. Elles n'ont pas provoqué, comme on l'a tant dit, une insurrection deyenue humainement inévitable; et même, si elles l'avaient provoquée, il eût fallu s'en prendre à l'Assemblée, et non au seul M. de Falloux.
Lorsque la lutte passa de la Chambre dans la rue, bon nombre de députés, les uns républicains, les autres monarchistes, voulurent soutenir de leur présence les soldats, gardes nationaux et gardes mobiles qui allaient au feu. M. de Falloux fut de ce nombre ; il visita les hôpitaux où se trouvaient les blessés des deux partis, s'approcha des barricades et tint à ce que Wnioers le dit, non pour lui personnellement — qui pourrait en douter ? — mais dans l'intérêt de « la cause ». Et même, pour bien nous prouver qu'il songeait uniquement à « la cause », il nous pressa de ne pas oublier M. de Montalembert. a Comme je vois, nous écrivait41
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le 30 juin, toiM les anciens journaux de la gauche Tort empressés à faire valoir exclusive'ment (souligné sur l'autographe) leurs amis, je pense que Vous ne devez pas et que nous ne devons pas non plus mettre trop d^bnégation vis-à-vis des nôtres. Je vous serai donc reconnaissant de vouloir bien donner une place à cet article du Journal des Débats^ qui dit du moins un petit bout de vérité et que je complète en ce qui touche M. de Montalembert, sans lui en demander la permission. »
Naturellement, cet article du Journal des Débats notait la présence de M. de Falloux devant les barricades. Il ne disait d'ailleurs rien de trop. Le mot que notre correspondant ajoutait en l'honneur de MM. de Montalembert et de Kerdrel était juste aussi. Je ne cite donc pas ces quelques lignes pour les discuter. Je veux seulement indiquer que nous étions alors en bons termes avec M. de Falloux et qu'il ne négligeait pas sa gloire.
Le dissentiment qui s'était élevé entre nous à propos de sa campagne électorale n'avait laissé nulle trace. Tout au contraire, comme l'appui de V Univers et de nos comités pouvait lui être
plus Utile que du temps de Louis-Philippe, loin de condamner encore le parti catholiqne à disparaître, il s'y rattacha de plus en plus. Le public voyait en lui Fun de nos chefs de file. Il n'en était pas tout à fait ainsi. Louis Veuillot, pour sa part, avait quelque méfiance. Certes, il ne devinait pas un ennemi acharné, un calomniateur dans l'homme qui, de vive voix et par écrit, lui parlait si volontiers de sa sincère di^ férence^ de sa bien vive admiration^ de son mvariable attachement; mais il le jugeait trop pressé d'arriver et trop porté aux accommodements. Il s'en fallut de peu qu'un désaccord éclatât à propos des débats sur l'article 8 de la Constitution, où l'on prétendait énumérer les dioits naturels du citoyen. M. de Montalembert avait parlé pour affirmer les principes ; M. de Falloux parla pour les voiler. Louis Yeuillot voulut réclamer; on le retint. D'après les Mémoires, M. de Falloux aurait atténué le discours de M. de Montalembert, sur la demande même de celui-ci. Cela n'est pas absolument exact.
M. de Montalembert, voyant qu'il avait troublé nos alliés du parti conservateur, put accepter
que M. de Falloux tentât de les rassurer, mais il trouva qu'il les rassurait trop.
La victoire du parti de Tordre dans les journées de Juin n'enleva pas le pouvoir aux « républicains de la veille », dont le général Cavaignac, élu chef du gouvernement, était l'une des gloires ; mais elle donna plus de force dans l'Assemblée aux « républicains du lendemain ». M. de Falloux fut de ceux auxquels ce mouvement de l'opinion profita. On l'a représenté comme ayant voulu devenir alors l'un des ministres du général Cavaignac. Ce bruit put courir, mais il n'eut rien de sérieux. M. de Falloux se contenta de rester sur le terrain de la République et d'affirmer que le régime nouveau ne devait pas s'inquiéter des anciens partis. Cela l'entraîna à s'écrier dans un discours, d'ailleurs iiéactionnaire : « La République a été
fondée ici (à la Chambre) le 4 mai, le jour où,
en présence de la population de Paris tout en* tière^ à la face d'un soleil radieux comme les cœurs et les visages, nous sommes venus tous ensemble, sans exception j proclamer la République... »
M. de Falloux, lorsqu'il écrivit ses Mémoires,
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avait-il donc oublié ceiie*radiation de son visage et de son cœur en ce grand jour du 4 mai ? Il faut le croire, car, au lieu de reproduire les paroles enthousiastes que nous venons de rappeler, il affirme (p. 310 et 311) que cette démonstration Vétonna et Virrita^ qu'elle n'eut rien de spontané^ qu'il fut de ceux qui songèrent à n'y point prendre part, qu'elle trompa le public et que, le soir même, il se rendit avec d'autres chez Lamartine pour y faire connaître sa disap^ probation des scènes théâtrales de la matinée.
Si le récit des Mémoires est vrai, le discours du 16 septembre mentait ; et si ce radieux discours était sincère, les Mémoires ne le sont pas.
Mais qu'il fût ou ne fût pas sincère, en rappelant avec pompe sa chaleureuse adhésion à la République, M. de Falloux ne devait pas encore songer à la servir. Le discours même dont nous venons de donner quelques lignes en fournit la preuve. Il prenait tout au plus, vis-à-vis du général Cavaignac, une position d'attente. Il garda cette position pendant la lutte pour l'élection présidentielle. S'il repoussa Louis-Napoléon, il n'appuya pas formellement le général, et, en
fin de compte, s'abstint. VUnwers s'abstint également. Seulement, tandis que M. de Falloux penchait plutôt vers Gavaignac, nous penchions plutôt vers Louis-Napoléon. Quant à M. de Montalembert, il était carrément pour ce dernier. Les Mémoires disent que ce fut M. Thiers qui le fit passer de ce côté. Non ; il y était lors« que M. Thiers paraissait hésiter encore. Combien, sans se brouiller avec nous, il nous sut mauvais gré de ne pas être, en cette rencontre, avec lui !
Louis*Napoléon était élu ; il lui fallait des ministres. Les principaux partisans de son élection, MM. Thiers, Berryer, Mole, de Montalembert, deBroglie, etc., prévoyant le succès, s'étaient mis à l'œuvre avant que le résultat du scrutin fût connu. Ils avaient tout d'abord décidé que les chefs des divers partis conservateurs n'entreraient pas dans la combinaison ministérielle. Ces personnages craignaient de déroger en devenant les serviteurs de l'ancien prisonnier de Ham, qu'ils aimaient à regarder comme un aventurier sans valeur et sans avenir. De son côté, Louis-Napoléon, qui se réservait de jouer et même jouait déjà ces hommes
habiles, ne se souciait point de leur confier les portefeuilles. Cela, en effet| aux yeux du public, l'eût annulé. Dans tous les actes du pouvoir, Topinion eût vu les ministres, et non le Président. On convint donc aisément que, sauf M. Odilon Barrot, qui occupait une position mitoyenne entre les chefs et leurs lieutenants, le ministère serait composé d'hommes de second plan. M. de Falloux, qui venait dans le parti légitimiste après Berryer et dans le parti catholique après Montalembert, fut désigné pour le ministère de l'Instruction publique et des Cultes.
Mais cette combinaison put-elle aboutir sans difficulté ? Non. Cependant, elle ne se fit pas aussi difficilement qu'on l'a dit. Nous retrouvons sur ce point, dans les Mémoires, une histoire un peu trop arrangée et presque drama* tisée, que nous avions déjà lue ailleurs. On y voit M. de Falloux se défendant avec une éner* gie et une modestie, toutes deux étonnantes, d'être ministre. Il oppose le refus le plus formel à M. Odilon Barrot et au Prince lui-même ; il résiste aux assauts de Montalembert, aux instances du P. de Ravignan, aux mécontente-
ments de M. Mole, aux raisons de M. Thiers; il se claquemure chez lui, puis se cache chez M'°* Swetchine, afin de n'être pas découvert et mis de force sur la liste ministérielle ; mais enfiuy devant les remontrances cordiales, émues, patriotiques et catholiques de M. l'abbé Du* panloup, il se rend. Oui, foi des Mémoires, sans l'intervention de M. Dupanloup, M. de Falloux n'eût pas accepté le ministère. Et plus tard, à son tour, seul il pourra décider le prêtre éloquent, qui l'a forcé d'être ministre, à devenir évéque.
Quelle large part les hommes font au roman dans l'histoire, et surtout dans les Mémoires !
Que M. de Falloux n'^il pas accepté le ministère sans quelque crainte, sans un certain battement de cœur, c'est possible et même probable. Outre qu'il était un peu gêné vis à-vis du Prince pour lequel il n'avait pas voté, il ne pouvait se dissimuler qu'il aurait une besogne difficile et allait jouer une grosse partie. Mais de ces hésitations ou plutôt de ces inquiétudes, à l'état où il se montre dans son récit, il y a loin. Quelques-uns de ceux qui le virent alors, et dont il voulut plus ou moins sincèrement avoir
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PaviSi eurent d'autres impressions et ont porté d'autres témoignages. M. Odilon Barrot dans ses Mémoires parle de manière à prourer que M. de Falloux ne fut pas si résistant qne cela. Après avoir raconté que Ton roulait faire entrer dans le premier cabinet napoléonien un député qui eût la pleine confiance du parti légitimiste el fût en même temps relié aux idées de progrès et de liberté nécessaires chez un ministre de la République^ il dit que le choix tomba sur M. de Falloux, puis il ajoute : <c M. de Falloux joignait à des convictions catholiques très prononcées des sentiments libéraux incontestés. Je le vis à cette occasion et fus assez heureux pour le dé* cider à accepter. »
Ce tranquille langage ne donne pas l'idée d'une lutte. Cependant c'était à M. Barrot que M. de Falloux devait opposer un refus formel, et non au vénérable M. Mole, dont le rôle dans l'affaire était celui d'un avocat consultant, auquel on pouvait tout refuser sans rien exposer. Il ne semble pas non plus, que le futur ministre ait fait au Prince en personne une de ces résistances qui ne permettent pas d'insister, puisque celui-ci, après deux minutes dé conversation,
lui dit en le quittant : ce J'espère que ce ne sera pas votre dernier mot. » Son espoir ne fut pas déçu. Enfin Louis Yeuillot, et plus tard M. Eugène Loudun, secrétaire intime de M. de Falloux au ministère, ont raconté ceci : M. de Falloux, voulant s'assurer l'appui des catho* liques notables, réunit divers d'entre eux et leur demanda s'il devait accepter un portefeuille, ajoutant que leur avis était le dernier qu'il voulût prendre et serait décisif. Quelques heures plus tard, il soumettait la même question à un autre petit conseil composé d'amis légitimistes et leur déclarait également que leur avis était le plus impprtant et déciderait tout. Louis Veuillot faisait partie du conseil catholique ; il opina pour le refus. Son opinion, combattue avec des emportements d'éloquence et des larmes dans la voix, par M. l'abbé Dupanloup, écartée par le P. de Ravignan, repoussée par Montalembert, presque acceptée par Lenormand, avait évidemment gêné M. de Falloux.
Ce fut par M. Lubis, rédacteur en chef de VUniorij que le rédacteur en chef de VUnwers connut le fait de la réunion légitimiste. Aucun des deux journalistes ne fut surpris que M. de
Falloux, en tenant à l'un et à l'autre le même langage, eut, par cela même, manqué de sincérité envers tous deux.
Au fond, cette grande crainte d'être ministre et cette belle résistance dont les Mémoires parlent si amoureusement, ne parurent à la plupart des confidents qu'une coquetterie d'un gôùt douteux, qui, d'ailleurs, s'arrêterait à temps. Le R. P. de Ravignan et le comte Mole seuls, peut-être, la prirent absolument au sérieux. Il est certain que M. de Falloux, une fois ministre, nous montra la figure d'un homme heureux et non d'une victime. Il avait le droit d'être content. Le poste qu'il prenait était difiicile, mais il y pouvait rendre de grands services. Lutter contre l'orage et faire avancer sa cause sont choses séduisantes pour l'homme qui se sent du mérite et de l'énergie. M. de Falloux était cet homme. Malheureusement il pouvait être aussi le libéral porté aux fâcheux compromis sur lequel M. Odilon Barrot, soufflé par M. Thiers, avait compté.