‹ Le comte de Falloux et ses mémoiresChapitre 14 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Louis-Napoléon et ses ministreSi en même temps qu'Us avaient unanimement résolu de relever le trône pontifical , s'étaient promis, également à l'unanimité, d'imposer à Pie IX des réformes libérales. Ils voulaient se glorifier d'avoir, du même coup, rendu au Saint-Père ses Etats et donné aux Romains la liberté. M. de Falloux était, sur ce point, pleinement d'accord avec ses collègues. Déjà, comme le P. Lacordaire, il voyait dans le gouvernement pontifical <c un gouvernement d'ancien régime » qu'il fallait réformer.

Quelles réformes demandaient donc le Président et ses ministres? Oh! simplement que le Pape abdiquât sous la pression et même sur les ordres de la France, non pas ses droits, mais une partie notable de son pouvoir. Il devait se préparer à devenir roi constitutionnel. Et cela, non pas de lui-même, mais parce que la France, affichant à la fois avec

hauteur ses défiances à son autorité, entendait qu'il y eût à Rome «c un gouvernement libéral et digne des lumières du siècle ». Voici quels étaient, en substance, les principaux articles de ce programme :

Organisation nouvelle des tribunaux donnant de véritables garanties judiciaires aux citoyens.

Ainsi le Pape devait proclamer que jusqu'alors à Rome la justice n'avait pas été vrai*ment la justice.

Lois civiles tirées de notre code civil.

Assemblées provinciales et communales élues.

Sécularisation de l'administration publique.

Assemblée élue par des corps locaux ayant le vote délibératif en manière d'impôt.

Amnistie générale^ sauf des exceptions nominatives.

Et il fallait que le Pape prit sur tous ces points un engagement formel dans un document public.

Au lendemain d'une révolution longtemps triomphante, de telles concessions, faites par le Pape lui-même en pleine liberté, eussent créé une situation des plus périlleuses; imposées par un gouvernement étranger et matérielle-

ment maître de Rome, elles ruinaient l'autorité pontificale.

Si M. de Falloux ne vit pas cela, ses vues politiques étaient courtes; s'il le vit et passa outre, il tenait trop à rester ministre, ou poussait le libéralisme jusqu'à l'oubli des droits et des besoins du Saint-Siège.

Pie IX répondit qu'il y avait des réformes à faire et qu'il les ferait. Seulement, ajouta-t-il, je n'entends pas me laisser imposer un programme par une puissance qui parle en s'appuyant sur une armée de 30,000 hommes. « Si je fais quelque chose de bon, ne faut-il pas que mes actes soient spontanés et aient l'apparence de l'être? Ne connaissez-vous pas mes intentions? Ne sont-elles pas rassurantes!...» Le gouvernement français est parfaitement maître de faire de mes déclarations l'usage qui lui paraîtra le plus convenable ; mais la manifestation pu-blique qu'il veut de ma part, je la refuse.

Les exigences du gouvernement étaient d'autant plus repréhensibles qu'elles n'exprimaient pas les opinions du pays et ne répondaient plus aux tendances de la Chambre. L'expédition de Rome, bien que très populaire dès le début, n'a-

vait jamais eu le plein appui de l'Assemblée constituante. La majorité l'avait subie, en gardant toujours l'espoir de la faire dévier. Mais la situation fut tout autre après les élections de mai 1849. Cette fois, la majorité appartenait sans conteste au parti de l'ordre et était ouvertement favorable, comme le pays lui-même, au rétablissement du pouvoir temporel. Aussi M. de Falloux, sûr d'être écouté avec faveur, résolutil de parler enfin sur la question romaine. Il le fit dans la séance du 7 août, à propos d'une interpellation de M. Arnaud (de l'Ariège), un catholique de l'école démocratique. Son discours eut un succès très grand et à quelques égards très mérité. Nous venons d'en relire quelques pages. C'est une œuvre toujours habile, souvent éloquente et élevée. On y pourrait signaler des redondances, de la recherche et des équivoques ; mais l'ensemble est d'un orateur, d'un politique et d'un catholique. Seulement ce catholique était libéral, ce politique était rusé, et toute la vérité ne fut pointe dite. On ne sut pas au juste par ce discours quels dissentiments existaient entre le Pape et nos gouvernants. Le débat, auquel d'autres orateurs prirent part, se ter-

mina, comme on n'en pouvait douter, par un vote excellent, 428 voix contre 176 ratifièrent, aux applaudissements de la France, l'expédition de Rome et le rétablissement du pouvoir temporel.

Le gouvernement était maître de la situation. Il continua néanmoins d'insister près du Pape pour obtenir des engagements formels et publics, contraires à la dignité de Pie IX et destructeurs de la souveraineté pontificale. Son insistance fut vaine. Alors Louis-Napoléon, sûr de l'adhésion de tous ses ministres, jugea bon d'intervenir personnellement. Il le fit par une lettre à son aide de camp, le lieutenant-colonel Ney, en mission à Rome. Cette lettre hautaine et déplacée affectait de mettre Pie IX hors de cause, pour s'en prendre à la commission cardinalice qui le représentait à Rome. Elle prétendait que des passions et des influences hos' tiles voulaient donner « comme base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie ». Après cette grosse phrase, il y en avait d'autres non moins fausses et non moins sottes. Par exemple, Louis-Napoléon déclarait que nos armes avaient, sous l'Empire, laissé « partout comme trace de

leur passage la destruction des abus de la féo<dalité et les germes de la liberté » ; puis il ajoutait : <c Nous devons obtenir en 1849 les mêmes résultats. »

Ces résultats, qu'il fallait obtenir, le Prési<dent les indiquait en vingt mots :

« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape : Amnistie générale ;sécu^ larisaùion de V administration ^ code Napoléon et gouvernement libéral. »

Gomme forme et fond, cette lettre fit grand tapage. Était-ce un acte personnel du Président ou l'expression emportée des intentions du gouvernement? C'était ces deux choses à la fois. Que l'on compare le programme sommaire formulé par Louis -Napoléon aux instructions données à nos représentants près du Pape, et l'identité sera évidente. Sécularisation ^ code civil ou code Napoléon, gouvernement libéral, amnistie, sont le fond de celles-ci comme de celui-là. La forme seule diffère, et ici le fond emporte la forme.

Les révolutionnaires acclamèrent la lettre présidentielle, les catholiques en furent indignés. Tout de suite celte question fut posée : Les mi-

nistres ont-ils connu avant sa publication l'acte du Prince et l'approuvent-ils ? Les uns disaient oui, les autres non. Voici ce que dit VUnwers :

« Nous devons croire que tous les ministres n*ont pas été consultés. Il y a parmi eux un catholique qui ne peut accepter aucune part de responsabilité, aucune complicité directe ou indirecte dans un acte de cette nature. »

Nous nous trompions : M.' de Falloux avait connu et accepté la lettre du Président. Il ne Tavoua point tout de suite. Loin de là, ses confidents se hâtèrent de lui donner une attitude d'opposant. Ses collègues, particulièrement M. Dufaure, trouvant la chose par trop déloyale, firent publier dans la Patrie^ alors journal semiofficiel du soir, une note qui se terminait ainsi : a M. de Falloux assistait au Conseil des ministres, auquel M. le Président a communiqué sa lettre ; M. de Falloux a donné à cette lettre la plus entière approbation. »

Le coup était rude. N'ayant pu le parer, M. de Falloux voulut au moins l'adoucir. 11 obtint de ces collègues l'insertion dans le Moniteur ^ non pas d'un démenti — il n'y avait pas lieu do démentir -— mais d'un lénitif, disant : l"" si la note

de la Patrie avait été communiquée à M. Falloux, il n'eût pu en autoriser les termes ; 2* la communication de la lettre du Président avait été purement officieuse et excluait toute idée de publicité.

Le fond était avoué. M. de Falloux avait, comme ses collègues, connu la lettre du Président, et comme eux lui avait donné un laissezpasser. Seulement, il n'aurait pas voulu que le fait fut constaté en termes précis; de plus, il avait cru, en homme naïf, que ce document si manifestement écrit pour le publie, ne recevrait pas de publicité. Etait-ce, pour un catholique, une raison de l'accepter ? Ces explications fallacieuses firent sourire, et M. de Falloux, plus ou moins malade, mais certainement démonté, alla prendre du repos à la campagne.

M. Odilon Barrot, dans le troisième volume de ses Mémoires, parle à deux ou trois reprises de cet incident, et chaque fois il affirme avec preuves à l'appui, que la lettre du Président exprimait les sentiments de ses ministres comme les siens \ elle <c ne contenait rien, répète-t-il, qui ne fût dans les instructions données à nos agents ». Le ministre des Affaires étrangères,

M. de Tocque ville, avait d'ailleurs fait, au nom de tout le cabinet, la même déclaration à la tribune. Cette lettre, s'écria-t-il un jour, a traduit notre politique en langage familier, « dans un élan généreux et fier. Nous ne Pavons jamais désavouée, nous ne la désavouerons jamais, d Il résulte aussi des Mémoires de M. Barrot que ni lui ni ses collègues, sauf, bien entendu, l'innocent M. de Falloux, ne furent surpris de la publicité donnée à ce résumé généreux et fier de leur politique.

Les Mémoires dPun royaliste sont sur cette grosse affaire très incomplets et fort embarrassés, M. de Falloux reconnaît que la lettre lui fut d'abord communiquée par M. de Tocqueville, puis qu'elle fut ensuite lue à tout le Conseil et s'il prétend qu'elle ne lui plut guère, il avoue, non ^ans circonlocutions et explications, qu'il n'y fit pas opposition. La vérité, c'est qu'il l'accepta pleinement.

Pour s'excuser de cette faiblesse, il se montre donnant entre-temps à la Nonciature et par suite au Pape de bons avis, qu'on ne suivait pas, et cherchant, sans y réussir, à modérer les impatiences de ses collègues, échos eux-mêmes des

LJL QUESTIOH EOMAIHE

impatiences du Président. Ainsi, durant cette crise, M. de Falloux, d'après les involontaires aveux de son maladroit et déloyal plaidoyer, n'exerça sur personne, ni à Paris, ni à Rome, ni à Gaête, une action sérieuse et soutenue.

Mais alors, comment admettre que nul en 1849 ne contribua autant que lui à relever le trône pontifical ?

M. de Falloux n'eut certes pas à se plaindre de V Univers durant tout ce conflit. Sans doute, nous fûmes trop prompts à le garantir, et cet excès de confiance dut le gêner, mais nos intentions étaient bonnes. Nous aurions pu montrer le côté fâcheux de son rôle ; nous préférâmes accepter ses explications et, quand il parla, il eut nos éloges.

Pie IX, libre de tout engagement, décréta bientôt les réformes qu'il jugeait utile et y joi* gnit une large amnistie. Nos gouvernants trouvèrent qu'il n'en faisait pas assez. Ils tenaient toujours pour la lettre du Président. La Chambre fut d'un autre avis. Après une longue et belle discussion, dont M. Thiers, M. de la Rozière et, surtout, M. de Montalembert, eurent l'honneur, elle reconnut par son vote que le

Pape avait fait ce qu'iLfalIait faire. On prélendit alors que le Président maintiendrait la politique de sa lettre contre celle de la Chambre. On se trompait. Il ne rentra dans cette mauvaise voie qu'après la guerre de Crimée*.

Nous aurions bien d'autres choses à dire sur toutes ces questions, mais notre but n'est pas de refaire l'histoire de l'expédition de Rome ; nous voulons seulement en finir avec la légende qui donne à M. de Falloux l'honneur de cette expédition, légende que les Mémoires (Tun royaliste s'efforcent d'accréditer.

Ainsi leur auteur y déclare qu'il se crut libre de quitter le ministère en octobre 1849, parce que la restauration du Souverain Pontife à Rome, l'un des deux grands intérêts qui lui

1 . M. Odilon Barot a fait à ce sujet la remarque suivante : «... Il n'est que trop certain, et les événements qui ont suivi l'ont bien prouvé,' que tout ce bruit fait (par Louis-Napoléon) pour assurer aux Romains un gouvernement libre, n'était pour lui qu'un moyen politique de se poser en face du pays et de compromettre la majorité de l'Assemblée ; car le jeu une fois joué, le Président étant ressaisi par la chute du ministèrede sa pleine liberté d'action, rien n'a été fait par lui ou ses nouveaux ministres; les négociations que nous avons mentionnées ont même été abandonnées, ù Mémoires posthumes^ t. III, p. 471-72.

avaient fait accepter le portefeuille, était désormais en sûreté^ et que, fort heureux des risul^ tais obtenus^ il ne croyait plus sa présence nécessaire dans le cabinet, et n'avait ni la pré^ somption ni Fambition de rêver d^autres succès.

Ce récit est trop arrangé ou dénonce une mémoire défaillante. D'abord la situation ministérielle de M. de Falloux était devenue très fausse. Quelle attitude, par exemple, eût-il pu prendre dans ce dernier débat sur Rome où le cabinet^ dont il était un des notables, devait se montrer moins favorable que la Chambre aux droits du Pape? Quand Talleyrand s'effaçait pour cause de santé, on disait : ce Quel intérêt peut donc avoir M. de Talleyrand à être malade ? » Mais ici l'intérêt de M. de Falloux à ne point paraître était si évident, que personne — ni amis ni adversaires — ne demanda pourquoi la maladie le retenait à la campagne.

Et puis, il ne dépendait pas de lui de garder son portefeuille puisque le Président, avant d'avoir reçu sa'démission, la lui avait demandée.

Résumons toute cette étude.

La résolution de protéger la personne du Pape contre les révolutionnaires, maîtres de Rome,

fut prise par le général Gavaignac et ses ministres, sans que M. de Falloux y eût la moindre part.

Il ne fut absolument pour rien, non plus, dans les déclarations par lesquelles Louis-Napoléon proclama la nécessité de défendre VaU'toriti du Souverain Pontife et de maintenir le pouvoir temporel.

Or, de même que le projet du général Gavaignac fut Tembryon de l'expédition romaine, les déclarations de Louis-Napoléon, candidat à la présidence, montrèrent que le couronnement de cette expédition devait être, s'il était élu, le- relèvement du trône pontifical. La question fut donc engagée et le but en fut marqué en dehors de toute action de M. de Falloux, et alors qu'on ne savait pas encore s'il serait ministre.

Le premier cabinet de Louis-Napoléon, cabinet formé sur les conseils de MM. Thiers, Mole, de Montalembert, Berryer, prit tout de suite, d'accord avec le président, la résolution de rendre Rome au Ghef de l'Eglise. Il y eut toujours sur ce point accord dans le Gonseil. Si M. de Falloux et deux au moins de ses collègues se montrèrent plus pressés que d'autres d'ar-

river au but, il y avait unanimité pour y marcher.

Lorsque des difficultés militaires et politiques entravèrent Texpédition, nul des ministres ne montra, contre les clameurs de la Chambre et les menaces de la rue, plus de fermeté que Louis-Napoléon. M. de Falloux ne conseilla pas et n'eût pas conseillé la lettre du Président au général Oudinôt.

Les grands combats de tribune, ceux où l'on pouvait périr, furent livrés par MM. Barrot et Drouyn de Lhuys, non par M. de Falloux.

Si le gouvernement français eut une attitude fâcheuse dans les négociations avec les autres puissances catholiques, ce fut la faute commune du Président et de tous ses ministres. Tous, en effet, M. de Falloux comme les autres, voulaient écarter l'Autriche.

Il y eut aussi, hélas! accord entre les ministres et le Président pour imposer au Pape d'inacceptables conditions. M. de Falloux, oubliant qu'il était dans le cabinet moins Phommc de ses idées particulières que du parti catholique, voulait, lui aussi, que le gouvernement pontifical devint un gouvernement libéral. Il

adhéra donc à tout le mauvais travail qui se fit dans ce but. Il avait trouvé bon que nos ambassadeurs eussent mandat de forcer la main au Saint- Père, et il ratifia la détestable lettre de Louis-Napoléon au lieutenant-colonel Ney. En somme, il comprenait la restauration du Pape comme il comprit plus tard celle du Roi.

Voilà les faits. Ils permettent de laisser à M. de Falloux une bonne part dans le bien qui se fit alors, mais ils prouvent péremptoirement que l'expédition de Rome ne fut pas son œuvre. Il n'y fut pour rien au début, il n'eut qu'une action secondaire sur sa conduite, et, si ses avis avaient prévalu au dénouement, la restauration pontificale se serait faite dans de mauvaises conditions.

En 1859, j'eus avec lui une polémique à ce sujet. Pressé de répondre aux faits que j'avais rappelés, aux documents que j'avais produits, il s'esquiva en déclarant avec hauteur qu'il réfuterait tout, mais à son heure. « Je crois de mon devoir , m'écrivait-il , de .renoncer pour aujourd'hui 'dioule défense qui n'aurait que mon propre intérêt pour but. »

Ce pour aujourd'hui^ qu'il avait souligné à

titre de menace, a duré toute sa vie. Les temps ont changé, la question a été reprise, et M. de Falloux, laissant sa parole en souffrance, n'a pas donné les explications promises. On ne les trouve pas, non plus, dans les Mémoires cFun royaliste. Elles n'y pouvaient être, le rôle de M. de Falloux ayant été celui que nous venons de montrer, et non celui qu'il s'est attribué.

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