CHAPITRE IX
M. de Falloux a été élevé dans un milieu où le dévouement au a trône et à l'autel » se traduisait par cette phrase : a Royaliste avec le Roi, catholique avec le Pape ». C'était bien dit et bien pensé, sauf quand, le gallicanisme s'en làélant, on prétendait subordonner l'autel au trône. A ce programme de ses premières années, M. de Falloux, devenu homme politique, en substitua et pratiqua un autre, qui se résume ainsi :« Royaliste contre le Roi, catholique contre le Pape. » Voici, d'ailleurs, son texte : ce ... Je commençai dès lors (1852) à connaître une jouissance gui n'est pas sans sapeur : celle de demeurer fermement royaliste, enpleine disgrâce du Roi. J'y ajoutai bientôt une seconde jouissance de même nature : celle de rester fidèlement catholique en pleine défaveur du Pape » (t. II, p. 209).
Tout aussitôt, en sage bien convaincu d'avoir toujours jugé les hommes et les choses de plus
haut et mieux que ne pouvaient les juger le Pape et le Roi, M. de Falloux ajoute : Qu'on ne m'accuse pas à^ orgueil^ j'ai obéi à ma conscience. Hum! acceptons cette rigidité de conscience.
Mais s'il est déjà fâcheux pour un royaliste de rester une trentaine d'années dans la pleine disgrâce du Roi, combien il est plus fâcheux encore pour un catholique d'être, pour cause de doctrine, dans hi pleine défaveur du Pape. Il y a lacune de cœur et de conscience à jouir de cette situation.
Le premier exemple de zèle royaliste que donna M. de Falloux fut de blâmer dès 1831, comme trop vulgaires, les attaques de la presse et dessalons légitimistes contre Louis-Philippe ; le deuxième, de ne pas se trouver en Vendée lorsqu'y vint la duchesse de Berry. Il avait cependant promis d'y être; mais les circonstances, dit-il, ne lui permirent pas de tenir sa parole. En réalité, convaincu que l'entreprise devait échouer, il ne voulut pas s'y compromettre.
Déjà, comme son futur allié, Victor Cousin, il était de l'école du succès. L'homme qui se conduit de la sorte à vingt et un ans
pourra montrer de l'habileté, il n'aura jamais de grandeur.
C'est aussi en sage disposé à devenir frondeur que, deux ans plus tard, le jeune Alfred de Falloux se rendit près de la famille royale exilée. « Je voulais juger par moi-même, dit-il, autant que cela me serait accordé, ce que l'avenir pourrait attendre des qualités naturelles et dcl'éducation de M. le duc de Bordeaux. » Ce juge, déjà si sûr de lui, avait de vingt-deux à vingt-trois ans, et le prince qu'il allait inspecter afin d'être fixé sur Vaçenir n'en avait pas encore quatorze 1 Le récit est, d'ailleurs, moins présomptueux que l'exorde. Le duc de Bordeaux y est personnellement bien traité ; il donne des espérances : a C'est un diamant qui n^esù pas monté; » mais une note d'étroitesse est discrètement jetée sur la famille royale elle-même, et plus encore sur oc l'entourage ». C'est que M. de Falloux prétendra plus tard justifier par l'entourage son opposition.
L'esprit critique s'accentue lors d'une nouvelle visite en 1839. Le prince, devenu un jeune homme, manque d'initiative ; il se laisse gouverner par des serviteurs dévoués, mais bornés.
II touche à ses vingt ans, il est Roi, et ne sait pas avoir une volonté. A peine ose-t-il recevoir les royalistes fidèles et intelligents qui viennent lui présenter leurs hommages. Il s'interdit ou se laisse interdire toute conversation sérieuse. Et qui donc écoute-t-il ? Qui donc le gouverne ? C'est le duc de Lévis, gros petit homme d'^wrpect peu distingué^ qui pouvait toucher par la loyauté de ses intentions et « la droiture théorique de son esprit », mais « lent, méticuleux, grossissant les difficultés pour s'en faire un rempart, et se croyant volontiers habile quand il avait remplacé une négative par un ajournement ». Ce n'est pas tout le portrait, mais ces traits suffisent. Un pareil conseiller, conclut M. de Falloux ce eût été admirable près d'un téméraire : il était dangereux auprès d'un prince aussi naturellement réglé que M. le comte de Ghambord ». Tout le chapitre est de ce ton. Quelques mots sur l'amabilité et la bonté du prince ne le rendent que plus perfide, plus rapetissant. J'y cueille encore cette phrase : « . . . Le genre de timidité qui régna dans l'entourage de M. le comte de Ghambord dès sa jeunesse donne la clef des défauts qui sont
devenus plus tard des calamités publiques. »
Voilà comment, dès 1839 ou 1840, ce royaliste jugeait son Roi 1 Mais est-ce bien le jugement de 1840 que nous donnent ici les Mémoires?
N'est-ce pas^ au oontrairei le parlementaire, le libérait le fusionniste, passé d'esprit et de cœur à la branche cadette, que nous entendons? M. de Falloux a antidaté ses* prétendues craintes, afin de justifier la conduite qu'il tint plus tard. Nul doute, d'ailleurs, que son royalisme ne fût déjà porté aux accommodements. Le libéralisme le gagnait, et puis il voulait jouer un rôle. Ce désir le poussa vers le parti catholique, mal vu alors des chefs du parti légitimiste et du comte de Chambord lui-même. Mais s'il devint l'allié du comte de Montalembert et de V Univers^ qui avaient pour base d'opération l'acceptation du régime établi, il sut cependant ne pas se brouiller avec ses anciens amis politiques* Seu^ lement, certains de ceux-ci commencèrent à craindre que M, de Falloux ne fût point très sûr. Leur doute put devenir une certitude quand ils le virent adhérer, d'un cœur radieux comme un beau soleil de mai, au régime républicain. Si d'autres royalistes saluèrent aussi
alors cette ère nouvelle, aucun n'y mit tant de hâte ni tant de feu; aucun, je crois, ne voulut dire aussi formellement : Je suis républicain 1 D'autres acceptaient avec plus ou moins de confiance ou de crainte le fait accompli, M. de Falioux le glorifiait. C'était de l'exaltation. N'allat-il pas jusqu'à donner la canaille révolutiontionnaire de Paris en modèle aux hommes d'État; jusqu'à dire que ni les Chambres de l'Empire, ni celles de la Restauration, ni celles du gouvernement de Juillet n'avaient égalé en dignité les héros ^es journées de février 1848 !
Un révolutionnaire de vieille date, un libéral renforcé peut parler de la sorte et devenir ensuite bon royaliste; mais le royaliste de naissance et d'éducation qui s'égare à ce point, inéme par calcul, a certainement cessé de croire à la royauté. M. de Falloux en était là, et c'est pourquoi il était plus propre qu'aucun autre légitimiste de la veille à devenir ministre de la République et de Louis-Napoléon.
Sorti du ministère et comprenant que le Président ne l'appellerait plus dans son Conseil, il s'occupa de la « fusion ». Les orléanistes devaient décider la maison d'Orléans
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à reconnaître les droits du comte de Chambord, et il appartenait aux légitimistes de gagner celui-ci au parlementarisme. M. de Falloux se mit naturellement à cette besogne.
Nous ne le suivrons pas dans tout ce qu'il raconte plus ou moins exactement à ce sujet. Il suffit de dire qu'il traite avec dédain les royalistes notables qui n'entrèrent pas dans ses vues : celui-ci n'avait qu'à s'effacer et savait au moins le faire, celui-là était ambitieux sans nul droit de l'être, cet autre manquait de sérieux dans sa vie et d'autorité dans sa parole. Si dans le tas se trouvait un homme de quelque esprit, c'était un esprit faux. Bref, quiconque ne pensait pas comme M. de Falloux, était nul, ou vaniteux, ou sot. Après avoir bien indiqué cela, il fait paraître le comte de Chambord et le dénonce, à mots peu couverts, comme ne sachant ni agir, ni se taire, manquant d'ouverture ou de droiture, n'ayant ni la connaissance des affaires, ni le discernement des hommes. Que ne consultait-il M. de Falloux — un ancien ministre I — il eût été parfait I Et voilà que tout à coup, en août 1850, ce prince s'avise de déclarer que désormais il gouvernera son parti. Le coup dut être
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bien dur à M. de Falloux, car trente ans après il n'en était pas encore remis. C'est avec un mélange de stupéfaction, de colère et de dédain qu'il en parle dans ses Mémoires.
L'incident eut, d'ailleurs, pour Tex-minîstre de Louis-Napoléon un agréable lendemain. Le groupe très remuant des légitimistes parlementaires réclama si fort contre cette prise de possession du pouvoir par le Roi, il afQrma avec tant d'assurance que la maison d'Orléans se soumettrait si M. Berryer et les siens obtenaient la direction du parti royaliste, que le comte de Chambord institua un nouveau comité où M. de Falloux fut appelé. Il en éprouva une grande satisfaction d'amour-propre, mais resta hostile. Quelques mois plus tard, Berryer prononça un discours, teinté de libéralisme et de fusionisme, dont le Prince le remercia ofQciellement. Les royalistes parlementaires et les orléanistes, ralliés sous réserve à la légitimité, se déclarèrent très satisfaits, et ce fut tout. La fusion ni ne se fit ni ne se prépara.
M.' de Falloux avait enfin rang officiel dans le Comité. Il se rendit près du Roi pour le remercier, et surtout pour l'enseigner et le subjuguer.
Reviendrait-il de Venise quelque chose comme maire du Palais ? Il fut très bien reçu. Le comte de Chambord lui montra de grands égards, l'écouta avec attention, dut le trouver aimable, mais ne fut pas séduit. La suite Ta prouvé.
Les Mémoires racontent au long, non sans y faire un choix, les entretiens du Prince et de son aspirant conseiller. Celui-ci^ qui eût regardé son voyage comme insuffisant s'il rCen avait rien rapporté au bénéfice de la France^ c'est-à-dire aucune concession de nature à contenter les orléanistes, déclare à la fin de son chapitre qu'il fut content. « Je regagnai la France, dit-il avec une reconnaissance profonde, une espérance fortifiée et une ardeur rassurée. »
Que signifient ces paroles, lorsqu'il résulte du récit même des Mémoires que M. de Falloux n'avait, en somme, au point de vue 4>oUtique, rien obtenu ? Faut-il y voir une illusion née de la bonne grâce de l'accueil royal ! Non, il y faut voir un calcul. En cet endroit comme en plusieurs autres, M. de Falloux veut donner à penser que le Prince, soit faiblesse de caractère, soit dissimulation, avait pour ses interlocuteurs de bonnes paroles qu'il ne tenait pas.
Outre le duc de Lévîs, le comte Théodore de Quatrebarbes était en ce moment un des hôtes du Roi. Les chefs du parti légitimiste surent tout de suite par ces deux témoins que M. de Falloux avait été mieux reçu pour sa personne que pour ses idées. Il ne put lui-même s'y méprendre. C'est en 1851 qu'il fit ce voyage; or à la date de 1852, les Mémoires le montrent savourant la jouissance d'être en pleine disgrâce du Roi. Si ses vues avaient été acceptées en mars 1851, il n'eût pas eu, quelques mois plus tard, cette grande jouissance de la pleine disgrâce. Dès 1851, il voulait l'abandon du drapeau blanc, et le Roi avait dû le lui reprocher.
D'ailleurs^ lesMémoires eux-mêmes prouvent, quelques pages plus loin, que M. de Falloux, au lieu d'une espérance fortifiée, emporta une déception.
A peine rentré à Paris il critiquait le Prince, regrettant qu'il ne sût pas avoir « vis-à-vis de ses cousins quelque mouvement spontané ou quelque parole heureuse à la façon d'Henri IV». Et un peu plus loin, il s'indigne contre la politique des « bons procédés apparents et des sentiments contraires » . C'est de juillet 1851,
s'écrie-t-il, que date le double jeu, les deux politiques dissimulées Vune à l'autrCy tant que la dissimulation est possible. C'est une accusation formelle de déloyauté contre le comte de Chambord. Mais qui donc ne sera pas convaincu qu'ici l'homme déloyal, c'est M. de Falloux ?
Le coup d'Etat du 2 décembre est fait. L'ancien ministre de Louis-Napoléon se trouve parmi les vaincus et subit trois jours de détention au Mont-Yalérien. Ce fut tout son martyre. Âvait-il été des plus ardents contre Louis-Napoléon , comme on devrait le conclure des Mémoires ? Avait-il au contraire, comme l'a raconté M. Granier de Cassagnac^ fait demander au Président par le baron de Heckeren de s'arranger avec la droite pour reviser même de force la constitution? Ce point étant en dehors de notre sujet, nous passons outre. Notons seulement qu'au lendemain du Deux-Décembre M. de Falloux ne parût point disposé à prendre rang parmi les irréconciliables. On répandit de lui ce joli mot, que nous n'entendîmes pas, mais que des amis communs nous rapportèrent :
« Je fais mon possible pour paraître résigné : au
fond, je suis très satisfait. » Tel fut, d'ailleurs, le caractère de sa conduite au début. Il n'écrivît rien, mais il parla et M. de Montalembert, se conformant à son invitation formelle et spontanécy put dire dans une réunion ^ de napoléoniens que M. de Falloux demandait à ses amis de ne pas voter contre la ratification du coup d'État. De plus, il promettait de ne pas prendre vis-à-vis du pouvoir nouveau l'attitude hostile que son parti avait eue contre la monarchie de Louis-Philippe. J'ai copie authentique d'une lettre de M. de Montalembert à M. de Falloux où tout cela est dit. Elle montre en outre, cette même lettre, que M. de Montalembert n'avait qu'une confiance inquiète dans la sincérité de son correspondant ^ .
Si M. de Falloux n'était plus député, il restait homme politique. Il le fit. voir au comte de Chambord par une constante opposition à ses vues. Le Prince avait prescrit aux royalistes de ne pas être candidats aux . fonctions électives puisqu'ils ne pouvaient les remplir sans prêter serment. M. de Falloux fit une campagne en