Le Moniteur du Loiret
Falloux de manquer à la vérité. «Non^ Mon-* sieur, votre mémoire n'est pas fidèle, » lui écrivit-il. Puis, citant des faits, rappelant des démarches, produisant line pièce inédite de M. Chapot, l'un des représentants du comte de Chambord, il affirma d'un ton roide et dur que son contradicteur poussait le manque de loyauté jusqu'à la calomnie. Là^dessus M. de Falloux fila. Seulement, au lieu de garder un silence absolu, il tenta maladroitement de faire illusion à la galerie. « La lettre de M. de Laborde, dit-il , m'apprend qu'il existe en d'autres mains (celles du Roi) un document étrange émané de M. Chapot. C'est là qu'il me convient de porter et de soutenir le débat. » Il ne porta aucun débat devant le comte de Chambord, et les Mémoires sont muets sur les démentis que lui infligea M« Léo de Laborde. Par exemple, M. Chapot y est traité d'homme dangereux et de borgne mêlé à des aveugles.
De la fin de 1861 à 1871, nous ne voyons rien, ni dans les Mémoires fPun royaliste ni dans la vie publique de M. de Falloux, qui modifie sa situation vis-à-vis du comte de Chambord. Il continua de se déclarer libéral et royaliste, de
se dire dévoué au floi et d'en parler avec dédain. Les malheurs de la guerre avaient donné au suffrage universel quelques heures de bon sens. Une Assemblée souveraine où les hommes d'ordre, la plupart royalistes, comptaient les deux tiers des voix, venait d'être élue avec le droit, sinon le mandat exprès de faire un gouvernement. Nous n'avons pas à rappeler ici les faiblesses , les fautes , les intrigues qui empéchèrent cette majorité royaliste de remplir sa mission. Il suffit de dire que le grand obstacle vint des parlementaires. Ils étaient nombreux dans l'Assemblée et s'entendaient mieux que les vrais conservateurs et vrais monarchistes à manier les hommes. Or parmi eux les uns détestaient le comte de Chambord, les autres le redoutaient et tous voulaient qu'on lui imposât des conditions. De là des hésitations, des ajournements, des intrigues qui devaient tout perdre et, en effet, perdirent tout. Au lieu de rappeler loyalement et au plus vite le Roi, on voulait le diminuer avant de lui dire : Sauveznous ! Puisque l'intrigue prenait le pas sur le devoir, M. de Falloux devait être de la partie. Il prétend que dès lors il se défiadeM.Thiers.
laO LE ROYALISTE PARLEMENTAIRE
Cependant il fit son jeu» en conseillant de régler les conditions de la paix et de reconstituer les forces publiques avant de songer à la monarchie. Ses vraies défiances allaient au Roi. Il en parlait toujours avec persiflage et dédain :
« Le comte de Ghambord, écrivait-il à M'*^ Dupanloup, croit que c'est le moment de promulguer ses prédilections intimes les plus inopportunes. »
Il se rendit à Versailles en juin 1871 pour suivre de près les choses et tâcher d'y intervenir. Les princes d'Orléans étaient là et parlaient d'aller voir, à Bruges, le comte de Chambord. Touchait-on au dénouement? Non, sans doute, puisque les parlementaires exigeaient des gages et n'avaient encore rien reçu. Maïs la visite du comte de Paris au Roi, en même temps qu'elle les engagerait l'un et l'autre, ne porterait-elle pas celui-ci aux concessions ?
Cette visite, déjà tardive, ne fut point faite. Le comte de Ghambord était en France et préparait son manifeste du 5 juillet 1871. Aux communications verbalesdes intermédiaires chargés de lui annoncer la démarche de son cousin, il répondit par une note des plus courtoises qu'il
était très heureux de cette nouvelle, mais qixHl croyait devoir demander au comte de Paris de différer sa visite. Il préférait ne le voir qu'après le jour très prochain où, lui, le Roi, il aurait fait connaître à la France sa pensée tout entière. Il ajoutait qu'il attendrait le prince à Bruges du 8 au 16 juillet.
Quoi de plus politique et de plus loyal que cet acte du Roi? S'il avait parlé après avoir reçu le comte de Paris, celui-ci devenait solidaire du manifeste royal ou devait le repousser publiquement. Dans le premier cas, il y avait une sorte d'escamotage ; dans le second, il y avait rupture définitive et scandaleuse. L'avis donné au petit-fils de Louis-Philippe protégeait donc tous les intérêts en cause, intérêts de dignité, de droit et de principe.
Mais pour les libéraux et les parlementaires ces raisons d'ordre supérieur disparaissaient devant un point capital :1e comte de Chambord, parlant sans les consulter, affirmant son drapeau, revendiquant tout son droit, brisait leur trame. Aussi, avant même de connaître le manifeste, résolurent-ils de le condamner. Ce parti pris
est visible dans le récit de M. de Falloux. Tout
y est faussé au détriment du Roi et au profit des princes d'Orléans. On y représente ceux-ci comme ayant agi avec une discrétion, une droiture qui méritaient P affection et la confiance; quant à celui-là, il est accusé de s'être donné de nombreux torts de fond et de forme. II repousse la main qui lui est tendue^ il est déraisonnable, il est rétrograde^ il est inflexible^ il oublie ses engagements; en d'autres termes, il manque à sa parole. Bref, c'est une sorte d'illuminé, qui semble « prendre son point d'appui dans une vision surnaturelle». Tous ceux qui tentent de le faire renoncer à son manifeste, c'est-à-dire à son drapeau, échouent, mémeM«^'Dupanloup, envoyé là par M. de Falloux, et qui évoque en évéque les périls de PÉglise. Comme conclusion de ce haineux ex[^osé, les Mémoires donnent ce jugement de M'*" Dupanloup : « Je viens d'assister à un phénomène intellectuel sans exemple. Jamais je n'ai vu une cécité morale si absolue. » Nous venons de relire ce manifeste. Jamais souverain n'a écrit une plus noble page. Si les tacticiens et les honnêtes gens qu'ils entraînèrent y avaient seulement condamné l'affirmation du drapeau blanc, on pourrait le com-
prendre ; mais ils le condamnèrent tout entier, et rien ne prouve mieux combien la Révolution domine encore la plupart de ceux qui croient la combattre. La cécité morale absolue, elle est là. Cette déception ne fut pas sans compensation pour M. de Falloux. Il y trouva une occasion nouvelle d'attaquer, de calomnier le comte de Chambord.Lanote du Roi au comte de Paris n^était connue que par ouï-dire. M. de Falloux, rentré en Anjou, ne manqua ni d'assurer qu'il en avait une copié exacte, — ce qui était vrai, — ni, selon son genre, de falsifier cette copie en la lisant aux royalistes angevins. Cette note, si courtoise, devenait de la sorte un billet hautain, dédaigneux, refusant toute entrevue, rendant tout accord impossible. Et quels commentaires M. de Falloux joignait à sa communication 1 Au premier moment, on fut trompé et consterné. Mais la réflexion vint, on eut des doutes, et, le passé du rapporteur aidant, oh soupçonna quelque fourberie. M. le vicomte de Maquillé, président du comité royaliste, fit une enquête, et les soupçons que le premier il avait manifestés furent absolument confirmés. M. de Falloux, appelé devant le comité, se présenta,
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parla longuement, habilement, astucieusement, et ne put se justifier. Il sortit de cette séance après s^étre entendu signifier qu'il avait menti. Je ne sais si le mot fut enveloppé d'un euphé* misme ; mais, pour sûr, la chose y était. Je n'insiste pas sur cet incident, qui a été raconté tout au long, en termes d'une clarté parfaite et d'une modération exemplaire, dans l' Univers des 29 jan* vier, 4 et 11 février 1888, et pour lequel je renvoie à l'Appendice. Je rappelle seulement ici que six des membres du comité ont affirmé de leur signature la félonie de M. de Falloux. Voici leurs noms : vicomte de Maquillé, du Reau, comte d'Andigné, comte Charles de Quatrebarbes, M. delaMartinière,F.Cassin de la Loge. Cette leçon ne changea rien ni aux habitudes ni aux habiletés de M. de Falloux. C'était un incurable. Les Mémoires renouvellent donc, au sujet des affaires monarchiques de 1873, des accusations identiques à celles que nous avons déjà relevées. Le comte de Chambord y reçoit les mêmes injures, aggravées ça et là des mêmes protestations de dévouement. Ici, le Prince dépasse la limite de tous les aveuglements connus et pousse « l'inconséquence à un degré qu'il
n*est pas permis de soupçonner » ; là, ce qu'il fait atteste « une évidente incohérence dans les sentiments et les résolutions » ; ailleurs, terreur de son jugement lui fait suivre aveuglément de déplorables conseils. Et maintenant voici le mot de la fin, le mot du cœur : le comte de Chambord étant ihdécis, inconséquent, incohérent, paraissant croire en même temps à la magie du drapeau blanc et à V invincible puissance du dra^ peau tricolore^ aurait dû abdiquer. L'abdication n'a-t-elle pas été « maintes fois l'honneur d'un roi et le salut d'un peuple »? (T. II, p. 590, 591.) Restons-en là. Nous devions montrer les sentiments de M. de Falloux pour le comte de Chambord. C'est à d'autres qu'il appartient de relever les allégations des Mémoires d'un royaliste contre l'honneur du Roi. Quelques-unes sont présentées assez habilement pour tromper beaucoup de lecteurs, et Ton ne comprendrait guère que les derniers confidents du Prince les laissassent passer '.
1. Depuis que j'ai écrit ces lignes dans VUnivers^ j'ai appris qu'un des plus fidèles et des plus éminents serviteurs du comte de Chambord prépare un ouvrage où la mémoire du Prince sera vengée.
M. le marquis de Gastellane, qui a beaucoup connu M. de Falloux et beaucoup retenu de ses enseignements, impressions et confidences, vient de t étudier dans la Nouvelle Revue ^, Le morceau porte un titre quelque peu prétentieux : Essais de psychologie politique : le comte de Falloux. Le psychologue marquis de Castellane se montre, dans ce travail, ami plus que disciple et pas du tout historien. Nous le féliciterions de n'être pas disciple si ses idées l'emportaient sur celles qu'il repousse, et nous regrettons qu'il ait tant donné à la fantaisie quand il promettait de l'histoire. Sa fantaisie est, d'ailleurs, aimable, et son style n'est pas sans saveur ; mais où donc a-t-il vu que M. de Falloux ait été comme ministre l'expression même des passions, des vues, des doctrines du catholicisme militant et se soit appuyé sur cette force pour fonder le parti des catholiques libéraux? Catholique