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LE POLÉMISTE — LE DÉTRACTEUR

Quel que soit l'adversaire que rencontre le comte de Falloux et sur quelque terrain qu'il le rencontre, il lui prête des mobiles personnels, étroits, misérables. Les raisons de principes, les élans ou les écarts de l'enthousiasme, les questions de dévouement ne comptent pas pour lui ou, du moins, comptent si peu, qu'il lui faut, surtout s'il s'agit d'un homme qu'il juge intelligent, d'autres explications. Ce constant besoin d'interprétations basses dénote un vice de nature.

Demandez aux Mémoires pourquoi tel écrivain royaliste, homme de beau talent, de grande vertu, qui avait sacrifié sa carrière à ses principes, n'admettait pas qu'on fit opposition au Roi? Us vous répondront que sa situation, honorablement besoigneuse le rendait inifariablement docile.

Ce mobile de l'intérêt, dominant les convictions et même les transformant, faisant dire oui

quand on pensaitnon, M. de Falloux l'applique en termes plus ou moins nets aux divers écrivains légitimistes qui surent lui résister ou préférèrent les instructions du Roi aux siennes.

Quelle aversion il avait pour les rédacteurs de V Union! Il ne peut leur pardonner d'être toujours restés dans le devoir. Après quelques traits de satire contre celui-ci et celui-là, il les enveloppe tous dans une condamnation virulente et méprisante. C'est un des rares endroits où il s'échauffe. Il ne lui suffit pas de leur refuser l'indépendance et la conscience, il veut qu'ils aient perverti de propos délibéré les royalistes. «C'était surtout par la foi en M. Laurentie et M. Poujoulat, dit-il, que s'accréditaient toutes les calomnies qui ont dévoyé le sens politique et le sens moral d'un si grand nombre de légitimistes. » Il se montre faisant de vains efforts pour arrêter cette propagande, particulièrement odieuse à son âme éprise de loyauté ; puis, opposant les {valeureux chevaliers dH autrefois aux journalistes du comte de Cbambord, il s'écrie : Ces chevaliers « ne refusaient pas de mourir; ils auraient refusé de mentir ». Et sa colère n'étant pas encore apaisée, il ajoute que

les écrivains de V Union étaient d'autant plus indignes qu'ils outrageaient et calomniaient ce sans conviction, par ordre, avec traitement ».

Quel venimeux personnage ! le calomniateur, ici comme partout, c'est lui. Il n'est pas nécessaire d'en dire davantage pour défendre les hommes d'honneur et de dévouement auxquels ce royaliste parlementaire ne pouvait pardonner leur fidélité.

Un autre écrivain royaliste, que M. de Falloux rencontra un jour en travers de son chemin, M. Alfred Nettement, est également marqué d'une note personnelle et méchante. Il fait, dans les Mémoires, non seulement figure de vaniteux, de présomptueux, mais aussi d'homme à conscience trop large, s'oubliant, lui rpyaliste, jusqu'à prendre ses inspirations et probablement une partie des fonds nécessaires à son journal chez M. Thiers.

C'est partout la même note. M. de Falloux était logique. N'ayant voulu voir dans l'entourage du Roi, dans ses conseillers les plus intimes et les seuls écoutés que des esprits faux, bornés, jaloux, des aveugles où de loin en loin brillait un borgne^ il devait aussi ne montrer

dans les écrivains royalistes, ses adversaires, que des ambitieux manquant de droiture ou des serviteurs dévoués mais sans caractère, et tenant plus à leur traitement qu'à leur convictions et à leur dignité.

Il obéit à de semblables sentiments quand il porte la polémique sur le terrain religieux. Le cardinal Gousset, archevêque de Reims, qui rendit tant de services à la cause romaine ; M^** de Salinis, archevêque d'Auch, si dévoué au Saint- Siège et l'un des esprits les plus distingués, les plus ouverts de ce temps; le cardinal de Bonnechose, dont la roideur n'empêchait pas le mérite, et auquel on ne pouvait reprocher en rien des opinions extrêmes, reçoivent au passage quelque trait venimeux; ils sont dédaigneusement taxés, l'un d'ingratitude, les autre? de courtisanerie et de faiblesse. Mais s'il traitait de haut les évêques, coupables de ne pas se mettre à la suite de M*^*" Dupanloup, c'était plutôt par besoin de dénigrement que dans un sentiment de haine personnelle. Ce sentiment, ment, il le réservait au grand évoque de Poitiers, M^^*^ Pie.

Lorsque M. de Falloux, ministre de l'ins-

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tniction publique et des Cultes, présenta le jeune et brillant vicaire général de Chartres à Louis-Napoléon pour révéché de Poitiers, il n'était pas encore mordu de l'esprit sectaire. Il connaissait l'abbé Pie, il en appréciait le mérite, il le savait prêtre zélé et instruit autant que prêtre éloquent ; il désira qu'il fût évéque. L'intention était des plus louables et le résultat fut excellent. Mais l'évéque de Poitiers resta ce qu'avait été l'abbé Pie : l'homme des doctrines romaines, et M. de Falloux, tombant du côté où il penchait, devint l'homme du libéralisme. De là des chocs dont les Mémoires d'un royaliste nous donnent l'écho. Cet écho, se conformant à la marche serpentante du comte de Falloux, ne va pas droit. C'est en prêtant tel mot à Louis-Napoléon et tel autre à M. Thiers, que l'auteur des Mémoires se venge. Par exemple*, sous le couvert de Louis-Napoléon, il représente M**" Pie causeur des plus aimables, des plus captivants, comme un bavard « sans mesure et sans tact » qu'on avait eu tort d'appeler à l'épiscopat ; puis, à l'abri de M. Thiers, il prétend faire de l'illustre prélat, si Adèle à son siège, un ambitieux, sollicitant à la fois

l'archevêché de Paris, l'Académie et le cardinalat. Tout cela est sûr, puisque c'est M. Thiers, alors président de la République, qui l'aurait dit à M. de Falloux, lequel l'a consigné dans ses Mémoires.

Un propos qui s'appuie uniquement sur le témoignage posthume de M. de Falloux ne vaut rien. Il n'est pas impossible, d'ailleurs, que M. Thiers, bien qu'estimant très fort M**^ Pie, mais le jugeant d'après lui-même, ait pensé qu'un prélat de ce mérite devait ardemment désirer Paris, l'Académie et la pourpre. Et puis, peut-être connaissait-il des ecclésiastiques auxquels ce triple fardeau n'eût point paru trop lourd !

Donc, M. Thiers ayant malicieusement dénoncé à M. de Falloux les modestes désirs de l'évêque, aurait ajouté : « Ces trois choses ne dépendant pas uniquement de moi, j'ai dû le renvoyer à d'autres. » Non seulement ces trois choses ne dépendaient pas uniquement de M. Thiers, mais à la date où les Mémoires nous reportent il ne pouvait rien sur aucune. Ni le chapeau cardinalice, ni le fauteuil académique ne relevaient de lui. Et quant au siège archié-

piscopal de Paris, il était occupé. M. de Falloux aurait dû voir que son interlocuteur s^amusail, et lui dire que M** Pie, en admettant qu^il eût de telles visées, avait trop d'esprit pour les confier en solliciteur à quelqu'un qui ne pouvait les satisfaire.

Ou cette conversation est de pure invention, ou M. de Falloux Ta trop retouchée. C'est un acte de méchanceté contre un évéque dont il avait espéré se servir et qui, non content de l'avoir combattu près du Roi et près du Pape, dut un jour l'accuser et le convaincre de mensonge. Voici, en effet, ce que je lis dans une lettre de M*^ Pie à M»*^ Debelay, alors (1856) archevêque d'Avignon : « J'aurais à vous dire, concernant le petit papier que M. de F. (Falloux) a lu comme émanant d'un de mes diocésains, la chose la plus triste. M. de F. (Falloux) a été obligé d'avouer par écrit qu'il avait dénaturé la lettre et introduit pour le besoin du moment des membres de phrase dont l'auteur de la lettre ne pouvait porter la responsabilité. La lettre était bien, du reste, de M. d'A., dont M. de F. a déclaré sur son honneur et sa conscience qu'elle ne lui venait pas... Hélas! qu'il

est triste de voir un homme de qui Ton pouvait tant attendre, ce semble, et à qui nous avions tous donné un peu de notre cœur, descendre à tant de pauvres manœuvres ! »

Ce tour de Scapin était assez habituel à M. de Falloux. Nous en avons déjà cité un exemple à propos du comte de Ghambord, nous en citerons un autre à propos de Louis Yeuillot. Mais il faut procéder par ordre et dire d'abord quelles furent les premières relations de Fauteur des Mémoires d'un royaliste avec V Univers. Cela remonte à la publication de la Vie de Louis XVL M. de Falloux, qui sut toujours faire la cour à ceux qui pouvaient le servir, sauf à ne plus les connaître quand il n 'en avait plus besoin, ne manqua pas, dès qu'il se promit d'être écrivain et député, de demander appui au grand journal catholique. Cet appui lui était dû, et il l'obtint. On en trouverait la preuve dans V Univers, Le Louis XVI y fut loué, et le candidat à la députation y fut appuyé. Mais c'est en 1843 seulement et sous les auspices de dom Guéranger que commencèrent entre M. de Falloux et Louis Yeuillot des relations personnelles. Le jeune rédacteur de VUnivers étant de passage

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à Angers, le futur ministre de Louis-Napoléon voulut l'avoir à sa table avec quelques catholiques militants. On s'entendit très bien. M. de FallouXy très aimable à ses heures, avait appris à sa fille, charmante enfant de dix-huit mois à deux ans, cette phrase bien courte qu'elle récita assez bien, grâce à sa mère qui, en souriant, la soufflait : « Les bons catholiques, c'est Montalembert, Yeuillot et Lacordaire. » Quelques jours plus tard, Louis Yeuillot, charmé de cette réception, écrivait à dom Gardereau, le saint religieux bénédictin qui vient de mourir (juin 1888) : «c Je m'en vais heureux des bons cœurs que j'ai vus ici. M. de Falloux est un catholique ; c'est tout dire. » Evidemment l'accord alors était complet.

Il est rare qu'un journaliste, fêté par un aspirant à la vie publiqu^ ne soit bientôt invité à payer son écot. Louis Yeuillot ne fut donc pas surpris de recevoir, peu de temps après sa rentrée à Paris, une lettre où M. de Falloux lui demandait de le défendre, c'est-à-dire de le louer. Naturellement, c'était dans l'intérêt de ce la cause D que la demande était faite. Yit-on jamais

' écrivain, un conférencier, un orateur son-

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ger à lui-même ? Donc, dans un congrès tenu à AngerSy M. de Falloux, ayant traité la question de la Saint-Barthélémy, avait été repris à tort par un professeur du nom de Trouessard, et demandait appui contre cet universitaire. Au fond, il voulait deux choses : être loué, et il le fut, puis faire porter par V Univers des coups dont il redoutait de prendre personnellement la responsabilité. Il était déjà tacticien. « Les catholiques eux-mêmes, écrivait-il à Louis Yeuillot, ont tellement besoin qu'on les mette ou les maintienne dans la droite voie que quelques lignes de vous, avec l'élévation de vues et de style qui vous est propre, cher Monsieur, pourraient rendre grand service dans notre ville. La force catholique y est riche et abondante, mais l'inertie est déplorable. Les autorités sont prises ici dans toute l'acception et toute la puissance jdu mot. Chaque jour donc il devient plus urgent d'enseigner à nos amis à faire respecter leurs convictions par ceux-là mêmes qui doivent l'exemple de ce respect, dans l'intérêt seul des charges dont ils sont revêtus. Tant que vous n'aurez pas fait passer ces vérités élémentaires dans le sang de nos

catholiques, nous resterons à la merci de tous les outrages. » Il terminait ainsi : « Croyez bien à mes sentiments de bien sincère déférence, car ils ont leur source dans une profonde estime et dans une bien vive admiration. »

On voit qu'alors M. de Falloux était, ou du moins voulait être, aux yeux de Louis Veuillot, tout à fait des amis de VUnwers. II eut sa ré^ clame.

Ces bons sentiments se soutinrent même lorsqu'on 1845, les principaux amis de M. de Falloux, le P. Lacordaire, l'abbé Dupanloup, le comte -de Monlalembert, voulurent enlever à Louis Veuillot la direction du journal. Il félicita mon frère d'avoir triomphé de cette coalition, qui cependant avait eu l'appui de sa grande directrice, M™* Swetchine, laquelle aimait peut-être un peu trop à se mêler de tout. « Je vous félicite, écrivait-il au vainqueur, eime félicite de votre présence probablement consolidée à VUnivers, Si je ne savais combien vos instants sont accablés, j'aurais été heureux de quelques détails sur cet événement; mais j'y éprouverais trop de remords, et au lieu de questions, je me borne à vous adress'er l'expression

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bien invariable de mon bien sincère et bien dévoué attachement. » On peut croire qu'il ne tenait pas tout à fait le même langage à Lacordaire et à Montalembert. Linguafallax.

Lorsque M. le comte de Falloux fut député, Louis Veuillot, le voyant de plus près, le jugea moins sûr. Il lui parut trop porté aux compromis et bien pressé de sortir de pages. Néanmoins l'homme avait de la valeur, il était aimable et pouvait donner un utile concours : les relations restèrent bonnes. On ne lui garda même pas rancune de s^étre si fâcheusement prononcé/ dès le lendemain de la Révolution contre le parti catholique. Les journalistes savent compatir à ces faiblesses de candidat. D'ailleurs, M. de Falloux, d'abord assez em.* barrasse, comme le prouve certaine lettre que j'ai sous les yeux, ayant vu que le parti catholique, au lieu de mourir, se fortifiait, avait repris près de nous sa position d'allié.

Les choses allèrent ainsi jusqu'à la présentation du projet de loi sur l'enseignement.

M. de Falloux insinue que Louis Veuillot lui devint hostile à partir du jour où fut constituée

la commission extra-parlementaire qui prépara

ce projet. Non, durant tout le temps des travaux de la commission, Louis Veuillot était resté en bons termes avec le ministre. Aussi ce dernier, dès que l'œuvre des commissaires fut terminée et soumise à la Chambre, put-il se rendre chez le journaliste pour lui donner des explications, prendre son avis et solliciter son appui. Je n'ai ni à revenir sur cette démarche, que taisent misérablement les Mémoires, ni à prouver de nouveau que si VUnwers combattit vigoureusement un projet contraire au programme catholique, il sut respecter et même ménager les personnes en cause. Il voulait qu'après la lutte, M. de Montalembert pût redevenir notre chef et M. de Falloux notre allié. Et, en efiet, il en fut à peu près ainsi. Cependant, les Mémoires d'un royaliste font croire le contraire.

La loi de l'enseignement devant être une loi de transaction faite en vue de la politique^ et non une loi de liberté, MM. de Falloux, Dupanloup etThiers se donnèrent des auxiliaires disposés à transiger. C'est pourquoi les trois catholiques qui , après M. de Montalembert , devaient les premiers prendre rang dans la

commiasion : M<' Pariais, M. Lenormand et Louis Veuillot, n'y furent pas appelés. C'était le jeu du ministre, et l'on comprend d'autant mieux qu'il l'ait joué que jamais les principes n'ont compté pour lui. Il pouvait d'ailleurs soutenir qu'en homme pratique et sage il s'en tenait au possible et écartait les esprits trop absolus. Mais M. de Falloux était de ces gens étroits et vindicatifs qui, pour se justifier d'un tort, y ajoutent une injure. Il déclare donc qu'il écarta le rédacteur en chef de VUnwers^ non pour la fermeté de ses doctrines , mais pour les vices de son caractère. « Assurément, dit-il, je ne prévoyais pas alors ce que M. Louis Veuillot eçt devenu depuis. Nous étions même en bonnes relations, mais je n'avais pu méconnaître les tendances générales de son caractère et de son esprit. Après mûre réflexion, j'aimai mieux l'exposer à la tentation de critiquer des choses faites sans lui que de l'armer du droit d'empêcher de les faire. »

Louis Veuillot^ par sa situation dans le parti catholique, la netteté de sa parole et la logique de ses idées, eût certainement agi sur la commission. Cependant M. de Falloux force beau-

tiê LE POLÉMISTE

coup la note en disant qu'il eût pu empêcher les choses de se faire. Non, les vingt-trois autres commissaires y les uns universitaires résolus, les autres hommes politiques ou catholiques décidés ou très enclins à fusionner, n'auraient pas abandonné le projet du mmistrc et de ses patrons pour réclamer, sur Tappel du rédacteur en chef de VUnwerSj une loi de liberté. Ni M. de Falloux, ni MM. de Montalembert et Du* panloup ne craignaient cela ; mais, pour être plus forts devant les catholiques, ils voulaient que leur traité d'alliance entre l'Église et l'Université eût l'unanimité dans la commission. A cette raison politique se joignait chez M. de Falloux un souvenir désagréable et tout frais encore. Louis Veuillot, dans la réunion des chefs du parti catholique, tenue la veille de la formation du ministère, ne lui avait-il pas conseillé de refuser d'être ministre? Donne-t-on semblable conseil à un ambitieux ? C'est à partir de ce jour, je crois, que M. de Falloux cessa de voir en Louis Yeuillot un homme de bon caractère, de bon esprit, et s'inquiéta de ses tendances. Et combien il fut confirmé dans ce sentiment quand il • sut que cet ultra avait dit :

M. de Falloux entrera de sa personne au ministère y mais il laissera nos idées à la porte.

Non content d'avoir indiqué que Louis Veuillot combattit la loi uniquement parce qu'il n'a* vait pas contribué à la faire , M. de Falloux affirme que la polémiqué de VUnivers fut des plus violentes; qu'elle permettait de prévoir les excès de conjiuite et de langage auxquels M. Yeuillot se laissa aller plus tard. « Je ne justifierai que trop aisément et dans son temps, ajoute-t-il, \e jugement qui commença, dès lors, à se former dans mon esprit et dont je pose aujourd'hui le premier jalon. »

Ainsi,dès 1849,M. de Falloux, indigné, écœuré des prétentions et des imprécations de Louis Yeuillot, jugea qu'il fallait s'écarter de cet homme, dans lequel il devinait, selon ce qu'il dira plus loin, le traître se masquant de l'amour des principes pour tromper plus sûrement le Pape et trahir plus aisément l'Église.

Contenons-nous; ce n'est pas encore le moment de relever cette infamie. Montrons seulement ici dans quels termes, un an après le vote de la loi de 1850, M. de Falloux écrivait à celui

que, d'après ses Mémoires, depuis assez longtemps déjà il tenait pour indigne :

<( Cher Monsieur Yeuillot,

V Vous savez que je n'ai Jamais cessé de vous aimer très fidèlement^ et il m'est très doux de reprendre en sus l'habitude de vous remercier. J'avais fort regretté de ne vous avoir pas pu voir à mon très court et très triste passage à Paris au mois de novembre (1850). Des amis vous l'ont dit : vous m'avez obligé à vous le répéter, ce matin dans VUniverSj d'une façon à laquelle je ne cherche nullement à échapper. »

Viennent ici quelques observations sur un article du journal. Voici la fin :

« Un mal aux yeux qui s'ajoute à mes autres

misères me condamne à abréger mille choses

que j'eusse aimé à vous dire plus amplement.

J'ai voulu du moins, cher Monsieur, mettre hors

de doute ma vieille et très affectueuse gratitude^

ma très habituelle admiration et mes sentiments

en toute occasion bien dévoués à vous et aux

vôtres

« A. DE FALLOUX

Cette lettre est de février 1851,

LE DETRilGTBUR 223

Écrit-on de ce style à l'homme qui s'est permis contre vous et vos amis de révoltantes at^ taques ? à l'homme dont, au double point de vue de la dignité et de la conscience, on condamne le caractère et les actes? Ou M. de Falloux ment à cette page de ses Mémoires, ou il mentait en adressant de telles protestations à Louis Veuillot.

La vérité, c'est que, tout en étant très irrité de l'opposition de VUniverSj il l'avait comprise, et que, ne reprochant au fond à Louis Veuillot que l'indépendance du caractère et le respect absolu des principes, il voulait se rapprocher de lui, non par gratitude et admiratiouy comme il le disait, mais afin de pouvoir, au besoin, retrouver son appui. C'est quand il eut perdu cet espoir qu'il devint absolument ennemi. Or, du moment où M. de Falloux était ennemi, il devait être calomniateur. C'était sa nature.

Nous n'avons plus à prouver que l'œuvre posthume de M. de Falloux est foncièrement déloyale, et <}ue la calomnie y vient en aide à la déloyauté. Il y a, certes, de la calomnie dans les jugements que les ilf<//7i^e^ ^un royaliste portent sur le Roi et dans les intentions, les calculs qu'ils prêtent à tant de légitimistes marquants et dévoués ; il y en aussi dans les propos qu'ils tiennent sur tel ou tel évéque hostile aux libéraux. Mais c'est contre Louis Veuillot, qui fut, dit le marquis de Castellane, « le cauchemar de sa vie », que M. de Falloux a le plus largement exercé son rare talent de calomniateur. Cela s'explique. De tous les hommes qui l'ont contrecarré et dont il se venge, un seul, Louis Veuillot, l'a jugé en face, à fond, publiquement. Les Mélanges et Rome pendant le Concile contiennent sur cet « intrigant » des pages qui resteront. Voulant se défendre contre elles, il l'a fait, à la mesure de son caractère, en méchant et en fourbe.

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Les Mémoires cPun royaliste constatent qu'un certain temps après le vote de la loi de 1850, il y eut rapprochement entre M. de Falloux et Louis Veuillot, mais ils ne disent pas exacte* ment comment la chose se fit. La lettre même de M. de Falloux que nous avons citée dans notre dernier chapitre dément la version des Mémoires. D'après ceux-ci l'ancien ministre, revenant de Nice au printemps de 1851, résolut, par un mouvement de sa généreuse nature, de mettre fin à une scission qu'il n'était « ni utile ni de bon goût de prolonger». En conséquence, il s'empressa d'aller voir le rédacteur en chef de VUniuers. Laissons-le parler : « Je lui dis^en lui serrant la main : a Croyez bien que vous ne « trouverez jamais de mon côté une ombre de « rancune. — Je le crois bien, » me répondit sèchement M. Yeuillot, et il continua la conversation d'un ton si hautain que je me retirai bientôt, sans regretter ma démarche, mais peu disposé à la renouveler. Il no me rendit point ma visite, et nous restâmes sur ce pied jusqu'au commencement de novembre. »

. C'est un conte. Notons d'abord qu'on ne s'expliquerait pas que M. de Falloux se fut empressé

de faire une pareille démarche si, depuis près de deux ans déjà, il avait posé dans son esprit le premier jalon du jugement qui devait frapper Louis Veuillot d'indignité, Va-t-on serrer avec empressement la main de l'homme qui vous a insulté et que l'on condamne? I>ès novembre 1850, la lettre rappelée dans le précédent chapitre en fait foi, M. de Falloux, pour lequel V Univers n'avait cessé d'être bienveillant, avait exprimé le désir de renouer avec Louis Veuillot, et celui-ci, loin de repousser cette avance, s'y était prêté. Aussi répondit-il en bons termes aux protestations (P amitié fidèle y de gratitude et d'admiration que lui renouvelait son futur calomniateur.

Je n'ai nul souvenir de la visite qui aurait suivi cet échange de lettres; mais, comme il était impossible à Louis Veuillot d'être rancunier et hautain, je suis sûr qu'il accueillit M. de Falloux courtoisement. Les rapports redevinrent, quant aux apparences, ce qu'ils avaient été autrefois : faciles sans être intimes. On se rencontrait plutôt qu'on ne se voyait, et Ton échangeait quelques paroles sans traiter les choses à fond.

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Nous demeurions alors, M. de Falloux et moi, rue du Bac, 101, lui dans l'hôtel, entre cour et jardin, moi dans les modestes appartements du devant, entre cour et rue. Quand il nous arrivait de nous rencontrer, nous échangions soit un simple salut, soit quelques mots. Profitant du voisinage, il m'adressait parfois de petits billets destinés au journal et plies en chapeau de gendarme. Un jour de novembre 1851, il m'arrêta et me dit : « VUnwerSy entraîné par M. de Montalembert, devient trop favorable au Président. Je voudrais causer à fond de la situation avec votre frère. Si vous vouliez tous deux déjeuner chez moi dimanche, je vous montrerais que les catholiques ne doivent pas favoriser Louis-Napoléon. )> L'invitation fut acceptée.

M. de Falloux raconte autrement ces préliminaires. Voulant que cette entrevue ait été un piège où sa naïveté^ qu'il garda, il l'assure, jusqu'à «plus de soixante ans )>, le fit tomber, il en attribue l'initiative au rédacteur en chef de V Univers. Écoutons-le : « ... Je rencontrai M. Eugène Veuillot dans l'escalier de la maison que j'habitais rue du Bac; il m'aborda, ce qu'il ne faisait jamais, et me dit que son frère, fort

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inquiet de la tournure des éyénements, désirait un entretien avec moi. » II ajoute, sans rire, que, toujours « enclin à la confiance et fiudie aux illusions», il accepta tris volomUers les açances de Louis Yeuillet et me répondit :

« Veuillez demander à M. votre frère de y^ûr déjeuner avec moi dimanche prochain. Ce jourlà nous aurons plus de liberté tous les deux, m

Les situations et les caractères étant donnés, on comprend que M. de Falloux ait projeté de mettre Louis Veuillot en garde contre les tendances de Montalembert et en défiance contre Louis-Napoléon. Mais comment admettre que Louis Veuillot, après les jugements qu'il avait portés en 1848, 1849 et 1850 sur M. de Falloux, ait éprouvé un tel désir de lui demander conseil? Cela n'est pas admissible. M. de Falloux lui-même l'a senti, et c'est pourquoi, dans un pamphlet publié en 1856 et où il énumérait tous ses griefs contre Louis Veuillot, il ne parla point de cette entrevue.

Lorsque nous entrâmes chez M. de Falloux, un de ses intimes, M. de Rességuier, était avec lui. Nous crûmes d'abord que ce second serait du déjeuner, mais il se retira. On se piit à table

et l'on causa. Je ne sais plus si la chère fut bonne, mais je sais bien que la conversation fut longue, animée et des plus courtoises. M. de Fal* loux y développa avec grâce, astuce et passion 1q thème qu'il m'avait indiqué. Comme il s'appliquait à diminuer Montalembert tout en le louant! Avec quelle assurance il établissait, à l'aide d'affirmations hardies, de ses souvenirs ministériels, d'historiettes et de sentences, que si Louis-Napoléon devenait le maître, il tournerait tout de suite à gauche et n'en aurait pas pour six mois !

Les Mémoires indiquent à peu près les arguments produits contre le Président, mais ils ne disent rien des efforts que fit M. de Falloux pour détacher Louis Yeuiilot du comte de Montalembert. Cependant c'était là le point à enlever, et il ne s'y épargna pas. Il savait bien que nous étions beaucoup moins « élyséens »

ou napoléoniens que ne l'était son ancien allié, redevenu notre chef, et il pensait ^u'en nous le montrant plus emporté que sage, plus aventureux que politique, il aurait partie gagnée, ce Je ne vous demande certes pas de condamner MoQtalembert, nous disait-il; je vous prie, dans

l'intérêt de l'Eglise , de rester neutres. »

Si le récit de M. de Falloux n'était fautif que par cette lacune, il n'y aurait pas lieu de s'y arrêter. Mais tout y est calculé dans une pensée de haine contre Louis Veuillot. Nulle part l'homme des Mémoires n'a été plus fourbe, nulle part il n'a mis plus de soin à distiller son fiel. Il dit d'abord qu'il fut confiant, parce qu'il croyait alors VUnwers plus dévoué à l'Église qu^enrdlé dans les complots -de l'Elysée »; il ' montre ensuite Louis Veuillot le poussant doucement à trop parler, V encourageant « par son air attentif h lui donner avec abandon le détail des divisions intestines qui paralysaient la majorité et pouvaient la dissoudre à bref délai ». Il termine ainsi : « Enfin, après deux heures d'intime entretien, M. Veuillot se leva et dit, en me tendant la main : « Je vous quitte pour « aller écrire un article de neutralité. »

Et pourquoi lui aurait-on fait cette promesse? Pour lui tirer ses secrets? Mais déjà, selon son récit, il les avait donnés. On verra d'ailleurs, plus loin, qu'il n'avait et ne pouvait rien avoir à nous apprendre.

Moins de cinq ans après cet entretien, en juin

1856, Louis Yeuillot était en polémique très vive, très dure avec M. de Falloux. Celui-ci, dans des articles du Correspondant qui payaient son entrée à l'Académie, avaient accumulé tous ses griefs contre Louis Veuillot, visant Phomme plus encore que l'écrivain. Mon frère rappela à ce sujet l'entretien de novembre 1851 :

« Vers cette époque, dit^il, le rédacteur en chef de V Univers ^ accompagné d'un de ses collaborateurs, rendit à M. de Falloux làa visite de 1849 (à propos de la loi sur l'enseignement). Après déjeuner, on parla de la situation. Comme en 1849, les avis se trouvèrent bien différents ; mais cette fois les vues de M. de Falloux n'étaient plus du tout celles de M. de Montalembert.

Il exposait des préventions exagérées, une confiance précipitée, des desseins téméraires. Gomme en 1849, il se rabattit à réclamer la neu» tralité du journal. En présence des événements, la neutralité telle qu'il la désirait n'était guère possible ; il ne V obtint pas. On se quitta néanmoins sans rupture, et, à ce qu'il semblait, plutôt encore amis que divisés. Bientôt après, le coup d'État eut lieu. Il mit M. de Falloux en cellule au quai d'Orsay, et M. de Montalembert

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dans la Commission consultative; V Univers resta chez soi. »

M. de Falloux réclama-t-il alors contre ce résumé d'un entretien qu'il avait jugé habile de taire? Non, il l'accepta. Cette page, publiée à sa charge dans V Univers ^ réimprimée dans une brochure et dans les deux éditions àe^ Mélanges y ne fut de son vivant l'objet d'aucune prêtes-* tation. Il essaya même d'en tirer profit en disant que le fait de sa réconciliation avec M. Veuillot, après les luttes de 1849 et 1850, le défendait contre toute accusation de rancune.

Si les Mémoires affirment que Louis Veuillot promit la neutralité, ce n'est pas pour le seul plaisir de mentir, c'est pour mieux calomnier. « Quelle fut ma stupéfaction^ s'écrie M. de Falloux, en trouvant le lendemain dans V Univers y au lieu d'un article de neutralité, mes confidences de la veille exploitées et réfutées avec amertume. » Et comme preuve de cette flagrante trahison^ il cite quelques lignes d'un article de VUnivers où aucun secret n'est révélé.

Encore une fois, pourquoi M. de Falloux n'at-il pas dénoncé ce manque de parole, cette flagrante trahison^ lorsque Louis Veuillot, en

1856, lui disait très durement : « Vous me demandiez la neutralité, et je vous l'ai refusée.» C'était cependant l'occasion de parler.

Pour bien couronner son récit, le comte de Falloux accuse Louis Yeuillot d'espionnage.

S'il voulait par cette feinte, dit-il, obtenir de moi des confidences et des renseignements sur les projets de la majorité, quel nom M. Yeuillot lui-même donnait-il à sa démarche? » Il ajoute : (c Je le fis consigner à ma porte ^ mais il ne s'y présenta pas. »

Je sais bien que la mémoire de Louis Yeuillot ne saurait souffrir de ces vilenies. Quelques pauvrefs, enclins à la malveillance, pourront s'y arrêter ; quelques esprits irréfléchis, d'autant plus prompts à juger qu'ils manquent de jugement, pourront s'y laisser prendre; mais quiconque, ayant lu Louis Yeuillot et connaissant son œuvre et sa vie, lira les Mémoires, verra bien que M. de Falloux outrage la vérité. Cela serait visible, même sans la lumière que jettent sur cet incident, non seulement la polémique de 1856, mais tant d'autres qui l'ont suivie. Aussi lorsque nous signalons cette calomnie d'outre-tombe, si lâche contre celui qu'elle vise,

si terrible contre celui qui l'a commise, c'est moins pour défendre Louis Veuillot que pour achever de peindre M. de Falloux.

Cet article du 17 novembre, dont les Mémoires reproduisent de courts extraits arbitrairement rapprochés, est, non pas une œuvre de parti amère, partiale, violente, comme le prétend M. de Falloux, mais un appel à la concorde. Il roule tout entier sur ce thème, qui nous était habituel : la situation est très grave, et si l'accord ne se fait pas entre la majorité parlementaire et le chef de l'État, on en sortira par une mauvaise porte. — Quant aux révélations, il n'y en avait d'aucune sorte. L'état des partis n'était ignoré de personne, et ce que VUnwers en disait une fois de plus se trouvait partout.

La question, à l'ordre du jour, était celle-ci : LouiS'Napoléon mettrart-ii le général Changarnier et M. Thiers à la Conciergerie, ou M. Thiers et le général Changarnier mettrontils Louis-Napoléon à Yincennes ? Cette grosse partie se jouait à découvert. M. de Falloux lé constate lui-même en plusieurs endroits. Il rappelle l'infatuation de M. Thiers, convaincu qu'il avait fait Louis-Napoléon et pourrait le dé-

faire, et se demandant s'il prendrait la présidence pour lui ou la donnerait au. prince de Joinville ; il gémit sur la présomption du général Changarnier affirmant que, le jour où il lèverait le doigt il serait le maitre, et gardant cette assurance jusqu'à Theure de son arrestation, il signale amèrement les divisions publiques de la majorité et la force qu'en tirait le parti napoléonien; il dit les inquiétudes qu'inspirait le ministre delà Guerre, Saint-Arnaud; il rapporte ce propos de M. de Persigny, coutumier de semblables audaces : (c Passant un jour devant un groupe de la droite où l'on causait avec animation, il s'arrêta et dit avec son calme apparent : « Eh bien ! Messieurs, vous complotez « contre le Président? — Pas du tout, répondit (( un des interpellés, nous nous demandons quel « jour nous devons retenir nos places à la dili- « gence pour retourner chez nous. — Vous a feriez bien mieux de retenir votre place au a Sénat ! » répliqua M. de Persigny, et il contir nua tranquillement son chemin. »

M. de Falloux affirme qu'alors VUnwers était enrôlé dans les complots de l'Elysée. VUnwers ne complotait pas plus avec l'Elysée qu'avec

MM. ThierSy Changarnier, de Falloux, etc. Des divers hommes politiques marquants entrés dans le jeu de l'Elysée, voyant renir avec satisfaction le coup d'État et se riant des impuissants complots des parlementaires, il n'en fréquentait qu'un : M. de Montalembert, lequel nous accusait de tiédeur. Pour que les amis de M. de Falloux n'en doutent pas, je cite quelques lignes d'une lettre datée du 14 novembre 1851, adressée à un ami commun (j'ai l'autographe) * ce Je crois être assuré du concours de Veuillot, quoique VUnwers soit toujours d'une faiblesse désespérante. La conversation de Falloux que je lui ai rapportée a &it sur lui un grand et salutaire effet. » On connaîtra tout à l'heure cette conversation, et l'on sera convaincu, si la chose n'est pas faite encore, que les « confidences » de Taneien ministre n'apprirent rien à Louis Veuillot, non seulement sur l'état général des écrits et des partis, mais encore sur les dispositions personnelles de son interlocuteur.

Dans tout ce chapitre des Mémoires dfun royalist&y M. de Falloux,' en même temps qu'il calonuiie Louis Veuillot, fausse sa prbpre Attitude. Il s'applique à faire croire qu'il avait par-

ticuUèrement en vue les intérêts de l'Eglise. Non, ces intérêts furent alors le moindre de.se^ sOjUçis. Tout son groqpe politique poussait au conflit,, et nul n'y mettait plus de passion que lui. Ces en^portements^ que naus trouvions déplorables, indignaient M. de Montalembert.

Bien des lettres de lui le prouvent, le citerai l'une d'elles, d'abord parce qu'elle a été écrite pour être publiée plus tard, ensuite parce qu'elle fera bien connaître le fond des discours que le 16 novembre nous tint M. de Falloux. Je note que la conversation qu'on va lire est celle dont M. de Montalembert disait, le 14 du même mois : Je l'ai rapportée à Veuillot. — Les soulignements et les parenthèses sont de M. de Montalembert :

« Paris, ce lundi 11 novembre 1851.

« Mon très cher ami,

((. ... Nous sommes entre deux adversaires qui désirent également la lutte : le Président est à bout de patience ; il voudrait bien n'être pas l'agresseur, mais il aspire après le moment où on l'attaquera, afin de frapper à son tour et d'en finir. De l'autre côté, MM. Thiers, Chan-

garnier, Mole et Falloux veulent une crise, et la plus prochaine possible. J'en ai acquis la preuve dans deux conversations que j'ai eues avec Fallouxle samedi 8 et le lundi 10 octobre, en me promenant avec lui dans le pourtour de rAssemblée,et qui compteront à coup sûr parmiles plus étranges et les plus importantes de ma vie. Je crois devoir vous en faire part sous le sceau du secret, mais afin qu'elles servent à éclairer la situation, et afin qu'elles restent aussi par écrit pour l'avenir. Il est donc venu spontanément à moi, et, après un débat rétrospectif et récriminatif, que je n'ai pas le temps de reproduire, sur la part de responsabilité qui revient à chacun dans les événements qui ont amené la crise actuelle (responsabilité qui^ selon moi, retombe tout entière sur les chefs de la coalition nouvelle ), il m'a parlé à peu près en ces termes : ce La France périt moralement :

(c chaque jour elle dépérit et se déprave davan- « tage; elle ne vit plus^ elle vivote. Rien ne peut ce être plus fâcheux que la durée de l'état de « choses actuel : il nous mène légalement et (c doucement à Tanarchie; une crise violente, (( sanglante peut seule sauver le pays. » Comme

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je lui demandais s'il croyait que la crise désirée aurait pour résultat le rétablissement de la monarchie et le retour du comte de Chambord, il m'a répondu : « Non : elle aura pour résultat le (( triomphe des rouges et peut-être celui du prince « de Joinville : mais ce ne sera qu'une crise << passagère. Vous et moi nous y resterons. Je (c suis en règle : j'ai fait mon testament, je me (c confesse le plus souvent que je puis ; mon « sacrifice est fait. La France ne peut être sau- * <i vée qu'à ce prix Elle aura l'énergie de résiste ter à l'oppression des rouges ; elle succom- « bera lentement au régime actuel. Le clergé a s^en va )^ (lisez : \p clergé n'est plus légitimiste) ; « l'archevêque de Paris ^ gagne du créc( dit; un curé est venu reprocher à Corcelle la « part qu'il a prise à l'expédition de Rome.

« Tout le bien que pourrait faire le Président u est fini, il est épuisé; encore unefois^ le triom^ « phe des rouges vaut mieux que le règne actuel; « je ne crois pas j*e neveux pas avoir contribué (( à l'amener, mais je m^y résigne plutôt qu'à la « durée du gouvernement du Président ! ! I »

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