‹ Le comte de Falloux et ses mémoiresChapitre 24 sur 30 · Mf' Sibour · texte numérisé non relu

Mf' Sibour

240 LE GALOMNIATEUB

<c Stupéfait, renversé par de tels aveux et si spontanés, je lui objectais le progrès incontestable de la religion^ les collèges libres, les monastères, les conciles, le contraste entre le jubilé de 1851 et celui de 1825. Il me répondit : (c Tout cela n^est rien; ou du moins tout cela « n'est que superficiel. Je n'apprécie pas ce pro- <( grès comme vous ; cela tient à la différence <c radicale de nos opinions : vous avez tou- <c jours cru que les gouvernements révolutionne naires étaient favorables à l'Eglise ; pour moi, « je les crois mortels à la religion, à tout, ce-- <( lui-ci comme la monarchie de Juillet. x> — Je lui rappelle l'enthousiasme avec lequel il a applaudi à la révolution de Février, à la République, alors que je la déplorais et la maudissais, et lui demande comment il peut choisir le moment où, sous le régime républicaii^, il est évident que la France se porte moralement mieux que sous la monarchie pour se résigner à noyer dans le sang tous les progrès, toutes les institutions, toutes les conquêtes qui nous intéressent le plus con^me catholiques^ Il me répond toujours : « Les rouges arrivent légalece ment, tardivement ; il vaut mieux en finir sur-

« le-champ. — J'ai eu trois phases : j'ai cru d'ace bord à la République; au 10 décembre, j'ai « cru que la France n'en voulait pas et j'ai cherce ché à tirer parti du Président ; maintenant je c( vois qu'il n'y a rien à faire de lui : c'est un fou^ c( un sensualiste, un étourdi, qui n'a rien appris, « qui va tout brouiller, etc. Nous étions tous (( disposés à le réélire, nous y étions résolus, « nous travaillions déjà pour cela » (témoin le discours de Berryer où il disait que la réélection du Président serait le plus grand des malheurs, témoin aussi la Correspondance de Saint- Chéron et toute la presse légitimiste !) (c J'ai (( plaidé la cause auprès du comte de Cham- (( bord, lequel m'a dit que le Président, sous « quelque forme que ce futy valait mieux que la c( République... Mais aujourd'hui c'est trop (c tard : il a donné sa mesure, etc., etc.» — Enfin je lui fis une dernière objection : je lui montrai Rome, et le Pape prisonnier, des Français, par ordre de la République rouge... Il hésite un instant, puis me dit : — « Ah! les c( Autrichiens et les Russes seront à te fron^ a tièrej et ils arrangeront tout atHint que cela <c n'ait le temps de durer!!! Après tout, les

2'i2 LE CALOMNIATEUH

<( Autrichiens valent mieux pour lui (le Pape) <c que les Français. »

« Ainsi vous le voyez, dans la pensée du chef le plus éminent et le plus prudent du parti légitimiste, ce qu'on veut, c'est bieii comme on l'a dit : arriver à la terre promise par la mer Rouge et amener la guerre civile pour aboutir à la guerre étrangère.

c( Je n'ai pas pu m'empécher de lui dire que si quelqu'un lui avait attribué devant moi de

pareilles opinions, je l'aurais traité de calomniateur, et j'ajoutai que c'était avec des raisonnements analogues qu'on s'était décidé à la Saint-Barthélémy ï

(( Il m'a répondu par des remontrances contre mon attitude actuelle, qui n'est au fond que celle d'un matelas qui s'interpose entre deux enragés — il m'a dit qu'elle manquait de dignité, de sagesse, etc., le tout avec les formes 1 es plus suaves et les plus charmantes... »

Voilà quelle était la politique de. ce catholique et royaliste libéral. Louis Yeuillot, la jugeant contraire aux intérêts de l'Église et de la France, refusa nonseulement de la servir,

mais de rester neutre. Ce refus amena la rupture définitive de V Univers avec M. de Falloux*.

1. Si l'on veut bien savoir quel était à cette époque Tétat des esprits et des partis, il faut lire : 1® les lettres écrites de Paris du 1^' avril 1851 jusqu'après le coup d'Etat par Donoso Cortès à ses amis d'Espagne (deuxième volume de ses œuvres); 2® les ouvrages de MM. Granier de Cassagnac, Ténot, Yéron, Daniel Stern, Meyer, Bélouino; le 4e volume des Mémoires posthumes de M . Odilon Barrot, publiés par M. Duvergier de Hauranne,etc.,8ur la République de 1848 et le coup d'État ; 3^ les articles de V Univers durant ces deux derniers mois du conflit qui se termina le 2 décembre. On comprendra alors combien le récit des Mémoires d'un royaliste est faux et impudent.

Page 1