‹ Le comte de Falloux et ses mémoiresChapitre 29 sur 30 · CH. DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

CH. DE MONTALEMBERT

La plupart des écrivains qui ont raconté au long le coup d'Etat du 2 décembre 1851 ont parlé des ouvertures que M. de Falloux, s'y prenant un peu tard, aurait fait faire, la veille, à Louis-Napoléon. Voici le récit de M. Granier de Cassagnac :

« M. de Falloux croyait à l'éventualité prochaine d'un coup d'État comme à sa nécessité

et à sa réussite. Seulement il supposait qu'il était nécessaire d'en donner à l'Assemblée le patronage, l'initiative et la direction. Il fit dire au Prince, le 1**^ décembre au soir, que s'il voulait tenter un coup d'Etat avec la majorité, il s'ofifrait, lui, à monter à* la tribune pour porter les premiers coups, et pour faire un appel à ses amis politiques. Aussi logique et aussi pratique que résolu, M. de Falloux ajoutait qu'il suivrait le Prince jusqu'au bout, même jusqu'à l'emploi de la force, si la Montagne poussait la résistance jusqu'à une lutte ouverte. Comme compensation de cette offre de concours, M. de Falloux demandait la composition d'un ministère formé de tous les hooKnes éminents de la majorité, lesquels prendraient, avant d'entrer aux affaires, l'engagement de prolonger les pouvoirs du président de la République.

« Ainsi quele Prince l'avait fait observer à M. Boinvilliers, il était bien tard pour de telles combinaisons, et les drapeaux qu'on lui offrait étaient un peu déteints. L'ouverture de M. de Falloux, si bienveillante qu'elle fût, ne pouvait pas devenir à cette heure l'objet d'un bien long

examen; et la meilleure comme la plus fine réponse qu'elle comportât était celle qui fut faiteà l'intermédiaire offîcieux^M. de Heekerren : (( Je suis enchanté de la bonne nouvelle que ce vous m'apportez, lui dit le Prince, mais je suis « bien occupé en ce moment; venez me voir dece main matin à dix heures, nous en causerons. » Le lendemain matin, à dix heures, M. de Heekerren était à l'Elysée, non pour discuter la proposition de M. de Falloux, mais pour remercier le Prince d'avoir sauvé la France. »

(Histoire de la chute de Louis-Philippe^ de la Re'pU" bliqucy et du rétablissement de l'Empire y t. II, p. 388- 389.;

Page 392 du second volume des Mémoires d'un royaliste, le comte de Falloux, parlant de quelques pages que Louis Veuillot rédigea après un voyage en Bretagne (septembre 1854) et qu'il communiqua à notre ami et collaborateur le comte de la Tour, député des Côtes-du-Nord, dit :

Quand M Veuillot voyageait dans l'Ouest, il s'efforçait de convertir à l'Empire le clergé légitimiste de ces contrées et rédigeait ensuite des notes qu'il faisait remettre à l'empereur par

Uï APPINDIGB

M. de la Tour, et qu'on retrouvait dans le cabinet impérial, au sac des Tuileries, en 1870^

Voici rhiBtoire de cette note telle qu'elle a été rapportée du vivant de M. de Fallonx, dana une lettre de Louis Veuillot que M. de Fallonx a lue (t. IV de la Qirre$pondance, p. 426) :

Je ne sais pas, cher ami, si vous avez bien fait d'envoyer ma note à l'empereur : quoique je l'eusse faite pour tout le monde, je ne Tai pas cependant faite pour lui; et, à cause de cela même, si je me la rappelle bien, elle semblait trop lui être destinée. Je crains d'avoir l'air de vouloir l'occuper de moi et de paraître jouer à la vertu, ce qui est la pire de toutes les attitudes. Vous l'avez bien averti que je ne cherche rien, que je ne veux rien ; mais le croirat-on? Il doit être en éveil sur toutes les manières de lui demander quelque chose, et celle-là est usitée comme les autres. Enfin, si vous m'aviez demandé conseil, je vous aurais dit non. Cela est fait : n'en parlons plus. Seulement, pour l'avenir, à cause de votre naïve droiture et de votre zèle pour ceux que vous aimez, ditesvous bien que la modestie et le détachement que nous professons sont invraisemblables, et

que l'homme de qui l'on dit souvent : il ne demande rien, risque de passer pour avoir supplié ses amis de le dire.

Après cela, je conviens que la réponse que vous avez reçue est flatteuse, et qu'elle marque des dispositions consolantes et une heureuse intelligence de notre situation.

Dans son commentaire de la note, M. de Falloux montre Louis Veuillot s'efforctmi de convertir à VEmpire le clergé légitimiste de ces contrées. Non. Louis Veuilloty répétant ce qu'il écrivait chaque jour dans V Univers, montrait que jusqu'à cette date, — • septembre 1854, -^ les catholiques avaient à se louer de l'empereur. Quant aux prêtres qu'il avait vus, il ne s'était pas mis en grands frais d'efforts pour les convertir. Voici ce qu'il en disait :

J'ai acquis la certitude que si Pon peut attribuer une opinion politique au clergé des Côtesdu-Nord, — je peux en dire à peu près autant de celui du Morbihan, — il est napoléonien. Le clergé sort tout entier du peuple. Par cette origine il appartient déjà au pouvoir nouveau. La ruine des idées gallicanes l'a laissé tout à fait libre d'un autre côté.

Qui peut nier qu'à cette date de septembre 1854, cela ne fût vrai ?

Le lecteur aura remarqué dans cette lettre trois points trop hardis :

1® M. de Faiioux, s'adressantà Tëvèque qui l'a accusé de fausseté, parle avec assurance de sa franchise ;

2* Il fait de haut la leçon à Tépiscopat;

S^ Il insinue que M** Pie lui-même a été bien lent à parler, c'est-à-dire à faire son devoir.

Voici la réponse de Tévèque :

Poitiers, le 2 octobre 1859.

Monsieur le comte,

Je veux vous remercier sans délai de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier. Je suis heureux que malgré la douloureuse infirmité de vos yeux, vous ayez pu prendre connaissance des lignes que je viens d'adresser à mon clergé.

La gravité de la situation actuelle remonte aux sessions du Congrès de mars et avril 1856. Dès cette époque, dans un entretien prolongé avec l'Empereur, puis dans une longue instruction synodale publiée peu après, je me suis efforcé de combattre les principes du Protocole. Enfin, la théorie de 1856 étant sur le point d'aboutir à ses conséquences pratiques, j'ai rempli de mon moins mal mon devoir d'Evéque

dans une audience d'une heure que j'ai eue de l'Empereur, au mois de mars dernier. A mon retour, cet important entretien a été, dans une Congrégation synodale des principaux membres de mon clergé, la matière d'une relation détaillée qui reste dans les archives de notre église et qui sera publiée en son temps. Enfin, je n'ai pas cessé de parler et d'agir du côté de Rome. Je crois donc pouvoir 'me rendre le témoignage que j'ai fait tout ce qui était en mon faible pouvoir de faire.

Hélas, Monsieur le comte, l'aveuglement que vous déplorez est très affligeant, mais il n'est pas le seul, ni même le plus alarmant. A part quelques incorrigibles, il touché à son terme pour tous les autres. Il sera pénible sans doute qu'on puisse reprocher à un corps aussi grave d'avoir eu à faire un mouvement si marqué de recul ; mais pourtant, sous peine d'excéder, il ne faut pas oublier que dix ou douze membres au moins ont été irréprochables ; qu'il y en a trente autres très grâciables. Et enfin, ce n'est pas moi qui vous apprendrai que, dans aucun siècle, la promptitude et la justesse de vues, non plus que la fermeté de caractère et de con-

duite vis-à-vis du pouvoir temporel n'ont été le partage du grand nombre. Eu égard à la fragilité humaine et à l'expérience de Thistoire, l'essentiel est que la complaisance n'aille pas jusqu'au sacrifice de la doctrine.

C'est sous ce dernier rapport que je m'afflige et je m'effraye d'un danger et d'un mal qui croissent tous les jours. A la faveur d'axiomes tout à fait nouveaux qui font consister le savoir-vivre et le savoir-faire dans l'amoindrissement et l'abandon de la vérité divine, une certaine élite de laïques et de prêtres encouragés par l'attitude des grands corps littéraires et appuyés du patronage de quelques individualités respectables, mais trop peu pourvues du véritable sens ecclésiastique, nous préparent pour un avenir prochain des devoirs infiniment douloureux à remplir. La défaillance doctrinale en ce qui est de la question romaine a trouvé, comme toutes les autres défections, de bien malheureuses connivences de ce côté.

Il faut que je sois bien pénétré de ce que je dis en ce moment. Monsieur le comte, et que je considère le mal comme bien profond et bien sérieux, puisque je m'aventure de nouveau à

VOUS exprimer des pensées aussi contraires à celles que vous avez exposées déjà à un premier épanchement de ce genre. J'avais une inclination toute naturelle et des motifs puissants pour me ranger à votre avis, plutôt qu'à celui de qui que ce soit. Il a donc fallu, croyezle bien, une lumière très directe de ma conscience et une véritable évidence des choses pour me faire persévérer dans ma voie.

Soyez assuré, Monsieur le comte, que je m'honorerai toujours des communications que vous voudrez bien me faire et que j'accueillerai avec reconnaissance toutes vos observations et vos pensées. Votre disposition d'esprit vous tromperait, si vous pensiez que j'ai jamais cru avoir lieu de me plaindre de votre franchise ; ce n'est pas là précisément l'impression qui m'était restée du pénible entretien de la rue de Rivoli et des incidents qui s'attachent aux papiers que vous y aviez apportés '.

Mais ce sont là des choses déjà vieilles, qui prouvent le besoin que nous avons tous de sup-

1. C'est dans cette entretien que M. de Falloux avait attribué à l'évêque et à un de ses diocésains des propos de son invention.

port et d'indulgence réciproques, et qui, pour ma part, ne laissent subsister, ni dans mon esprit, ni dans mon cœur, l'ombre d'ui^ obstacle à la respectueuse considération, à la profonde estime et à l'affectueuse gratitude dont j'éprouve le besoin de demeurer toujours pénétré pour un homme tel que vous.

C'est avec tous ces sentiments réunis que j'aime à me dire. Monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur,

f L. Ed., éréque de Poitiers.

Qae ce passage où M^ Pie reprend M. de Falloux de se dire trop franc est donc jolil « Votre disposition d esprit vous tromperait si vous pensiez que j'ai jamais cru avoir lieu de me plaindre de votre franchise ; ce n^esi pas précisefmentP impression quim^efuiit restée du pénible entretien de la rue de Rivoli et des incidents qui s'at* tachent aux papiers que vous y aviez apportés ».

M. de Falloux se reconnut touché et voulut se défendre : « Vous semblez. Monseigneur, dit-il dans sa réponse , ine reprocher directement un manque de sincérité ; permettez-moi de vous dire que l'incident (de la rue de Rivoli) ne vous est pas connu dans ses circonstances essentielles... », etc., etc. L'évêque répliqua : « Si vous le permettez, Monsieur le comte, il ne

sera plus question entre vous et moi, ni avec aucun tiers, d'aucune controverse privée; les explications réciproques sont désormais superflues. »

M. de Falloux se le tint pour dit, mais il a pris sa revanche dans ses Mémoires.

A propos du rôle de M. de Falloux comme royaliste parlementaire et adversaire, ou plutôt ennemi du Roi, j'ai montré [chap. ix, p. 183 et suîv.) : d'abord que les Mémoires d'un royaliste sont incomplets et faux dans ce qu'ils disent des négociations de 1871, au sujet de « la fusion n ; ensuite, que M. de Falloux eut alors recours au mensonge pour donner tort au comte de Chambord contre les princes d'Orléans. Une lettre de M. le vicomte de Maquillé, président à cette époque du comité royaliste de PAnjon, et les déclarations concordantes de tous les membres survivants du comité, ont mis ce fait en pleine lumière. Ces pièces, qui constituent une pajg;e de Thistoire politique de ce temps, ont été reproduites et discutées dans les numéros de VUnivers du 29 janvier au 11 février 1888. J'en donne ici de larges extraits.

M. de Maquillé rappelle quelle était la situation du parti royaliste en Anjou, en 1871, et ajoute :

Couverte du manteau royaliste, V Union de VOuest propageait les doctrines de son inspira-^

teur avec un «uccès aussi réel que regrettable. N'est-ce pas à ces doctrines que nous devons l'établissement de la République par une Assemblée nommée pour rétablir la monarchie ?

Toutefois, le manteau se souleva à Toceasion de l'admirable manifeste de Chambord ; V Union de POuest crut devoir protester ! Dès lors, inon devoir était tracé. Avec le généreux concours de mes collègues et d'autres royalistes très nombreux, je fondai V Étoile j^oxiTtidl de l'Ouest, pour défendre le droit, ce magnifique programme de mon auguste maître, qui voulut nous donner ses encouragements et son approbation la plus explicite. Quelques mois après la naissance de cette nouvelle feuille et après une absence de deux jours, j'arrivais au bureau du rédacteur en chef, homme de beaucoup d'expérience politique, dont la fidélité à nos doctrines a toujours inspiré la plus absolue confiance aux souscripteurs de VÈtoile.

Dès que je fus entré, il me dit : ce On parle beaucoup, dans les salons d'Angers, d'un billet adressé par le Roi au comte de Paris, repoussant, par un refus inexplicable, la demande que ce dernier lui adressait dans le but d'obtenir

une entrevue. Ce billet, écrit à la troisième personne, hautain et dédaigneux, est généralement blâmé par ses amis eux-mêmes, qui le trouvent fort regrettable. M. de Falloux en colporte le texte; il en donne lecture avec les commentaires malveillants que vous devinez :

son habileté en ce genre est assez connue.

Avez-vous des renseignements à cet égard ? — Je n'en ai aucun, répondis*je, mais un message, discourtois dans la forme, destiné à repousser absolument toute tentative d'entrevue ou d'entente est impossible. Vous pouvez le démentir carrément. (Ce qui eut lieu.) — Cependant, M. de Falloux produit un texte. Comment supposer une pareille audace si ce billet n'existait pas? » Persuadé, alors, qu'en cette affaire il y avait ou méchant exposé des faits, ou altération du texte, ou suppression de mots de nature à fausser le sens ou le caractère du message, s'il existait, j'écrivis au comte Edouard de Monti de Rezé, mon chef immédiat, et j'en reçus la lettre suivante :

« Nantes, 7 férrier 1872.

(€ Mon cher Maquillé, « Un long voyage à Paris, Versailles, Rennes

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et Nantes m'a seul empêché de répondre plus tôt àTotre lettre, que j'ai reçue très exactement. Puis je tenais à me procurer les pièces importantes dont je vais vous donner copie, en vous recommandant expressément de ne point vous en dessaisir, mais que cependant vous pouvez lire et faire lire à qui vous voudrez. Personne, mieux que moi, mon bien cher ami, ne peut vous raconter l'histoire vraie de ce qui s'est passé entre Monsieur le comte de Chambord et Monsieur le comte de Paris, au mois de juillet dernier : car tout cela a eu lieu en ma présence. J'affirme sur l'honneur ce que je vais vous dire, mon bon ami.

« Monsieur le comte de Chambord venait d'arriver à Paris, le dimanche 2 juillet, lorsque le marquis de la Ferté, qui était dans le secret du voyage , se présenta dans la maison où nous étions descendus, et apprit à Monseigneur que le comte de Lutteroth était venu à Versailles la veille ou la surveille*

a La conversation suivante avait eu lieu entre eux chez M. de la Ferté :

<( Êtes-vous autorisé» Monsieur le marquis, (( à faire parvenir à Monsieur le comte deCham-

« bord une demande de Monsieur le comte de « Paris?

« — Oui, Monsieur le comte, et je m'en charce gérai avec le plus grand plaisir.

« — Eh bien ! voulez-vous, Monsieur le mara quis, faire savoir à Monsieur le comte de « Chambord que Monsieur le comte de Paris « désire aller le voir, en France ou à l'étranger, « où il voudra. »

(c Vous remarquerez tout d'abord, mon bon ami, que ni M. de Lutteroth ni Monsieur le comte de Paris n'ont rien écrit dans cette solennelle circonstance, que tout a été traité par eux verbalement, avec une simplicité que Monseigneur a acceptée sans réserve, tant il désirait (et tant il désire toujours), dans l'intérêt de la France, la réconciliation de tous les membres de la maison de Bourbon. Ce futalors que, compromis depuis quelque temps par des conversations, par des paroles imprudentes et non autorisées (sur la question du drapeau, question que, pendant quarante et une années d'exil, il n'avait jamais tranchée, et qu'il comptait réserver encore), Monsieur le comte de Chambord se décida à ouvrir tout son cœur à la France,

avant de recevoir Monsieur le comte de Paris. Ce fut alors que, par excès de discrétion, de loyauté, il pria son auguste cousin de différer de quelques jours sa visite^ ne voulant pas le mettre dans une situation d'autant plus difficile que Monsieur le comte de Paris, grâce aux pa* rôles imprudentes dont je viens de vous parler, devait croire tranché ce qui ne l'était point, et lui donnait un rendez-vous un peu plus tard à Bruges, du 8 au 16 (juillet). Puis, pour que sa pensée fût parfaitement expliquée à Monsieur le comte de Paris, et surtout pour que l'ignorance ou la mauvaise foi ne vint pas un jour en dénaturer le sens ni les termes, il dicta à l'un de nous^ la note suivante (ce qui se fait, en diplomatie), et il nous ordonna de la cacheter du sceau de ses armes, pour bien constater qu'elle était la photographie morale du fond de son cœur. Ce pli, qui, je le répète, n'était point de l'écriture de Monseigneur, et qui portait pour suscription ces simples mots : « Note à

1. Autant que je puis me le rappeler^ le comte de Monti me dît plus tard que le comte Stanislas de Blacas et un autre des officiers de Monseigneur assistaient à la visite du marquis de la Ferté. ( Vicomte de M. )

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(( communiquer à Monsieur le comté de Paris, » fut remis le jour même, par le marquis de la Ferté, à M. le comte de Lutteroth, qui pouvait en prendre connaissance s'il le jugeait nécessaire; seulement, on lui donnait la mission de le communiquer sans retard à Monsieur le comte de Paris, qui serait ainsi très exactement édifié dans une circonstance aussi grave. Et c'était là ce que la franchise et la droiture de Monsieur le comte de Ghambord désiraient avant tout. Monseigneur était bien loin, je vous assure, mon cher Maquillé, de se douter qu'un moment arriverait où ses amis seraient obligés de le défendre contre d'autres amis à l'occasion d'une conduite si simple^ si noble !

« Voici la note avec sa suscription : ce Note à « communiquer à Monsieur le comte de Pa- « ris :

« Monsieur le comte de Ghambord a été heu- « reux d'entendre l'expression du désir que (( Monsieur le comte de Paris a manifesté « d'être reçu par lui. Monsieur le comte de « Ghambord est en France. Le moment qu'il (( avait indiqué lui-même est donc venu de s'ex- « pliquer sur certaines questions réservées. Il

c( espère que rien dans son langage ne sera un a obstacle à cette union de la maison de Bourcc bon, qui a été toujours son vœu le plus cher. (c La loyauté veut néanmoins que les princes a ses cousins soient prévenus, et Monsieur le « comte de Chambord croit devoir demander à i< Monsieur le comte de Paris de différer sa (( visite jusqu'au jour très prochain oii il aura (( fait connaître à la France sa pensée tout ence tière. Il eût désiré recevoir la visite de son « cousin à Chambord ; mais il croit convenable (( de ne pas y prolonger son séjour en ce mo- (( ment. En quittant Chambord, il prendra la tf route de Bruges, où il demeurera du 8 au ce 16 juillet. »

tf Le manifeste du 5 juillet parut. Le matin de la journée du 6, avant la publication dans les journaux du soir, Monsieur le comte de Paris en reçut un exemplaire manuscrit, que, par déférence toute particulière, Monsieur le <;omte de Chambord s'empressa de lui faire parvenir. Le 7, nous étions de retour à Bruges, et, le 12, Monsieur le comte de Chambord y reçut une lettre du marquis de la Ferté, qui lui annonçait que, le 10, M. le comte de Lutterotb s'était de

nouveau présenté chez lui et lui avait fait verbalement la communication suivante :

a Monsieur le comte de Paris est très recon- « naissant envers Monsieur le comte de Cham- «c bord de lui avoir donné connaissance de ses « résolutions. Il rend justice à la loyauté parce faite de ce procédé. Il pense que la visite qu'il « serait toujours disposé à lui faire risquerait, « dans les circonstances actuelles, d'amener (c des explications qu'il lui parait préférable « d'éviter. C'est le motif qui la lui fait ajourner. »

<( Tel est, mon cher ami, l'exposé fidèle de ce qui s'est passé sous mes yeux. Je suis convaincu que M. le comte de Falloux, mieux informé par vous et par vos amis, regrettera l'interprétation donnée par lui à des faits qu'il connaissait imparfaitement. Cette interprétation est d'autant plus fâcheuse qu'elle est complètement opposée aux loyales intentions de Monsieur le comte de Chambord et à la vérité des faits.

« Adieu, mon cher Maquillé, je vous serre tristement la main, et vous comprendrez à la vigueur de mon étreinte combien je vous suis attaché.

« Comte E. DE MONTI DE REZÉ. »

Remarquez la forme bienveillante de la lettre de M. de Monti, qui va jusqu'à supposer la bonne foi chez M. de Falloux <c trompé » !l!

Mais la' présence de ce billet entre ses mains ne prouve-t-elle pas surabondamment qu'il n'ignorait aucune circonstance? La lecture fidèle du texte entier de Monsieur le comte de Chambord eût empêché le succès des commentaires de M. de Falloux. Ses communications à ses amis personnels ne réussirent que parce qu'il s'abstint avec soin de donner connaissance des dernières lignes de la note du comte de Chambord, lesquelles contiennent une invitation assez formelle au comte de Paris de venir le trouver à Bruges.

La lettre de M. de Monti nous parut une occasion à saisir pour demander à M. de Falloux une explication devant témoins. Obligé de partir pour Paris, où M. de Monti m'avait appelé, ce fut le vice-président du comité royaliste qui pria M. de Falloux de prendre avec lui deux de ses amis et de se rendre chez M. du Reau,*un de nos collègues les plus dévoués, dont le salon servait alors de lieu de réunion au comité. M. de Falloux vint seul. S'attendaitril au résul-

tat? Je le crois. Je n'étais pas présent; je ne puis donc donner ici que le résumé sommaire du compte rendu qui m'a été fait. Le vice-président du comité, ayant entre les mains la lettre du comte de Monti, voulut, avant toutes choses, demander à M. de Falloux de vouloir bien donner des explications sur certains billets dont il parlait souvent. Il prit la parole et la garda plus d'une heure sans être interrompu.

En fin de compte, il fut contraint de produire le texte que l'on exigeait et de communiquer le dernier paragraphe supprimé par lui dans ses communications antérieures. Son éloquence incontestable, les ressources de son esprit et sa souplesse furent impuissantes en présence de la réalité et de la lettre si claire de M. de Monti,

Sa loyauté reçut une mortelle blessure, qui lui valut l'expression sévère d'une réprobation méritée et l'obligation d'entendre les paroles les plus dures.

Nous avons perdu l'un des témoins de cette enquête, M. de Danne, mais les autres existent. J'en appelle avec assurance à leur parole.

842 APPBNDIGB

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression bien sincère de ma profonde estime et de tous mes sentiments les plus distingués.

Vicomte db MAQUILLÉ.

Cet appel de M. le yicomte de Maquillé an tëmolgnage de ses anciens coUègaes: MM. J. da Reau, comté d'Andignë, comte Charles de Qaatrebarbes» M. de la Martinière» F. Cassin de la Loge, a été entendu, et tous ont certifié l'exactitude de son récit par une dé* claration collective et complémentaire dont M. le' comte d'Andigné a été chargé de nous donner communication , pour qu'elle fût publiée. La Yoîci :

Ce fut bien peu de temps après la fqndation du journal P Étoile y à laquelle M. le vicomte de Maquillé contribua avec un dévouement audessus de tout éloge, très peu de temps aussi après le manifeste de Chambord, que nous fûmes informés du récit qui courait sur les pourparlers qui auraient dû amener ce qu'on s'est attaché depuis à appeler la fusion^ récit où l'on mettait tous les torts du côté du Roi.

M. de Falloux était le premier à colporter ce récit ; il l'avait même fait à l'un de nous, à la très grande stupéfaction de son auditeur.

A une ouverture de M. le comte de Paris, transmise par M. de Lutteroth, et par laquelle il demandait au Roi de vouloir bien lui accorder une entrevue à son passage à Paris ou en tout dLMWéViQVi^M. le comte deChambord aurait répondu par un billet à la troisième personne, et par un refus dédaigneux; ce n'était pa^ en agissant de la sorte et avec un pareil manque d? égards que l'on pouvait arriver à rien de sérieux, et c'était en somme la faute de Monseigneur si la fusion n^ était pas faite.

Tel était le sens des paroles de M. deFalloux, que nous nous efforçons de reproduire sans aucun de ses commentaires malveillants. Ce thème, M. de Falloux nous l'a répété, sur notre demande, et très au long, dans une entrevue qui eut lieu chez M. du Reau, l'un des nôtres, et à laquelle assistaient tous ceux au nom desquels cette lettre est signée : car nous avions dû le prier de nous donner quelques explications. Nous avions entre les mains la lettre de M. le comte deMonti, citée par M. le vicomte de Maquillé. M. Charles de Quatrebarbes en donna lecture et nous fîmes remarquer à M. de Falloux qu'après tout la note de Monseigneur,

à la troisième personne, n'avait été écrite que pour la transmission plus précise de sa réponse; qu'elle n'avait rien que de très naturel, comme suite à la communication verbale faite de la part de Monsieur le comte de Paris, et que ce dernier l'avait bien compris ainsi, puisqu'il y avait répondu de la façon la plus courtoise, mais toujours verbalement; nous ajoutâmes que, dans les récits qu'il en avait faits, il paraissait avoir oublié de lire le dernier alinéa de la lettre de Monseigneur, qui [exprimait a son cousin le désir de le recevoir le plus tôt pos* sible à Bruges, où il comptait s'arrêter du 8 au 16 juillet.

11 n'était pas admissible de conclure après avoir lu ce dernier alinéa, que Monsieur le comte de Chambord eût refusé de recevoir M. le comte de Paris, ainsi que M. de Falloux le déduisait de la première partie de la note.

Ce n'était donc que par un excès de délicatesse, qui n'étonnera personne, que Monseigneur, qui n'avait pas à prendre l'avis de M. le comte de Paris, ne voulut le recevoir qu'après le manifeste, qu'il devait dater de Chambord le 5 juillet, car il ne pouvait admettre qu'on pût

l'accuser d'avoir voulu surprendre la confiance de son cousin ; mais il acceptait avec empressement une visite de lui à Bruges^ du 8 au 16 juillet. M. le comte de Paris, au contraire, ne jugea pas devoir accepter le rendez-vous de Monseigneur au lendemain du manifeste. Telle est la conclusion toute simple à tirer de cet écrit : il fallait un parti pris de dénigrer les actes et les paroles du Roi pour l'interpréter autrement.

M. de Falloux comprit si bien te démenti absolu que, sous une forme très amicale pourtant, lui infligeait M. le comte de Monti, qu'il en fut très visiblement décontenancé. Il se remit vite d'ailleurs, et, après une conversation assez longue encore, et qui sortirait de ce sujet, il termina ainsi: « Vous me dites que ce cher Monti passera demain par Angers, je vais lui écrire. »

Voilà la vérité sur cet entretien : il était de notre devoir de la dire tout entière, quoi qu'il nous en ait coûté. M. de Falloux fut plus ou moins l'ami de nos pères et le nôtre, longtemps nous avons été éblouis par le charme incomparable de son langage ; tous nous avons applaudi

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à sa belle et courageuse conduite en 48, et nous sommes loin d'avoir oublié les services qu'il, a pu rendre alors à notre pays. Sa nouvelle attitude et celle de son journal, V Union de P Ouest y nous obligèrent de nous grouper autour du vicomte de Maquillé pour fonder VEtoile. Peu après, Monseigneur nous ayant fait l'insigne honneur de nous désigner pour former le bureau du comité légitimiste de Maine-et«Loire, nous fûmes appelé à Anvers. Le comte de Monti avait donné connaissance à Monseigneur de la lettre de M. de Falloux, lettre dans laquelle ce dernier, loin de regretter l'interprétation qu'il avait donnée à la note objet du débat, affectait de remercier M. de Monti d'avoir, par la clarté de sa communication, rétabli la vérité sur ce qu'il avait avancé. Le Roi chargea le comte Charles de Quatrebarbes de dire de sa part au comte de Falloux que &était avec autant d^in" dignation que de regrets qu'il le voyait persévérer dans une interprétation d^autant plus fâcheuse , qiCelle était complètement opposée à ses loyales intentions et à la vérité des faits.

Faut-il voir dans ce démenti, si cruel pour son orgueil, la cause de l'attitude hostile et à la fois

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fausse de M. de Falloux dans cette dernière partie de sa vie, où il éprouvait une jouissance qui n'était pas sans saveur à se dire royaliste en pleine disgrâce du Roi ?

Veuillez , Monsieur le directeur , recevoir Texpression de ma considération la plus distinguée.

Au nom des membres du comité présents à cette entrevue,

Comte D* AND IGNÉ.

Angers , le 2 février 1888.

Quelques semaines avant que M. de Falloux eût été invité à comparaître devant les membres du comité royaliste de Maine-et-Loire , un échange de lettres sur cette question de la note royale avait eu lieu entre lui et Fun des membres de ce comité ^ Ce dernier doutait que la note existât et, dans tous les cas, n'admettait pas qu'elle fut telle que le disait M. de Falloux. J'ai reçu il a plusieurs années, et de mains différentes, deux copies de cette correspondance, dont, à sa date, on s'occupa beaucoup dans

1. Jenedonpe pas le nom, parce que j'ai négligé d'en demander l'autorisation, mais l'authenticité de la pièce rie sera pas contestée.

les cercles royalistes de l'Ouest. Par la première let* tre» M. de Falloux réclamait contre Y Etoile^ qui Taccusaity sans le nommer^ d'avoir inventé la fameuse note. Il lui était répondu que si la note existait, comme il l'affirmait, elle avait eu sa raison d'être, et qu'il n'appartenait pas à de vrais légitimistes de blâmer le Roi. Voici la réplique de M. de Falloux :

11 janvier 1872.

Mon cher comte,

Le Roi a ses droits que personne, soyez-en sûr, ne respecte plus que moi ; mais la vérité et la loyauté ont aussi les leurs, que vous ne me conseillerez certainement pas de méconnaître.

J'évite, autant que je puis, et mon genre de vie habituelle me rend cela bien facile, toute conversation sur le manifeste du 5 juillet. Mais quand on me demande : Pourquoi le comte de Paris n'est-il pas parti pour Bruges, le jour où il l'avait promis ? puis-je répondre autre chose que la vérité ?

Quand on médit, ce qui m'a été répété encore tout dernièrement, par vos amis : Qu'a produit d'ef&cace la ligne de M. Berryer? puis-je ne pas répondre : Elle avait produit, dès 1850,

la fusion acceptée par tous les hommes politiques de cette époque, et c'est une erreur persévérante du jugement de M. le comte de Chambord, accordant les bons procédés de famille et refusant les entretiens politiques, qui a rendu tout inutile.

S'il n'est pas permis de dire respectueusement au Roi, ou du Roi, qu'il, a pu se tromper dans tels ou tels actes de sa politique, il faut déchirer toute l'histoire de France, et déclarer révolutionnaires les Champs de Mai, les États généraux et les Parlements.

Quant au billet de M. le comte de Ghambord, son authenticité est absolument incontestable, et il me semble que nier un acte du Roi est lui faire une plus grande injure, que de le constater simplement avec un humble regret*.

Je ne sais si* V Étoile persévérera dans la campagne qu'elle a commencée hier sur ce terrain, votre lettre ne me tirant point de doute à ce sujet; je dois seulement vous faire observer* que si elle me condamnait à une polémique

1. C'est Téquivoque, Le billet existait, mais non tel que M. de Falloux l'avait présenté et lu.

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publique, ce serait elle, et non pas moi, qui aurait toute la responsabilité d'un aussi fâcheux débat.

Enfin, mon cher comte, permettez-moi de vous dire, avec la plus sincère cordialité, que c'est votre préoccupation trop exclusive qui aperçoit des adversaires là où il n'y a que des amis. Nous avons deux manières différentes de servir la même cause, mais nous voulons la servir tous les deux ; vous ne croyez qu'à l'obéissance passive et à l'apologie sans réserve, je crois à la nécessité, comme à la dignité de la résistance, quand on croit que les fautes sont de la nature du prince de Polignac ou de son école. Les deux voies différentes ont été suivies de siècle en siècle, comme de nos jours, les résultats sont là pour en témoigner, et j'en appelle à eux près de vous et de vos amis.

Votre très affectueusement dévoué,

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