CHAPITRE l*' LES DÉBUTS
Les demeurants du catholicisme libéral ont cherché, dans les Mémoires Wun royaliste, la justification de leurs doctrines et la satisfaction de leurs rancunes. D'autres amis de M. de Falloux, moins mêlés aux luttes de ce temps, ou plus droits, y ont surtout signalé du charme littéraire, des anecdotes hien contées, de jolis mots, de la grâce et de là pensée. II y a de tout cela, en effet, dans les Mémoires, non pas à la forte dose que l'on a dit, mais en honne quantité. L'homme avait certainement du mérite et du savoir-faire. Si quelqu'un l'a nié, ce n'est pas moi.
Dans une étude bien tenue et distinguée, où l'ami et un peu le disciple, domine assez légiti-
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mement le juge, M. le vicomte de Meauxa dit des MémoireSy que ce livre restera le chef-d'œuvre de M. de Falloux. Oui, et pour deux raisons.
D'abord parce qu'aucun des autres livres de cet écrivain n'a des conditions de longue vie, et n'est arrivé ni n'arrivera au grand public ; ensuite parce qu'il a plis dans celui-ci tout ce que le travail, le calcul, la passion, pouvaient lui donner de talent; tout ce que des ambitions déçues, une confiance hautaine en son mérite et des blessures à venger pouvaient développer chez lui de verve haineuse. Manifestement il a écrit ce livre avec amour et, vingt fois, l'a relu, j revu, limé avec jouissance. C'était là, se pro-
mettait-il, qu'on prendrait une haute idée de lui, qu'on apprendrait à dédaigner le Prince qui avait refusé ses conseils, qu'on s'imprégnerait de mépris pour les catholiques qui lui avaient fait obstacle, notamment Af Pie et Louis Yeuillot.
; 1 Voilà pourquoi les Mémoires (Sun royaliste
sont, non pas un chef-d'œuvre, mais le chefd'œuvre de M. de Falloux.
Le premier volume, quant aux qualités littéraires, l'emporte de beaucoup sur le second.
L'auteur y parle de la Vendée en bon Vendéen d'abord, puis en observateur sagace et aimable, en paysagiste et en poète, oui en poète! Cette Vendée de 1815 à 1830, bien que devenue très pacifique, était toujours, à plusieurs titres, la Vendée militaire. On s'y rappelait la guerre, non dans une pensée de colère, mais comme un souvenir glorieux et chrétien. Ces paysans, que les républicains avaient appelés des « brigands » et' Napoléon « des géants », étaient restés pieux; ils gardaient toute la pureté de mœurs, toute la vigueur de caractère, toute la simplicité de vie qui les avaient rendus si redoutables. M. de Falloux l'indique agréablement; il donne d'aimables croquis du pays, d'avenantes et spirituelles études de mœurs, de gracieux ou piquants portraits de divers châtelains et châtelaines, derniers représentants d'une société qui a disparu même du Bocage. Tout cela est jeune, vivant, enlevé.
Il faut en dire à peu près autant, bien que les tableaux soient d'un autre genre, des pages où l'auteur raconte ses souvenirs de collège et ses premiers séjours à Paris.
Cependant, déjà on voit poindre la « pose »;
srsonnage en vue 1 seulement soub 6coce, passionné : croyant nne tone vocation d'oraju'îl eut de très ibérales et parleil parents et amis au blanc, n'oublie e Louis-Philippe, . Dès 1831, àvingt mné, s'il faut l'en s un peu grosses, •resse légitimiste s aînés, les dues 1 trouvait pour sa
n.Noussoupv'on- 'T le penchant do ime; mais si par
en conclure que tement vibré chez
moins il l'assitrc, /ile. La pensée de pressant sur son
cœur la fleur de lis, le séduisait. Etait-ce une résolution, ou une illusion née de la couleur locale P N'est-ce pas seulement une vanterie rétrospective? Qui sait? La chose sûre, c'est qu'en 1832, le jour où M"* la duchesse de Bert^y parut et appela ses fidèles, le jeune Alfred de Falloux ne répondit point. « Je me trouvai à l'écart, at-il dit, contre mon attente et contre mon gré. » Ses voisins et amis, moins ou plus heureux, surent arriver^ et la princesse n'eut pas, dans sa défaite, la douleur et l'humiliation d'être abandonnée de tous ceux qui lui avaient dit : J'y serai !
Les royalistes angevins pardonnèrent assez difficilement à M. de Falloux son absence. Les raisons qu'il en donna parurent mauvaises.
Ceux qui le connaissaient bien n'eurent pas le tort.de suspecter son courage; ils furent seulement convaincus que, croyant à un échec, ce jeune sage s'était tenu à l'écart, crainte de compromettre son avenir. L'échec paraissait des plus probables, mais le moyen de le rendre inévitable était, certes, de ne pas se montrer. Du reste, en se jetant dans cette aventure, M. de Falloux eût manqué à son caractère. S'il était
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i payer résolumeat de sa personne, U ien de chevaleresque, et les entralneu cœur, les coups de léte, n'étaient tout «on fait. Ne serait-ce pas là un ori^ne ? En même temps qu'il tenait maternel un aspect aristocratique et de tinction, les traditions paternelles, tra- Bsentiellement bourgeoises, lui avaient I esprit calculateur. Cet esprit devait er l'échauffourée romanesque de 1832.
également voir le petit côté de la nargeoise et marchande dans les préten- Hliairesde M. de Falloux, et dans son an à voiler la modestie relative de son d'ailleurs fort honorable. A la façon arle de sa famille, quiconque ignorera nnéte négociant son grand-père fut par l'échevînage, et que le premier tUoux date de 1830, le croira de vieille . M. Gréard, son successeur à l'Acait beaucoup d'autres, y ont été pris, ille complaisance il se pare de parents i ayant eu des charges de cour, de belles 1, de hautes relarions. Mais quelle distuB ces titrés, quand on y regarde de
près, sont pour les Falloux de provenance féminine.
Comment M. de Falloux, fin politique, homme d'esprit, polémiste dédaigneux, prompt à souligner les ridicules d'autrui, ne 8*est-il pas rappelé, en prenant cette peine frivole, tel ou tel personnage de Molière? Comment n'a-t-il pas deviné qu'on se dirait : Entendons-nous ici un descendant des Sotenville et des Prudoterie, maison où le ventre anoblissait, ou un petit-» fils de M. Jourdain? Comment n'a-t-il pas vu aussi que certaines gens, se reportant au digne échevin, son aïeul, s'écrieraient : Mais son grand-père était marchand ? Et n'a-t-îl pas entendu, lui académicien et même lettré, la réponse si connue : Non! non! « Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux » et qu'ayant chez lui de bonnes marchandises, il c( en donnait à ses amis pour de l'argent ».
M. de Lourdoueix a qualifié un jour M. de Falloux <c d'homme de vanité puérile ». Avait-il donc lu les premiers chapitres des Mémoires?
Même sous le règne de la démocratie, la naissance est une force, et celui qui la possède
a pour de bon » fait bien de s'en servir, mais se surfaire en ce point est à coup sûr la marque d'un esprit étroit.
Alfred de Falioux, dont, après i'échauffourée de 1832, la position en Anjou et dans les salons royalistes de Paris se trouvait un peu fausse, songea que les voyages forment la jeunesse et voyagea. Il visita d'abord l'Autriche et l'Italie, puisy plus tard, l'Angleterre et la Russie* Les Mémoires racontent gentiment ces divers voyages. Cependant l'auteur, tout en rapportant d'aimables ou piquantes anecdotes, tout en faisant d'agréables portraits et en répétant de jolis mots, quelquefois aussi des mots égrillards, songe trop à son lendemain. Il se montre plus studieux, plus politique, plus réfléchi que ne le comportaient son âge et son milieu. Ne dit-il pas qu'à vingt-deux ou vingt-trois ans il partit pour Prague, « se promettant de juger par luimême, autant que cela lui serait accordé, ce que ^l'avenir pouvait attendre des qualités naturelles et de l'éducation de M. le duc de Bordeaux? »
Ce propos et divers autres de même sorte sont d'un Grandisson politique teinté de sa-
gesse anglaise dans le goût de Berquin, et non d'un jouvenceau royaliste courant voir son roi. Le vicomte de Falloux devait avoir plus de jeunesse que cela. Mais c'est un jalon qu'il pose; ne dira-t-il pas plus tard, pour excuser sa conduite, que le Roi eut presque toujours un entourage ou médiocre, ou mauvais?
C'est au cours de son voyage en Angleterre que M. de Falloux vit pour la première fois M. de Persigny, qui déjà servait Louis-Napoléon en conspirant contre Louis-Philippe. Le royaliste rendit au bonapartiste un service d'argent, et celui-ci, pour remercier celui-là, lui dit : <( Le jour où vous serez ministre du prince Louis, devenu chef du gouvernement, je vous donnerai votre portefeuille. »
M. de Falloux trouva la plaisanterie très drôle; puis, quand, quatorze ans plus tard, M. de Persigny tint sa promesse, il la trouva très bonne. Il raconte d'ailleurs fort agréablement et avec une pointe de philosophie cette curieuse aventure.
Estimant qu'il avait suffisamment étudié son
roi, les gouvernements étrangers, les salons et
les peuples, le vicomte de Falloux rentra chez
lui, devint sédentaire, écrivit son premier livre et prépara sa candidature à la députation. Ce premier livre fut une sorte de vie de Louis XYI, ouvrage de bon jeune homme, d'un style propret et facile, sans verve et sans vues. Pour sûr, ce coup d'essai n'était pas un coup de maître ; néanmoins, il posa son auteur. Il en fut parlé en Maine-et-Loire et dans les journaux du parti.
Si M. de Falloux dut s'avouer que son succès manquait d'ampleur, il avait assez de conGance en lui-même pour ne pas se défcourager, et assez de talent pour faire mieux. Il se remit à l'œuvre et, sur le conseil de Lacordaire, aborda un grand et difficile sujet : la Vie de saint Pie K. Ce ne fut pas un chef-d'œuvre, mais il y avait progrès. L'auteur eut pour ce travail, qui dépassait ses forces, le bon esprit de prendre langue (il ne le dit pas) près de dom Guéranger. Mais, tout en se donnant cet appui, il était déjà trop politique pour faire le livre doctrinal et carré que lui conseilla le savant bénédictin. Calcul inutile ! La presse révolutionnaire s'est toujours armée contre M. de Falloux de son Saint Pie F, que, d'ailleurs, elle n'a j'amais lu.
A ses débuts d'homme d'État, en 1848 et 1849, je l'ai vu fort ennuyé de cette petite guerre. Il est certain qu'on faussait ses idées en le représentant comme l'apologiste de l'Inquisition •
Bien qu'il se donnât avec quelque zèle aux études historiques et littéraires, M. de Falloux tenait trop à jouer un rôle dans les affaires publiques pour négliger les choses de la poli** tique et le mouvement religieux. Le parti catholique, qui grandissait, et le parti légitimiste, auquel ce développement portait ombrage, étaient en guerre. M. de Falloux fut néanmoins de l'un et de l'autre, et se fit bien venir de tous deux. Il eut à la fois ses entrées à V Univers et à la Quotidienne. Il y a mieux : les royalistes formaient alors deux groupes qui ne s'entendaient guère, l'un relevant du duc des Cars, l'autre de Berryer. M. de Falloux fut en même temps avec celui-ci et avec celui-là. De la sorte, il s'assurait des appuis partout et devait arriver.
D'après les Mémoires, il aurait eu aussi, de 1833 à 1848, un rôle très actif dans les œuvres de charité. Cette note est fausse. Qu'il ait assez souvent payé de sa bourse, nous le croyons sans peine, mais il ne payait point habituelle-
ment de sa personne. Outre qu'il iiabitait la campagne plus que Paris et voyageait volontiers, ses goûts et ses aptitudes, qui le faisaient dès lors homme de salon et le firent plus tard homme d'intrigue, ne le portaient pas à la pratique régulière des œuvres qui s'affirment par le soin de l'enfance, de la vieillesse, des malades, des pauvres. Ce n'est pas ici une critique, c'est la constatation d'un fait. Tout catholique aime ces œuvres et les soutient ; mais il n'est pas donné à tous de s'y associer activement. Les uns, pris par d'autres luttes, n^en ont pas le temps; les autres, malgré leurs bons désirs, n'en ont pas le don. Il y a toujours eu parmi nous des hommes voués surtout aux choses de la charité proprement dite, et d'autres plus particulièrement faits pour la propagande et le combat. M. de Falloux tenait à ces deux corps de l'armée chrétienne, mais en volontaire qui parait à ses heures, plutôt qu'en chef de file ou même en soldat toujours prêt à marcher.
Ses souvenirs, en lui faisant croire qu'il était de l'avant-garde, l'ont trompé et, par suite, il a grandi son rôle. Cet accident arrive d'ordinaire aux faiseurs de mémoires, et, peut-être, y
mettent-îls moins de calcul qu'on ne croit. Si pour les yeux la distance diminue les objets et finit par les faire disparaître, elle produit sur l'esprit de l'homme qui se raconte un efiPet tout contraire : il se voit plus grand qu'il n'a été et se montre tel qu'il se voit. C'est une sorte de mirage. M. de Falloux n'y a pas échappé ; peutêtre même s'y est-il complu.
Le besoin de se surfaire n'est pas le seul auquel il ait cédé en parlant des œuvres charitables d'autrefois ; il a voulu aussi se donner la satisfaction de dénigrer, sinon les œuvres d'aujourd'hui, au moins ceux qui les font, surtout les hommes de cœur, de zèle et de principe auxquels nous devons les Cercles catholiques d'ouvriers. « De 1830 à 1848, dit-il, on ne manquait ni de dévouement ni d'énergie ; seulement on croyait moins qu'aujourd'hui à l'efficacité des démonstrations bruyantes et de l'ostentation bien intentionnée ; on ne cachait pas le drapeau de la charité, mais on craignait de le compromettre sans craindre de se compromettre soimême. »
Ces paroles et d'autres qui les suivent ne sont pas seulement malveillantes, elles portent
complètement à faux. Avant 1848 comme après, les catholiques militants ont usé de la publicité ou l'ont écartée, selon que l'œuvre entreprise pouvait s'en trouver bien ou mal. Ils ne se croyaient coupables ni « d'ostentation » ni de démonstrations bruyantes » quand ils tenaient des réunions, prononçaient des discours et demandaient à la presse son appui. Et si des adversaires ou des tièdes leur reprochaient de faire du a bruit », les résultats obtenus leur disaient : vous faites du bien.
L'œuvre des Cercles ouvriers, par son caractère général et son but social, demandait certainement plus de publicité que l'œuvre des Petits ramoneurs ou des Amis de l'enfance.
M. de Falloux, quoi qu'il en ait dit et écrit, se l'est avoué. Mais cette œuvre a eu tout de suite à ses yeux des torts irrémissibles : elle a con-» damné les principes de 89, reçu Tappui de V Univers et réclamé le pouvoir chrétien. De là l'hostilité de M. de Falloux, hostilité dédaigneuse et dénigrante, où l'on reconnaît un esprit hautain, étroit et méchant.
Battu, mais avec une minorité honorable, aux élections de 1842, M. de Falloux se représenta
en 1846 et fut élu. Il entrait à la Chambre comme légitimiste. Cependant, par suite sans doute de sa parenté avec l'amiral de Mackau, très dévoué à la dynastie de Juillet, et de ses accointances avec le parti catholique, le monde officiel ne voyait pas en lui un « irréconciliable ». C'était, je crois, un jugement téméraire. Bien qu'il eût l'esprit orléaniste, M. de Falloux ne se fut pas rallié à Louis-Philippe.
Mais, dira quelque curieux, ne se serait-il pas rallié au duc d'Orléans ?