‹ Le comte de Foix (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · HO · texte numérisé non relu

HO

esprit , H il 8e mil à'considérer Signis Comme s'il eût voulu pénétrer dans le secret de son âme. La comtesse était encore admirablement belle ; ses cheveux , d'un noir luisant , étaient aussi abondants autour dé son pâle visage ; ses yeux avaient gardé Tardeur amoureuse qu'elle savait si coquettement voiler pour la rendre plus provocante , sous la longue frange de ses cils ; ses sourcils se dessinaient aussi purs et aussi arqués sur son front d'un blanc mat ; ses dents étincelaient blanches et fines comme autrefois ; la ténuité svelte de sa taille ne s^était pas alourdie ; sa main était aussi pure ; elle était aussi belle à trenle-six ans qu^à seize , et cependant son âge était éci*it sur son visage et dans sa personne ; elle portait cet indéfinissable cachet du temps qui se marque partout sans paraître précisément nulle part. Cette grâce charmante de la jeunesse qui velouté d'une fleur délicate tous les traits, qui adoucit leur expression sous un voile de modestie , qui retient dans une timidité virginale le geste et l'allure , tout cela avait disparu. La femme qui était devant lui était fière , impétueuse, hardie ; la passion avait dû passer dans son cœur » l'amour et la colère brûler dans ses regards et s'agiter sur ses lèvres. Othoh se recula devant elle et la regarda silencieusement. Signis en fit de même ; mais Othon

fi'éuii plus le beau jeune homme impétueux et pétulant d'autrefois , portant dans ses regards 1» témérité et Timprévoyance , souple et leste pour gravir une muraille , franchir un fossé et se glisser dans Tombre d'un long corridor* C'était déjà plus qu'un homme fait. Ses cheveux devenaient rares sur son large front que la pensée on le malheur avait ridé ; et s'il avait encore la prestance d'vn guerrier dans toute sa force , son élégance n'était pas restée. Il semblait qu'il eût pris la roideur des habits de fer dont il avait toujours été eouvert , et l'expression de son visage était devenue dure et froide.

Sîgnis soutint, sans baisser les yeux, le regard interrogateur d'Othon, et elle comprit si bien ce que ce regard cherchait en elle , qu'elle lui dit , en secouant lentement la tête :

c Non , messire , non ! il n'y a plus d'amour en mon cœur; ne craignez rien. Je ne viens pas vous demander compto de vos serments , et vous ne vous souciez guère de ce que j'ai fait des miens.

— -' Qui vous l'a dit, Signis? repartit Othon.

-*- Ce que vous avez fait, aussi bien que ce que vous n'avez pas fait ; ce que vous avez rappelé , comme ce que vous avez passé sous silence. Vous n'avez plus d'amour dans le cœur , Othon ; vous

n^en avei plus pour moi , ni pour d*aniret; toiis n^en avez pas même pour rien : tous êtes ambitieux, i

Othon sourit amèrement , et répondit :

t L^enfant a grandi ; la gazelle est devenue lionne. Qui vous fait penser que je sois ambitieux?

— Je sais comment vous êtes entré dans ce cbàteau;jevousai vu pénétrer dans cette galerie, écouter le sire Guy , franchir celte balustrade , arrêter celui qui menaçait de vous ravir votre héritage, pourvoir à tous les dangers, et tout cela sans qu'en pénétrant dans ces murs, aucun sentiment vous ait oppressé au point de vous faire ralentir cette course ; sans qu'en mettant le pied en cette galerie , une larme ait mouillé vos yeux; sans que rien enfin , tant qu'a duré cette longue assemblée, vous ait détourné du but où vous voulez arriver; et à ce moment où, demeuré seul un moment, vous eussiez pu saluer du cœur cette noble maison qui redevient la vôtre , vous n'avei éprouvé que l'incertitude de savoir par où commencer l'exécution de votre plan.

— Et quel est le vôtre , Signis, dit Othon , qui avait écouté tout cela avec la bienvieillance d'un homme qui n'est point Ûché d'être deviné ; en quoi puis-je vous servir, que vous êtes venue si vite à moi?

— Cest de sauver Gay de LévU , et je ne crois pas que vous ayez envie de me refuser.

— Le sauver ! dit Othon , ce n*est pas chose assurée.

— Le secours d*un homme dévoué me suffit pour ce]a. Ce secours , j'allais le chercher lorsque en passant près de cette galerie je vous ai entendu implorer votre père pour lui ; alors je n'ai pas cherché d'autre appui, et je vous ai attendu. Secondez-moi, il est facile de sauver sa vie.

— Je le sais , dit Othon , et ce n'est pas son salut qui m'inquiète, c'est de savoir s'il acceptera les conditions que je veux lui faire.

— Ou je vous ai mal deviné , dit Signis en clignant des yeux et en souriant doucement , ou je vous aimai deviné, et je ne connais pas Iq sire Guy, ou bien vous vous entendrez aisément. »

Il y avait dans ces paroles , et surtout dans la manière dont elles furent prononcées, un ton de raillerie qui disait mieux que nulle accusation ce que pensait Signis de la loyauté des deux chevaliers. Othon ne voulut pas accepter ce jugement ; car il reprit sévèrement :

c Ce que j'ai à proposer au sire Guy n'est

point une trahison de sa part ; je ne demande à

personne ce que je ne voudrais pas accepter pour

me sauver des plus affreux supplices ! »

— iU — ^

— Je n'ai point entendu dire que vous voulussiez lui proposer une trahison , dit Signîs avec liauteur , car le sire Guy en est incapable ; mais il sait prévoir les événements comme beaucoup d*autres, et il peut prendre* des précautions pour Tavenir. •

Othon regarda Signis d^un air froid et méchant , et sans cependant faire un pas pour sortir de la galerie, comme ses paroles en montraient rintention , il reprit :

c Eh bien! je me rends près de lui; qu'il accepte , et sa vie du moins sera sauvée... quant aux autres, on en fera ce qu'on voudra, »

Signis regarda Othon à son tour ; Tintention des derniers mots du chevalier était trop évidente, pour qu'elle pût s'y méprendre , et elle dit avec une fière assurance :

c Lui et les autres seront sauvés , messire , ou vous aurez manqué à votre parole. •

Othon se mit à rire.

c Ma parole, dit-il, qui me la réclamera?

Mes ennemis ! que m'importe ? D'ailleurs , la résolution des chevaliers provençaux , contre laquelle j'ai protesté, ne me délie-t-elle pas aux yeux de tous? Ce n'est plus ma parole qu'il faut invoquer , c'est ma volonté.

— Et ton intérêt, n'est-ce pas, Othon?

— Le inieB et le tien après , Signis* Ëcuuie : je peux sauver un homme de ceux qui sont ici ; si je te busse le choix , qui désigneras-tu ? •

Signis parut violemment agitée , et hésita à répondre. Otbon la laissa un moment dans cette affreuse perplexité , ei reprit en ricanant :

€ Oh ! les femmes î il leur faut arracher leurs pensées du cœur , même lorsqu'elles sont con* nues de Tunivers. Voyons, Signis , je serai meillieur pour toi que tu ne le mérites ; je sauverai Guy et Michel.

— Tu sauveras MicheU n'est-ce pa»?

— Et que feras-tu pour cela * Signis ?

— Tout , tout ce que lu voudras , Othon. »

Celui-ci se mit à rire de la vivacité exaltée

avec laquelle la comtesse prononça ces paroles en lui prenant les mains et se jetant presque dans ses bras ; il la considéra un moment pendant qu'elle attachait sur lui ses yeux ardents , et l'attirant près de lui il lui dit :

c Je t'ai pourtant aimée , Signis, et tu n'étais pas alors plus belle qu'aujourd'hui. Que penses-tu que je puisse te demander pour sauver Michel? >

Signis lui répondit par un fin sourire de moquerie et lui dit :

c Rien qui puisse me faire peur, Othon ; car

$î tom'âioiais encore « tu ne sauverais Michel à aucon prix.

-^ Qui sait? dît Othon en riant aussi , tu es si belle; et quoique mon âme rêve d'autres bonheurs , une fantaisie peut s'emparer du cœur le plus grave.

— Et s'il en était ainsi? dit Signis avec une coquetterie qui semblait vouloir agacer le désir; si tu éprouvais cette fantaisie , Signis ne te céderait paSf je te le jure.

— Je te suis donc bien odieux? dit Othon.

— Non, dit Signis en envoyant à Othon son plus charmant sourire , non ; c'est que si je t'accordais ce que tu demandes , tu ne voudrais plus sauver Michel. Allons, viens près du sire Guy de Lévis.

— Folle , folle , lui dit Othon en riant , je t'aime parce que tu es une vraie femme , amoureuse et franche ; tu n'es pas comme ces froides et tristes Anglaises qui ne sont que de sottes statues pour l'amour ou d'habiles ambitieuses qui font des projets d'homme. Je sauverai ton Michel, et je te dirai à quel prix. Viens, i

Ils étaient prêts à sortir, lorsque Signis poussa un cri et s'arrêta.

c Qu'est-ce donc? lui dit Othon.

— Malheur sur nous ! répondit Signis en montrant le corps de Guillelmète qui était resté

élenda près de la balustrade , il m'a semblé voir remuer ce cadavre.

— C'est la clarté dansante des flambeaux qui s'éteignent qui t'a trompée; et maudite soît cette femme qui nous a causé tout cet embarras !

— N'importe , dit Signis , j'ai cru voir ses yeux s'ouvrir et ses lèvres remuer. Couvre ce cadavre ainsi abandonné ; s'il nous faut repasser par cette galerie, je ne veux plus le voir. >

Otbon chercha autour de lui quelque chose à jeter sur ce corps ; il aperçut sa propre robe de Romien qui avait été posée sur la balustrade ; il en couvrit Guillelmète, et bientôt après il disparut avec Signis dans un des passages intérieurs du château.

En peu d'instants ils arrivèrent à la chambre qu'on appelait la chambre du Paon, et dans laquelle le sire Guy de Lévis était enfermé.

Personne ne veillait à la porte ; car elle était d'une épaisseur telle que nulle force humainen'eût pu la briser. Avant d'entrer, Othon dit à Signis :

€ Maintenant , va chercher ta fille et l'enfant que le More Ben-Onled a amené dans ce château.

— Cet enfant ! dit Signis étonnée ; que vous fait cet enfant?...

— C'est là ma première condition , Signis, lui dit Othon ; elle n'est pas , ce me semble , difficile

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à remplir. Amène-le avec ta fille et apporte-nous ici ce qu*il faut pour écrire, i

Signis s'éloigna, et les deux chevaliers demeurèrent seuls.

c Sire Guy, lui dit Otbon , tu sais que la mort est décidée parce que tu as traîtreusement assassiné une fille de race serve.

— Pour quelque motif qu'on demande ma vie, dit Guy de Lévis , tu peux la prendre ; elle est en ton pouvoir.

— C'est parler bien haut, dit Othon d'un ton rude ; c'est parler comme un homme qui a la peur dans Tftme, que d'affecter ce dédain de la vie au moment où je viens dans ta prison ; car tu es trop habile, sire de Lévis, pour ne pas savoir que, si j'y viens , j'ai quelque intérêt à la sauver.

— Quelque intérêt? reprit Lévis.

— J'ai dit intérêt , reprit Othon avec impa* tience , pour que tu n'aies pas à me faire des réponses ou des questions équivoques , et parce que nous n'avons le temps ni l'un ni l'autre de jouer auquel des deux est le plus fin. Écoute, je connais tes projets ; je les ai épiés et surpris au couvent de Saint-Maurice; les miens sont écrits sur ces deux parchemins que nous allons échanger, i

Le aire Guy de Lévis prit l'un des parchemins et lut ce qui suit :

c Sur mon honneur el mon Dieu , moi Guy de Lévis, je m'engage à reconnaître de ce jour en un an la suzeraineté du comte de Toulouse pour le château de Lagarde qui est ma possession légî* time par mon mariage avec Ermesstnde , la fille du comte de Terride^ à qui le château revient du chef de $a mère et par Tabandon des droits qu*y peut avoir Othon son frère , abandon qu*il fait par le présent acte. >

Guy de Lévis regarda Othon d'un airde'snrprise: mais celui-ci , sans paraître troublé , lui tendit Fautre parchemin renfermant cette déclaration :

c Sur mon honneur et mon Dieu , moi Othon

de Terride « je m*engage à reconnaître d'ici a un an la suzeraineté du comte de Montfort pour mon château de Terride, abandonnant an sire de Levis mes droits au château de Lagarde qui lai appartient par son mariage avec ma sœur, fille de la comtesse Signis. i

Guy réfléchit un moment et Othon lui dit:

c D'ici à un an , ou je me connais mal en événements, ou la guerre aura décidé entre nos deux seigneurs. Si le comte de Toulouse triomphe, ce sera à moi à te faire maintenir dans ta

cbâtellenie de Lagarde , ei en garastie de ma boDDe foi lu auras ce parchemÎD par lequel tu pourrais me perdre. Si c^est Monlfort au contraire que Dieu choisit pour posséder ce pays , ce sera à toi à me maintenir dans mon cbàteau, on bien cet engagement remis par moi à Simon te dénoncera comme trattre. i

Guy ne répondit pas d*abord , puis après un moment de silence il dit :

c Je ne sais point signer, mais j'ai fait graver le sceau de mes armes au pommeau de mon épée, fais qu'on me la rende et je Tapposerai sur ce parchemin.

— Soit , dit Othon en reprenant les deux parchemins , je vais te la renvoyer par le More Ben- Ouled. ^ulement , je te préviens que le passage secret qui de cette salle perce le sommet de la colline et va s'ouvrir sur son revers parmi les broussailles et les houx qui le cachent, restera fernié. »

Guy se tut, comme un homme pris à la ruse k laquelle il croyait en prendre un autre.

c Je sais , continua Terride , que la comtesse de Signis cherche en tous lieux un homme dévoué pour aller lever la lourde pierre qui arrête la herse; mais elle n'en trouvera pas, et à l'heure où je sortirai d'ici sans ce parchemin quatre hommes armés y veilleront.

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