I.^ — L« COHTI DS FOU
Pendant que les deux chevaliers échangeaient ces paroles , Signîs s'était avancée h travers les houx et les broussailles , et avait jeté autour (relie un regard curieux et rapide.
c Michel! s'était-elle écriée, où est Michel?
— Michel* n'a besoin de la protection de personne pour se sauver, répondit Othon ; n'est-ce pas le fils bîen-aimé et préféré de mon père? Et probablement à l'heure qu'il est le vieillard mourant lui lègue son héritage.
— Le fils préféré de ton père ! répéta Sigrtis en se reculant. Tu es fou , Othon , ou tu veux cacher ta trahison sous un infime mensonge.
— Si tu doutes de la vérité, dit de Terride, tu peux rentrer dans ce château qui , à ce moment, doit éUre au pouvoir ou de ton mari ou de ton amant. Je l'avais promis la vie de Michel , mais je ne savais pas que c'était trop de présomption au fils déshérité de prétendre sauver le fils qui avait à la fois la tendresse du père et l'amour de sa belle-mère.
— Tout ce que tu dis là est impossible , fit Signis ; tu m'as trahie , voilà tout, comme tu as trahi les Languedociens en sauvant le sire Guy de Lévis ; ton ambition est ta seule loi.
— Comme ton amour coupable , dit Othon avec dureté , est ta seule pensée. Sire Guy de
Lévis, c'est à vous que je m'adresse : aî-je tenu ma parole envers vous ? êtes-vous prêt à tenir la vôtre? Je n'aimé point à faire d'inutiles menaces à un homme à qui je sais du courage; mais n'oubliez pas que le secret de votre fuite m'importe autant qu'à vous, et que, si je ne me l'as* sure par votre prompt départ , la mort seule pourra suffisamment m'en répondre.
— Vous avez raison , sire de Terride , dît Guy ; prenez cet enfant , et nous nous éloignerons à l'instant même, i
Guy se retourna alors vers Ërmessinde sans daigner jeter un regard sur Signis, et dit à la jeune fille :.
« Ërmessinde, étes-vous prête à me suivre ? >
Celle-ci lui montra sa mère qui , la tête penchée vers l'intérieur du souterrain, semblait écouter si nul bruit ne venait de ce côté.
c Appelez ma mère, dit Ërmessinde, sire Guy de Lévis, appelez-la.
— Comtesse Signis, dit le chevalier français, il est temps de partir ; hàtez-vous.
— Non pas sans Michel ! non pas sans lui ! dit Signis avec désespoir. Attendez, cet homme vous trahit, i
Les deux chevaliers échangèrent un regard d'intelligence, et Othon reprit :
c Partez, messire Guy de Lévis ; je me charge de déterminer la comtesse. . . >
Puis il ajouta plus bas :
( Sa fine en a déjà trop entendu , et un mot qu'il est inutile qu'elle sache jamais déterminera facilement la comtesse à me suivre.
— Partez , ma sœur , ajouta-t-il tout haut en s'adressant à Ermessinde ; vous êtes avec votre époux, et je ne serais pas sûr de sa loyauté, que les précautions que j'ai prises me seraient un garant certain qu'avant huit jours il vous aura donné son nom. >
Ermessinde cependant, tout en se laissant entraîner par Guy de Lévis , regardait sa mère qui , toujours l'oreille attentive , semblait entendre comme un bruit lointain dans le long souterrain qu'ils venaient de parcourir. Tout à coup un éclair de joie brilla sur son visage , et elle s'écria , avec un accent de rage satisfaite :
< Âh I traîtres et lâches, on a découvert notre fuite , et on accourt de ce côté. On vient , entends^tu?...
. — Fuyez! s'écria Olhon de Terride au sire Guy de Lévis , qui se hâta de descendre , avec Ermessinde, le rapide sentier de la colline.
— Les voici! les voici! reprit Signis en fai-
sant un pas vers rintérieur du souterrain , et en criant au secours ! Par ici , au secours ! >
Mais Guy « que cet appel alarmait, n'entendk pas ce cri se répéter plus longtemps; car Othon avait déjà repoussé Ténorme pierre qui barrait la porte, et avait laissé Signis enfermée dans ce cachot avec ceux qui venaient sans doute plutôt pour la punir que pour la protéger.
La suite de ce récit nous apprendra ce qui se passa dans cette occasion; mais nous devons, quant à présent , accompagner encore Othon de Terride pour montrer à nos lecteurs en quel état se trouvait alors la malheureuse province de la Languedoc.
A peine Othon avait-il fermé derrière lui la porte du souterrain, qu'il s'éloigna emportant dans ses bras le jeune Âdhémar, dont il ne pouvait calmer les cris. Cependant il arriva bientôt hors de la vue du château, gagna le pays du côté de Fanjaux, et là, s'étant procuré un cheval , il se mit en route de manière à arriver à Toulouse vers le milieu.de la nuit.
Comme nous Tavonsdit, Othon partit de Beau-
caire en suivant le littoral de la Méditerranée.
Arrivé dans les Pyrénées depuis deux ou trois
jours seulement, et occupé pendant tout ce temps
à parcourir les divers châteaux, qui n'avaient
entre eux que de rares communications ^ et qui n'en avaient plus avec la capitale de la Languedoc, Othon, disons-nous, ignorait complètement la marche rapide par laquelle Simon de Montfort s'était rapproché de Toulouse ; et quoi qu'il sût que le pays était toujours occupé par les troupes croisées commandées par les lieutenants de Simon, il s'étonnait de ne rencontrer nulle part sur sa route les indices du mouvement que devait avoir imprimé au pays la nouvelle de la rentrée à Toulouse de son légitime suzerain.
Malgré la précaution qu'il avait prise vis-à-vis de Guy de Lévis, il s'alarmait sérieusement à l'idée de s'être imprudemment jeté dans une cause perdue, et il hésita un moment à rentrer dans Toulouse, lorsque arrivé à Caraman il apprit que toute l'armée de Montfort était campée jusque sous les portes de la ville. Othon, malgré son ambition, n*était pas>un homme qu'un danger . plus imminent pouvait pousser à commettre une lâcheté. 11 considérait en toutes choses où était pour lui l'avantage, et non pas le risque. Ainsi, après un moment de réflexion, Othon comprit que sa plus grande fortune était du côté du comte de Toulouse , et sans s'arrêter un moment à l'idée des périls où il s'engageait, il pénétra dans la ville et se rendit chez le célèbre bourgeois David
RoaiXf le centre de tous les complots contre les Français, celui qui seulavaitosérésister à toutes les menaces de Tévèque , celai qui en ce moment encore prêtait secrètement sa maison au comte de Toulouse, et dirigeait, en qualité de capitoul, l'administration des affaires de la ville. Voici les événements que Otlion apprit en arrivant chez David , événements qui semblèrent devoir perdre à tout jamais la Languedoc, et qui plus tard furent cependant les causes de sa délivrance.
Simon avait fait une telle diligence qu'après trois jours de marche il était arrivé à Montguis* card , où des courriers expédiés d'avance avaient convoqué toutes les troupes demeurées dans le Toulousain, ainsi que tous les hommes de guerre, chevaliers ou autres qui avaient reconnu sa domination. Gela fait , il part au milieu de la nuit , et à la pointe du jour les Toulousains voient arriver une armée nombreuse à la tète de laquelle est portée la bannière au Lion-Rouge de Simon de Montfort. C'était cette même nuit que le comte était entré clandestinement à Toulouse ; et David Roaix se rendait au Capitole pour informer ses collègues de cet heureux événement, lorsqu'on traversant les rues il remarqua un étrange mouvement. C'étaient de toutes parts des exclamations d'étonnement , la plupart mêlées
de terreur , quelqueg-unes de joie ; car , comme dans tous les pays livrés à une guerre si longue et si terrible, les habitants eux-mêmes s^étaîent divisés.
Ceux qui avaient d'abord pris parti pour réyêque Foulques , et par conséquent pour Simon de Montfort, pour ne pas être enveloppés dans Taccnsation du crime d'hérésie , ceux-là d'abord , bien que leur lâcheté ne les eût pas beaucoup préservés des insultes et des exactions des Français , n'osaient cependant renier leur trahison , quoique le vieux Raymond eûf été absous de l'accusation portée contre lui. D'autres , dont la réputation ou la fortune étaient compromises au moment où les Français avaient paru pour la première fois, s'étaient faits les plus ardents partisans de la croisade , et ceux-ci ne s'étaient pas seulement compromis en reconnaissant Simon pour leur seigneur, mais encore en abusant de l'influence qui leur avait été accordée par le vainqueur, pour dénoncer et tyranniser ceux contre lesquels ils s'étaient fait des griefs d'une vieille dette poursuivie avec trop de rigueur, ou de quelque insulte qu'on ne leur avait pas pardonnée. Donc, ainsi que nous le disions, les uns annonçaient avec des cris de détresse l'arrivée des Français, tandis que d'autres criaient cette
nouvelle avec un accent de menace. David, à qui le comte de Toulouse vetiait d'affirmer avoir laissé Montfort et son armée devant Beaucaire, s'imagina que ce devait être quelques troupes demeurées sous les ordres d'Âmaury son fils ou de Guy son frère , et se rendit immédiatement sur les remparts pour s'assurer de la vérité. Â sa grande surprise il reconnut que ces troupes qui arrivaient successivement en se déployant dans la campagne étaient plus nombreuses que tontes les bandes des lieutenants de Montfort réunies ensemble, et lorsqu'un écuyer vint planter en face de^la porte de Sabra le pennon au Lion- Rouge , il ne douta point que ce ne fût Montfort en personne qui ne fût ainsi soudainement arrivé.
Cette coïncidence avec le voyage du comte fit croire dès l'abord à David Roaix que Montfort avait été averti des projets du vieux Raymond , et, au lieu de se rendre an conseil pour y porter la nouvelle de l'arrivée de son seigneur, il regagna promptement sa maison , afin de mettre le comte en sûreté. La manière dont se passèrent, les événements de cette journée est si étrange et si rapide , que nous sommes obligé de la raconter pour ainsi dire heure à heure. •
Avant que David Roaix fût arrive sur le rem-
part , déjà boo nombre des habitante de la ville, et parmi ceax-là des plus riches et des plus nobles, s'étaient avancés en dehors pour reconnaître à quelles intentions cette armée s'épandait régulièrement et en bataille autour de la ville. Â michemin à peu près des murs et des premières lignes, ils rencontrèrent leur évêque Foulques, celui-là même qui avait été si rudement traité par le comte de Foix, piquant de Téperon , comme dit la chronique , ainsi qu'un chevalier , et semant sur son passage les bénédictions et les paroles :
< Allez, leur disait-il, allez, mes enfants; car ce jour sera marqué comme heureux et grand dans les fastes de Toulouse. Voici le véritable seigneur que Dieu , TÉglise et moi , nous vous avons donné ; il vient , le cœur plein de bons sentiments , les mains pleines de richesses, pour embellir et enrichir sa belle et sa riche ville de Toulouse ; allez tous lui rendre grâces ; car les premiers arrivés resteront dans sa mémoire pour rheure où il répartira les biens de ceux qui auront encouru sa colère, i
L'astucieux prélat pousse ainsi vers Monlfort tous ceux qu'il rencontre sur la route et qui s'approchaient avec timidité; cela fait, il s'éloigne, gagne la ville , et, une fois qu'il en a franchi les
murs avec la troupe nombreuse qui le suit , il continue la même comédie , aidé de Tabbé de- Saint'Sernin , vénérable vieillard , en Thonneur duquel la population toulousaine avait foi , oubliant trop que la naïve simplicité du vénérable abbé avait plus d'une fois servi la fourberie de révêque jongleur.
Il arriva ainsi qu'en peu de temps un nombre considérable d'habitants, de barons , de chevaliers, s'étaient avancés imprudemment assez près de l'armée de Montfort pour être en un moment enveloppés et conduits devant lui. Cependant David Roaii, ignorant ces événements qui se passaient avec iine singulière rapidité, se rend au Capitule où il trouve ses collègues qu'il avait fait convoquer dans la nuit pour une communication bien différente. Tous étaient inquiets, mais aucun ne soupçonnait encore ce qui se passait hors des murs , lorsque tout à coup arrive don Pérou Domingo, l'Âragonais, qui s'illustra d'une façon si éclatante dans cette cruelle guerre , criant trahison, et apportant la nouvelle que plus de mille habitants de la ville, tant nobles que bourgeois ou hommes du peuple, sont au pouvoir de Simon de Montfort, ainsi que beaucoup de femmes et demoiselles, dont 1^ unes avaient suivi leurs frères ou leurs pères par curiosité.
 ce m(>ment et sans qu'aucune délibération fût prise, par un mouvement unanime de colère et de rage, tous les capitools s'élancent en dehors en criant : Trahison ! aux armes ! aux armes ! A ce cri qui se propage avec la rapidité de la foudre, quelques hommes et David Roaix en tête se précipitent vers la porte de Sabra. Mais la porte, sur-, prise par la troupe qui avait suivi Févéque, avait déjà livré passage à plusieurs escadrons de Français et de Bourguignons qui s'étaient répandus fftr la ville. Ces hommes, épouvantés par ce cri universel qui retentissait d'un bout de la cité à l'autre, s'étaient déjà jetés, les uns dans le palais du comte de Comminges, les autres dans l'église de Saint-Sernin. L'intrépide David Roaix arrête un moment l'effort des nouveaux arrivants, et il envoie Domingo pour avertir ceux de la ville que ce n'est plus aux remparts , mais dans la ville même qu'il faut la défendre.
Alors (et nous laisserons parler la chronique elle-même), s'assemblent de toutes parts, courant ou éperonnant, chevaliers et bourgeois, servants et valets. Chacun d'eux apporte l'arme ou l'armure qu'il trouve, soit un armet, un pourpoint de mailles ou un gonion , soit une hache émoulue, ou une faucille, ou un javelot, soit une bonne épée ou un bâton ^ soit un couteau ou une lance.
Et lorsqu'ils sont tous réunis entre eux, le père avec les fils, les dames avec les demoiselles , les nobles et les pauvres, ils commencent, chacun devant sa maison et à Tenvi les uns des autres , à élever des barrières. Les bancs, les coffres , les cuves, les pieux, les tonneaux roulants, les poutres , les chevrons, sont montés de terre sur les tables et des tables jusqu'aux balcons. Partout se dressent ces barrières partielles , cette défense pour chaque logis; et pendant ce temps, les trompettes qui sonnent, les cris des hommes et des enfants, le bruit des meubles qu'on entasse, font un si grand tumulte qu'il semble que toute la ville tremble, craque et va s'abîmer. Alors et tout à coup le nombre deç assaillants ayant enfin vaincu la résistance de l'intrépide bourgeois Davjd Roaix,on entend raisonner dans la ville le cri deMonlfortl
Toulouse el Beaueaire I répondent ceux de la ville et la lutte commence. Les lances et les épées s'entre-choquent, les pieux , les barres, les cailloux , les tisons brûlants pleuvent sur les assaillants, venant de droite, de gauche, devant, derrière , brisant les heaumes et les casques, les écus et les arçons. Si bien que ceux de la ville repoussent trois fois le comte Guy, le frère de Montfort , et ses hommes, les premiers qu'il avait envoyés à l'attaque.
Le rapport en est fait à Simon de Montfort , qui , furieux , s^écrie dans sa rage impuissante :
c Que le feu soit mis partout ! i
Alors les torches et les brandons sont allumés ; on les lance contre le^ barricades qui s'enflamment , et en même temps le feu est mis à Saint- Rémizy , à Jouxaigues , au palais Sainte-Esiève. Mais les Toulousains font face à ce nouvel ennemi. Les hommes combattent , les femmes apportent Teau et éteignent le feu ; les bourgeois sont partout ; ceux-ci repoussent Montfort , et ceux-là assiègent la tourMascaron et le palais de Févéque, où les amis de Montfort se sont enfermés. Trois fois encore Simon de Montfort se présente à la rue qui mène à la porte de Sabra , et trois fois il est repoussé par David Roaix et le terrible Do* mingo. Les barrières sont incendiées ; mais les bourgeois combattent au milieu du feu , et les Français ne peuvent avancer.
La rage de Simon de Montfort s'accrott, et ne pouvant franchir ce passage défendu avec tant de vaillance , il court vers Sainte-Estève , que le feu envahit de toutes parts, et où il suppose le désordre plus grand. Là en effet toutes les barrières, enflammées les unes après les autres , brûlaient dans toute la longueur de la nie de Baragnon. Nul bourgeois n'avait pu y tenir, et
tous s'étaient retirés , jusqu'au plan lui-même. Mais rineendie les protégeait en les assiégeant ; car nul homme au monde n'eût osé traverser cet incendie » qui flambait à terre , qui flambait des deux côtés le long des maisons. Nul homme ne l'eût osé , excepté Montfort. Il lance son cheval arabe « couvert de fer , à travers l'incendie ; le Lion , c'était le nom de son cheval , brise de son 'fort poitrail les poutres que le feu n'a pas encore entièrement consumées ; Montfort le lance plus rapide au milieu de ces flammes, suivi des siens, qui auraient honte de rester en arrière d'un si noble chef, et tout à coup il parait aux yeux des Toulousains sortant de l'incendie comme la foudre de l'éclair enflammé, frappant de sa terrible épée, tuant à chaque coup qu'il frappe, et faisant retentir l'air de son cri de guerre ; Montfort, pour Dieu !
C'eût été l'heure de la ruine des Toulousains, à celte surprise , si, parmi ceux qui occupaient la place , ne s'étaient trouvés les braves bateliers de la ville, les plus intrépides des corps mar* chands. Ils opposent leurs crocs de fer aux lances des chevaliers ; et, lesi saisissant par leurs casques, par leur gorgeret, par leurs visières, ils. les tirent avec tant de force qu'ils les désarçonnent et les laissent par terre , foulés aux pieds
de leurs propres clievaux. Tantôt la foule , reponssée par les chevaliers , reflue comme la mer vers un coin de cette place , qu'entoure Tincendie; tantôt elle se lance plus furieuse contre Simon de Montfort et le refoule à son tour.
Enfin David Roaix reparait encore , et avec lui la rage du courage qui Tanime ; il paraît , et en quelques minutes Simon et les siens , acculés dans la rue , sont obligés de tourner bride et de* prendre la fuite. Furieux de sa défaite , Simon se précipite vers la porte Sardane ; mais là encore ces hommes , montés sur leurs chevaux de fer, ne peuvent atteindre ceux qui les reçoivent, du haut des fenêtres , avec les tuiles et les poutres des toits , avec les pierres des murs, avec les portes arrachées à leurs gonds, et qui pleuvent sur eux.
Enfin la nuit vient , et Simon, désespéré, sort de la ville et va regagner lentement sa forteresse. Il rentre au château narbonnais gardé depuis longtemps par les hommes de Tévèque Foulques ; il y rentre la rage dans le cœur, la pâleur sur le visage et la menace à la bouche , et il ordonne qu'on amène devant lui les barons et les bourgeois dont il s'est traîtreusement emparé le matin. Cependant les bourgeois sont restés maîtres de la ville , ils éteignent Fincendie , rcta-
bli88ent les barrières , et attendent debout que le jour leur amène de nouveaux combats. Hélas ! ce jour ne devait leur amener que de nouvelles trahisons.
Si l'histoire n'était là pour prévenir le doute à cet égard , on n'oserait jamais croire qu'après • tant de perfidies cruelles de l'atbé Foulques, cet homme pût encore tromper les Toulousains :
c'est cependant ce qui arriva. A peine le combat dont nous avons fait le récit était-il terminé, que l'évêque envoie aux habitants de la ville messagers sur messagers ; ce n'est pas pour leur demander de prime abord de se soumettre , mais pour leur faire dire qu'ils ont bonne chance de traiter avec le comte de Montfort ; ce n'est pas non plus pour leur proposer d'être leur intermédiaire, mais pour les engager à tenir dans la mai-
son commune une assemblée , où va se rendre Tabbé de Saint-Sernin , qui a été toujours favorable à la cité. La nécessité de s'entendre, peutêtre plus encore que les paroles de Tévêque, détermina David Roaix à convoquer les nobles, les barons et les bourgeois qui stationnaient armés chacun dans son quartier, chacun devant sa maison ; car les combats divers de cette nuit , quoiqu'ils eussent eu partout pour résultat d'expulser les Français , n'avaient eu aucune relation entre eux. C'était Feffort particulier de quelques hommes , et il était temps de songer à organiser une défense générale et mieux combinée. Donc, dès l'aube du jour, tous ceux qui avaient le droit d'assister au conseil de la ville se rendirent au palais communal : ils y trouvèrent l'abbé de Saiul- Sernin, assis entre le prieur de son ordre et maître Robert, savant légiste , vendu à Tévéque Foulques, et qui n'avait d'autre mission en cette circonstance que de souffler au crédule abbé les paroles et les serments par lesquels il devait tromper le conseil. Aussi, à peine David Roaix avaitril commencé à rendre compte de l'état de la ville et des moyens de résistance qu'elle avait encore, que l'abbé se lève en disant :
i A quoi sert de vous occuper de vous défendre contre qui ne veut point vous attaquer ?
— Pourquoi ? s'écria vivemeni David Roaix qui craignait les paroles de Tabbé ; pourquoi M ontfort est-il donc venu avec une armée se poser insolemment en face de la ville , et pourquoi lui ei ses hommes ont-ils voulu enfoncer violemment les portes ?
— Ce que tu dis là , David Roaix , répliqua Tabbé , est uu insigne mensonge ou une fatale folie : le comte Simon , en se rendant en Gascogne où Roger Bernard de Foix excite le pays à la révolte, a passé devant Toulouse, parce que Toulouse était sur son chemin ; un certain nombre de ses hommes sont entrés dans la ville parce que, comme suzerain reconnu par la sainte Église, reconnu par vous-mêmes,* il a droit d'albergue pour lui et mille de ses chevaux ; si donc le sang a coulé, si une horrible mêlée a eu lieu, la faute en est à ceux qui, à Taspect de ses troupes, ont crié trahison et fait un appel aux armes ; en cette circonstance les Français n'ont point attaqué, mais ils se sont seulement défendus. Faut-il que cette fatale méprise soit un prétexte de guerre implacable? Le glaive est tiré des deux côtés, Textermination va planer sur cette vilje ; heureusement votre vénérable évêque a expliqué les choses au comte Simon notre seigneur, comme je viens de vous les expliquer ;
il lui a monlré que c'était des deux parts lin malentendu, et il a reconnu que si l'alarme vous avait pris trop vite, la colère Pavait emporté trop chaudement. Cependant il avait, pour suspecter vos bonnes intentions, des raisons que vous n'aviez pas contre lui ; il sait, à n'en pouvoir douter, que, malgré vos serments, quelques-uns des bourgeois de celte ville , de ceux que la clémence ni la rigueur ne sauraient jamais soumettre , avaient gardé des intelligences avec le vieux comte Raymond ; qu'enhardis par la tentative désespérée de son fils , ils organisaient une révolte contre l'Église qui a donné Toulouse au comte Simon, et la preuve de ce que j'avance , c'est que dans le cri de guerre qu'ils faisaient entendre celte nuit ils unissaient ensemble Beaucaire et Toulouse ; mais tout cela sera oublié, et si c'est chose qui vous agrée et vous plaise, un accord sera fait entre vous et Montfort. Celui-ci est déjà repentant et chagrin du dégât que celle nuit a causé à la ville de Toulouse, qui est la plus belle fleur de sa couronne. Il faudrait qu'il fût insensé pour vouloir exterminer et détruire la plus noble et la plus riche cité de toute la terre après Rome, la mère des villes.
— Seigneur, répondit David Roaix , pardonnez-nous si nous n'avons aucune foi en la parole
de noire évéque ; il a toujours été pour nous une cause de calamité. D'ailleurs, ce n'est point une méprise qui a amené le combat d'hier ; c'a été la trahison de Simon , qui s'est violemment emparé des habitants qui étaient allés, par simple curiosité, regarder son armée. Ma conclusion est donc qu'il n'y a d'accord possible et même de pourparlers possibles pour arriver à cet accord qu'autant que Simon nous aura rendu tous ceux qu'il tient par fraude enfermés dans son château narbonnais.
— Si vous voulez les réclamer, dit Tabbé , venez en la tour Villeneuve, qui appartient à votre évêque, et qui est terrain neutre, et ils vous se* ront rendus.
— Soit , dit le noble Aimeric de Narbonne ; moi et les principaux de ma famille nous irons ; car ils m'ont pris ma fille et son mari don Lara , ils m'ont pris mon plus jeune fils Philippe , et je n'ose penser qu'un noble chevalier ait la volonté de retenir prisonniers ceux qu'il n'a ni combattus ni vaincus. Quels sont ceux de la noblesse ou de la bourgeoisie qui consentent à m'accompagner? i
L'autorité d' Aimeric de Narbonne était grande, et il la devait autant à son courage qu'à ses vertus. Personne n'osa penser que sous sa sauve-
garde on pouvait courir le moindre risqaé , et plusieurs des plus nobles chevaliers, plusieurs des plus riches bourgeois se présentèrent pour raccompagner.
c Ne viendras-tu pas avec nous, David Roaix, dit Âimeric, toi le premier de la ville?
— Je n'irais pas près de Foulques ou près de Montfort, répondit brutalement celui-ci, eussé>je Notre-Seigneur Jésus-Christ à mes côtés. Il n^y a pas de traité ni ie transaction possible entre Toulouse et Montfort. Ceux qu'il a pris sont comme les agneaux enfermés à la boucherie , et vous pouvez leur dire adieu ; mais c'est trop de folie d^aller accroître le troupeau/
— Dieu t'a frappé de sa malédiction , David Roaix ; car tu ne vois partout que crime et trahison.
— Dites plutôt que Dieu vous a frappés d'aveuglement , vous tous qui ne voyez p^s que vous n*avez qu'extermination à attendre de cette race. Âppartient-il à quelqu'un ici, même à vous, noble Aimeric de Narbonne, d'oser compter ^ur ce que vous êtes pour croire qu'on respectera votre personne, lorsqu'on n'a pas respecté le vaillant vicomte de Béziers attiré dans un piège pareil.
— Je lui donne ma parole et ma garantie, dit l'abbé.
— Hoger avait celle de Nevers qui valait celle de tous les prêtres du monde, et elle n'a servi de rien.
— Voilà, dit le légiste Robert, voilà les hommes qui appellent la ruine sur les populations par leurs blasphèmes et leurs résislances insensées. Venez à Villeneuve, bourgeois et barons, vous y verrez Tévêque ; et si sa parole ne vous touche pas, si ses offres vous paraissent suspectes , vous serez libres de rentrer dans la ville, et vous pourrez faire dans quelques heures ce que vous voulez faire maintenant.
— Nous y allons sur votre foi, seigneur abbé, dit Âimcric de Narbonne, et nous pensons que Montfort respectera la garantie de ceux qui ont été ses fidèles appuis.
— Croyez, dit Tabbé de Saint-Sernin , qu'il ne serait pas assez audacieux pour rien faire contre notre volonté ; car s'il l'osait, l'Église pousserait un tel cri contre lui qu'il serait bientôt exterminé. >
 l'instant même Aimeric de Narbonne et plusieurs des plus nobles barons s'acheminèrent vers Villeneuve , accompagnés des bourgeois de la commune à qui déplaisaient l'autorité et la bonne réputation de David Roaix.
On a peine à croire, après ce qui s'était passé * 1. ' 15
la veille, qu'une fois au champ de Villeneuve les chevaliers provençaux n'aient pas compris qu'ils avaient été entraînés dans un nouveau piège , et qu'ils ne se soient pas retirés en toute hâte vers la ville: mais d'après un récit catalan , il se passa à ce moment une singulière comédie de la part de Foulques. Dès qu'il aperçut les chevaliers précédés de l'abbé de Saint-Sernin et- de maître Robert , il s'avança vers eux en pleurant et en se lamentant. Un clerc le suivait, portant un sac de cendres dont il prenait des poignées qu'il se jetait sur la tête, en tombant de temps en temps à genoux, et levant les mains au ciel avec de grands cris :
c Mon cœur est centriste, s'écriait-il; mes entrailles sont déchirées. Nous sommes venus vers Toulouse, la fleur des villes , pour y apporter la paix et Tabondance , et voilà que le démon a soufflé la guerre entre les frères et les alliés ; le comte est irrité, et vous voilà tous armés comme pour le combattre. Youlez-vous donc que je meure de désespoir? et certes je mourrai, si vous ne mettez bas les armes , comme Simon a dépouillé sa colère. J'en ai fait le vœu , et vous pouvez voir que j'ai dessein de l'accomplir ; suivezmoi, et voyez à quelle extrémité vous avez réduit celui qui vous porte dans son cœur comme ses enfants. >
En parlant ainsi, et en continuant à témoigner une douleur frénétique, il entraîna tous les chevaliers à sa suite au delà des bornes du champ , et , leur montrant une fosse ouverte à quelque dislance , il s'écria :
c C'est là , c'est là que je vais me coucher dans ré terni lé, si vous n'êtes pas sensibles à mes larmes et à mes prières. > ^
11 y court et se précipite dans le fossé. Les chevaliers , par un mouvement instinctif, s'élancent après lui, et l'évéque, continuant ses contorsions, les tient arrêtés au bord de cette fosse par ces paroles :
c Couvrez-moi de terre , brisez mes os , étouf* fez ma voix , puisque vous n'avez plus de foi en mes paroles , puisque vous ne me croyez pas lorsque je vous dis que le comte n'est venu à Toulouse que pour votre bonheur et votre sécurité. » > Certes de pareils actes de la part d'un évéque doivent nous paraître bien étranges ; mais ce qui est plus inconcevable encore, c'est qu'au moment même où il menaçait de mourir, parce qu'on n'avait plus de foi en lui , des hommes d'armes s'étaient glissés derrière le groupe des chevaliers, et les servants de Simon, armés de petits bâtons blancs, en touchaient déjà les barons toulousains en leur disant :
c Vous avez dépassé les limites du champ où devait se tenir le parlement ; vous êtes les prîsonniers du comte âe Montfort. i
Quelques-uns voulurent mettre Tépée à la main et résister, mais il n'était déjà plus temps; et Foulques , sortant de sa fosse , se mit à leur dire d'un ton furieux :
i Ah ! traîtres et chiens , qui êtes restés les partisans du comte de Toulouse et du comte de Fois , qui m'ont si insolemment insulté dans le concile de Latran, je vous tiens à mon tour; et si votre véritable seigneur, le comte Simon, en croit ma parole , pas un de vous ne tirera désormais Tépée contre lui et la langue contre moi (i). >.
Ces nouveaux prisonniers furent conduits dans le château narbonnais et entassés dans une cour avec tous ceux de la veille. Nous ne répéterons pas ici le touchant récit de la chronique sur les souifrances et les lamentations de ces malheureux qui demeurèrent deux jours entiers, femmes, enfants et vieillards, sans abri et sans nourriture ; nous ne rapporterons pas les féroces paroles de Montfort qui, du haut d'une fenêtre, les menaçait à chaque instant de mort si la ville ne se rendait pas :' nous dirons seulement que c'en était fait, à partir de ce moment, de la cause de Toulouse ; U
(1) Ne tirara Pespazo contr'cl et la lengi) conlroycon.
plaparl de ses habitants avaient parmi ces prisonniers des parents ou des amis, que la résistance de la ville ,eût condamnés à une mort certaine. On ouvrit les portes , et , par une précaution qui eût dû avertir les Toulousains de la cruauté des projets de Montfort, des messagers envoyés par lui , et porteurs de listes dressées par Tévèque Foulques lui* même , allèrent de quartier en quartier, de maison en maison, appelant les principaux habitants, les femmes comme les hommes , et les envoyant au château Narbonnais où Montfort continuait à les entasser. Ainsi la ville fut dépeuplée de tous les nobles qui eussent pu organiser la résistance, et quant au bourgeois David Roaix, dont Tautorité était égale à celle des plus puissants, il avait disparu immédiatement après le conseil, où Âimeric de Narbonne s^était décidé à aller au rendez-vous proposé par Févêque.
Ce fut le soir de ce jour où Toulouse se trouva à la complète merci de Simon, sans qu'il eût daigné occuper la ville, que le sire de Terride y arriva avec le jeune Adhémar de Béziers. Il y pénétra d^autant plus facilement que, comme nous venons de le dire, Simon n'y avait point envoyé de gardes; car il disait, en regardant ses nombreux prisonniers et en raillant maître Allard , ingénieur fameux pour la construction des remparts et des machines :
c Je «uis plus habile que vous , messire , car j'ai enfermé Toulouse dans la cour de mon château. >
On avait donné à Othon de Terridedes indications assez précises pour qu'il pût trouver la maison de David Roaix; il y arriva donc sans avoir à parler à personne , mais il frappa vainement à la porte qui ne s'ouvrit point ; seulement lorsque , après plusieurs tentatives inutiles , il fut prêt à s'adresser à une maison voisine, la voix d'un homme qui passait se fit entendre et lui dit :
c Y vois-tii clair dans la nuit ?
— J'y vois clair , répondit Othon, parce que je marche dans la voie du Seigneur !
— Suis-moi donc , lui répondit cet homme , car je suis son flambeau ! »
Othon lui obéit, etils marchèrent ainsi pendant près d'une heure, et finirent par arriver à Textré* mité de la ville dans une petite masure qui semblait ab^donnée.
C'est là que Othon trouva David, le conpite de Toulouse et quelques autres chevaliers , de ceux qui avaient rempli une mission pareille à celle de Terride. Quand celui-ci écouta le récit de Théroîque résistance des habitants, et que parmi les faits d'armes que chacun racontait à l'envi , il n'entendit pas prononcer une seule fois le nom
du vieui comte; qu'il apprit que le seigneur de cette cité, qui se battait si vaillamment, ne s'était montré à aucun endroit, il dit alors :
c Sire comte , j'étais venu ici pour accuser « mais je vois que j'aurais tort envers ceux que j'ai traités en votre nom de félons et de traîtres. En effet , nul des châtelains que vous m'avez chargé de visiter n'a voulu s'armer, pour votre cause, et je comprends maintenant qu'ils aient eu raison lorsque j'apprends de quelle façon vous secondez ceuxquimeurent pour vous, i
Le vieux comte Raymond se contenta de répondre par un triste sourire à ce reproche , tandis que David Roaix s'écriait avec colère :
f Tais-toi , chevalier maudit , car nous te connaissons pour être le même qui a été condamné il y a vingt ans comme félon ; tais-toi et n'insulte pas à ton seigneur , lorsque le malheur pèse sur lui. Si le comte de Toulouse n'a point pris part à ce combat, c^est que, à l'heye où je l'ai prévu, je l'avais mis déjà dans Timpossibilité de s'y mêler. Un homme de plus importe peu dans la bataille ; mais ce qui importe, c'est que notre droit reste vivant dans la personne du comte, et aujourd'hui, tout tristes et tout vaincus que nous sommes , nous demeurons encore plus forts vis-à-vis de Montfort par le seul fait de
Inexistence du seigneur légitime de cette cité, que si la cité elle-même et ses remparts étaient en notre possession.
— Puisque vous trouvez cela juste et bien « maître David, je n'ai plus rien à dire ; mais je ne m'élonne pas qu'on exige si peu de la valeur des chevaliers, quand ce sont les bourgeois qui sont les juges de leur honneur.
— Tu jugeras mieux ce qu'ils exigent quand tu auras vu ce qu'ils font, sire de Terride ; car ce combat n'est pas le dernier de cette guerre, et tu pourras y venir regarder , si cela te platt. Mais tu avais une autre mission que de convoquer les chevaliers à une prise d'armes. As-tu découvert l'héritier du noble vicomte de Béziers , et cet enfant...
— Cet enfant, dit de Terride , n'est qu'un orphetin qui m'a été confié par mon père. L'héritier du vicomte est au pouvoir des Français, et il a été enl^é la nuit dernière par le sire Guy de Lévis, grâce à la trahison de la comtesse Signis, la femme de mon père. »
Le comte de Toulouse regarda Othon d'un air sévère.
c Sire de Terride , lui dit-il , si mon fils ne m'avait raconté cent fois avec quel courage persévérant et héroïque tu l'as secondé dans son
rude chemin à travers la France ; si je ne t'avais vu moi-même combattre à Beaucaire , parmi les plas vaillants , je m'épouvanterais du mensonge que tu oses prononcer avec tant d'audace etd'îmr pudence. Le nom du vicomte est écrit sur le visage de cet enfant pour tous ceux qui ont connu son père ; c'est là le véritable héritier du noble Roger, et les malheurs de ce pays ne nous ont pas tellement séparés les uns des autres , qu'il n'y ait ici quelqu'un qui ait connu cet enfant, il y a moins d'un an, dans le château du comte de Fois. Quels étaient donc tes projets en voulant nous soustraire cet enfant sans défense ? »
Othon hésita à répondre, mais il prit un air de dédain et répliqua :
c Tu as dit le mot , noble comte , je voulais le soustraire à l'influence de chevaliers dont les uns lui enseigneraient la révolte , et d'autres la lâcheté. Je voulais vous le soustraire enfin , pour le remettre entre les mains de ton fils , comme le gage de l'obéissance de tous les suzerains qui nelèvent. de lui.
— C'est à ce titre que je le garde , dit le comte , car je suis encore le maître et le seigneur de la Languedoc , quoique toi et plusieurs de ta sorte aient jusqu'à présent feint de m'oublier, pour mettre mon fils en avant et l'élever à ma
place , maU ni le8 uns ni les autres n'y réussiront. Ennemis venus de l'étranger^ ennemis sortis de mes comtés, ennemis cachés dans ma famille, je vous vaincrai tous. »
L'accent avec lequel le vieux comte prononça ces paroles était si impératif, si souverain , que de Terride ne répondit pas et le comte continua :
c Tu iras dire à mon fils, et c'est une mission que tu rempliras comme je te la donne , tu lui diras qu'il se tienne enfermé dans la ville de Beaucaire , sans étendre plus loin sa conquête , jusqu'à ce qu'un ordre de moi lui dise ce qu'il a à faire.
^- Je lui ferai cette recommandation, dit Othon , mais je doute quç le jeune lion obéisse.
— Il obéira , repartit Raymond , ou j'irai le museler moi-même. L'heure n'est pas encore venue où les enfants commanderont aux baii>e8 grises.
— Mais l'heure est venue , dit de Terride , où les hommes forts sont las d'obéir à des seigneurs lâches et tremblants , et je ne te remettrai point cet enfant. •
Le comte fit un signe, et de Terride fut immé* diament saisi et désarmé.
< Ici comme au palais narbonnais , je suis le maître, dit le vieux comte; ici comme an palais nar-
bonnaiSyUy a des cachots et des puits sans fond pour faire taire ceux qui ont la langue par trop insolente, l^coute, et lu décideras ensuite toi-même de ton sort, car j'ai une autre mission à te donner. >
Alors, et comme s'il eût été véritablement dans toute sa puissance et assis sur son trône , il donna à chacun des ordres qu'il devait exécuter durant son absence : il recommandait l'apparence d'une complète soumission.
c Nous avons été prévenus, disait-il, et ce serait folie que de tenter un soulèvement. >
 mesure qu'il disait à chacun en quel endroit il devait aller, celui-ci partait aussitôt et s'éloi- ' gnait , si bien que peu à peu il ne resta plus dans la masure que le comte , David Roaix , Othon et l'enfant.
f A nous maintenant! dit Raymond; suisnous , messire Othon ; j'ai à te donner quelques instructions, i
Othon, demeuré seul en face de deux hommes seulement, pensa que véritablement, comme l'avait dit le comte, son sort était entre se^ mains ; mais ce n'était pas comme l'entendait Raymond.
c Marche près de moi , lui ^it le comte ; car à peine sortis de la ville il faudra nous séparer, et je n'ai que le temps nécessaire pour te dire ce que tu dois faire. »
Olhon obéit, et le comte de Toulouse, baissant aussitôt la voix , lui dit :
c Tu es bien imprudent, toi que .je croyais un homme sage , de parler comme tu Tas fail ; non pour ce qui me touche , grâce à Dieu I j*ai assez de blessures au corps pour qu'un reproche de lâcheté puisse m'atteindre; mais ne vois-tu pas que Tinsubordination des nobles et leurs divisions augmentent incessamment Tambition et la vanité des bourgeois qui menacc^nt dé tout envahir? Non, je ne me suis pas mêlé à ce combat ; non ^ je ne m'y serais pas mêlé , eût-il dû amener la défaite et la ruine de Montfort ; car cette défaite et celte ruine eussent été Tœuvre des capilouhs et de ce fier bourgeois qui marche derrière nous , et je n'eusse repris Toulouse que pour y obéir au parlement de la commune. Je ne veux pas de mes comtés à ce prix. Si donc je me suis montré sévère envers toi , c'est pour obtenir leur obéissance ; et maintenant n'oublie pas que si ma parole est dure et mon geste impérieux quand nous nous séparerons , ce sera non pour l'offenser, mais pour tromper ce David que je hais, mais dont j'jii besoin, i
Othon ne répondit pas et dit :
• Mais l'enfant !
— Je vais en Espagne ; je suis un vieillard
sans force, les Pyrénées ont des passages difficiles...
— Soit, monseigneur comte, dit Olhon, j'aime mieux que ce soit vous que moi. >
En parlant ainsi, ils arrivèrent aux portes de la ville , et David Roaix s'étant approché d'eux , demanda de quel côté ils comptaient se diriger. Le comte prit David Roaix à part, et le flattant dans son ambition comme il venait de fiattef Othon :
< Oh ! lui dît-il , si je n*avais besoin de lui pour porter mes ordres, je le livrerais à ton épée ; mais patience, David, nous avons tous deux les mômes griefs, et le jour où je pourrai reconnaître ceux qui m'ont fidèlement servi, il y aura plus d'une terre et d'une chàtellenie qui passera des nobles aux bourgeois. >
Le comte allant ainsi de l'un à l'autre, arriva enfin sur une hauteur d'où ils pouvaient apercevoir, aux premières clartés du jour, l'armée entière de Simon.
c C'est ici , dit-il tout haut à Olhon, que je dois te dire ma dernière volonté ; souviens-toi bien des paroles dont je me sers pour les répéter à mon fils à ton arrivée à Beaucaire :
J'ordonne à Raymond que le lendemain du jour où tu seras près de lui, il renvoie à Rome