XXXII NOTE
théâtres jouaient ses pièces. L'artisan était devenu manœuvre de lettres. Sans doute, dans toutes ses productions, on retrouve Timmense talent qui ne pouvait jamais lui faire défaut; mais une critique sévère aurait à signaler dans le style de Técrivain les traces inévitables d'une excessive précipitation, d'une périlleuse fécondité. — Un jour , tout infime que nous sommes, nous tenterons peut-être cette œuvre d'impartialité, avec le respect dû à un si grand talent; aujourd'hui, nous avons devant nous l'aimable, l'excellent confrère que nous regrettons. — Cent fois nous l'avons gardé pour nous tout seul, des heures durant, dans de dou* ces et délicieuses causeries. Dire combien il était bon, facile, modeste ; dire combien son caractère était droit, son âme loyale, sa parole franche, n'est pas chose possible.
Frédéric Soulié était avant tout poète. Tout ce qu'il regrettait, c'était de ne pouvoir pas se livrer, sans inquiétude pour le présent, sans crainte pour l'avenir, à sa passion pour la langue d'Hugo et de Lamartine. Il a commencé sa vie littéraire et il l'a terminée en faisant des vers. Ces strophes suprêmes, testament des poètes, seront lues demain, comme nous l'a dit M. Achille Collin, sur le bord de sa tombe. On nous assure que ce chant du cygne est empreint d'un grand caractère de tristesse et de résignation biblique. L'auteur s'y compare à un riche cultivateur, qui, au moment de rentrer sa moisson est assailli par
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Forage qui noie ses gerbes et par le feu du ciel qui incendie sa maison.
Il nous reste de rhomjne que nous regrettons un volume de poésies. Rien de plus charmant que quelques lignes de lui qui précèdent cette publication.
< Quoique j'aie écrit plus de cinquante volumes, ditil (c'était en 1841), ce recueil, à lui tout seul, renferme plus de mes sentiments personnels que tous les livres que j'ai publiés... Si, maintenant, on me demande pourquoi je fais cette publication, il faudra bien que j'avoue qu'il y a de ma part beaucoup de cette faiblesse inhérente à la qualité d'auteur, que les gens mal élevés appellent vanité, et qui n'est qu'une tendresse aveugle pour ses enfants, tendresse qui préfère d'ordinaire les plus chétifs. J'aime mes vers, que j'ai presque tous faits quand je souffrais, ou bien quand je n'espérais plus ou que je n'espérais pas encore; je les aime; qui peut m'en vouloir? Il n'y a que ceux qui ont de l'esprit et point de cœur.
» Il s'est passé, à propos de ce volume et de quelques autres, une scène qui apprendra beaucoup mieux la vérité au public que toutes mes réflexions.
> Un jour que mon éditeur était chez moi, il admirait, sur une tablette de ma bibliothèque, une quarantaine de volumes tout nouvellement reliés.
» — C'est pourtant vous qui avez fait tout cela ! me dit-il d'un air de triomphe (ceci est un sentiment par-
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tieulier à l'éditeut de 8'enorf^ittir tes œuvres de son auteur).
» — Hélas!! oui, c'est moi.
• — Déjà quarante volumes !
> *- Sans compter le théâtre : tragédies, drames» opéras-comiques', etc., et sans compter aussi mes poésies.
» — Pourquoi ne les mettez- vous pas à la suite?
» — Parce que les unes ont été publiées in-quarto, et les autres en in-dix-fauit, et que cela dérangerait la pompeuse régularité de mes in-octavo, à moins d'en faire une nouvelle édition.
» Mon éditeur réfléchit un moment; puis il me dit, comme un homme qui va faire une grande action de dévouement :
» — Dame ! si cela pouvait vous faire grand plaisir, je ferais volontiers une belle édition in-octavo de votre théâtre et de vos poésies.
» Comme par un prestige subit, je vis s'allonger à mes yeux la longue ligne de tous mes volumes; elle me sembla prendre un développement superbe. Je lus sur le dos de ces futurs volumes les numéros 45, 46, 48, 50. Je lus fasciné, et je répondis avec empressement :
» — Mais vous me ferez grand plaisir.
> Et voilà peut-être pourquoi je publie mes poésies. »
Cette bonhomie , cette simplicité se trouvent dans
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toute la vie de Thomme que nous pleurons aujourd'hui. Jamais sa bourse n'est restée fermée; sa plmne et son or étaient toiyours au service de ceux qui étaient malheureux. Il aimait les artistes et s'honorait de leur société autant que de celle des plus grands personnages. Les jours où il recevait, ses salons n'étaient pas assez grands pour contenir tout ce que la presse, le théâtre, les lettres, la politique elle-môme, avaien t phis ittustre.
Hier, la petite église de Bièvre était pleine , tout le viUage en deuil s'y était rendu : les habitants, bourgeois et cultivateurs, assistaient à cette messe dite par le prêtre qui avait reçu le dernier soi^pir du célèbre écrivain; une femme, tout en noiif, qui durant quatre-: vingts uuils n'avait pas quitté le chevet du malade, s'est approchée de l'autel et a communié devant tout le village.
Demain, nous nous presserons tous autour de la dépouille mortelle de notre illustre confrère ; — des voix éclatantes diront sur sa tombe ce qu'il a été et les regrets unanimes qu'il inspire; — trois grandes corporations ^doivent escorter son corps jusqu'à sa dernière demeure : la Société des gens de lettres, la Société des auteurs dramatiques, la Société des artistes; on parle de préséance, on parie de confHt possible; il n'y en aura pas, il ne peut y en avoir. Auteurs dramatiques, artistes, gens de lettres, tous sont frères, tous doivent être appelés ensemble, tous ne formeat