X NOTE
unes de ces généreuses, de ces consolantes paroles qui lui sont familières, et que n'eussent pas manqué de lui inspirer une mort si prématurée, hélas! une vie si pleine d*œuvres à la fois brillantes et durables.
» Au lieu de la voix imposante que nous attendions après la voix du grand poète qui a frappé si vivement vos esprits et qui vibre encore dans vos cœurs, la mienne ne saurait être que timide et faible; mais elle sera soutenue, du moins, par la vieille amitié que je portais à notre regretté confrère, par la haute estime que j'accordais à son caractère, par la sympathie, par l'admiration qu'éveillent en moi ses ouvrages, enfin, psir la conscience que j'ai, que vous avez tous, messieurs, de la supériorité de cette époque littéraire dans laquelle Frédéric Soulié a mérité une si belle place.
» C'est avec un amer sentiment de douleur qu'on voit un écrivain célèbre mourir à quarante-sept ans, dans la puissance du talent. N'est-ce pas le talent, n'est-ce pas le travail qui ont tué Frédéric Soulié? Telle est la destinée des gens de lettres de noire temps: le public, ce Mécène insatiable^ leur demande sans cesse des œuvres nouvelles, plus fortes, plus originales que les précédentes; à cette condition seule, il n'oublie pas ses favoris; de là pour ceux-ci, les jours sans repos, les nuits sans sommeil; delà, cette fournaise ardente de la pensée qui consume le corps ; de là l'épuisement avant l'âge et la mort en pleine vie. Frédéric Soulié est tombé, comme tomberont beaucoup d'entre
SUR PRÉOéntC SOULIÉ X[
nous, messieurs, victime, martyr de ses œuvres» A quarante-sept ans, il laisse vingt drames et cent volumes de romans.
» Et pourtant, si Frédéric Soulié n'avait pas eu besoin de devoir à son imagination, à sa plume, Tindépendance de la fortune, il se fût plutôt, pour ainsi dire, recueilli dans quelques vers tendrement rêvés, dans quelques pièces de théâtre lentement conçues, lentement élaborées : il était né poêle, la poésie l'avait passionné dès sa jeunesse, la poésie, qui n'a pas cessé de l'occuper jusqu'à son lit de mort. Oui, messieurs, s'il eût été libre de suivre sa chère vocation, s'il avait pu vivre autrement que par ses livres et par ses drames, ses talents de poète, de dramaturge et de romancier se fussent concentrés en des œuvres de génie, et il serait encore parmi nous pour jouir longtemps de sa gloire, pour l'accroître sans doute, et pour lavoir avec orgueil s'élever entre les gloires de son siècle; car il est impossible que la France ne puisse pas reconnaître ce que l'Europe, ce que le monde intellectuel a reconnu par acclamations : la splendeur de notre littérature contemporaine. Admirons le passé littéraire de la France, mais admirons aussi le présent, qui deviendra immortel à son tour aux yeux de l'avenir. Étrange préjugé! nous rapetissons nos grands hommes tant que nous les possédons; il faut que nous les ayons perdus pour que le temps et la distance nous les montrent tels qu'ils sont, en les grandissant encore.