SUR FRÉDÉRIC SOULIÉ XVII
» — J*ai fait des vers tout à Theure..., nous dit-il. Voyons si je m'en souviens I . ..
» Et nous de nous écrier, ménageant chaque étincelle de ce foyer qui s'éteignait :
» — Ami, de grâce, ne cherchez pas...
9 — Si, si... oh 1 laissez-moi ce doux rappel... Écrivez, Collin.
» Et alors, d'une voix qui s'éteignait et se ravivait par intervalles, il chanta, le cygne superbe, dont les derniers accents allaient se perdre dans la tombe :
» Louise, noble cœur, ange aux regards si doux, Quand l'ange de la mort, presque vaincu par vous, Oubliait de frapper sa viclime expirante...
Pour le pauvre martyr, vous l'image vivante De tous célestes dons et de toutes vertus.
Que vous dire, âme d'or^ ma sainte bienfaisante ? Vous m'avez tenu lieu, sœur, de ma sœur absente; Mère, de ma mère qui n'est plus...
» Je n'achèverai point mon pénible labeur !
Plus de récolte... Hélas! imprudent moissonneur. Hâtant tous les travaux faits à ma forte taille. Je jetais au grenier le froment et la paille, De mon rude labeur nourrissant ma maison.
Sans m'informer comment s'écoulait la moisson !
» Viens près de moi, Béraud... et vous, Massé, Collin 1 Près de moi, près de moi.., car voici bientôt l'heure î Voici qu'on me revêt de ma robe de lin Pour entrer dignement dans...
XVia NOTE
• Et sa voix s*arrêta, — et ses yeux, vitrés par le froid de la mort, s'éteignirent lentement; deux grosses larmes coulèrent, et les nôtres commencèrent aussi de couler pour ne plus s'arrêter jamais. >
Et tout finit làt Et cet homme qui, dans ses livres, dans ses drames, menait de front tant d'êtres créés par lui, un mot l'arrête... ce grain de sable qui nous dit : Tu n'iras pas plvs loin!
Sont venus ensuite deux amis du poëte mort, M. Belmontet, son compatriote, son ami d'enfance, et M. Adolphe Dumas. M. Adolphe Dumas a récité des stances écrites le matin même; M. Belmontet a déclamé un dithyrambe*
Un dernier incident a signalé celle longue journée : — tout était dit, les soldats de la ligne allaient saluer d'une dernière salve cette tombe à demi-fermée, lorsque la foule, qui avait applaudi au gré de ses passions les divers orateurs, s'est mise à appeler: Alexandre Dumas! Alexandre Dumas! — Le public avait reconnu M. Alexandre Dumas à sa taille, à son visage, à son geste, — et, le voyant, le public voulait l'entendre. — Ainsi sollicité, M. Alexandre Dumas s'avance : il veut parler, les larmes étouffent sa voix; il parle, ses sanglots l'interrompent... Il s'arrête, il s'arrache à l'ovation. Il n'a pas été le moins éloquent de tous ces hommes qui ont tenu ce peuple attentif pendant deux heures, attentif à la louange d'un écrivain!
SUR PRÉpiftIC SOULIÉ XIX
On s'est retiré en bon ordre et en silence, sans confusion, et d'une f^çon beaucoup plus cpnvenable qu'on n'eût pu l'espérer. Tant d'honneurs rendus en dehorif de TAcadémie française I C'est une journée qui comptera dans l'iiistoire littéraire de ce temps-ci!
Jules Janin.
Le Siècle du 27 septembre publiait ainsi tout ce que M. Charles de Matharel, sou rédacteur, avait pu obtenir de renseignements sur les derniers jours, les dernières heures, les derniers moroeuts de l'écrivain dont la France pleurait la perte :
Les lettres, l'art dramatique, la presse viennent de faire une perte douloureuse. L'une des imaginations les plus vives et les plus riches de ce temps s'est éteinte en pleine floraison, en pleine sève, alors que le Siècle venait de lui devoir un beau succès de plus, alors que te théâtre retentissait encore d'un des drames les plus émouvants qui aient jamais été représentés, la Closerie des GenétSy alors que tous nous attendions de nouveaux fruits de cette infatigable fécondité.
Frédéric Soulié est mort bien Jeune encore, et, en reportant nos souvenirs sur les œuvres qu'il a laissées, nous avons peine à comprendre comment si peu d'années ont suffi pour faire éclore ces productions si nombreuses, ces créations tour à tour terribles etcharman-