SUR FRÉDÉRIC SOULIÉ XXI
je ne sais maintenant que sa mort. Ses œuvres, vous les connaissez toutes; des détails pour une biographie, j'aurais peine à les coordonner, et je ne veux pas trop me souvenir; il y a deux jours, j'étais plein de sa vie; aujourd'hui, je ne suis plein que de sa mort, je ne puis vous parler que de sa mort.
» Voilà bientôt trois mois que sa mort a commencé; aussitôt que la maladie l'a touché, il s'est senti perdu; il n'a plus parlé, il n'a plus agi, il n'a plus pensé que dans la prévision de sa fin inévitable. Une funeste certitude s'était emparée de lui. En vain essayait-il de la repousser, encore ne la repoussait-il que par l'énergie de la prière. Il demandait à Dieu de ne pas encore compter le nombre de ses jours; il le suppliait de le laisser vivre deux ans, un an encore, le temps d'achever les dessins qu'il avait ébauchés, d'écrire les choses dont il allait emporter le secret; le temps de dire ce dernier mot d'un talent nouveau qui lui avait été révélé, mais qu'il n'avait pas encore dit.
» Celte prière ne devait pas être exaucée; mais Dieu, qui connaît seul toutes ses grâces, lui réservait sans doute une consolation meilleure. La religion le visita en même temps que la mort. Dès ce moment, il ne fut plus que sérénité, qu'affection douce et que tendress^ Nos soins ne pouvaient plus le sauver, il ne s'abusait pas, mais il les aimait, et s'attachait à nous en payer tous par de bonnes paroles. Il nous disait à chaque instant : » — Je ne suis pas un roi, je ne suis pas un prince,
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et jamais prince ni roi n'a été servi comme je suis servi, n'a été entouré ebmme je suis entouré.
» Il est vrai que nous avons bien lutté avec le mal, ei, s'il nous a vaincus, du moins n'a-t-il jamais surpris notre vigilance. Deux jours après l'invasion de la maladie, deux médecins prenaient leur poste à son chevet, et il ne demeura plus une heure sans avoir l'un ou l'autre attentif sur Ses jours : M. Massé, M. Boileau, se partageaient les veilles. L'un était de garde auprès de lui du soir au matin, l'autre du matin au soir, et toujours tous deux se rencontraient avec M. Récamier, qui venait en consultation le matin et le soir. Outre les deux docteurs, amis et médecins tout ensemble, Frédéric Soulié avait auprès de lui une sainte sœur de Notre-Dame-de-Bon- Secours. Si la nuit semblait devoir être calme, c'était Béraud, le directeur du théâtre de l'Ambigu, c'était Boulé, c'était Mi Victor Provost, c'était moi, c'était un dé nous quatre qui passait la nuit à son chevet; s'il y avait recrudescence de douleur, c'étaient tous les quatre à la fois, comme si nous avions été plus forts en nous réunissant; c'étaient surtout madame Béraud et sa mère, madame Béraud toujours femme courageuse et dévouée, qui ne s'en fiait qu'à elle et qui ne se reposait pas même sur la science des docteurs, sur le zèle infatigable de la pieuse sœur et sur notre amitié.
9 Enfin, vous le voyez, nous n'avons rien fait, puisque nous n'avons pas rendu ce grand talent aux let**
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très, ni ce cœur admirable à tous ceux qui le chérissaient comme vous; mais ce besoin d'affection, qui redoublait avec rapproche des derniers instants, a peutêtre eu quelques bonnes heures. La sympathie publique nous est venue eil aide. Je lui disais combien il était aimé, comme sa maladie était devenue l'entretien de tout le monde. Je lui nomfnais les personnes qui s'informaient incessamment de sa santé, et un jour il fondit en larmes :
» — Qu'ai-je donc fait, demanda-t-il, qu'ai-je donc fait pour mériter tout cela?
» — Ce que vous avez fait? lui répondit madame Béraud. Vous avez été un bon homme!
» Je laisse le mot, tâchez de le lire du même ton qu'il a été prononcé, et il vous touchera. Un bon homme, c'est un si bel éloge à celui dont on peut dire aussi qu'il a été un grand homme !
» Le lendemain, je mis une feuille de papier blanc sur mon bureau; chacun de ceux qui vinrent s'enquérir à Bièvre du malade y inscrivit son nom; le soir, je rapportai] la feuille avec deux cents signatures.
> C'était le seul baume bienfaisant que nous pussions poser sur ce cœur qui Ta tué;
1 Au milieu de nos alternatives d'espérances et de douleurs^ à travers les mille délais et les mille retours du mal; la mort achevait son œuvre. Dans la nuit du n au 23 septembre, il sentit qu'eUa arrivait à lui;