‹ Le comte de FrontenacChapitre 126 sur 358 · Jug. du C. S., 11, 636 ss · texte numérisé non relu

Jug. du C. S., 11, 636 ss

gouverneur général, était, en juillet 1681, descendu à Matane, sur le bas Saint-Laurent, et il venait de rentrer à Québec, le 1!2 août, avec une barque chargée de diverses marchandises; comme il se trouvait sur le quai, surveillant le débarquement, il reçoit de Frontenac un billet l'invitant à se rendre au château. Damours, aussitôt, monte à la ville haute; à peine est-il introduit auprès du gouverneur qu'éclate une scène violente. Frontenac prétend que Damours ne s'est pas tenu dans les termes de son congé, qu'il n'a donc pas observé les ordonnances; le conseiller répond qu'il vient d'une terre à lui et que « l'intention du roi était que chacun pût aller librement chez soi. — Allez, riposte Frontenac, TOUS les apprendrez, les intentions du roil » Et Damours est incarcéré dans une chambre du château, non sans avoir durement qualifié la conduite du gouverneur général.

C'était un homme d'âge, chargé de famille et qui, l'année précédente, avait essayé d'apaiser les différends entre Frontenac et le Conseil, en proposant des concessions réciproques * ; peut-être le gouverneur lui en voulait-il encore de cette intervention, car, malgré toutes les démarches, il le tint plus d'un mois en prison. Dès le 16 août, M"' Damours avait écrit au Conseil, pour réclamer la liberté de son mari. Frontenac consentit à peine à ce que sa lettre fût lue en séance; c'était user, disait-il, de formes tout à fait irrégulières, le Conseil n'avait pas à s'inquiéter de cette querelle, toute personnelle, entre le gouverneur et un habitant qui contrevenait aux ordonnances; le roi serait informé, lui seul pouvait décider utilement. Dupont, Tilly, Peyras soutenaient encore la thèse du gouverneur; ils refusaient d'opiner, « le cas n'étant point de la connaissance du Conseil » ; Duchesneau, par contre, pressait les magistrats d'évoquer la cause. Frontenac, cette fois, eut le dessus : le 18 août, le Conseil délibère que le dossier Damours sera renvoyé au roi, et passe à l'ordre du jour, portant examen d'une amnistie aux coureurs de bois. Le conseiller prisonnier fut relâché vers la fin de septembre; pour le dédommager, le Conseil, au mois de novembre, le chargea d'informer contre un sieur Boisseau, ami de Frontenac'; il y avait eu, comme toujours, au départ des vaisseaux, un moment de réconciliation apparente :

\. Duchesneau à Seignelay, 13 nov. 1681. — Jug. du C. S., II, 524. 2. id., id., 120.

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chacun voulait se montrer au ministre docile et soucieux du bien public; puis, les vaisseaux disparus, on s'était lassé vite de ce mensonge officiel, et les rivalités reprenaient de plas belle.

L'été de 1681 dut être, pour Frontenac, particulièrement péaible; ses ennemis Taccusaient de protéger les coureurs de bois de Montréal, et d*empécher le Conseil de sévir contre eux; le procureur général, comme pour venger la mémoire de son père, accumulait contre Frontenac et ses amis dépositions et rapports; et vraiment le gouverneur, eût-il été naturellement le moins passionné des hommes, n'eût point souffert en silence les observations de ce jeune insolent, qui n'avait pas vingt-quatre ans encore * : que Ton se figure l'entrevue du 29 octobre 1681, entre d'Auleuil et Frontenac, celui-ci reprochant à son adversaire d'entasser dans ses procès-verbaux « des faussetés et des choses de néant », le procureur ripostant, comme d'égal à égal, que Frontenac violait plus que personne les ordonnances, l'accusant, en propres termes, d'être « la partie du sieur Perrot et des coureurs de Montréal », puis, au sortir du château Saint-Louis, allant demander au Conseil, comme une faveur méritée par ses services, de ne plus être exposé désormais à rencontrer le gouverneur général! C'en était trop : Frontenac ordonne à d'Auteuil de repasser en France par les vaisseaux de 1681 ; aussi bien n'a-t-il pas encore reçu la dispense d'âge qui lui est nécessaire; Duchesneau lui-même a dû l'avouer; « qu'il aille donc à Paris chercher ses lettres, s'il peut toutefois les avoir ^. »

Dans l'année 1681-82, qui devait terminer le premier gouvernement de Frontenac, les passions rivales ne sont point calmées, et les registres du Conseil portent la trace de différends nombreux; un jour, c'est le lieutenant général de Trois-Riviéres, Boisvinet, qui est cité par le Conseil pour avoir sur l'ordre de Frontenac informé contre deux des membres de cette assemblée; un autre jour, le Conseil déclare que le lieutenant général de Québec devra jse concerter avec les conseillers à leur domicile, pour les affaires qu'il instruira; quelques semaines plus tard, Frontenac se plaint d'apprendre au dernier moment que le Conseil va traiter une question grave, celle de la monnaie canadienne; en mars 1682,

1. Jug. du C. Sm 11, 102. D'Auteuil avait eu 23 ans le 21 janyier 1681.

2. Frontenac à Seignelay, 13 nov. 1681. Ar. col., C. G. Can., V, 281.

est prononcée la condamnation définitive de Louis Boulduc. La Martinière, qui remplaçait au siège de procureur général d'Anteuil absent, n'était pas mieux vu de Frontenac; il s'était naguère associé aux démarches si mal accueillies du conseiller Damours, et le gouverneur général ne lui avait point pardonné davantage '. Donc, depuis 1678, le Conseil souverain ou du moins la majorité des conseillers fut résolument hostile à Frontenac. Les amis du gouverneur, qui le défendaient à Paris, comprenaient bien la politique suivie par ses adversaires ; le plan était d'exaspérer Frontenac pour l'amener à se mettre dans son tort : « ils ne se sont portés à des extrémités avec lui, disait Tun de ces officieux à Seignelay, que pour Tobliger à en venir aussi à la violence, et dans la pensée de justifier tout ce qu'ils ont avancé contre lui *. » Doit-on s'étonner que Frontenac soit tombé dans ce piège? Presque tous ceux qui, dans la colonie, étaient en situation de correspoodre avec la Cour, lui étaient décidément opposés; seul, sans appui que sa confiance en lui-même, il devait lutter de toutes les ressources de sa volonté contre des adversaires assez nombreux pour diversifier les attaques et se relayer les uns les autres; sans doute, il souffrait d'être contraint à des arguties de mauvais plaideur, alors qu'il avait une idée si haute de ses devoirs politiques sar cette terre lointaine où le roi lui avait confié la mission de développer le domaine de la France, alors qu'il se fût volontiers dévoué tout entier à cette œuvre assez grande pour remplir sa vie. Mais Colbert avait mis un espion sur ses pas : l'intendant Duchesneau, jaloux de sa supériorité, surveillait toutes ses démarches, attentif à dénoncer la moindre de ses initiatives, à solliciter malignement la vigilance de ses ennemis, à l'user en un mot, par de vilains procédés de petite guerre. Ce fonctionnaire encombrant agissait-il d'après les inspirations de son propre zèle? N'était-il que l'instrument inconscient d'adversaires autrement tins que lui? Par lui, dans tous les cas, le maintien de Fronlena'*dans la Nouvelle-France devint impossible; sur lui doit peser la responsabilité d'une révocation dont la colonie porta la peine. Nous ne savons quelle avait été, dans les débuts de sa carrière,

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