Charlevoix, I
cédente, il s'était abstenu de monter au fort comme il en avait l'habitude. Le jaloux Duchesneau, sachant bien ce que Ton pensait àlaCour, eût été satisfait que Frontenac s'engageât dans une lutte certainement coûteuse, à condition toutefois qu*il en prit seul la responsabilité ; quant aux Jésuites, leur attitude en cette circonstance prouve qu'ils ne poussaient point Frontenac à la guerre, et que le gouverneur, convoquant chez eux son conseil, faisait état de leur collaboration.
Bref, on décida que Frontenac n'irait pas, comme quelques Iroquois l'en avaient prié, à la Famine sur la rive méridionale de rOotario, pas même au fort, mais seulement à Montréal ; il n'en coûterait que les vivres à distribuer aux sauvages qui descendraient jusque-là, puis, de cette manière, le gouverneur pouvait recevoir d'abord les Outaouais qui viendraient pour la traite, attendre au besoin les avis de la Cour, et régler son entrevue avec les Iroquois sur ce qui aurait été obtenu dans les premières assemblées. Vers la mi-juillet, Frontenac partait donc pour Montréal. A peine arrivé, il apprend que les Iroquois viennent d'insulter le fort, en pillant une barque de La Forest au pied même des constructions. L'intendant, resté à Québec, s'alarme : que Frontenac aille au moins jusqu'au fort, il prendra passage sur une grande barque dont il ne laissera pas voir tout l'équipage, et pourra ainsi, le cas échéant, pousser jusqu'à l'anse de la Famine, de l'autre côté du lac; c'est là que les Iroquois désirent le voir, et les derniers incidents prouvent qu'on aurait tort de les mécontenter. Frontenac répond aussitôt par une lettre du 5 août * : Texpédient que Duchesneau propose ne serait pas mauvais ; mieux vaut pourtant ne point sembler céder aux Iroquois et rester à Montréal; mais il faut munir le fort à tout événement, et, comme les ressources publiques sont épuisées, Frontenac propose U'intendant d'en faire la dépense de compte à demi avec lui. Les derniers mots de cette lettre font trop d'honneur au gouverneur général pour n'être point textuellement rapportés : « Quoique les nouvelles que M. DoUier m'a dit que vous lui aviez mandées marquent votre rappel et le mien, nous devons avoir assez de zèle pour le service du roi et la conservation du pays tant que nous
i' Duchesneau à Frontenac, 28 juillet 1682. ~ Réponse de Frontenac, Saoul. Ar. col., C. G. Can., VI, 4 et 28.
U COMn DE FaOHTmAC. i6
serons chargés de ce soin, pour faire tout ce qui dépend de no afin de le garantir des entreprises des Iroquois, et laisser tout choses en bon état à ceux qui viendront nous relever et n'arri^ ront peut-être pas assez à temps pour faire des farines et les fai voiturer au fort, ce qui presse le plus. » Frontenac n'était pas ces fonctionnaires qui, pour se venger d'une disgrâce, embrouille à plaisir la tâche de leurs successeurs.
Au milieu du mois d'août, vingt-six canots amenaient à Moi réal, de Michillimackinac, des Hurons, des Miamis et des Kisk kons; difficilement, Frontenac obtint que ces derniers offriraie une satisfaction aux Iroquois pour le meurtre commis sur le territoire; plus difficile encore fut le rétablissement de l'enter entre les Kiskakons et les Hurons, ceux-ci étant justement accus d'avoir voulu se joindre aux Iroquois pour piller avec eux leu voisins des autres tribus outaouaises; le gouverneur généi réussit cependant; les indigènes se retirèrent, gagnés une fois • plus, après avoir promis de ne point attaquer les Iroquois qu'i rencontreraient en route ; Frontenac les avait autorisés à se fo tifîer dans leurs villages, pour se défendre si l'iroquois « tuait paix »; en ce cas, les Français du haut pays, d'après des ordn que les PP. Jésuites devaient lire devant une assemblée généra des nations outaouaises, étaient invités à diriger leur résistanc Pendant ces pourparlers, qui durèrent du 13 au 20 août, la trai avait lieu comme d'habitude sous la protection des gardes du goi verneur; Frontenac déclarait à qui voulait l'entendre qu'il i tolérerait point davantage les insultes des Iroquois; il affecta d'exercer les milices à Montréal, tandis que le major de Québ< en faisait autant de son côté; il amassait du blé que Ton expédia ensuite au fort; accompagné de l'abbé Dollier, supérieur de Sait Sulpice, il faisait le tour de l'île de Montréal pour marquer les poin à fortifier. Jamais peut-être il n'avait déployé pareille activiU quelques jours plus tard cependant, il le savait, un successeï allait lui arriver de France.
Il lui resta le temps de voir l'heureux succès de ses efforts : s cours d'une de ses tournées avec Dollier, le H septembre, il rei contra La Forest, qui lui amenait du fort le chef Onnontagi Téganissorens, délégué des cinq nations iroquoises. L'attituc énergique du gouverneur en avait imposé à la confédératioi malgré les avis qui leur arrivaient de la Nouvelle-Angleterre, 1<
Iroquois avaient résolu d'écouter Onontio ; leurs députés ne l'avaient point vu à la Famine; ils avaient traversé l'Ontario pour venir au fort; là, ne le trouvant pas davantage, ils avaient délaché l'un d'entre eux, Téganissorens, pour aller jusqu'à Montréal. Ainsi, Frontenac avait obtenu ce qu'il souhaitait; les Iroquois, intimidés, venaient au-devant de lui, car « ce n'est point aux enfants à dire où ils veulent voir leur père ». Téganissorens fut reçu comme Frontenac savait recevoir les chefs indigènes : « emploie tes soins et ton industrie, lui dit le gouverneur, pour donner à Onontio la satisfaction de voir tous ses enfants en repos et sans se faire la guerre; et, comme ton capot peut s'être déchiré dans les rapides, ta chemise, tes souliers et tes bas usés et ton fusil brisé, en voici d'autres que ton père te donne et que tu porteras pour l'amour de lui. » Téganissorens promit que ses compatriotes, satisfaits des bonnes paroles récemment prononcées à Montréal, n'attaqueraient point les Outaouais; pour les Illinois, il ne s'engagea point. Et pourtant les Iroquois, disait Frontenac, ont assez montré leur courage dans les guerres précédentes; qu'ils attendent au moins le prochain printemps ; alors Onontio montera pour les voir au fort et pourra sans doute leur apporter des compensations suffisantes pour le meurtre d'Annenhat... L'envoyé des Iroquois évita de répondre, mais l'accueil de Frontenac lui avait fait la meilleure impression ; La Forest, qui le reconduisit, en parlait au gouverneur dans une lettre du 16 septembre : ce chef était tout disposé à recommander aux siens la plus exacte docilité ; ceux-ci, de leur côté, d'après le P. de Lamberville, devaient écouter volontiers les exhortations de leur délégué. Et pourtant, sur des bruits venus du fort, on parlait couramment dans les bourgades iroquoises du rappel de Frontenac, de l'intendant, et l'on joignait même à leurs noms celui de Perrot *. Le gouverneur n'avait-il pas eu raison de résister aux instances de ceux qui conseillaient la guerre? N'avait-il pas le droit de montrer quelque fierté de son obstination '? Et cependant, la Cour ne l'ayant pas assez bien compris, il allait quitter la Nouvelle-France.
1. Ar. col., C. G. Can., VI, 37 et 47. — Une lettre de la Cîour & Denonville (ivril 1684) mentionne que Perrot venait alors d'être transféré au gouvernement ^leTAcadie en remplacement de La Vallière. 11 resta donc à Montréal environ <leux ans après le départ de Frontenac {Id. Ordres du Roi, vol. 1684-85, p. 18).
2. Voir la Gn d'un mémoire (Ar. col., C. G. Can., VI, 21 ss.) qui parait avoir ilè rédigé en France par Frontenac, dès son retour, et présenté au ministre
L'éclat de sa politique indigène ne doit pas faire oublier c n*a point négligé l'administration intérieure, et qu'il n'épar rien pour que la société canadienne, fortement constituée en ] sence des groupes de sauvages comme des voisins d'origine ei péenne, se développât selon les conditions très particulières son milieu. Frontenac était certainement populaire au Gan^ sauf dans la coterie que dirigeaient Tintendant et quelques ec sias tiques : les habitants de Montréal ne se seraient pas pi ai peut-être, des corvées militaires imposées pour le fort du Ontario, si le maladroit abbé de Fénelon n'avait eu l'idée d venimer leurs souvenirs; lorsque, sept ans après son dép Frontenac reviendra prendre possession de son ancien gouvei ment, l'accueil presque unanime sera chaleureux, enthousiast c'est que la grande majorité des Canadiens devaient considère présence comme une garantie de bonheur public.
La paix avec les Iroquois, maintenue si judicieusement Frontenac, était d'autant plus nécessaire que les ressources n taires de la colonie étaient des plus médiocres ; un état dépenses pour 1683 porte que la garnison permanente du chat Saint-Louis montait à deux sergents et vingt-cinq homme Aussi recommandait-on au gouverneur, qui n'avait garde manquer, de grouper les habitants en sections de miliciens e les exercer régulièrement. Frontenac avança des fonds pour tifîer Québec, et régla, dans toutes les côtes, le service des mili Encore disait-il souvent qu'il ne pouvait distribuer à ces coh soldats, ni fusils, ni munitions, car on n'en envoyait pas a de France ^. Mais, quoique officier, très capable de diriger guerre et de s'y faire valoir, ce n'est pas de ce côté, comme ] tard Denonville, que Frontenac voulait tourner l'activité des Ci diens. Comme l'observe fort bien La Hontan *, son but était d courager la colonisation; l'appareil militaire dont il s*entou était purement défensif.
Que gagna donc, sous sou gouvernement, la colonisation | prement dite? Voilà ce que nous ne pouvons dire très pféc:
1. La HonUn, lettres XVII et XVIII. — La Potherie, III, 59. — Cf. Charici I, 543.