Lettre V
ment; mais, dans Tensemble, le progrès est indéniable et nous voyons la société canadienne s'organiser peu à peu. Entre 1675 et 1682, la population a passé de 8 000 à 12 000 habitants, auxquels il faut joindre un millier de sauvages vivant parmi les Français. La superficie du sol cultivé ne s'est point, semble-t-il, accrue à proportion ; 21,237 arpents en 1675, à peu près 22 000 en 1679 et 25 000 en 1681 *. La raison en est fort simple : la Nou- Telle-France n'a pas de débouchés pour ses blés, et une récolle moyenne sur 20 000 arpents est plus que suffisante pour une population de 10 000 personnes '; ainsi donc quoique le nombre des naissances l'emporte beaucoup déjà sur celui des décès, bien qae les familles soient très nombreuses, il est inutile de mettre en culture une plus grande surface, tant que la colonie ne pourra échanger ses blés au dehors contre d'autres produits. On n'est pas juste pour les Canadiens de cette époque, quand on dénonce leurs goûts déréglés pour la vie de trappeur et leur peu de zèle pour les occupations agricoles : le pays avait autant de laboureurs qu'il lui en fallait, et la surproduction des blés explique le nombre des coureurs de bois autant que le prétendu mépris des colons pour la vie sédentaire.
Souvent Frontenac, comme le lui conseille Colbert, invite les habitants à s'occuper de manufactures, d'exploitation de mines, de pêcheries '. Mais le peuvent-ils? Aucun n'a devant lui les capitaux nécessaires, la main-d'œuvre européenne coûte fort cher et les indigènes se refusent à tout travail industriel. Comment d'ailleurs tirer parti de ce sol si riche, quand les routes manquent, quand on n'a pour toute marine que quelques dizaines de canots, quand on ne voit guère qu'une fois par an des bâtiments de mer? Pendant la guerre de Hollande, Louis XIV ne dispose d'aucune escadre pour prêter des vaisseaux au Canada; quand cette guerre est finie, l'influence amoindrie de Colbert ne peut plus s'exercer en faveur des colonies naissantes, et Frontenac se trompe, quand il compte que la paix de Nimègue va profiter au Canada *. La seule
t. Voir pour ces chifTres Ar. col., C. G. Can., V, 67, 171). — Clément, lll^s, W6 et note; Margry, II, 280. — M. Suite a publié entièrement le recensement <*«l68i(V, 52-92).